CHAUX
solides, bien chaussés, bien vêtus, la mine réjouie... En les voyant, les lamentations du bon Turgot nous i-evenaient à Tesprit. D'ovi provenait un tel changement? Sans doute, les impôts, mieux répartis, ne sont plus écrasants; mais si l'aisance a remplacé la misère, l'abondance : la famine, c'est surtout parce que, en 1856, le chemin de fer traversant des pays calcaires, prolongé de Chàteauroux à Limoges, a jeté à pleins wagons sur les terres de la Haute-Vienne la chaux que fabrique à bas prix le département du Cher.
Transporter à de longues distances, une matière aussi encombrante, sur des charrettes, par de mauvaises routes, est impraticable : il a fallu que les chemins de fer fussent construits pour que la chaux arrivât dans ce f)ays granitique, où elle faisait cruellement défaut.
Le Limousin est essentiellement un pays d'élevage ; le sous-sol imperméable force les eaux à courir à la surface des terres accidentées : on a su tirer parti de cette structure du terrain ; presque partout les prairies sont irriguées; elles n'étaient cependant que d'un maigre profit tant que les amendements calcaires ont fîiit défaut, et il est intéressant d'en chercher la raison.
Il n'est pas de plantes plus sensibles à l'action des engrais azotés que les graminées de la prairie : quand elles reçoivent des nitrates, elles deviennent vigoureuses et les coupes sont copieuses. En général la matière azotée, origine de ces nitrates, entretenue par les débris végétaux qui s'accumulent dans la prairie, par l'activité des microbes fixateurs d'azote, est en quantité suffisante
/4 LES EXtiHAIS MINERAUX
pour nourrir d'abondantes récoltes. Il arrive souvent cependant qu'elles soient médiocres, et qu'il y ait un profond désaccord entre la richesse du sol et la pauvreté des produits qu'il fournit. Ce désaccord est dû à l'inertie de la matière azotée : les ferments qui doivent la transformer, les ferments nitriques, ne travaillent que dans les milieux très légèrement alcalins ; or l'accumulation des débris végétaux provoque au contraire la formation de substances acides, et la matière azotée s'accumule inutile : elle n'est pas assimilable. Tout change par l'addition de la chaux ; l'acidité du sol est neutralisée, bientôt les ferments nitriques se mettent à l'œuvre, la matière azotée évolue, les récoltes augmentent. Rien n'est plus facile que de montrer dans les laboratoires cette heureuse transformation : une terre acide de prairie régulièrement arrosée qui ne donne pas traces de nitrates, en fournit bientôt après que . la chaux répandue s'est carbonatée à l'air.
La chaux, en outre, modifie profondément la flore des prairies granitiques ou schisteuses: à la place des joncs et des carex qui abondent dans les fonds humides, apparaissent les légumineuses. La chaux leur est indispensable, c'est pour elles un aliment nécessaire comme Facide phosphoriquf^. Or l'arrivée des légumineuses dans les prairies naturelles en accroît sensiblement la valeur, le foin devient plus nutritif et toutes les plantes médiocres qui constituent les prairies acides, dépérissent après le chaulage. Dans le combat pour la vie que livrent sans cesse les espèces des prairies, l'avantage
SABLES COQUILLIERS /O
reste aux bonnes graminées et aux légumineuses; le petit trèfle blanc, la minette, qui ne croissent pas dans les terres privées de chaux, commencent à apparaître, et finalement, en quelques années, de simples pacages deviennent des prairies fauchables.
En Limousin, Teffet fut prodigieux : sur nombre de domaines qui naguère encore nourrissaient à peine le métayer et ne laissaient au propriétaire qu'un revenu insignifiant, il a suffi de chauler et d'ajouter des phosphates pour modifier la culture : les animaux, mieux nourris, ont donné de meilleur fumier; toutes les récoltes s'en sont ressenties : en quelques années, les revenus ont doublé et même parfois quadruplé.
Dans tous les pays granitiques, les amendements calcaires sont recherchés. Dans nos départements de l'Ouest, on emploie, depuis un temps immémorial, des sables coquilliers qui se déposent dans les baies, les anses, principalement à l'embouchure des rivières de la basse Normandie et de la basse Bretagne. Ces sables, désignés sous le nom de tangues, sont obtenus par le raclage des plages ou le dragage régulier des bancs. L'action en a été observée dès le moyen âge : d'anciens cartulaires, des pièces relatives à des concessions de droit de tangage, permettent d'établir qu'au xii*^ siècle les populations du Nord-Ouest se servaient de la tangue pour améliorer leurs terres.
