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LES ENGRAIS DE POTASSE

I IV Engrais de potasse.

Si le lecteur veut bien se reporter au début du chapitre précédent il verra que l'expérience enseigne que la potasse n'est pas moins nécessaire à l'alimentation végétale que l'acide phosphorique, et que des plantes semées dans un sol où la potasse ferait absolument défaut y languiraient quelque temps, mais finiraient par périr avant d'avoir mûri leurs graines ; si on se rappelle d'autre part que la plus grande partie de la potasse utilisée par l'industrie provient des terres cultivées, puisqu'elle a été longtemps exclusivement extraite des cendres, et qu'aujourd'hui même les salins de betteraves fournissent encore une fraction considérable de la potasse employée dans les arts, on serait conduit à penser que les engrais de potasse, ayant pour but de restituer au sol un élément qui lui est sans cesse ravi, doivent avoir la plus haute efficacité.

On le croyait, et le célèbre baron de Liebig, dont- les écrits véhéments ont eu tant de retentissement il y a cinquante ans, avait puissamment établi cette croyance, quand la découverte d'un important gisement de sel gemme portant dans ses couches supérieures un énorme approvisionnement de sels de potasse, permit de soumettre cette croyance au critérium de l'expérience.

Jusque-là les sels de potasse étaient rares, coûteux,

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leur prix les écartait des usages .agricoles ; tout à coup ils furent offerts à des prix abordables, et partout on les mit en expériences; moi-même, il y a trente ans, jo disposai un grand nombre d'essais, et ce fut avec une stupéfaction profonde que j'aboutis à Téchec le plus complet. Bien d'autres essayèrent comme moi, et ne réussirent pas mieux ; si dans quelques cas on enregistra des succès, dans bien d'autres on reconnut que les sels de potasse n'augnientaient pas les récoltes, et ces échecs portèrent un coup sensible à une théorie encore prônée dans les livres, dans les cours, mais abandonnée par tous les cultivateurs avisés; cette théorie, imaginée par Liebig, s'appelle la théorie de la restitution.

L'idée est simple : c'est la composition de la plante qui règle la nature des engrais à employer; vous avez conduit à la sucrerie voisine une bonne récolte de 40 tonnes de betteraves à l'hectare; dans ces 40 tonnes il existe 6i kilos d'azote, 44 d'acide phosphorique et 100 kilos de potasse; il faut les restituer au sol qui les a fournis. Si vous y manquez, si vous continuez à pratiquer la culture spoliatrice, la culture vampire des siècles d'ignorance, votre sol déjà affaibli ne portera plus que des récoltes chétives, votre ruine est prochaine î La véhémence de Liebig en avait imposé, et quand, en i86o, les engrais de potasse furent offerts à des prix abordables, on se hâta d'autant plus de les employer qu'on commençait à reconnaître l'efficacité des engrais minéraux et notaininent des phosphates; habituellement

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cette addition dès sels de potasse ne produisit aucun effet, et il est facile d'en saisir la raison.

Quand, à Taide d'agents puissants comme les acides fluorhydrique et sulfurique, on re'ussit à dissoudre complètement quelques grammes de terre, et qu'à la suite de séparations laborieuses, on isole et on pèse la potasse qu'ils renferment, puis que par le calcul on rapporte à Thectare, on arrive à des chiffres formidables; les agronomes allemands ont trouvé de 36 à 40 tonnes de potasse à Thectare, M. Berthelot en a dosé 35 à Meudon, j'en ai trouvé 32 à Grignon; sans doute cette masse énorme d'alcali n'est pas engagée dans des combinaisons solubles, mais peu h peu les agents atmosphériques attaquent ces puissantes réserves, qui restent dans les argiles, que l'eau pure est impuissante à entraîner, mais que les sucs acides des racines dissolvent et s'approprient. Quand à des terres semblables, on ajoute des engrais de potasse, on n'en tire aucun bénéfice, les récoltes n'augmentent pas.

Dira-t-on que peu importe et qu'il faut savoir s'imposer des sacrifices actuels pour se préserver des maux futurs; nous répondrons que c'est prévoir le mal de bien loin, que nous voulons jouir de notre bien, qu'il n'y a aucune raison d'interdire à un cultivateur d'exporter la potasse de son champ, quand, à côté de lui, le mineur, à grands renforts de machine, extrait de la houille qu'il serait bien empêché d'avoir à restituer.

