L ENIGME DE L EVOLUTION PLANETAIRE
en rompent l'homogénéité. Comme sur le Soleil, aucun accident n'est stable à la surface de la planète ; la durée de rotation augmente en approchant des pôles; le pouvoir réflecteur des couches supérieures est si considérable qu'il atteint presque celui du papier blanc : c'est tout juste si la planète n'est pas lumineuse par elle-même.
Evidemment, Jupiter encore chaud, n'est pas éteint depuis longtemps. 11 y a quelques millions d'années à peine, le monde jovien brillait d'un éclat propre, absolument comme une toute petite étoile lumineuse et incandescente. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un demi-soleil. S'il réfléchit encore la lumière de l'astre du jour, il est non moins certain qu'il nous envoie des radiations émanant de son propre fonds et plus particulièrement dans le rouge et l'orangé. J'avais eu pendant des années cette impression d'une chaleur interne, lorsqu'un jour j'eus la bonne fortune de vérifier mon hypothèse. On sait que les passages des satellites devant la planète sont très fréquents, en raison de la faible inclinaison de leurs orbites sur l'écliptique ; or, il arrive bien souvent que dans ces occasions, on suit très nettement la marche de l'ombre d'un satellite sur la surface nuageuse de la planète. Eh bien, ces ombres, au lieu d'être noires, apparaissent fréquemment avec une teinte rouge très
marquée (1). Ainsi, l'endroit de Jupiter qui ne reçoit pas la lumière directe du Soleil et qui devrait nous présenter une absence de radiations ou de couleurs, possède une coloration propre disparaissant seulement sous «la luminosité plus forte du Soleil. Il y a donc encore, sous la couche nuageuse, des substances chaudes, probablement portées au rouge sombre, comme les coulées de fonte de nos hauts-fourneaux.
Ainsi s'expliquent certains détails de l'atmosphère jovienne, détails analogues à des panaches de fumée produits par des bouches éruptives sousjacentes. Comme sur la Terre, la volcanicité y paraît soumise à des fluctuations; elle offre des périodes de repos alternant avec des phases de paroxysme et la répercussion d'un tel état de choses se fait sentir sur les linéaments -de la topographie — qu'on me passe cette expression — du monde jovien.
Les bandes nuageuses, en effet, que l'on compte par trentaines à certaines époques, se répartissent d'une façon très curieuse autour de la zone équatoriale toujours éblouissante; tantôt, c'est l'hémisphère boréal qui semble le siège d'une plus grande
(1) Th. Moreux : Les Autres Mondes sont-ils habités? p. 53, (Doifl éd. Paris 1922)
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activité, tantôt l'hémisphère opposé ; mais, presque toujours, ce sont les bandes tropicales qui demeurent le plus visibles.
D'où proviennent ces aspects ? Évidemment, comme je l'ai dit, d'éruptions sous-jacentes, mais cette explication admise ne vide pas la question. Il se pose là, à n'en pas douter, un phénomène analogue à ceux que remarquent les astronomes habitués à observer le Soleil ; taches et protubérances subissent des fluctuations périodiques liées, sans aucun doute, à leurs latitudes. L'analogie entre le Soleil et Jupiter se poursuit encore dans la loi de rotation des deux astres, les parties équatoriales tournant plus vite que les régions tempérées et polaires (1).
Lorsqu'en 1900, je fis paraître la première édition du Problème Solaire, j'essayai de montrer que la cause de cette accélération était extérieure ; elle était due, pensais-je à cette époque, à la précipitation oblique de poussières s'accumulant surtout dans les zones équatoriales. Les travaux sur la radio-activité m'ont, depuis, permis de connaître la cause même de cette accumulation de matériaux au-delà des surfaces respectives des deux astres. Mais, pour bien comprendre et saisir ce nouveau
(1) Tu. Moreux; Le Problème Solaire, Paris (1900).
mécanisme, il faut ouvrir un autre chapitre de l'évolution astrale et explorer de nouveaux horizons.
Si nos planètes actuelles ont brillé autrefois d'une lumière propre comme les étoiles et le Soleil, les phases qu'elles traversent en ce moment ne peuvent être que le prolongement de leur évolution stellaire. Ainsi, l'étude des astres brillants doit nous être d'un précieux secours pour aborder celle des corps célestes que le froid de l'espace semble avoir éteints pour toujours.
Natura non facit saltus, disaient les vieux philosophes ; l'adage trouve ici son application. Pourquoi y aurait-il discontinuité entre l'état incandescent, d'abord, celui que nous qualifierons ensuite de demi-soleil, et celui qui est représenté par des corps en partie solidifiés, au moins superficiellement?
Faisons donc une incursion dans le domaine stellaire ; les fruits que nous en rapporterons ne peuvent qu'être abondants.
Bien que nous puissions discuter encore sur certaines modalités de l'évolution des étoiles, un fait semble désormais acquis : dans la première partie de sa vie astrale, toute masse stellaire est soumise à un accroissement de température, puis passe par
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un maximum thermique, pour descendre peu à peu la pente symétrique opposée. La classification de sir Norman Lockyer (1) repose sur ces données qui n'infirment en rien la répartition des étoiles suivant leurs spectres ou leur division générale en étoiles blanches, jaunes et rouges d'après les suggestions du P. Secchi. Mais, à mesure que nos moyens d'investigation augmentent et que s'accroît le nombre des objets examinés, il devient évident que les caractères particuliers se multiplient, les classes s'effacent pour ainsi dire et la loi de continuité apparaît pleinement. Et cependant, malgré la diversité des types, il semble qu'une caractéristique commune les réunisse, la variabilité dans Vèclat.
Je m'explique : autrefois, les étoiles variables formaient des classes à part, soigneusement recensées sur des cartes et des catalogues ; on distinguait les types à courtes ou à longues périodes, celles à fluctuations régulières ou irrégulières, etc.. Tout cela, on le sentait, était quelque peu arbitraire, mais la méthode semblait pratique pour les observateurs. Maintenant, nous commençons àsoupçonner que le phénomène est général ; toutes les étoiles sont affectées par cette périodicité qui semble
(1) S. N. Lockyer : V Évolution inorganique.
une loi essentielle de leur évolution et si quelquesunes d'entre elles paraissent briller d'un éclat toujours serein, la cause en est sans doute à la longueur de leurs fluctuations. Pour un habitant de Capella, notre soleil, lui aussi, malgré ses variations undécennales bien accusées pour nous, parai trait un parfait exemple de la constance dans l'éclat.
Il y a mieux : les investigations récentes sur certaines variables telles les Céphéides (type de Céphée) ont montré que les fluctuations sont liées au type spectral, ainsi qu'à l'éclat absolu. La méthode se prête môme à des mesures de parallaxe et de distance (1).
Voilà donc un fait général, la variation, qui rentre d'une façon précise dans le cadre de révolution stellaire. En trouver la cause, serait découvrir du même coup celle de la périodicitéde notre soleil; faire un pas en avant vers la solution du problème des taches, des protubérances et de la couronne solaires ; ce serait — tous le comprendront — mettre en pleine lumière le mécanisme des forces qui régissent ces demi-soleils, Saturne et Jupiter qui, eux aussi, manifestent de véritables poussées d'activité. Et qui sait si ces périodes que nous
(1) Cf. Ift Wilson Contr n°* 151 à 157. V. aussi Th. Moreux Où en est V Astronomie, chap. XIV. (Gauthier- Villars Paris, 1921).
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voyons s'allonger de plus en plus à mesure que vieillisent les astres, ne sont pas inscrites sous formes de cataclysmes aux feuillets de l'écorce terrestre disséquée par nos géologues ?
L'énigme vaut la peine d'être creusée, puisque de sa solution dépend, on peut l'affirmer hautement, l'explication des principaux stades de l'évolution des mondes.
Au reste, puisque nous sommes en si bonne voie, ayons le courage d'aller plus avant et de nous demander d'où viennent l'éclat et la chaleur d'un astre ; la réponse à cette double question nous éclairera peut-être sur le fait de leur inconstance et de leur variabilité périodique.
Il y a longtemps que semblable problème a été posé en ce qui concerne notre Soleil. Où l'astre du jour puise-t-il sa provision de chaleur ? Dans une combustion, pensaient les anciens. Réponse enfantine, s'il en fut. Malgré que la chaleur solaire totale représente 550 millions de fois celle que nous en recevons, si l'ardente fournaise se dévorait elle-même à la façon d un combustible, comme de l'anthracite par exemple, elle serait anéantie en 5000 ans. Or, le Soleil brille depuis des centaines de millions d'années, comme l'affirme la géologie.
Les savants modernes ont fait appel à la thermodynamique pour résoudre la question : Mayer admettait une chute constante de météorites ; Helmholtz et lord Kelvin ont eu recours à la contraction. Ni les uns, ni les autres ne sont arrivés à des résultats vraisemblables. C'est alors que Faye pensa aux combinaisons chimiques : celles-ci, en effet, dégagent de la chaleur ; en supposant l'identité des substances enjeu , on a l'explication de la constance de la radiation solaire pendant de longues périodes. Dans ce cas, l'incandescence serait obtenue à l'aide de poussières solides s'incorporant dans la masse (1).
Eh bien, nous sommes encore loin de la solution ! La quantité d'énergie fournie par le Soleil est telle que ni les réactions entre molécules, ni même celles qui auraient lieu entre atomes, ne pourraient en rendre compte ; cependant, et c'est ce qu'a montré récemment M. Briner, nous arriverions à un résultat satisfaisant en nous adressant à des quantités plus petites que les atomes, aux ions ou aux électrons ; c'est-à-dire que l'énergie comme la radiation solaire, ne peuvent avoir leur source que dans les phénomènes de désintégration
(1) V. Problème Solaire et Th. Moreux : Les Énigmes delà Science T. I.
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atomique et que toutes les deux relèvent de la radioactivité (1).
Que toutes les substances soient plus ou moins radioactives ; que, par conséquent, il en existe de telles dans tous les astres, dans le Soleil aussi bien que dans Jupiter ou à l'intérieur de la Terre, ceci ne fait plus aucun doute ; or, admettre cette proposition, c'est résoudre le problème posé et, par des corollaires logiquement déduits, surprendre le secret du mécanisme de l'évolution stellaire.
Donnons quelques chiffres pour concrétiser notre pensée : d'après Joly, la chaleur fournie par la désintégration atomique est telle que si la Terre par exemple, contenait deux parties seulement de radium (ou de substance analogue) pour un million de millions de parties de matière, cela suflirait pour augmenter la température du noyau central de 1800 degrés, au bout de cent millions d'années». Dans le même ordre d'idées, l'énergie d'une tonne d'uranium transformée en lumière pourrait éclairer Paris pendant six années !
Nous voilà donc en possession d'une source de lumière et de chaleur ; transportons-la dans le Soleil et nous avons l'explication de la radiation
(1) V. E. Briner, dans Rev. gén. des Sciences, 1916, p. 270.
LES KMGMES DE LA SClEflCE, II. A
et de la chaleur que l'astre distribue autour de lui ; mais le phénomène n'est pas que superficiel, dans les couches sous-jacentes à la surface visible, la désintégration des matériaux continue ; les atomes explosent sans doute, mais les poussées y sont équilibrées par les pressions des masses supérieures jusqu'au moment où l'accumulation des substances désintégrées finit par l'emporter ; c'est alors que la carapace vole en éclats et que nous assistons à des soubresauts de l'activité solaire en apparence assoupie pendant des années.
Généralisons le phénomène ; imaginons-en les modalités en rapport avec le volume, l'âge relatif, l'état d'avancement des substances de l'astre et nous sommes à même de comprendre à la fois la constance apparente comme l'énormitô de la radiation des étoiles incandescentes, leurs fluctuations d'éclat dont les périodes s'allongent avec le temps aussi bien que ces poussées violentes subsistant dans les planètes que le froid de l'espace finit par recouvrir d'une cuirasse plus ou moins facile à transpercer.
Cette théorie qui doit, n'en doutez aucunement,
prendre bientôt rang dans la science, va nous
guider maintenant dans l'explication des faits
constatés à la surface des planètes déjà vieillies par
e temps ; elle restera comme la confirmation de
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ces paroles prophétiques de Soddy : « Lents, incessants, irrésistibles, immuables, si faibles d'apparence qu'il était réservé à notre génération de les découvrir, les phénomènes de radioactivité apparaissent déjà, quand on les exprime en fonction d'une échelle plus étendue de temps et d'espace, comme les causes dernières de l'évolution physique » (1).
