UTILISATION DE L* AZOTE DU SOL
Quand on examine les comptes de culture d'une grande ferme de la région septentrionale de notre pays, là où la betterave couvre de larges surfaces, on voit que les dépenses d'engrais sont considérables. Si Tacquisition des superphospbates en forme une part, une autre et beaucoup plus grande provient de rachat des engrais azotés: sulfate d'ammoniaque et surtout nitrate de soude.
Et, en effet, malgré les apports de fumier que produisent les étables où, pendant tout Thiver, les animaux consomment les pulpes des sucreries, la terre ne donne de copieuses récoltes qu'à la condition de recevoir ces engrais complémentaires. Est-ce donc que cette terre qui exige cet apport de matières fertilisantesne renferme pas de matières azotées ?
Bien au contraire. Une terre cultivée de moyenne fertilité accuse, à l'analyse, par kilo, 1 gramme d'azote combiné ; dans les terres riches, la teneur en azote, par kilo, monte à 2 grammes; elle s'élève encore plus haut dans les prairies ; or, si on admet que les racines
des plantes annuelles s'enfoncent jusqu'à une profondeur de 35 centimètres, ce qui est bien au-dessous de la véritd, on trouve, pour le poids de la terre qui couvre les iOOOO mètres carrés d'un hectare, 4 000 tonnes de 4 000 kilos ; si enfin la terre renferme 4 millième d'azote combiné, un hectare en contiendra 4 000 kilos, €t 8 000 si l'analyse avait décelé 2 millièmes. Une bonne récolte de betteraves ou de froment exige de 100 à 420 kilos d'azote, et la disproportion entre le stock de matières azotées du sol et les exigences des récoltes est telle qu'on est stupéfait de voirqu'elles ne deviennent abondantes que lorsqu'on ajoute à cette énorme quantité d'azote les faibles proportions que renferment les 200 ou 300 kilos de nitrate de soude que les cultivateurs répandent au printemps sur chaque hectare de betteraves.
Nécessité des engrais azotés. — Réfutation de la théorie minérale de Liebig. — Sirs J. B. Lawes et IL Gilbert. — Boussingault,
Cette contradiction : nécessité d'ajouter c^es engrais azotés sur des sols déjà très riches en azote, a été Toccasion d'une grosse querelle qui a divisé les agronomes, il y a une cinquantaine d'années.
La découverte de la haute teneur en azote combiné des sols cultivés est due à Liebig ; elle arriva au moment
THi;ORIE MINÉRALE DE LIEBIG 171
OÙ Boussin-^ault et Payen, en France, essayaient de calculer la valeur des engrais d'après leur teneur en azote. Liebig attaqua vivement ce mode d'appréciation; son raisonnement était spécieux : t Une tonne de fumier, disait-il, renferme 5 kilos d'azote; l'épandage de 30 tonnes de fumier constitue une bonne fumure; c'est donc 150 kilos que vous apportez ; quelle utilité peut-il y avoir à distribuer 150 kilos d'azote à un sol qui en renferme de 4 000 à 8 000? MM. Boussingault et Payen sont dans Terreur, ce n'est pas l'azote qu'il renferme qui donne au fumier sa valeur; le fumier n'est utile que par les matières minérales : acide phosphorique et potasse, qui y sont contenues. »
La question était nettement posée, elle pouvait être résolue par l'expérience. Dès 1844, sirs J. B. Lawes et Henry Gilbert s'engagèrent, h Rothamsted, dans cette . longue série d'essais qu'ils continuent encore aujourd'hui. Des parcelles de terre, bien homogènes, furent ensemencées de mêmes espèces végétales, les unes reçurent seulement des engrais minéraux : superphosphate de chaux, chlorure de potassium, sulfate de magnésie; sur les autres on ajouta à ces sels du sulfate d'ammoniaque; les récoltes furent absolument dilîérentes; l'influence de l'engrais azoté décisive; les rendements des parcelles qui l'avaient reçu doubles ou triples de ceux des terres qui en avaient été privées.
M. Boussingault, de son côté, donna à l'expérience qu'il imagina pour combattre la théorie de Liebig une forme piquante qui lui assura une grande popularité.
t Si, disait-il dans son cours du Conservatoire des arts et métiers, il faut en croire M. J. de Liebig, si les parties minérales des engrais sont seules utiles, nous sommes, il faut en convenir, nous autres cultivateurs, de bien grands maladroits. Depuis des centaines d'années nous transportons péniblement nos fumiers de la ferme aux champs, nos attelages nous coûtent cher; faisons mieux : brûlons nos fumiers; nous aurons ainsi une toute petite quantité de cendres et, pour le transport, une brouette fera rafîaire. »
L'essai fut disposé sur deux parcelles égales d'une terre appauvrie par la culture. On porta sur Tune les cendres obtenues de 500 kilos de fumier et on sema de l'avoine; sur la seconde parcelle, on enterra 500 kilos du même fumier, on ensemença d'une même quantité de graine, puis on attendit là récolte. Dans le champ qui avait reçu le fumier, 1 de graine rendit 14, dans le champ amendé avec les cendres, un de graine donna 4.
Liebig, au reste, n'avait pu formuler sa théorie minérale que dans 1 ignorance où il était de la teneur en acide phosphorique et en potasse de la majeure partie de nos terres cultivées. S'il avait su, comme nous le savons aujourd'hui, qu'elles ne renferment pas moins d'acide phosphorique et de potasse que d'azote, il aurait reculé. Si, en effet, la grande quantité d'azote combiné contenue dans le sol enlève toute utilité aux engrais azotés, le raisonnement s'applique à Tacide phosphorique et à la potasse ; il faut s'abstenir de les employer, puisque, dans presque toutes les terres,