En réalité, la théorie de la restitution est une théorie de cabinet, à laquelle aiimm praticien ne s'est jamais

soumis ; elle s'appuie sur une idée fausse : ce n'est pas la composition de la plante qui règle la nature et le poids des engrais à fournir, c'est la composition du sol; Tengrais est essentiellement une matière complémentaire, il doit subvenir aux défaillances de la terre. Si Tacide phosphorique fait défaut, il faut se hâter d'en ajouter, et le cultivateur n'y manque pas, car tout de suite sa., récolte augmente, il est récompensé, son gain s*accroît; mais s'il ajoute des sels de potasse, il ne reconnaît pas la place où il les a répandus, rien ne la marque, et le plus clair de l'opération c'est l'augmentation de la facture du marchand d'engrais. Il ne recommence pas.

Est-ce à dire que les engrais de potasse soient toujours sans action? Non pas ; ils agissent, au contraire, et très bien, là où- la potasse fait défaut; dans les terrains calcaires, en Champagne, dans les terrains tourbeux, dans les grès, leur influence est sensible. Elle l'est surtout quand la culture est soutenue par des engrais chimiques, sulfate d'ammoniaque, nitrate de soude et superphosphates, sans fumier de ferme; c'est qu'en effet, chaque tonne de fumier apporte 5 kilos de potasse qui, venant s'ajouter à ce que le sol fournit par luimême, suffisent habituellement à satisfairf^les exigences des récoltes.

Aussi bien, nous n'avons nulle inquiétude pour l'avenir : si dans- plusieurs siècles l'épuisement en potasse des terres arables se faisait sentir, leur prix s'élèverait, et il deviendrait aisé d'en extraire autant qu'il sera nécessaire d'un réservoir inépuisable : l'Océan.

LES FRAUDKS SUR LES ENTÎRAIS 1()9

I V La fraude dans le commerce des engrais.

Les cultivateurs bre|ons ont payé cher la gloire d'avoir les premiers en France employé régulièrement les engrais phosphatés; quand il y a soixante ans le commerce du noir animal s'établit à Nantes, Tanalyse chimique était encore peu répandue et les fraudeurs s'en donnèrent à cœur joie.

Un. professeur de l'École des sciences de Nantes, qui a consacré sa vie à lutter contre eux, Adolphe Bopierre, estime que, de 1840 à 1850, on a mélangé aux 1 800000 hectolitres de noir animal vendus à Nantes comme engrais 2 500 000 hectolitres de tourbe. « Cette substance vaut environ fr. 80 l'hectolitre, on peut estimer au moins à 4 francs le prix auquel elle a et? vendue dans les mélanges, c'est donc 10 millions de francs qui ont été prélevés sur l'agriculture bretonne par le commerce des engrais. »

Pour moraliserce commerce, il fallut faire comprendre aux cultivateurs qu'ils n'avaient aucune sécurité s'ils n'achetaient pas sur analyse. Ce fut long, et bientôt même le mode de dosage rapide, qu'on avait imaginé, permit de nouvelles tromperies aussi préjudiciables que les anciennes. Le dosage régulier de l'acide phosphorique des engrais, très bien réglé aujourd'hui, était pénible jadis, et tant qu'on eut affaire à du noir animal

fraudé seulement par des additions de tourbe ou de coke, on put employer^ sans commettre de bien grosses erreurs, un procédé d'une exécution très facile, à la portée des chimistes les moins exercés. On attaquait l'engrais par de Tacide chlorhydrique bouillant qui dissout. le phosphate de chaux; on fdtrait, et en saturant par de l'ammoniaque, on voyait apparaître un précipité blanc, floconneux, gélatineux de phosphate de chaux; on recueillait sur un filtre, on calcinait et on pesait; on avait ainsi avec une approximation un peu grossière la teneur en phosphate de l'engrais. Tolérable quand il s'appliquait à des os calcinés, ce dosage conduisit à des erreurs prodigieuses quand il fut employé pour déterminer la composition de la poudre de nodules qui s'est peu à peu substituée au noir animal ; en effet, l'acide chlorhydrique bouillant dissout dans cette poudre non seulement le phosphate de chaux, mais aussi de l'alumine et de l'oxyde de fer, et quand ensuite on sature par Tammoniaque, on précipite pêle-mêle le phosphate, l'oxyde de fer, Talumine. On calcine ce mélange, on le pèse, on inscrit son poids comme phosphate de chaux pur. Ce n'est pas tout : il existe dans le département d'Ille-et-Vilaine des schistes qui, réduits en poudre, présentent une couleur analogue a celle des nodules, et peuvent leur être mélangés sans que leur aspect soit changé: en outre, ces schistes s'attaquent aisément par l'acide chlorhydrique, le mélange d'alumine et d'oxyde de fer qu'on précipite de cette dissolution a le même aspect que le phosphate de chaux; de là

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