L'histoire des planètes, après la phase primordiale que nous présente Jupiter, nous apparaît inscrite dans l'écorce de notre propre globe et c'est a la géologie qu'il appartient de nous la raconter.
A l'abri d'une atmosphère lourde de vapeurs métalliques, peu à peu s'est élaborée la croûte terrestre, la lithosphère, dont l'épaisseur augmente chaque jour. Au début, l'instabilité de cette couche fut la règle ; sans cesse déchirée par les éruptions de gaz sous-jacents, il lui fallut quelques millions de siècles pour acquérir la consistance que nous lui connaissons, des millions d'années avant que le phénomène de la vie pût se développer à sa surface.
Laissons aux géologues le soin de déchiffrer ces énigmes et prenons la Terre au moment où l'élément liquide peut s'y déposer. Dès eette époque, notre climatologie devient tributaire des fluctuations du Soleil.
(1) Rev. Scientifique, 1919, p. 549,
Sans doute, pendant de longs millénaires, la chaleur interne du globe fusera à travers l'écorce et c'est la meilleure explication de ce fait qu'aux temps secondaires une flore analogue à celles de nos régions tropicales avait pu envahir les pôles de la Terre ; mais dès la fin du Jurassique, le jeu des saisons se fait sentir ; les courants aériens enlèvent à l'océan de larges masses liquides qu'ils vont répartir sur les surfaces continentales. Est-ce à dire que l'évolution planétaire va se continuer lentement et sans soubresauts ? Pas du tout.
Après de longs assoupissements, la volcanicité reprendra ses droits et les phénomènes de radioactivité, toujours à l'œuvre pour, désintégrer les matériaux internes, amèneront de nouvelles poussées des gaz enfermés sous pression. Rompant les parois de leur prison trop étroite, ils bouleverseront les assises en apparence les plus stables et remanieront périodiquement la face de la Terre.
C'est ainsi que nous voyons l'activité interne, endormie en Europe pendant presque toute la durée des temps secondaires, se réveiller soudain et donner lieu sur toute la surface terrestre à des manifestations d'une ampleur extraordinaire (i).
Une série de plis gigantesques se dressent alors
(1) Cf. Ta, Moreux : Les Tremblements de Terre, ch. XIII. Paris 1909.
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depuis l'Espagne jusqu'aux Indes Orientales contre le bord de l'ancien continent septentrional : ce sont les Pyrénées, les Apennins, les Alpes et le puissant massif de l'Himalaya. Les volcans se rallument et au climat tempéré, dont jouissaient même les régions polaires, nous voyons succéder une période glaciaire toujours consécutive aux émissions gazeuses vomies par les bouches éruptives. Ces cataclysmes survenant après de longs repos sont la règle générale dans l'histoire de la Terre ; il y a un demi-siècle seulement les géologues ne les admettaient pas et leur esprit répugnait aux théories dites catastrophiques. Et, cependant, ces bouleversements soudains, ces véritables révolutions du globe peuvent seuls nous livrer la clef d'énigmes réputées jusque-là insolubles ; telles la présence de nombreuses périodes glaciaires à toutes les époques géologiques, la disparition subite d'espèces singulièrement armées dans la lutte pour la vie, la suppression des premiers organismes dont toute trace a été anéantie par l'envahissement de la pyrosphère (1), cette partie intérieure de i'écorce où les substances ne peuvent exister qu'à l'état de fusion et qui, périodiquement, furent chassées vers l'extérieur.
(1) Cf. P. Termier : Les Énigmes de la Géologie, dans Rev. des Qu. Se, janvier 1920.
Ces manifestations de la chaleur interne, qui n'atteste aujourd'hui sa présence que par de rares bouches volcaniques disséminées au pourtour des cassures de la croûte terrestre, sont-elles terminées ou bien reviendront-elles avec leur ampleur d'autrefois au cours des siècles futurs ? Nul ne saurait le dire.
Quoi qu'il en soit, après de longues périodes qu'aucun géologue ne saurait évaluer, le froid de l'espace aura finalement raison des énergies calorifiques ; peu à peu, l'écorce solide gagnera eu profondeur, la mince couche liquide formant les océans se décomposera, absorbée par les roches ou les substances métalliques internes, et pour un spectateur, situé à quelques millions de kilomètres dans l'espace, la Terre apparaîtra sous la forme du globe de Mars vu de notre actuel séjour.
À l'inverse de la pianote Vénus qui semble dans le ciel une réplique de la Terre et qui paraît en être au même point de son évolution, Mars, en effet, dont le globe est six fois et demi plus petit que le nôtre, a dû vieillir beaucoup plus vite. Aussi quelle différence d'aspect !
De la planète Vénus nous n'apercevons rien, qu'une épaisse couche nuageuse où le spectroscope décèle la vapeur d'eau, et ceci ne saurait nous étonner quand on songe à sa proximité du Soleil
l'énigme de l'évolution planétaire 55
qui entretient à sa surface une abondante évapOration. Mars, au contraire, nous laisse deviner tous les traits de sa topographie à peine voilée par une légère enveloppe aérienne.
Sur son disque tournant sous nos yeux en 24 heures et 37 minutes, nous distinguons nettement le jeu des saisons. Comme chez nous, la planète incline alternativement ses deux pôles vers le soleil ; l'hiver martien voit s'y développer des calottes glaciaires dont la fusion s'active généralelement au cours de L'été suivant. Nul doute que nous nous trouvions en présence dé neiges analogues aux nôtres ; mais la fusion totale des calottes polaires, même pendant un été deux fois plus long que sur la Terre, nous prouve à l'évidence que la glaciation 3^ est moins abondante. C'est que là-bas, en raison d'une atmosphère raréfiée où la pression atteint à peine le douzième de la nôtre à l'altitude du sol, de grandes masses d'eau ne sauraient subsister à l'état liquide. Nous ne sommes plus dupes de la signification des mots mers et canaux par lesquels nos prédécesseurs avaient désigné les larges taches sombres couvrant ça et là le disque martien.
Même dans les instruments de modeste puissance, comme celui qui sert à mes observations, les mers apparaissent sous la forme d'une marqueterie aux
56 LES ÉtfIGMES DE LA SCIENCE
aspects incessamment changeants, et leur variation de couleurs est nettement saisonnière ; vert au printemps, le fond des taches se mue insensiblement vers les tons de feuilles mortes à mesure que l'automne les envahit. Il en est de môme pour les canaux constitués par des séries de taches plus faibles, alignées suivant un réseau, complexe sans doute, mais qui n'offre vraiment aucun caractère artificiel, comme le prétendait Lowel, le célèbre astronome américain (1).
Dès lors, en quoi consiste donc cette fameuse « Enigme martienne » dont on nous a tant parlé ? Je puis vous la résumer en quelques mois.
La loi de Stefan, à laquelle il est légitime de faire subir quelques corrections que j'ai indiquées dès 1905, montre que la température de Mars, en moyenne, doit être de 37 degrés environ au-dessous de zéro. Dans ces conditions, comment pourronsnous concilier nos observations : fonte des neiges polaires, variations saisonnières dues à la végétation probablement, avec nos calculs théoriques ? En un mot, comment expliquer que la planète Mars semble jouir d'un climat auquel ne lui donne pas droit sa grande distance au Soleil?Toute la question est là.
(1) Cf. Th. Moreux. : Les Autres mondes sont-ils habites ? et Rev. gcn. des Sciences, art. de Tu. Moreux sur Mars, 30 novembre 1906 et 30 janvier 1909.
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Pour la résoudre, j'ai commencé à faire observer qu'il s'agit de température moyenne, qu'il faut tenir compte de la chaleur reçue par le sol et de celle de l'air; que sur Mars, les pôles boréal et austral restent inclinés vers le soleil pendant une période deux fois plus longue que chez nous, puisque l'année martienne atteint le double de la nôtre, l'inclinaison de Taxe de rotation étant à peu près le même pour les deux planètes. Or, par analogie avec ce qui se passe sur la Terre dans les régions polaires, où l'écart de température entre le sol et l'air ambiant atteint parfois 42 degrés centigrades, il est aisé de voir que la surface martienne peut rester bien au-dessus du point de congélation de la glace dans toutes les régions, au cours de la belle saison (1).
Ainsi disparait cette opposition entre le calcul et l'observation, et tout s'explique le plus naturellement. Sans doute, un animal à conformation élevée ne saurait vivre sur Mars; cependant, à la surface de son sol, les plantes poussant au sein d'une atmosphère même raréfiée, mais saturée d'humidité, et analogue à nos mousses, à nos lichens, ou encore à l'alfa de nos déserts sahariens, pourraient fort bien végéter.
(1) Cf. Les Autres Mondes..., chap. vm.
Un détail enfin et qui montre jusqu'à quel point peut subsister l'analogie entre la climatologie terrestre et celle de ce monde qu'anesthésie lentement le froid des espaces. Alors qu'en 1914, je montrais pour la première fois que les fluctuations solaires ont une répercussion sur le nombre des icebergs en dérive dans l'Atlantique, donc sur la fusion de nos glaces polaires (1), M. Eug. Antoniadi, deux années plus tard et sans avoir aucune connaissance de mes travaux à ce sujet, arrivait à une conclusion analogue en ce qui concerne la disparition graduelle des calottes neigeuses aux pôles de la planète Mars (2).
Ainsi 8e confirme cet axiome des vieux philosophes que « les mômes causes produisent les mêmes effets » ; les lois de la nature sont générales dans toute l'étendue de l'Univers et nous n'avons pas le droit, sans sortir des limites de la science rationnelle, de les imaginer différentes dans les diverses parties de la création.
Gardons-nous toutefois de croire que tous les mondes soient calqués sur le même modèle. Bien que les lois de la mécanique soient les mêmes dans l'ensemble du Cosmos, elles conservent leur caractère de lois-limites, c'est-à-dire qu'elles sont tou-
(1) Cf. Petit Journal, 9 mai 1914.
(2) V. Rev. du Cicl,déc. 1916.
l'énigme de l'évolution planétaire 59
jours fonction de l'espace et du temps, et c'est la tâche du véritable savant do rechercher soigneusement les conditions qui peuvent les faire varier, parfois môme les masquer ou les annihiler en apparence.
Un astre très voisin de nous et le mieux connu des astronomes va nous offrir immédiatement l'occasion d'appliquer ces principes.
11 s'agit, vous l'avez deviné, de notre satellite, que nos puissants instruments nous permettent de disséquer dans les moindres détails. A contempler sa surface, plus d'un géologue puiserait peut-être des enseignements précieux, relatifs à la connaissance de notre sphéroïde ; mais, par contre, tous seraient non moins étonnés de constater les énormes dissemblances de l'orographie terrestre et lunaire. Pourquoi ces visages si totalement différents ? Dans la grande nébuleuse originelle, les deux astres n'ont-ils pas été formés d'identiques matériaux accumulés en une même région?
Oui, sans doute, mais il peut se faire que, de chaque côté, le mode de formation ait pu varier et c'est ce que nous examinerons.
En attendant, notons avec soin les caractéristiques du relief lunaire. Quelques soirées^ l'œil au télescope, et nous aurons tôt fait de constater l'ab-
sence à peu près complète sur la Lune de grandes chaînes de montagnes analogues aux nôtres. Les pics isolés sont très nombreux et proportionnellement beaucoup plus élevés que chez nous ; cette dernière particularité s'explique fort bien par la faiblesse delà pesanteur qui, là-bas, atteint à peine le sixième de ce qu'elle est sur la Terre ; ajoutez à cela l'absence de toute dynamique externe, donc ni vents, ni pluies, ni érosion par suite du manque d'atmosphère et vous comprendrez que le monde lunaire, depuis les dernières convulsions de l'écorce, a dû garder sa fixité dans le silence et la mort.
Ces soubresauts de l'activité interne ont dû être nombreux et fréquents, à en juger par l'aspect cratériformc de notre satellite, aspect qui nous permet jusqu'à un certain point de retracer son histoire passée.