Les variétés les plus recherchées sont les plus riches en carbonate de chaux. La tangue renfermant de petites quantités d'azote est parfois employée seule, plus sou-
vent cependant on en fait des composts ; un la mélange à du fumier, des balayures, des curures de mares ou de fosses, qu'on stratifié régulièrement.
C'est aussi en mélange avec le fumier que la chaux est employée dans la Sarthe et la Mayenne. On a cru penâant longtemps que cette pratique était condamnable : on pensait que la chaux dégagerait, en pure [)erte, l'ammoniaque du fumier et qu'on ne répandrait plus après cette addition que du fumier appauvri ; mais ces critiques tombent quand on examine de plus près le mode d'opérer des cultivateurs de l'Ouest. Tls creusent un fossé, dans lequel ils déposent de la chaux vive qu'ils couvrent de terre ; après quelques jours cHUi rhaux s'est éteinte et réduite en poudre ; on incorpore à la terre la farine de chaux ainsi préparée ; on apporte alors le fumier le loni; de la fosse, puis on procède au mélange, on recouvre de terre, et on abandonne pendant quelques mois ce compost de fumier, de chaux et (le terre, qui, présentant un volume plus grand que celui de la terre* extraite du fossé, dépasse le niveau du champ, d'où le nom de « tombe « sous lequel ce compost est généralement désigné dans le pays.
Les cultivateurs qui ont imaginé ce mode de traitement du fumier ont, sans s'en douter, réuni toutes les conditions favorables à une nitrilication active : l'ammoniaque dégagée du fumier par l'action de la chaux est retenue par les propriétés absorbantes de la terre, et bientôt devient la proie des ferments nitriques, qui travaillent bien plus artivement dans ce compost
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que dans les terres schisteuses de la Mayenne et de la Sarthe, où la chaux fait défaut.
Ce qui s'est passé dans ce même département de la Mayenne justifie un vieux dicton des paysans : « La chaux enrichit le père et ruine les enfants. » Il présente, en effet, un fond de vérité. Dans un sol dépourvu de calcaire, il faut sans cesse le répéter, la nitrification ne s'établit que très imparfaitement : les débris végétaux s'accumulent, les microbes fixateurs d'azote travaillent, et, comme la grande cause de mobilisation d'azote, la nitrification, fait défaut, cet élément augmente peu à peu; il abonde dans les vieilles prairies; on y trouve, au lieu de 1 à 2 grammes d'azote combiné par kilogramme, taux habituel des bonnes terres arables, 5, 8, jusqu'à 10 grammes par kilogramme. Quand on chaule, le ferment nitrique auquel on a créé un milieu favorable commence son œuvre, la culture prospère, mais les nitrates formés surpassent les besoins des récoltes, ils • sont entraînés par les eaux souterraines, et la terre s'appauvrit. C'est l'histoire de la Mayenne : il y a quarante ans déjà, les cultivateurs de ce département se plaignaient de l'épuisement de leur sol; un directeur de ferme-école appelé devant une commission au ministère de TAgriculture, disait en 1856 : « Quand on a employé la chaux sur des terrains acides, humides, chargés de débris végétaux, on en a obtenu des résultats admirables, et on a dit que la chaux était le meilleur des engrais. On s'est livré avec ardeur à la culture du trèfle et notamment de la graine : le trèfle couvrait le
sol pendant dix-huit mois sur trois ans, on vendait la graine. La moitié des fortunes du pays venait de la graine de trèfle : aujourd'hui cette culture est perdue. »
Si nous avons réussi à faire bien saisir le rôle de la chaux, on conçoit qu'elle détermine la transformation de la matière organique inerte, insoluble, du sol, en substances solubles, assimilables, qu'en somme, en chaulant sans mettre d'engrais, on vit sur un capital accumulé pendant des siècles, on en jouit, mais on le dissipe. Il n'en est plus ainsi quand on a fait alterner les chaulages avec de bonnes fumures de fumier de ferme.
La chaux exerce son action utile, non seulement dans les terrains granitiques ou schisteux, qui, provenant de la décomposition de roches dans lesquelles la chaux fait défaut, ne renferment même pas la petite proportion de calcaire nécessaire à l'existence des légumineuses, elle est employée aussi avec un grand avantage sur les terres tourbeuses et sur les terres fortes, très riches en argile. J'en ai eu sous les yeux un exemple frappant. M. Porion, grand industriel du Nord, qui pendant plusieurs années m'avait demandé des conseils, possédait, à la limite du Nord et du Pas-de- Calais, un petit domaine situé sur la commune de Blaringhem ; il était affermé. Un beau jour, le fermier vint trouver son propriétaire, demandant la résiliation du bail : il ne pouvait, disait-il, tirer aucun parti de la terre lourde, tenace, qu'il avait louée, il perdait de l'argent; en continuant, il marchait à la ruine. M. Po-