Utilisation de l'azote du sol (page 16i
dictoires du fumier : son action est immédiate, elle est durable.
Elle varie aussi d'un sol à l'autre et, pour le bien montrer, j'ai maintenu, sans culture, des terres de natures très diverses additionnées ou non de fumier de ferme, puis j'ai cherché dans les eaux de drainage qu'elles laissaient égoutter les nitrates formés qui exercent, comme on sait, une influence décisive sur la croissance d'un grand nombre de nos plantes de grande culture. L'excédent des nitrates contenu dans les terres fumées indiquait la part que prenait à la nitrification l'azote du fumier.
Les différences sensibles dès le printemps qui suit l'épandage s'atténuent pendant les saisons suivantes : dès la première année, dans une terre légère, du tiers au quart de l'azote de la fumure est nitrifié, par suite assimilé par les végétaux qui couvrent le sol ou entraîné par les eaux qui s'infiltrent dans les profondeurs ; dans une terre forte, la proportion n'est plus que d'un cinquième, le septième dans une terre de la Limagne d'Auvergne très chargée d'humus. Ainsi, l'année même de la fumure, une fraction de l'azote du fumier entre en jeu, mais une autre fraction et beaucoup plus importante reste en réserve. On conçoit dès lors comment il est inutile de répandre du fumier tous les ans, comment surtout les arrière-fumures y comme disent les cultivateurs, ont une influence si marquée; elles se font sentir pendant de nombreuses années ; quand une terre a reçu de copieuses fumures de fumier de ferme,
elle conserve longtemps une remarquable fertilité ; les cultivateurs l'ont observé depuis longtemps, et c'est là ce qui rend si avantageux les baux à long terme, si désastreux au contraire les engagements qui ne durent que peu d'années.
Quand un fermier est à fin de bail et que ce bail ne doit pas être renouvelé, il s'efforce d'utiliser les réserves que les fumures, qu'il a distribuées à son entrée et pendant sa culture, ont accumulées dans son sol ; il cesse de répandre du fumier et il augmente les surfaces consacrées aux marchandises de vente ; il part, laissant le sol épuisé. Le nouveau fermier est obligé de prodiguer les fumures pendant les premières années, mais elles sont bien loin de produire immédiatement tout leur effet; la fertilité ne s'improvise pas. G'e*t seulement après quatre ou cinq ans qu'elle est rétablio, mais déjà s'approche le terme, si, comme cela arrive souvent, le bail n'est signé que pour neuf ans ; pendant les dernières années recommencera la culture épuisante, qui exigera du fermier entrant de nouveaux efforts; ainsi la terre n'acquiert pas la fertilité que lui donnerait une culture mieux aménagée, ou que lui assurerait un règlement équitable des indemnités dues au fermier sortant laissant saterre en bon état.
On a beaucoup écrit sur le prix de revient du fumier de ferme, et on conçoit que les agronomes aient grand intérêt à l'établir avec exactitude, car ce prix du fumier entrera dans les calculs qui ont pour but d'établir le prix de revient de toutes les cultures. J'ai obtenu
FUMtER DE FERME îiO
800 francs de betteraves à Thectare siir une terre qui avait reçu 40000 kilos de fumier;' mes dépenses de loyer, de semences, de main-d'œuvre, ont été de 500 francs ; si je compte mon fumier à 10 francs la tonne, mes dépenses atteignent 900 francs : je suis en perte; si je compte le fumier à 5 francs la tonne, il me reste iOO francs de bénéfice.
Systématiquement j'ai employé l'expression : Je compte le fumier iO ou 5 francs : c'est qu'en effet, ce prix est toujours une appréciation, il ne découle pas de recettes réellement encaissées ou de dépenses effectivement soldées.
On essaie de calculer le prix du fumier en faisant la différence entre la somme des recettes des vacheries, des bergeries, des écuries et les dépenses qu'entî-aîne l'entretien des animaux : si ces dépenses surpassent les recettes, et c'est là ce que montre habituellement la comptabilité agricole, on équilibre le compte en portant en recettes le fumier produit ; en divisant enfin la somme ainsi calculée par le poids du fumier, on trouve'le prix de la tonne de ce fumier.