Oh ! je n'ignore pas que sur ce dernier point l'unanimité est loin d'être faite ; raison de plus pour que chacun de nous ait quelque droit de raconter à sa manière les fastes qui marquèrent le règne de la blonde Phœbé. Au surplus, je n'imaginerai rien en dehors des combats dont sa face a gardé les cicatrices. Suivez mes indications à l'aide de nos photographies.
Ce qui nous frappe surtout en regardant ce cliché de la pleine Lune, ce sont les larges plaines
l'énigme de l'évolution planétaire 61
sombres. Trompés par l'insuffisance de leurs moyens optiques, nos prédécesseurs avaient décoré ces surfaces du nom de mers ; plaines basses plutôt, dont l'eau fut peut-être toujours absente. Certaines d'entre elles comme Y Océan des Terri' pètes sont comparables, toutes proportions gardées, à nos plus vastes fosses abyssales et il faut admettre, pour les expliquer, la théorie des effondrements si bien prouvée par nos recherches géologiques terrestres (1).
Nous savons en effet que, môme dans les âges récents, des compartiments entiers de notre écorce se sont affaissés, donnant naissance à de larges mers comme l'Océan Atlantique ou mieux la grande fosse du Paciûque ; mais, de la cause de semblables phénomènes, nous ne savons rien. Tout au plus, pourrait-on recourir à l'hypothèse un peu risquée du tétraèdre de Green (2j : en diminuant de volume, les planètes se dégonflent et tendent vers la forme pyramidale. Cette apparence qui ne s'est manifestée sur la Terre que fort tard a dû survenir dès le début de la formation de notre satellite. Sous l'effet de la contraction née du refroidissement rapide (en raison de son faible volume), la Lune a vu ses matériaux refluer en
(1) Cf. Art. de Termier, j. cit.
(2) Cf. Les tremblements de Terre de Tn.MoREUx,chap. vu.
des régions privilégiées qui se sont ainsi exhaussées.
Mais, à partir de ce moment, la formation des deux globes va différer du tout au tout et vous allez en comprendre les raisons.
Tout d'abord, remarquez que la Terre est un astre près de 50 fois plus gros que la Lune ; la marche du refroidissement et l'épaississement de l'écorce terrestre a donc été plus lente chez nous ; il s'en est suivi qu'à chaque instant la croûte solide a dû s'appuyer, dans le cas de la Terre, sur un noyau qui se contractait en se refroidissant et qui perdait aussi de sa substance par les éruptions, d'où les plissements qui ont formé les montagnes.
Le même raisonnement pourrait peut-être, à la rigueur, se soutenir pour la Lune; mai9 ici une nouvelle cause intervient. Notre satellite n'a pu que se former lentement, ses matériaux étant tiraillés à la fois par la Terre et le Soleil et je n'en veux pour preuve que sa faible densité.
Dès lors, au lieu de plissements et de rides, nous allons voir se produire tout le contraire. Dans le cas d'une formation lente, en effet, les substances qui venaient s'ajouter au noyau déjà formé ont opéré leur condensation d'une façou plus régulière ; la contraction avait donc le temps
l'énigme de l'évolution planétaire 63
de s'effectuer au fur et à mesure de cette condensation. Les derniers amas, ceux de la couche superficielle, se sont donc réunis à un noyau qui devait fort peu se contracter dans la suite ; cette couche est donc vite devenue trop petite pour envelopper ce môme noyau, d'où naissance non de plis, mais de fractures dans Pécorce.
Cette théorie n'est pas nouvelle ; je l'ai proposée pourla première fois en 1898 dans un mémoire publié parla British Astronomical Association à propos de la planète Mars (1) à laquelle elle s'applique aussi nettement. Or, circonstance remarquable, l'hypothèse se vérifie admirablement sur notre satellite. Tous ceux qui ont étudié la Lune savent que le détail le plus caractéristique de son orographie consiste en de longs rayonnements partant de certains cirques, tels que Tycho, Aristarque et Copernic; beaucoup d'entre eux affectent la forme d'arcs de grand cercle et se continuent sur de longs parcours atteignant parfois plus de 5 500 kilomètres ; le plus curieux, c'est qu'ils ne semblent guère se préoccuper des accidents de terrain ; on les suit avec la môme intensité, la môme coloration claire, aussi bien sur les sommets que sur les flancs des remparts et des arènes intérieures, où générale-
(1) Rev des Qu. Se : Vues nouvelles sur la Planète Mars par Th. MoReux, juillet 1898.
ment ils vont deux par deux, dans un parallélisme parfait.
Voilà les premiers linéaments de l'orographie lunaire et à la suite de Nasmyth et de DaubréeJ'ai pu parvenir à les reproduire artificiellement et, qui mieux est, j'en ai donné la raison ; d'autre part, j'ai montré que le réseau polygonal sous-jacent à toutes les formations postérieures et que laissent entrevoir les clichés de l'Atlas photographique lunaire obtenus à l'Observatoire de Paris, que ce fameux réseau trouve la raison de son existence dans des causes analogues. En d'autres.termes, les cassures se sont opérées sur une échelle qui diminuait avec le temps et à mesure que s'épaississait l'écorce (1).
Dès lors il était naturel, conformément à la théorie des soubresauts volcaniques dont j'ai esquissé le mécanisme, que ces cassures fussent un jour ou l'autre injectées par le magma intérieur sous forme d'épanchements métalliques, que ces cassures enfin fussent les régions privilégiées où vinrent peu à peu s'installer les cratères conformément à ce qui se passe sur notre globe, c'est-à-dire dans les endroits de moindre résistance.
Ne nous méprenons pas cependant sur la signi-
(1) Môme article, j. cit.
l'énigme de l'évolution planétaire 65
fication du mot cratère ; ces larges excavations, sur la Lune, n'ont à peu pi es rien de commun avec nos bouches volcaniques ; le nom de cirques leur convient beaucoup mieux, car certaines de ces formations atteignent plus de 200 kilomètres en diamètre.
Inutile de dire qu'on a beaucoup discuté sur l'origine de ces objets dont la surface lunaire est littéralement recouverte. Ici encore, mes théories sont à même de tout expliquer. Après un long repos, les forces internes se sont réveillées et elles se sont ruées à l'assaut de la cuirasse qui les enveloppait. Cette fois, les endroits de moindre résistance furent le plancher des alvéoles dont elles avaient déjà injecté îe pourtour. Sous la pression croissante venue de l'intérieur, ce plancher se courba en forme de dôme, finit par éclater en son milieu, puis s'affaissa après les coulées des laves métalliques, donnant lieu à la présence d'un piton intérieur (1). Et la preuve que tout s'est bien passé de cette façon, c'est que dans la plupart des cas les épanchements ont débordé sur les flancs extérieurs des remparts ; parfois aussi les laves n'out pas dépassé le haut des crêtes et se sont solidifiées dans l'arène, formant comme au cirque de
(1)*V. Un Jour dans la Lune par Th. Moreux (Fayard, éd, Pans 19!?).
LES ÉiNKiaiEiâ DE LA SC1EACE, il. 5
Wargentin, un large plateau uni, parfaitement circulaire.
Et ce même mécanisme s'est reproduit à toutes les époques de l'histoire de la Lune ; mais avec le temps, il a dimiuué en intensité. Telle est la meilleure explication que nous puissions donner de la disposition en vertu de laquelle les petits cirques se sont installés sur les plus grands qu'ils ont presque toujours disloqués.
J'ai déjà fait remarquer que cette théorie de la formation lunaire pouvait fort bien s'appliquer à la planète Mars (1). C'est ici le lieu de compléter ma pensée. En fait, Mars est un monde relativement petit par rapport à nous ; sa densité égale à peu près celle de la Lune et la raison doit en être cherchée dans le voisinage de Jupiter. Par sa puissante attraction, non seulement le monde jovien a privé Mars d'une partie de ses matériaux, mais il a encore ralenti la condensation de ceux qui lui étaient destinés. Mars s'est donc formé lentement à l'instar delà Lune. Comme l'écorce de cette dernière, son sol a dû se fendiller et, soit que la volcanicité n'ait pas atteint l'ampleur des forces qui ont façonné le relief de notre satellite, soit que
(1) V. liev.Qu. Se. juillet 1898.
l'énigme de l'évolution planétaire 67
l'érosion ait adouci les. pentes des cassures, ces dernières ont subsisté, donnant lieu à cet enchevêtrement de canaux fins aperçus par différents observateurs.
Ceci admis, il ne serait pas étonnant que la végétation se fût conservée au fond de ces drainages naturels. Malheureusement, la grande distance de Mars rend bien difficile la vérification de nos hypothèses touchant la nature des linéaments de la planète. Toute conjecture même sur la valeur de son relief nous demeure interdite, en raison de l'absence presque complète de phases qui pourraient mettre en évidence l'existence de hauts massifs montagneux.
11 est regrettable que Mercure, toujours perdu dans les feux du Soleil, soit si difficile à observer ; il nous fournirait un nouvel exemple peut-être d'un type évolué. De dimensions peu supérieures à celles de la Lune, Mercure m'a paru privé d'atmosphère, aux occasions assez rares où j'ai pu m'en rendre compte (1). La densité de la planète, presque égale à la nôtre, ne nous autorise pas cependant à voir en elle une réplique de notre satellite. Attendons des observations plus complètes pour nous prononcer.
(1) C. R. de l'Académie, 18 nov. 1907 note de Th. Morbux*
Si, arrivés au terme de notre voyage interplanétaire, nous faisons le bilan de nos acquisitions, nous serons contraints de constater avec une certaine mélancolie que les problèmes posés sont loin d'être tous résolus.
D'une façon générale, nous voyons que les atmosphères des planètes diminuent à mesure que ces astres vieillissent, mais nous ne saurions en donner une raison péreroptoire. Il se trouve en efïet que les corps les plus évolués sont les plus petits et ce sont précisément ceux-là qui sont privés en tout ou en partie de leur enveloppe aérienne.
Est-ce un effet de l'évolution ou bien suivant, le Dr Stoney, la cause doit-elle en être recherchée dans l'insuffisance des faibles masses à retenir les gaz sous forme d'atmosphère ? La dernière hypothèse paraît assez futile et j'ai eu l'occasion maintes fois d'en montrer toute l'inanité (1).
Reste aussi la question angoissante pour l'humanité de l'avenir delà Terre. Si, conformément aux théories que je viens de vous exposer, les planètes subissent, même après la formation d'une écorce solide, des bouleversementspériodiques provenant de l'activité interne, qui peut nous assurer que
(1) V. en paît. Les Énigmes de la Science T. I.
l'énigme de l'évolution planétaire 69
celle-ci ne va pas un jour se réveiller soudain et remanier nos continents ? Ne voyons-nous pas à chaque instant des bouches éruptives se former là où de mémoire d'hommes rien n'avait décelé l'instabilité du sol? Et qu'est-ce que la durée des générations humaines comparée à la vie astrale d'une planète ?
Que decatastrophes, que de changements depuis les quelques centaines de millions d'années qui marquent au cadran du temps la naissance de la Terre !
Tout nous porte à croire que les paroxysmes de la volcanicité, liés à tout un ensemble de réactions intra-atomiques internes, espacent les intervalles de temps qui les séparent ; soit, mais ce n'est là qu'une indication tout à fait imprécise et nous n'avons aucune idée de l'heure où surviendra le prochain soubresaut.
L'histoire de la Terre racontée parles stratifications qu'étudie le géologue est là pour nous dire qu'après chacune de ces révolutions, la face de notre globe était à peu près méconnaissable ; continents engloutis, disparition presque totale d'espèces dont nous voyons à peine les traces, déluges partiels d'une violence inouïe, tels furent à de nombreuses reprises les résultats de ces catas-
trophesdont l'existence répugnait tant à nos prédécesseurs immédiats (1).
Dès lors, l'astronome a le droit de se demander en regardant notre satellite, si nous n'avons pas devant les yeux l'image terrible de ce que sera la Terre après que les dernières convulsions auront secoué son écorce et que les laves bouillonnantes brisant leur prison auront détruit à sa surface jusqu'aux dernières traces de la vie.
(1) Cf. Art. de Termier, j. cit.
Les limites de notre science
On a beaucoup parlé en ces derniers temps de la faillite de la Science, expression d'une portée considérable, car elle ne tend rien moins qu'à rabaisser l'esprit humain en niant pour lui la possibilité de la recherche des causes.
Il serait plus juste, à mon sens, de proclamer la faillite des savants. Jusqu'ici on a plutôt abordé le problème des limites de la Science, en se plaçant surtout au point de vue philosophique ; il m'a paru intéressant de reprendre la question sur le terrain purement scientifique.
Si nous admettons que le but de la Science est de donner à l'homme a le mot des choses» suivant l'expression de Renan, il faut rechercher ce que les savants ont trouvé dans les domaines les plus divers.
Avons-nous d'abord le mot des choses en mathé-
mathiques ? Il semble qu'ici l'homme de Science puisse sans forfanterie étaler son savoir, car « la mathématique, » suivant le langage usité au xvue siècle, a toujours passé pour la Science exacte par excellence.
Auguste Comte, le père du matérialisme contemporain, ou plutôt son vulgarisateur, les positivistes de l'ancienne école et tous les vieux savants d'outre-Rhin étaient loin d'imaginer le sort que réservait l'avenir aux sciences exactes.
En faisant de la Géométrie et de la Mécanique, nous sommes encore tributaires de l'expérience, nous agissons sur les données des sens, et il est démontré aujourd'hui que nos vérités géométriques n'ont rien de nécessaire. Si la somme des angles d'un triangle est égale à deux angles droits, c'està-dire à 180 degrés, cela tient à une condition particulière de l'espace dans lequel Dieu nous a placés et qui est tel parce que l'Auteur de la nature l'a voulu ainsi.
Si nos corps matériels eux aussi, étaient bâtis d'autre façon, nous aurions été amenés à fonder une autre géométrie.
Est-ce à dire qu'il faille répudier celle dont nous nous servons ? Pas le moins du monde.
Henri Poincaré disait que nous avons été amenés à employer notre géométrie parce qu'elle est plus
commode que toute autre. Et le mot a fait école depuis, parce qu'il est plus commode d'adopter les idées d'autrui que d'en fabriquer de nouvelles.
En réalité, notre géométrie est mieux que cela ; elle est exacte dans les limites où nous observons les faits, mais nous ne saurions en découvrir ce que l'on pourrait appeler les ressorts cachés. Ici encore, le pourquoi des choses nous échappe ; la Science constaste puis, comme le garde champêtre légendaire, elle fait un rapport et c'est tout. Défense d'aller plus loin ! Aussi avant que le mathématicien pénètre dans ce ro}'aume fantastique, il trouve le mystère.
Qu'est-ce que la ligne droite ? personne ne le sait ; la notion semble claire pourtant et cependant nul savant n'a pu donner de la droite une définition parfaite.
Jl y a mieux : Personne n'a jamais aperçu de ligne droite dans la nature ; la règle la mieux dressée, vue au microscope, n'est qu'un assemblage grossier de parties irrégulières.
On se contente souvent de dire que c'est le plus court chemin d'un point à un autre, mais outre que nous ne faisons qu'énoncer une propriété de la ligne droite, sans faire avancer la question d'un pas, nous nous appuyons maintenant sur une notion aussi obscure, Savez-vous à quoi répond un
point ? qu'est-ce qu'un point ? une chose qui n'a aucune dimension : ni épaisseur, ni longueur, ni largeur ; et nous admettons qu'un point se mouvant, peut former une ligne.
Ceci ressemble fort, j'imagine, à « cet ombre de laquais qui, avec l'ombre d'une brosse, frottait l'ombre d'un carosse ».
Autant dire que le point mathématique n'est rien du tout. Et cependant, c'est sur cette notion du point que nous avons bâti notre géométrie, et celle-ci s'accorde avec les faits que nous avons journellement sous les yeux. Bon gré, mal gré, il faut bien admettre qu'il y a là une part de vérité.
En fait, la géométrie, fille à la fois du raisonnement et de l'expérience, s'appuie sur des données que personne ne saurait nier, et, à bien prendre, puisque nous parvenons par des abstractions à construire un édifice stable, harmonieux et qui répond à la réalité, c'est que l'homme possède en lui une faculté qui dépasse les données des sens. Cette faculté d'abstraire dont nous usons, suppose donc autre chose que la sensation. Il faut que nous soyons doués de raison et que nous ayons en nous quelque chose d'immatériel pour que nous puissions concevoir autre chose que dé la matière.
Ce quelque chose, c'est notre âme, qui pense, qui remue des idées, qui surpasse les sensations.
Voilà où aboutissent les considérations mathématiques lorsque, sans parti pris, le savant réfléchit sur les matériaux qu'il emploie.
Sous ce rapport, il faut le constater et crier cette vérité au quatre coins du ciel, les mathématiciens actuels ont mis le matérialisme et le positivisme en très mauvaise posture.
Qu'on examine la question sous une face quelconque et toujours on sera obligé de constater que pas une science mieux que la géométrie, ne prouve que dans le monde, il y a deux choses irréductibles : la matière et l'esprit.
La matière qui nous est est donnée telle quelle, composant l'étoffe sensible de l'univers, avec ses lois que l'homme peut arriver à connaître en partie, avec ses forces qu'il utilise ; la matière qui évolue et se meut suivant des principes que nous constatons, mais qu'elle n'a pu inventer et qui lui sont imposés par un Être supérieur ; la matière agit partout et toujours suivant une fin voulue par Dieu et déterminée par lui.
Mais seule dans le monde, elle n'explique rien car elle ne rend pas compte de la sensation, encore moins de l'idée, qui relèvent l'une et l'autre de quelque chose qui ne ressemble pas à la matière, qui lui est même tout à fait dissemblable ?
L'idée est un fait psychologique, donc une
donnée expérimentale que tout homme est à même de constater et si la science est vraiment la recherche des causes, notre devoir, et celui du savant, doivent être avant tout l'essai d'une explication d'un phénomène aussi mystérieux et aussi différent des phénomènes qui ressortissent à la matière.
A partir de cette étape, je vous l'accorde, la science quitte les régions de son domaine exclusif et laisse le champ libre aux philosophes ; nous avons atteint les limites de la science ; soit, mais la géométrie, par définition, s'occupe de l'espace et l'espace c'est tout ce qui nous entoure ; c'est encore la matière, l'air que nous respirons, l'eau, la Terre, le Soleil, les étoiles et ce milieu subtil et transparent que les physiciens appellent l'éther.
Il semble donc que la science humaine n'a pas dit son dernier mot et le géomètre passe la parole au physicien. N'est-ce pas à ce dernier qu'en fin de compte, il nous faut nous adresser si nous voulons des renseignements utiles sur la substance matérielle, celle qui compose notre corps, et au milieu de laquelle nous passons notre existence ?
Après les découvertes sensationnelles des dernières années : rayons X, radium, télégraphie sans fil, ondes électriques, chimistes et physiciens n'auraieut-ils rien à nous dire sur la constitution
intime des corps, sur la structure de la molécule, sur la dernière partie de la substance matérielle ? Dans ce nouveau champ d'expériences, quelles frontières ne pourra-t-elle dépasser ? C'est précisément ce que nous allons voir.
Toute la physique et la chimie semblent aujourd'hui faire converger leurs efforts sur la solution d'un problème capital : la constitution de la matière.
A vrai dire, la question n est pas si neuve qu'elle paraît, puisque les anciens avaient inventé les atomes crochus qui, en tombant, se rassemblaient pour former les différents corps de la nature.
L'idée même d'une matière unique dont toutes les substances seraient formées n'est pas due à nos modernes chimistes. Dans D'où venons-nous ? et dans l'Alchimie moderne, j'ai déjà traité cette question avec tous les développements qu'elle comporte, mais en ce qui regarde la vraie constitution de la matière, nous ne sommes guère plus avancés.
Il m'importe peu, en effet, de savoir si tous les corps sont formés de particules d'hydrogène ou de quelque substance plus légère encore ; si ce morceau de fer, par exemple, est un corps simple ou composé ; ce que je demande au physicien, c'est de me dire si nous pouvons caresser le rêve d'atteindre par le microscope ou par quelque autre
procédé purement expérimental, la dernière particule matérielle, auquel cas notre science humaine aura donné dans cet ordre d'idées tout ce que nous pouvons lui demander ; en d'autres termes, avonsnous atteint, dans cette voie, les dernières limites du possible, et si non, pouvons-nous espérer les toucher un jour ?
Voilà ce qu'il importe d'établir avant tout, sans quoi, la question posée reviendra indéfiniment sur les lèvres des générations futures.
Enoncé sous cette forme, un tel problème n'aurait comporté, au commencement du xixe siècle, aucune solution exacte. Aujourd'hui, quelle que soit la réponse à enregistrer dans la bouche des savants nous allons voir que la science n'a pas failli à sa tâche, mais, encore une fois, il ne faut pas lui demander plus qu'elle ne saurait fournir.
Notre problème peut être abordé par deux côtés distincts ; les deux issues nous conduiront vers des horizons merveilleux bien dignes de fixer un instant notre 'attention. Tout dans la nature, je veux parler de l'univers matériel, se ramène à des mouvements.
Le rayon parti du Soleil renferme en lui des énergies qui se font sentir sous des formes différentes, mais qui, au fond, ne sont que mouvement. Ce rayon tombe sur une masse liquide, et aussitôt
les molécules de l'eau, par exemple, se mettent à vibrer ; elles se libèrent de la masse: l'évaporation commence. Que ce pouvoir calorifique s'exerce en vase clos, et nous avons la marmite de Papin ; la vapeur atteint d'énormes tensions, et si le couvercle de notre marmite est transformé en piston, lié lui-même à une bielle et celle-ci à une roue, nous avons construit une machine motrice. Nous retrouvons une partie de l'énergie primitive. Je dis une partie, car le frottement en absorbe une certaine quantité, la vapeur elle-même s'électrise.
Ainsi, notre force primitive se retrouve sous des aspects divers ; libre à nous de nous en servir au mieux de nos intérêts, et c'est aujourd'hui une assertion presque banale que d'affirmer l'unité des forces physiques. Avec un simple mouvement mécanique, l'homme peut à son gré se procurer de la chaleur, même du froid ; de l'électricité aussi bien que de la lumière.
Lephénomène, étudié de plus près, nous conduit cependant au sein des arcanes les plus mystérieux de la matière, et c'est là que l'intérêt commence pour le physicien ; pour celui du moins qui n'est pas un manœuvre, mais qui sait voir, comparer et juger.
Voulez-vous une expérience simple? Armez-vous d'un tisonnier et frappez la barre de métal avec
une clef, vous entendrez un son, c'est-à-dire que vous communiquerez à la barre de fer un mouvement tel qu'elle vibrera ; en augmentant ou en raccourcissant la partie vibrante, vous pourrez percevoir toutes les notes de la gamme. Le physicien vous dira môme qu'il vous est loisible, avec un tel instrument, d'entendre tous les sons possible ; cela dépendra du nombre de vibrations communiquées, mais dès que vous dépasserez 30000 vibrations par seconde, vous n'entendrez plus rien.
Le mouvement moléculaire ne sera pas anéanti cependant, mais votre oreille ne vous en avertira pas.
Nous sommes sourds aux mouvements de 34000 vibrations. Pourquoi ? parce que Dieu nous a donné une oreille ainsi constituée.
Toutefois l'existence de ces mouvements vibratoires ne fait aucun doute, et la preuve c'est que nous les utilisons journellement. Ce sont eux qui ont fait naître les ondes électriques, celles qu'envoient les postes de télégraphie sans til.
Ainsi, chose étrange, Dieu pourrait donner à un homme une oreille qui lui permettrait d'entendre les signaux de la tour Eiffel. 11 est probable que pour un être ainsi constitué, le monde serait une cacophonie épouvantable, car les ondes électriques nous viennent de toutes parts : des orages lointains,
de la Lune, du Soleil, des étoiles, de tous les corps de l'Univers. Ces ondes cessent à partir de 34 milliards de vibrations par seconde.
Maintenant, reprenons notre tisonnier et plaçons son extrémité dans un ardent foyer : elle s'échauffe, passe au rouge sombre, au rouge éclatant, puis au blanc ; à ce moment notre barre étincelle, elle éclaire; encore toute une gamme de vibrations qui excite notre sens de la vue. Celle-ci est malheureusement bien restreinte. Au delà du violet, nous n'apercevofc plus rien ; encore une étape, et nous arrivons aux\rayons X, visibles à l'aide de procédés artificiels, et ensuite... la gamme continue sans aucun doute et à peine commençons-nous de l'explorer, v
Telle est la rknite de notre science à l'heure actuelle mais non la limite de la science.