Mais la plupart des nombres qui entrent dans ce calcul reposent sur des évaluations. J'entends bien que j'aurai des recettes réelles : de la vente du lait de mes vaches, de la lairte de mes moutons, de celle des animaux gras ; mais quand je voudrai écrire en recettes le travail de mes bcteufs dé labour, de mes chevaux transportant les mai-êharidises à la gare voisine, je n'aurai plus aucune cei^tltudê: mort labour aura beail aVoir été fait avec le
plus grand soin, si la récolte qu'il a préparée avorte, je n'en tirerai aucurî bénéfice, ce labour n'a pas par luimême de valeur ; et c'est en m'appuyant sur de vagues appréciations que fictivement j'estime le travail exécuté, par un chiffre qui ne peut être qu'arbitraire.
Les difficultés ne sont pas moindres quand il s'agit d'évaluer les dépenses : visiblement, sans grande chance d'erreur, je puis évaluer au prix du marché un fourrage qui passe du magasin aux étables, en bottes régulières qu'on pourrait aussi bien charger sur un chariot et conduire à la gare ou à la ville voisine ; mais beaucoup d'aliments ont une valeur difficile à chiffrer : j'ai rentré deux coupes de foin et son prix m'est connu, mais l'automne est pluvieux, mes prés reverdissent, je les fais pâturer... que vais-je inscrire aux dépenses? Quel est le prix de ce fourrage qui n'est pas fauchable ? Telle qu'elle est tenue habituellement, la comptabilité agricole ne donne que des indications discutables... Il y a plus de vingt ans, j'accompagnais les élèves de Grignon dans une de*leurs excursions; nous avions été reçus par un des cultivateurs les plus habiles du département du Nord ; il nous avait montré une magnifique étable d'engraissement contenant plus de quatre-vingts bêtes; on le complimentait... « Vous n'avez pas de compHments à faire, nous dit notre hôte... l'étable me coûte beaucoup d'argent. — Alors, vous la laisserez se vider; quand cet engraissement sera terminé, vous n'achèterez plus d'animaux. — Mais si, mais si ; il faut bien ; mais je perds, vous verrez la comptabilité. — En effet les livres indi-
quaient une perte; elle était fictive ; les aliments fournis en grande partie par une sucrerie appartenant à notre interlocuteur n'étaient pas payés en argent, ils étaient évalués, et Tévaluation était trop forte. La comptabilité établissait une perte sur l'engraissement, d'où un prix du fumier très élevé: et cependant l'instinct très juste qu'avait notre hôte des opérations agricoles le portait à continuer une spéculation que sa comptabilité lui disait être ruineuse.
Un élevage très bien conduit, vendant des reproducteurs de choix à prix élevés, une vacherie dont le lait est employé à la fabrication de fromages recherchés font par eux-mêmes des bénéfices et dans ces cas exceptionnels, non seulement le fumier ne coûte plus rien, mais il représente un surcroît de profit.
Habituellement, il n'en est pas ainsi, et quand les fourrages consommés et la paille des litières sont évalués au prix du marché, les recettes de la vacherie et de la bergerie ne couvrent pas les dépenses : le fumier qui comble la différence ressort, suivant les exploitations, de 5 à iO francs la tonne.
Visiblement tous les efforts du cultivateur doivent tendre à diminuer ce prix de revient; mais alors même qu'il est élevé, il reste inférieur à sa valeur déduite du prix qu'atteignent sur le marché les diverses matières fertilisantes qu'il renferme. Si on renonce à produire du fumier, il faut acquérir des quantités d'azote, d'acide phosphorique et de potasse égales à celles que les fumures habituelles apportent au sol du
^2 LES ENGRAIS OUGANlQtJKS
domaine; or, sans compter les matières humiques, une tonne de fumier vaut de 12 k 13 francs, par ses 5 kilos d'ôEote, ses 3 kilos d'acide phosphorique, ses 5 kilos de potasse ; et si mal conduites que soient les spéculations animales, elles ne font jamais ressortir le fumier à un prix aussi élevé. Aussi, malgré Textension que prend chaque jour le commerce des engrais, la production du fumier ne cesse-t-elle que dans les exploitations voisines des grandes villes où Ton peut en acheter, et si les fermiers des environs de Paris trouvent avantageux d'ahandonner toutes les spéculations sur les animaux, et de conduire au marché non seulement les grains, mais aussi les pailles et les fourrages, c'est que la ville elle-m^me leur cède à bas prix le fumier qu'ils ne produisent plus.