Qu'un savant découvre tout à coup le moyen pratique daller plus avant, etinstantanément l'univers s'agrandit à nos yeux ; de nouveaux phénomènes surgissent ; et l'harmonie merveilleuse qui éclate déjà aux regards du savant qui sait voir, se manifeste dans toute sa splendeur.
A l'heure actuelle, nous ne connaissons de la nature matérielle que ce que nos sens nous révèlent, et nos sens ne nous donnent que ce qu'il a plu à Dieu de leur montrer.
LES ÉMGMES DE LA SCIEHCE, H. 6
Aucun de nos cinq sens n'est d'une utilité absolue, nécessaire : nous concevons un être privé delà vue, privé de l'odorat ou du sens de l'ouïe, et il en existe malheureusement ; mais, par contre, il nous est facile d'imaginer que Dieu ait pu créer des êtres organisés autrement que nous, sensibles aux rayons X, ou aux radiations au-dessus de l'infrarouge.
De tels êtres pénétreraient, sans aucun doute, d'une façon plus intime au sein de la nature et du mouvement matériel, et leurs révélations seraient surprenantes, mais parviendraient-ils à creuser le mystère de la constitution de la matière mieux que le font nos physiciens modernes ? Voilà ce qu'il importe de savoir et ce que doivent nous dire les conquêtes de la science contemporaine.
On pourrait croire que l'avancement de la science dans la recherche de la constitution intime de la matière est dû en partie aux perfectionnements importants réalisés dans la construction des microscopes ; or, il n'en est rien, et nous allons voir que sur ce point la technique instrumentale ne saurait jamais nous être de quelque utilité.
L'élément de la rétine qui nous permet de voir lesobjets est, en effet, beaucoup plus étendu que la molécule d'un corps composé ou l'atome d'un corps simple. Il y a mieux : comment voyons-nous les
corps ? au moyen delà couleur qui semble étendue sur la surface. Mais cette couleur est provoquée en nous par des vibrations. Or, la dernière particule matérielle est certainementbeaucoup moins étendue quel'ondulation la plus petite de la lumière ; d'où il suitqu'un atome, par exemple, ne peut pas avoir de couleur, et pas davantage un électron. Le mot couleur appliqué à la dernière particule matérielle n'a plus de sens ; un atome n'est ni noir, ni rouge, ni blanc, ni mat, ni brillant, et cependant tout un ensemble de raisonnements mathématiques et d'expériences délicates sur les gaz, sur les corps radio-actifs, etc., nous a permis de nous faire quelque idée de la grandeur maxima d'un atome.
Déjà, l'abbé Haùy, le créateur de la cristallographie moderne, avait soupçonné la divisibilité inouïe de la matière. Il était parvenu, en effet, à obtenir une lame de mica de 43 millionnièmes de millimètre d'épaisseur.
Par d'autres considérations ingénieuses les anciens physiciens estimaient qu'une tête d'épingle contient au moins :
8.000.000.000.000.000.000.000 d'atomes ; soit 8 sextillions d'atomes. Ce nombre fantastique ne nous dit rien, mais un calcul simple nous montre que si nous détachions de cette tête d'épingle un million d'atomes par seconde, notre travail ne
prendrait fin qu'au bout de 253 millions d'années.
Un milligramme • de sel de cuisine divisé en 3 millions de parties doit être une quantité bien petite, et cependant cette portion de matière est suffisante pour affecter un spectroscope qui nous la montre sous la forme d'une raie jaune dans le spectre delà flamme d'un bec de gaz.
Notre odorat sous ce rapport est plus sensible que la vue, puisqu'il décèle la présence, dans une chambre, d'un centième de miliionnième de milligramme d'iodoforme.
Si nous pouvions partager un milligramme de radium entre les deux milliards d'habitants qui peuplent la terre, chacun d'eux en aurait assez pour étudier ce corps à l'aide d'un instrument ultra-sensible inventé par Curie. Mais les physiciens modernes sont allés plus avant et ils ont montré que ce que nous regardons comme des atomes, c'est-à-dire comme des parties inséparables, ne sont que masses grossières formées d'amas considérables de particules plus petites. Chaque atome d'oxygène, par exemple, est formé de plusieurs particules séparées qu'on appelle des électrons et qui tournent avec une vitesse inouïe autour d'une masse centrale électrisée négativement, qu'on appelle un proton.
Vous connaissez tous la belle planète Saturne, celle qui est entourée d'un anneau de poussières. Eh bien ! grossissez un atome et vous aurez quelque peu l'aspect delà planète merveilleuse.
Cette fois, nous pouvons dire encore qu'un électron n'est ni chaud, ni froid, ni coloré, ni transparent ; il est beaucoup trop faible pour arrêter à lui seul les radiations lumineuses ou calorifiques. Et cependant cette constitution révélée par nos expériences est la seule qui soit parvenue à nous donner la raison de l'énergie que renferme la matière. Les corpuscules dont nous avons parlé tournant autour de leur sphère centrale avec une vitesse de plusieurs kilomètres à la seconde, on conçoit que l'ensemble soit doué de forces extravagantes sur lesquelles nous n'avons aucune prise, car sous cette forme, l'atome conserve son ancienne impénétrabilité. M. J. Perrin en adonné quelques exemples suggestifs : il nous démontre, en effet, que deux petites boules, contenant l'une un milligramme d'ion d'hydrogène, l'autre 35 milligrammes de chlore, sont attirées Tune vers l'autre avec une force égale au poids de 100 trillions de tonnes de 1.000 kilogrammes. Voilà le secret de ce qu'on appelait autrefois l'affinité.
Lors donc que nous enfermons de l'eau dans un vase clos, si nous échauffons le liquide, non seule-
ment nous communiquons à chaque molécule un mouvement d'ensemble, comme nous l'avons déjà fait remarquer dans D'où venons-nous ? mais il est très probable que nous activons en même temps la circulation des électrons satellites des masses centrales qui tournent avec une plus grande rapidité et qui, ainsi, emmagasinent des sommes considérables d'énergie. Et comme cette circulation ne veut pas être gênée, il s'ensuit qu'à un moment donné, le vase éclate.
Pouvons-nous, cette fois, nous flatter d'avoir atteint la dernière particule matérielle ? Pas du tout, et les physiciens actuels ont de bonnes raisons pour croire que nous n'arriveronsjamais à ce but envié.
Quand on serre» la question de très près, on arrive, en effet, à cette conclusion que les électrons sont probablement composés eux-mêmes et que, finalement, ils ne sont que des agglomérations d'éther. L'éther lui-même ne serait que de l'électricité condensée.
A cette dernière étape, la quantité de matière, ce que nous appelions autrefois la masse, nous échappe sans retour.
Ne savons- nous pas, en effet, depuis longtemps et par des expériences que tout le monde peut réaliser, que l'énergie d'un corps dépend de sa vitesse?
Une toute petite balle animée d'un mouvement rapide percera une plaque blindée, alors qu'une grosse boule lancée à la main n'y saurait faire la moindre écorchure.
Eh bien ! nous jugeons de la masse d'un corps par l'effet produit, par son action sur une balance, je suppose ; augmentons les vitesses et la masse apparente s'accroît. Telle est la conclusion en apparence paradoxale de la physique moderne. En cherchant à disséquer les corps pour mieux atteindre leur substance et pénétrer le mystère delà masse, voilà que la science actuelle s'aperçoit que cette entité est encore un accident, un mode, un état. Il faut maintenant creuser le problème dans un autre sens et disserter sur la vitesse, il faut donc une théorie de l'espace et du mouvement. La physique accule ses adeptes, et malgré eux, aux frontières de la philosophie et les lance en pleine métaphysique : l'affaire devient vraiment plaisante, car, depuis Galilée et Roger Bacon, les physiciens regardent comme un déshonneur d'effleurer la métaphysique.
Ceux qui, en fait, n'ont pas hésité à s'engager dans cette voie féconde sont arrivés à des conclusions extrêmement intéressantes. Je les ai exposées amplement dans mon ouvrage : Que deviendrons-nous
après la Mort ? Mais je puis les résumer ici pour mes lecteurs (1)*
De l'ensemble des faits constatés, il faut conclure aujourd'hui que si la science n'a pas atteint tout à fait l'horizon qui lui est dévolu, elle ne saurait, dans l'avenir, dépasser certaines limites sans sortir de son domaine expérimental. On peut démontrer, en effet, quejamais l'homme ne parviendra à dessiner un schéma exact de la façon dont sont assemblées les dernières particules matérielles : nos représentations ne sont valables que pour des amas grossiers d'objets, ils cessent d'être en rapport avec la réalité dès que nous descendons dans le monde de l'infiniment petit. La constitution intime de la matière sera toujours un mystère pour nous, car elle se trouvera toujours en dehors du domaine accessible à nos sens.
Et maintenant, jetez un coup d'œil en arrière : quel chemin parcouru depuis un quart de siècle !
Nous ne sommes pas très éloignés du temps où des matérialistes — comme ceux de l'école allemande, Bùchner, Moleschott, etc., où des positivistes comme Auguste Comte, s'étaient flattés de réduire tout l'univers à des mouvements méca-
(1) Th. Moreux : Que deviendrons-nous après la mort ? (Victorion, éd. Paris)
niques matériels représentables. Leurs successeurs n'ont même plus le droit de s'écrier avec le poète:
Ce temps n'est plus, il reviendra peut-être.
Non, il ne reviendra pas et c'est la science moderne qui Ta démontré avec un luxe de preuves inattaquables. Derrière les accidents de la matière, nous concevons des forces réelles, mais invisibles, qui forment le tréfonds de la substance matérielle ; si ces forces échappent et échapperont toujours à nos sens, de quel droit nierons-nous les forces par lesquelles se manifestent les substances immatérielles, comme notre âme, et cette autre Force suprême, toute puissante, qui donne à la création ses lois, ses mouvements, sa vie, et jusqu'à la raison même de son existence.
Cette découverte de Dieu par la [science, c'est-àdire par la recherche des causes, ne réalise-t-elle pas en tout point la parole de l'Apôtre qui nous apprend que nous devons arriver aux choses invisibles par les choses visibles ? Ce résultat, que n'avaient pas prévu les savants en quêie de la constitution de la matière, est en vérité l'un des meilleurs titres de gloire de la physique moderne.
La Genèse de Moïse et la Science
Il y a quelque cinquante ans, nombre d'exégètes, personne ne l'ignore, ont cherché à accorder le récit du premier chapitre de la Genèse, écrit par Moïse, avec les données de la science à leur époque ; la tentative ne manquait ni de hardiesse, ni de grandeur. Concordistes et anticoncordistes croisèrent le fer en des joutes savantes restées dans toutes les mémoires. Depuis, le vent a tourné, et les idées se sont orientées dans une tout autre direction.
Au reste, on a fait observer que la Bible n'a jamais eu la prétention d'exposer une doctrine scientifique et l'on a eu raison ; mais, cependant, les faits qu'elle énonce sont-il exacts ou ne le sontils pas ? Sont-ils symboles ou réalités historiques ?
Autre remarque capitale : la plupart des commentateurs anciens et modernes qui ont essayé d'interpréter le texte de la Genèse ont tous cherché dans leur propre fonds, c'est-à- dire, somme toute, à l'aide de leur imagination plus ou moins créatrice, la signification des mots hébraïques emploj^és par l'auteur du récit ; c'est là, à mon avis, une manière détestable de traduire un morceau. Moïse a voulu être compris de ses contemporains ; il a donc usé nécessairement de mots à sens bien défini ; mais du fait qu'il a voulu vulgariser, il ne s'ensuit pas qu'il nous ait donné des notions communément répandues parmi le peuple. La tâche du vulgarisateur ne change pas suivant les époques ; elle consiste toujours à donner un enseignement sans user des termes techniques qu'emploient les savants.
Il nous faut donc coûte que coûte trouver la signification des mots qui sont obscurs pour ?ious par la simple raison que la langue des Hébreux est loin de nous être familière.
11 n'existe qu'un moyen de sortir de cette impasse, c'est de rapprocher les termes de la Genèse des mots analogues répandus à profusion dans les Livres suivants. On m'objectera que ces Livres ont été écrits par différents auteurs et à diverses époques mais par son esprit, par sa tradition, par son but, la Bible est une, et personne, mieux que les
auteurs successifs des Livres Saints, n'est à même de nous fournir le sens véritable des Ecritures. Analysé à l'aide de ces principes, vous le verrez vous-même, le texte de Moïse est d'une clarté" aveuglante.
Résumons tout d'abord l'œuvre des six jours d'après la Genèse (Le moi jour est évidemment ici, synonyme de période).
1er jour : Création de l'univers matériel (les cieux et la terre), la lumière et les eaux.
2e jour: Formation de l'expansion ; séparation «les eaux supérieures et inférieures.
3e jour: Apparition de la terre ferme et formation des végétaux.
4e jour : Apparition des astres.
5e jour : Formation des animaux marins et des oiseaux.
6e jour: Formation delà faune terrestre et création de l'homme.
Un simple coup d'œilsurce tableau nous montre à l'évidence que l'œuvre du premier jour mise à part, tout le reste se réfère à notre planète. Le quatrième jour où il est question des astres, paraît de prime abord faire exception, mais nous verrons que la difficulté n'est qu'apparente. Celle-ci résolue, le problème se simplifie immédiatement ; car c'est à la géologie et à la paléontologie que nous aurons
surtout recours, et personne à l'heure actuelle n'oserait soutenir que ces deux sciences connexes ne sauraient nous fournir autre chose que de vagues indications.
Au commencement Dieu créa les. deux et la terre.
Ainsi s'ouvre la Genèse. On a voulu voir dans cette phrase sublime en sa simplicité, le titre de toute la suite, une sorte de résumé du premier chapitre. Mais alors il faut expliquer pourquoi Fauteur qui va bientôt nous parler du ciel emploie ici le mot deux. C'est que pour tous les écrivains sacrés, lescieux indiquent l'univers, le monde entier et particulièrement Y armée des étoiles. Dans maints passages, il est question de l'armée céleste qui obéit aux ordres de Jéhovah, et le contexte ne fait aucun doute ; le titre de Dieu des armées qu'on a reproché au Dieu d'Israël, n'a jamais voulu désigner un général d'hommes armés.
Au commencement des temps, Dieu a créé la substance du monde, celle de l'univers entier, y compris la matière terrestre et celle des astres.
Mais ceux-ci ne furent pas formés au quatrième jour, après la Terre, ainsi qu'une lecture rapide de la narration de Moïse nous inciterait à le croire. L'auteur du Livre de Job, interprète d'une longue tradition, nous le dit expressément ; Jéhovah
s'adressant à l'homme lui parle en ces termes : « Où étais-tu quand je posais les fondements de la Terre ? Qui en a posé la pierre angulaire, quand les astres du matin chantaient en chœur ? »
Les étoiles, notre soleil lui-même, masse volumineuse à l'origine, étendant son atmosphère juqu'à l'orbite de Vénus, certaines de nos planètes mêmes, ont donc assisté à la naissance de la Terre : Tous étaient présents, voilà le sens du début de ce splendide poème sur la création.
Sur ce point particulier l'astronomie nous oiïret-elle des certitudes ? Assurément.
Lorsque notre minuscule nébuleuse répartie autour de notre^astre central, voguait déjà dans les espaces célestes, d'autres genèses de monde s'enfantaient dans les profondeurs éthérées. Nous appartenons à un immense courant d'étoiles ; mais avant nous, d'autres systèmes étaient nés, soleils déjà vieillis, soleils agonisants, astres morts aussi, peuplant depuis des millions d'années les vastes cimetières du ciel.
De tout cela, Moïse n'avait rien à nous dire : la Genèse comme toute la Bible, a été écrite pour l'homme; sont but est de retracer pour ses lecteurs les phases de l'évolution de la Terre.
On a prêté à Moïse et aux auteurs sacrés les idées des Égyptiens sur l'aurore ; sur la constitution de
la Terre qu'ils auraient supposée plane et soutenue par des colonnes ; sur la voûte céleste qu'ils auraient cru solide ; que sais-je encore? Mais les opinions répandues parmi le peuple ne nous apprennent rien sur celles des savants. Or, les écrivains sacrés étaient, certes, parmi les plus instruits des enfants d'Israël ; et savez-vous comment ils parlaient de F Univers et de la Terre ?
« Jéhovah, tu es infiniment grand. A toi sont les cieux, le monde et ce qu'il contient. C'est toi qui l'as fondé. A toi aussi la Terre ; tu as créé le Nord et le Midi. A Jéhovah sont les gonds de la Terre et sur eux il a posé le globe. Il étend le septentrion sur le vide, il suspend la Terre sur le tien. C'est ltii qui trône sur le globe de la Terre et ses habitants sont pour lui comme des sauterelles, »
Ailleurs, le prophète Isaïe nous assure que l'humanité représentant la Terre, est comparable, aux yeux de Jéhovah, à la goutte d'eau suspendue au bord d'un vase qui déborde, ou à une poussière qui détermine à peine dans la balance la plus légère inclinaison.
Pourrait-on affirmer, je vous le demande, d'une façon plus nette l'idée que la Terre est une portion infime de l'Univers ?
Mais revenons au texte de la Genèse. A part le
mot deux de la première ligne, tout va maintenant se rapporter à la Terre en tant que planète.
Or la terre élait invisible et sans forme ; les ténèbres étaient à la surface de V abîme. Faute d'avoir eu le sens véritable du mot abîme, les commentateurs se sont épuisés à trouver la signification de cette phrase pourtant si simple. On a voulu voir dans l'abîme, la désignation des espaces interstellaires plongés dans la nuit avant l'apparition de la lumière, mais X abîme dans les Écritures n'est autre que la mer, les « eaux profondes » ; c'est Yabyssos des Grecs, Yabime des tablettes cunéiformes que la cosmogonie chaldéenne suppose sans fond, infini.
Après sa phase incandescente, après avoir brillé de son éclat propre, la Terre fut peu à peu envahie par le froid. Une épaisse couche de vapeurs brûlantes entoura notre planète ; tel Jupiter apparaît aux yeux des astronomes qui contemplent son disque nuageux rayé de bandes multicolores réfléchissant en partie la lumière du Soleil.
Au sein de cet amas, mélange des gaz les plus divers, une sélection s'opérait lentement; sur une écorce à peine solidiûée, croûte sans cesse disloquée par les éruptions des gaz sous-jacents, la condensation déposait une première enveloppe liquide, océan sans rivages entourant notre planète
comme d'un obscur vêtement. Si le soleil volumineux des temps primordiaux illuminait déjà à cette époque la partie supérieure des nuages lourds entourant notre minuscule habitat, ses rayons étaient impuissants à pénétrer cette enveloppe même gazeuze ; à plus forte raison ces mêmes rayons fécondants n'avaient-ils pas encore atteint la mince pellicule solide destinée à former bientôt nos continents. Partout, c'était l'obscurité ; les ténèbres étaient à la surface de l'abîme, couvraient le grand océan ; la terre, ce qui devait plus tard former le sol, était invisible et sans forme définie.
Moïse est bref; il ne développe pas son sujet, mais ceux qui viendront après lui, interprètes de son texte et fidèles gardiens de la tradition orale, fixeront à jamais cet enseignement. Dans son hymne au Créateur, le Psalmiste chantera, en parlant de Jéhovah :
« Il a affermi la Terre sur ses bases. »
Puis aussitôt, s'adressant à Lui et parlant de la Terre :
<c Tu l'avais enveloppée de l'abîme comme d'un vêtement, »
Remarquez ce mot « enveloppée », qui ne saurait s'appliquer à une terre plate ; l'auteur sacré, bien qu'il parlât pour le peuple, n'épouse pas ses idées sur la forme de la Terre ; il ne dit pas : « Tu
as jeté sur elle, un voile, une couverture », mais <a tu l'avais enveloppée par les eaux comme d'un vêtement » qui fait le tour du corps.
Job entrera même dans des détails plus circonstanciés ; il corrobore la raison que j'ai donnée, pour laquelle la lumière ne pouvait atteindre même la surface des océans : c< Qui a fermé la mer avec des portes, lorsqu'elle sortit impétueuse du sein maternel ; quand je lui donnai des nuages pour vêtements et pour langes d'épais brouillards ? »
Or, je vous le demande, comment l'auteur des Psaumes, celui du Livre de Job, et Moïse lui-même ont-ils pu, à leur époque, se rendre compte du passé de notre globe? mais ce qui est le plus curieux, c'est que nous retrouvons des linéaments de cette même tradition dans toutes les cosmogonies des peuples orientaux.
Le tehom hébraïque, l'abîme primordial, devient en Chaldée le tihamat qui ofïre le même sens, et qui se mue en la déesse Tihavté, la Thavat de Bérose.
Un temps fut où le monde entier n'était que ténèbres et eau, nous raconte une ancienne inscription cunéiforme et c'est de la mer que fut formé notre monde quand Bel, le démiurge, intervint.
Mêmes affirmations chez les Phéniciens qui enseignent qu'à l'origine, « tout consistait en un air
ténébreux épais et agité et en un chaos pareil à l'Érèbe ».
Le Rig-Véla, le plus ancien des livres védiques s'exprime ainsi, au sujet des origines : « Qu'était le profond abîme ?... Il n'y avait que ténèbres au commencement ; enveloppé de ténèbres tout était une mer indiscernable ».
Le Livre des Lois de Manou, le Vichnou-Pourana, les textes parsis nous présentent tous des déformations de la cosmogonie biblique, mais ils s'accordent avec elle pour nous enseigner que l'eau primordiale était sombre d'abord, puis devint éclairée par la lumière du jour. Ce dernier passage est très important ; il fixe de façon définitive le sens des paroles de Moïse au sujet de la lumière.
Jamais, en effet, passage de l'Écriture ne donna lieu peut-être à autant de discussions que le verset relatif àcette apparition. Les anciens commentateurs ont tout imaginé pour montrer que la lumière pouvait scientifiquement arriver avant le Soleil, dont il n'est question qu'au quatrième jour. Devant des explications bien sujettes à caution, on comprend pourquoi les exégètes modernes, afin d'éviter aussi tout conflit scientifique, se sont prudemment réfugiés dans le sens historico-théologique.
Pour ma part, je pense qu'un examen attentif du texte biblique est de nature à préciser l'idée de
Moïse. L'écrivain sacré ne fait aucune allusion à la vraie création de la lumière, cet agent physique, véritable protée qui se transforme en chaleur, en électricité, en énergie de toute sorte; il ne dit pas davantage, comme on l'a traduit pendant long* temps: « Que la lumière soit et la lumière fut. » mais : « Qu'il y ait de la lumière et il y eut de la lumière ». Nous avons vu que les cieux ont été crées avant la Terre; que les astres ont présidé à la naissance de notre planète; il y avait donc àcette époque, de la lumière dans l'univers, mais cette lumière n'avait pas pénétré à travers l'atmosphère terrestre trcp dense ; elle n'avait pas davantage illuminé la surface des grandes eaux, encore moins atteint les continents enveloppés par l' abîme; mais sous Tordre d'Elohim tout ceci va s'accomplir.
A la parole du Créateur, en effet, l'atmosphère s'étant épurée, les rayons du soleil arrivèrent enfin, quoique encore diffus, à la surface proprement dite de notre planète ; dès ce moment, la lumière chasse les ténèbres et notre globe planétaire, animé déjà d'un mouvement de rotation, va connaître les alternatives du jour et de la nuit.
C'est alors que Dieu dit : a Qu'il ij ait une expansion entre les eaux», c'est-à-dire un intervalle entre l'eau des océans et les vapeurs qui, nées de la mer, viennent se condenser en nuages aqueux dans
l'atmosphère. Cette expansion, qui constitue pour nous l'apparence du ciel, est désignée dans le texte hébreu par un mot que les Septante, influencés par les idées cosmologiques de leur époque, ont traduit jim stéréoma, firmament, voûte solide ; rien de tout cela dans la bouche de Moïse : le mot hébreu raquiah n'évoque que l'idée d'étendue ou mieux & expansion.
Continuons donc l'étude du récit biblique sans nous laisser influencer par les commentateurs de toutes les époques qui n'en ont pas toujours saisi le sens, faute de l'avoir comparé aux divers auteurs sacrés comme aux cosmogonies anciennes nées de la tradition cent fois séculaire peut-être.