Kn réalité, partout le fumier de ferme reste la base de la fumure : son emploi est avantageux parce qu'il apporte les matières fertilisantes à meilleur compte qu'on ne pourrait les acquérir sur le marché; il est nécessaire parce qu'il fournit les matières humiques, difficiles à acquérir et indispensables au maintien de la fertilité.
Gadoues. — Viande, — Seing. — Cuir. — Laine. — Guano.
Les cultivateurs des environs de Paris ont cependant une autre ressource : ce sont les immondices, les rési-
GADOUES /f>>
dus die cuisine, les débris de toutes sortes recueillis dès la première heure, d'autant plus rapidement qu'au lieu de s'éparpiller sur le sol, ainsi qu'on le voyait naguère, ces détritus sont réunis dans des boîtes métalliques qui sont montées dans les charrettes, basculées, vidées et remises en place en quelques instants. Réunies en grandes masses à Gentilly et k Bagneux, les ordures y éprouvent un mouvement de fermentation, s'oxydent, noircissent et présentent alors une composition assez analogue à celle du fumier de ferme. Des dépôts, les gadoues, c'est le nom que prennent ces résidus après fermentation, sont expédiées dans les gares, où les cultivateurs viennent les acheter au prix de 6 à 8 francs la tonne.
Leur emploi n'est pas sans présenter quelques inconvénients: outre l'odeur insupportable qui, pendant plusieurs jours après leur épandage, se répand dans la campagne, les fragments de verre, de poterie, de boîtes métalliques que la gadoue amène dans les champs, risquent de blesser les animaux de labour, et le ramassage entraîne quelque dépense. Quoi qu'il en soit, on trouve encore le placement de ces résidus, et si les chemins de fer consentent h les transporter à bas prix à des distances plus grandes qu'ils ne le font aujourd'hui, on n'en sera pas réduit à brûler les ordures, ainsi que cela a lieu à Londres et à Berlin.
Les grandes villes abandonnent encore à la^ culture d'autres débris : toutes les parties des animaux sacrifiés dans les abattoirs ne sont pas comestibles, la con-
sommation de la viande de cheval est faible, le sang, la chair non employés dans les boucheries passent aux fabriques d'engrais.
Le sang se corrompt si facilement que pour l'utiliser il faut toujours lui faire subir une préparation ; on y emploie le perchlorure de fer : la coa,2:ulation du sang est très rapide; on dessèche à Tétuve et on obtient une matière noire, très riche en azote, qui se prête facilement au transport et à Tépandage.
Pour préparer les engrais de viande, on découpe les animaux en gros morceaux, que Ton dispose régulièrement dans de grandes cuves pouvant contenir de trente à trente-six chevaux; on cuit à la vapeur, l'opération dure de dix à quatorze heures; abandonnée au repos et au refroidissement, la matière se partage en trois couches ; les graisses employées dans les savonneries occupent la partie supérieure, au-dessous se trouve un liquide chargé de gélatine, la couche inférieure est formée d'un mélange de sang et de chair ; soumise à la dessiccation, elle constitue un engrais renfermant encore 13 pour 100 d'azote.
Son action est beaucoup plus lente que celle du sang ; j'ai eu occasion d'employer à Grignon sur diverses cultures, en 1879, de l'engrais de viande provenant d'une usine de Saint-Denis; TefTet fut peu sensible, Tannée môme de Tépandage, mais il fut très marqué l'année suivante.
Le traitement que nous venons d'indiquer n'est praticable que dans de grandes usines. Il arrivait très