L'écorce de la Terre s'est ridée, des plis se sont dessinés à sa surface, les mers ont envahi les fonds ; collines et montagnes se sont soulevées, le sec est apparu. Et tout ceci, qui nous est enseigné par la géologie est également dans la Bible.
Jéhovah renferma les eaux supérieures dans ses nuages et elles ne se déchirèrent pas sous leur poids . Quant aux inférieures (les océans), elles s'enfuirent devant la menace de Jéhovah, nous dit le Psalmiste.
Tel est le commencement de l'histoire géologique du globe terrestre ; la suite, d'après la Ge-
nèse, en est plus impressionnante. De même que le troisième jour vit, au début, le rassemblement des eaux, la formation des océans et des amorces des continents émergés, il présidera à la naissance de la vie sur la terre ; et la vie végétale naquit. Voilà la vraie caractéristique de la fin de cette époque envisagée par l'auteur de la Genèse : le développement formidable de la cellule végétale, depuis le simple microbe jusqu'à l'algue marine, depuis la mousse terrestre jusqu'à la prèle géante et les hauts conifères qui, pendant la période primaire, couvrirent l'écorce solidifiée.
Interrogeons, en effet, la géologie, que nous dira-t-elle? Pendant cette période primitive, dans une atmosphère chaude et humide, tout imprégnée de carbone, la flore se développe à profusion, les végétaux s'élancent en forêts impénétrables. Ici, ce sont des plantes géantes analogues à nos fougères, mais dont les dimensions nous effrayent ; là, des lépidodendrons analogues à nos mousses, avec des troncs de 30 mètres de hauteur ; des araucarias gigantesques, des champignons et des nénuphars monstrueux. Et cette végétation exubérante, où la vie se dépense sans compter, envahit toutes les régions, de l'Equateur auxPôles ; immenses forêts dont nos géologues trouveront partout la trace, jusque dans les déserts actuellement glacés de la Sibérie.
Et ce merveilleux tableau a été tracé pour la première fois par un homme quia vécu des milliers d'années avant nos savants modernes, par quelqu'un qui n'a pu recevoir des prêtres égyptiens ou des astronomes chaldéens, aucune notion d'une science absolument neuve, création lente des Cuvier, des Élie de Beaumont et des Suess.
C'est à la fin de la période primaire que l'atmosphère terrestre encore lourde de vapeurs, s'épure tout à fait et le Soleil paraît, non pas le Soleil tel que nous le connaissons, mais une vaste sphère dont les rayons avaient jusqu'ici enveloppé la Terre pour ainsi dire ; astre géant semblable à ceux que nos mesures récentes viennent de nous révéler ; noyau brillant entouré d'une enveloppe luminescente atteignant l'orbite de Vénus.
Ses rayons viennent se jouer dans les couches aériennes encore tout imprégnées d'humidité, et les paysages qu'il éclaire sont de féeriques décors, où les tons rouges mettent une note d'incendie, où les nuages passent déchiquetés par le vent ; lambeaux tour à tour sombres et brillants, aux teintes sanglantes de pourpre, aux couleurs cuivrées, aux reflets d'émeraude et d'améthyste.
Et la nuit, à travers les grandes éclaircies, on
voit surgir la lumière orangée de la lune et la clarté des étoiles tremblotantes.
Ainsi se réalisait la parole d'Elohim : Qu'il y ait des luminaires dans les deux.., Elohim fit donc les deux grands luminaires... et aussi les étoiles.
Évidemment, il s'agit ici, non de la création du Soleil, de la Lune et des étoiles qui, nous l'avons vu, date du premier jour, mais de l' apparition des astres sur la terre elle-même dont l'atmosphère est alors assez raréfiée pour laisser apercevoir les grands luminaires et les étoiles. Jusqu'à ce moment, d'ailleurs, ainsi que l'indique avec certitude la paléontologie, une lumière diffuse, quoique très brillante, avait enveloppé la Terre, et les saisons n'étaient pas nées ; pôles et régions équatoriales jouissaient du même climat. Nulle part, on ne voyait ce ciel bleu, ni les astres qui s'y peignent en perspective.
Ce fut l'œuvre du quatrième jour de changer cet état de choses, de laisser apercevoir le Soleil, la Lune et les étoiles qui, à partir de cette période, vont servir de signes pour les époques, les jours et les années.
Au reste, remarquez que Moïse n'emploie plus le mot de création qui ne reviendra qu'à propos de l'homme ; textuellement, l'hébreu nous dit :
« Elohim nomma à charge pour servir de signes, le Soleil, la Lune et les étoiles ».
Si l'œuvre du troisième jour correspondant à notre période primaire fut caractérisée par le développement intensif c'e la vie végétale, celle du cinquième jour va nous révéler des faits aussi dignes d'attention.
L'ère primaire est terminée et la Terre marche vers une nouvelle phase de vie. Et parmi tous les animaux qui vont se disputer les lagunes, les îlots émergés, les marécages, l'empire des airs et celui des océans, des reptiles gigantesques deviendront les rois de cette nature nouvelle.
Sans doute, notre planète à déjà vu la vie animale ; foraminifères, insectes, araignées, ont peuplé les grandes forêts du carbonifère; les eaux ont été habitées par des espèces ressemblant à nos poissons, mais le développement de la faune était loin d'être comparable à celui de la flore. Et voilà que tout à coup, cette faune encore sommeillante envahit les eaux et l'atmosphère ; et quelle faune ! Des êtres monstrueux qui vont porter à leur apogée les manifestations de la vie animale ; mais, détail caractéristique, c'est à la classe des reptiles qu'échoit cette tâche.
Interrogeons, en effet, les assises du globe : les mers jurassiques, nous apprennent-elles, ont vu
d'énormes sauriens dont les espèces sont pour toujours disparues : le plésiosaure de 20 mètres de long : crocodile par sa mâchoire emmanchée sur un cou de cygne, bête apocalyptique dont le corps rappelle celui de la tortue ; l'ictyosaure, au mufle de dauphin, aux yeux à facettes, gros comme la tète d'un homme ; le mosasaure dont les anneaux se déroulent sur la crête des vagues, semblable aux anciens serpents de mer des légendes ; le téléosaure, sorte de gavial géant de 60 pieds de long ; dans les lagunes s'ébattent des diplodocus pesant plus de vingt tonnes ; des dinosauriens gigantesques, sorte de lézards terribles aux formes irréelles ; iguanodons, brontosaures, diclonius, atlantosaures long de 35 mètres.
L'exubérance de vie a de même envahi les airs. Là-haut, sous les nuages bas d'un jour d'orage, volent d'étranges créatures : chauves-souris ou oiseaux? Ni l'un ni l'autre ; encore des reptiles, sauriens ailés comme les ptérodactyles aux mâchoires de caïmans, aussi longues que leur corps, comme les ptéranodons, véritables aéroplanes vivants, aux ailes de 8 mètres d'envergure.
Voilà ce que nous enseigne la géologie et, remarque absolument déconcertante, tel est également le tableau que nous re.trace Moïse de la surface de notre planète au cinquième jour. Relisez
mot à mot les versets correspondant à cette période géologique.
Elohim dit : « Que les eaux foisonnent d'une multitude d'êtres animés^ et que les volatiles volent au-dessus de la terre.., » Elohim créa les grands monstres marins et toutes sortes d'êtres ani* mes rampants..
On a bien insinué que l'auteur de la Genèse, après avoir fait naître la vie végétale, avait décrit, suivant un ordre logique, la vie animale dans les eaux, puis dans l'air et enfin sur la terre, mais cette réflexion paraît bien pâle à côté du texte biblique et de l'enchaînement du récit.
Tout d'abord, qui donc aurait enseigné à Moïse que la vie intense des mers s'est développée parallèlement à celle des airs ; pourquoi n'avoir pas fait naître les mammifères avant les oiseaux ou en même temps qu'eux ? Et puis le texte va plus loin : il nous apprend formellement l'existence, avant celles des espèces qui nous sont familières, des grands monstres marins et des reptiles (êtres rampants).
Évidemment, tout cet enchaînement est voulu, tous ces termes sont pesés, ont une signification et vous avouerez avec moi qu'il est singulier qu'un homme vivant il y a 3500 ans, ait pu nous donner en un langage aussi clair que le permettait son vo-
cabulaire, un tableau exact des grandes étapes parcourues par la faune au cours de l'évolution de notre planète.
Maintenant, quelle que soit la part faite à l'inspiration, il y a encore autre chose : il faut expliquer comment et pourquoi toutes [les cosmogonies anciennes parlent de ces grands monstres marins qui semblent avoir tenu dans les mythologies des peuples primitifs, une part si importante ?Tout cela avait été transmis par une tradition, mais cette tradition elle-même d'où venait-elle ?
Ne nous attardons pas ; continuons notre enquête et interrogeons de nouveau la science. Depuis l'apparition de la vie sur le globe, notre planète a bien vieilli ; lancée dans les espaces intersidéraux, la Terre s'est peu à peu refroidie ; les millions d'années ont succédé aux millions d'années ; la croûte du globe chaque jour s'épaissit davantage; les continents se soulèvent ; le Soleil lui-même s'est retiré en deçà de l'orbite de Mercure et les saisons apparaissent. A ces nouvelles conditions d'existence vonts'adapter des formes nouvelles plus rapprochées de celles qui nous sont familières.
La période tertiaire commence.
Une flore tropicale ressemblant à la nôtre se mêle aux palmiers, aux fougères et aux séquoias
géants de l'ère précédente ; puis viennent les figuiers, les chênes, les érables ; les prairies remplies de graminées où s'ébattront des troupeaux de paléothériums au corps de cheval et à la tête de tapir ; des xiphodons, élancés comme des gazelles.
Les grands sauriens ont disparu et de nouveaux reptiles envahiront la terre. Peu à peu, les formes s'accentuent et s'affinent, les savanes des forêts verront courrir des antilopes et des girafes, et les oréadons ruminants habiteront les bords des grands lacs ; puis, voici des mastodontes rappelant nos éléphants ; des hipparions presque identiques à nos chevaux ; de grands singes, hôtes de forêts semblables aux nôtres.
La caractéristique de cette période est donc l'apparition et le développement complet des mammifères, suivant la parole d'Elohim : « Que la terre fasse sortir des êtres vivants selon leur espèce, bétail, êtres rampants et bêtes de la terre ».
Et dans la grande nuit stellaire, faiblement illuminée par les soleils lointains, notre soleil marche toujours, entraînant notre planète à sa suite, distribuant pour nous les étés et les hivers, provoquant ici et là, le classement de chaque espèce ; à l'Equateur, la faune des tropiques ; aux pôles, les animaux aux lainages touffus, aux blanches toisons.
Et Elohim vit que cela était bien, mais le sixième jour n'était pas fini. Après l'apparition des animaux domestiques, Elohim s'aperçut qu'il manquait un chef pour dominer sur tous les animaux du globe.
Sans doute par- leur présence, ainsi que le chantera plus tard le Psaimiste, toutes ces créatures bénissaient le Seigneur ; mais aucune intelligence n'était là pour comprendre ; personne pouf contempler cette œuvre merveilleuse et pour remonter à son auteur ; pour jouir de la beauté de cette nature créée, pour profiter sciemment de Y œuvre d'Elohim qui était bien et c'est pourquoi, à la fin du sixième jour, Elohim dit : Faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance.,. Et Elohim créa V homme à son image ; à l'image d'Elohim il le créa... »
Ainsi finit cette magistrale épopée dont Moïse n'a pu évidemment que retracer les grandes lignes.
Or, je vous le demande encore une fois, à vous qui avez suivi pas à pas le texte sacré et qui l'avez comparé aux acquisitions les plus certaines de la géologie, comment Moïse a-t-il pu connaître ce qu'il nous enseigne, comment a-t-il pu nous donner même l'esquisse et surtout la suite des œuvres de Dieu ? Les cieux fondés avant la Terre ; notre pla
nète enveloppée des eaux primordiales et des langes épais de vapeurs, à l'aurore de sa jeunesse ; le voile de l'atmosphère 'déchiré et l'apparition de la lumière chassant les ténèbres ; la naissance de la vie commençant par la flore ; le développement prodigieux de la végétation alors que ni le Soleil, ni la Lune, ni les étoiles n'étaient encore visibles du sol terrestre ; l'apogée de la faune dans des monstres, reptiles sauriens du secondaire ; l'atmosphère envahie par des « volatiles » à la même époque, alors que les oiseaux n'étaient pas nés ; le règne des mammifères dans la suite des âges et, couronnant le tout, la création de l'homme, cette intelligence venant, après toutes les créatures vivantes, prendre possession de son domaine.
Oui, quand on lit sans idée préconçue le premier chapitre de la Genèse, on ne peut que constater chez son auteur une science si profonde qu'elle dépasse de cent coudées toutes les notions des savants de son époque ; une science même plus inexplicable, humainement, que celle des constructeurs de la grande Pyramide et en même temps une divination incroyable des faits les plus certains et les plus authentiques révélés par la science.
Et je ne suis pas seul de cet avis. Un jour, en effet, que je demandais à M. deLapparent, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, ce qu'il pen-
sait de la Genèse, savez-vous ce que me répondit l'éminent géologue : « Si je devais, s'écria-t-il, résumer en quarante lignes les acquisitions les plus authentiques de la Géologie, je copierais le texte de la Genèse, c'est-à-dire l'histoire de la création du monde, telle que l'a tracée Moïse ».
Pourra-t-on bientôt bombarder la Lune?
L'exploit des Allemands, qui, pendant la dernière guerre, ont bombardé Paris à cent kilomètres de distance, a réveillé l'esprit des artilleurs et des amateurs de balistique ; le problème des tirs à longue portée reste à l'ordre du jour et l'on nous fait entrevoir que les Américains construiront d'ici peu un canon tirant deux fois plus loin que la grosse Bertha.
Allons-nous donc voir aussi ressusciter le rêve de Jules Verne, celui qu'il développa de si magistrale façon dans son Voyage autour de la Lune ? On se rappelle la donnée : Barbicane, directeur de l'artillerie pendant la guerre de Sécession, se propose de construire un canon assez puissant pour lancer un projectile jusque sur la Lune.
A L'époque où le célèbre auteur des fantastiques
récits de voyages qui ont charmé notre jeunesse, imaginait cette merveilleuse fiction, le problème du tir à très longue portée était loin d'être résolu. Nos obu^ se traînaient mollement sur leur trajectoire, et les vitesses initiales réalisées au cours des plus sensationnelles expériences ne dépassaient guère 800 mètres à la seconde. La moyenne de ces vitesses pour les bouches à feu réparties entre les diverses puissances, était de l'ordre de 650 mètres à peine.
Depuis quarante ans, ces chiffres ont été notablement dépassés et la guerre récente, nous devons le constater, a fait réaliser aux questions balistiques un progrès énorme.
A l'heure présente, les plus grands espoirs sont permis et les plus timides parmi les artilleurs n'osent fixer la limite de nos ambitions. Seronsnous donc, dans un avenir prochain, en mesure de bombarder la Lune ? Peut être...
Examinons la question sous toutes ses faces et précisons les éléments du problème.
La balistique moderne n'est plus qu'une infime partie d'un domaine plus étendu et qui a nom : Mécanique céleste. Lorsque Kepler, au commencement du xviic siècle, formula les lois qui portent son nom et qui régissent les mouvements des corps célestes planétaires, il ne se doutait pas qu'un
demi-siècle après lui, Newton démontrerait que ces principes n'étaient qu'un cas particulier des lois de l'attraction : elles valent sur la Terre aussi bien que dans le ciel.
La force qui fait retomber la pierre lancée parla fronde de l'enfant, aussi bien que le lourd projectile du mortier de 370, est la même exactement que celle qui retient notre satellite autour du globe terrestre, la même aussi qui fait tourner cette Terre et les planètes autour du Soleil
a Tous les corps de l'univers, disait le grand géomètre, s'attirent proportionnellement à leur masse, mais cette force d'attraction décroît comme la distance élevée au carré.»
C'est-à-dire qu'un corps contenant trois fois plus de matière qu'un autre aura une force d'attraction trois fois plus grande; mais siladistance est quadruplée, cette force sera 4 x 4 = 16 fois moindre.
De cette loi simple en apparence, le génie de Newton fit sortir toute la Mécanique céleste* Les formules s'appliquent à toutes les sortes de trajectoires, qu'elles soient circulaires ou même fortement elliptiques, comme celles des comètes. Ces notions vont maintenant nous aider à comprendre ce qui se passerait si nous lancions des projectiles dans l'espace avec des vitesses différentes.
Installons-nous sur une montagne élevée, avec
un canon placé dans la position horizontale et lançons un obus. Aux vitesses que nous réalisons actuellement et qui n'atteignent pas encore deux kilomètres à la seconde, au départ, notre projectile n'ira pas très loin et retombera sur la Terre.
Si notre globe terrestre était réduit à un point, tout en conservant sa puissance d'attraction, notre obus ne rencontrerait aucun obstacle et serait libre de se mouvoir. Les lois de Newton indiquent qu'il passerait au-dessous du centre de la Terre et reviendrait à son point de départ après avoir décrit une ellipse allongée et très étroite. Ainsi, lancé dans la direction du nord, notre projectile nous arriverait dans le dos en revenant par le sud ; et, comme dans les exemples qui suivront, nous ne tenons pas compte de la résistance de l'air, nous ne voyons aucune raison pour que l'énergie communiquée à l'obus par la déflagration de la poudre soit perdue ou diminuée ; théoriquement, le projectile serait transformé en satellite de la Terre.
Augmentons maintenant la vitesse initiale, l'ellipse primitive se renflera et tendra vers la forme circulaire. Avec une vitesse de 7 900 mètres, la trajectoire serait un cercle parfait et l'obus, tournant autour de la Terre assez près de la surface, reviendrait à son point de départ au bout de 1 heure 21 minutes 42 secondes. ïl accomplirait donc sa
révolution en beaucoup moins de temps qu'il n'en faut à la Terre pour tourner sur elle-même. Un exemple de ce genre n'est pas inouï dans les fastes de l'astremonie. Ne voyons-nous pas en effet Phobos, le plus proche satellite de Mars, tourner autour de cette planète en 7 heures 40 minutes environ, alors que la durée de révolution de ce monde énigmatique est de 24 heures 37 minutes ; de même le bord interne des anneaux de Saturne va plus vite que l'équateur de la planète.
Mais revenons au boulet satellite de la Terre, La moindre augmentation de vitesse transformerait le cercle décrit en une ellipse dont le centre du globe serait un foyer : tel est le cas de la Lune, dont les distances périgée et apogée offrent de notables différences.
Une vitesse initiale de 10 000 mètres à la seconde nous donnerait encore une trajectoire elliptique, mais si nous passions brusquement à une vitesse de 11180 mètres à la seconde, la courbe différerait du tout au tout ; nous aurions à faire à une parabole, c'est-à-dire aune trajectoire non fermée. Cette fois, notre obus ne reviendrait plus et serait lancé dans l'infini... à moins qu'il ne rencontrât en cours de route un corps planétaire, telle la Lune qui pourrait le recevoir.
Ainsi, la conclusion est que, pour lancer un
120 LES ÉNtGMBS DE LA SCIENCE
obus dans la Lune et faire franchir au projectile la zone neutre d'attraction, il faudrait communiquer à cet objet une vitesse au moins égale à il 180 mètres par seconde.
Ce nombre est ce que l'on appelle la vitesse parabolique à la surface de la Terre: il dépend à la fois de l'attraction exercée par notre planète et du rayon de la Terre. La vitesse parabolique varie donc suivant les corps célestes considérés, et des calculs simples permettent facilement de l'exprimer pour chaque planète du système solaire. Le tableau suivant donne la Valeur, en mètres, d'après les éléments les plus récents :
Tableau des vitesses paraboliques à la surface des planètes
Mercure ......... w .. . 3 759 mètres
Vénus 10474 —
La Terre 11 180 —
Mars 5034 —
Jupiter...* 60 490 —
Saturne , 36 320 —
Uranus 22 300 —
Neptune 23 200 •*■
A la seule inspection du tableau, on voit que si les grosses planètes, Jupiter et Saturne, renfermaient des habitants, ceux-ci pourraient être
longtemps dans l'impossibilité de bombarder leurs satellites. Pour arriver à ce résultat, les Joviens (habitants de Jupiter) devraient réaliser des vitesses initiales supérieures à 60 kilomètres par seconde. Sur le Soleil, où l'intensité de la pesanteur est 28 fois plus forte que chez nous, la vitesse parabolique atteint près de 613 kilomètres. Nous n'avons donc aucun risque d'èire bombardés par le Soleil. Par contre, aux époques géologiques primitives, alors que la Lune était peut-être habitée, les Sélénites avaient beau jeu ; s'il leur prit la fantaisie de nous lancer des projectiles, ils n'eurent qu'à réaliser des vitesses initiales de 2 370 mètres.
Les matériaux sur les deux globes sont à peu près les mêmes ; les forces d'expansion des gaz ont dû être identiques, mais par contre, sur la Lune, les vapeurs enfermées sous pression n'eurent pas, au moment des éruptions, à lutter contre des causes antagonistes aussi puissantes que chez nous. Sur ce petit monde rivé au nôtre, la pesanteur s'exerce d'une façon six fois moins forte ; la moindre pièce d'artillerie tirerait au-dessus du Mont Blanc, et puisque nous voyons nos volcans terrestres lancer leurs matériaux d'éjection jusqu'à 60 kilomètres de hauteur, comme le Krakatoa, il se peut que sur la Lune les vitesses des matières éruptives soient arrivées à dépasser la valeur de
2 370 mètres qui fixe le minimum requis pour qu'un projectile quitte définitivement la Lune.
A vrai dire, pour spéculative que paraisse cette hypothèse, elle n'en renferme pas moins une explication possible des météorites dont la Terre est bombardée.
Nous n'ignorons pas que les travaux récents sur les comètes et les essaims d'étoiles tendent à attribuer aux deux phénomènes une origine commune. D'après cette hypothèse, les comètes, tout au moins leur noyau, ne seraient qu'un assemblage de pierres plus ou moins grosses, voire même parfois de fines poussières que l'attraction puissante du Soleil tend sans cesse à désagréger. Tous ces corpuscules s'égrènent peu à peu le long de leur orbite commune et si celle-ci coupe à un moment donné notre trajectoire céleste, nous assistons à une pluie d'étoiles filantes.
Le phénomène est soumis à des lois mathématiques connues et j'ai souvent remarqué l'apparition d'énormes bolides aux périodes de rencontres d'un essaim de météores.
Entre une météorite pesant des centaines de kilogrammes et la fine poussière que dégage la combustion de l'étoile filante, il n'y aurait donc qu'une aflaire de degré. Cette théorie peut être vraie, ruais elle semble ne pas tout expliquer.
On a cherché en vain depuis cinquante ans à grouper les directions d'où nous semblent venir les météorites qu'on a vu tomber. Or ces directions semblent n'obéir à aucune loi ; elles sont réparties sur les points de l'espace indistinctement. Et c'est bien ce que nous constaterions si la Lune avait autrefois bombardé la Terre.
Lancées dans l'espace suivant toutes les directions et suivant les trajectoires elliptiques, paraboliques ou même hyperboliques, selon les vitesses initiales, les scories volcaniques émises par les cratères lunaires se sont vues happées au passage par l'attraction terrestre et bon nombre d'entre elles ne se sont pas précipitées immédiatement sur nous, mais ont été transformées en véritables satellites de la Terre. Le jeu des perturbations et des révolutions célestes doit amener fatalement la chute de ces débris à des intervalles plus ou moins longs. La nature même des météorites recueillies, dont le caractère est le plus souvent nettement volcanique, semble ne laisser aucun doute à cet égard.
Au contraire, il paraît bien difficile d'admettre une action analogue de la Terre vis-à-vis de la Lune.
Nous avons vu que la vitesse minima requise pour bombarder notre satellite, est de 11480 mètres. Il semble difficile de réaliser de telles vitesses par des moyens naturels.
Les pierres lancées par nos volcans n'ont probablement jamais atteint ces vitesses et sont toujours retombées sur la Terreè Au reste, cette valeur de 1 1 kilomètres est purement théorique et nous allons maintenant étudier le phénomène qui intervient dans la question.
La Terre est entourée d'Une mince pellicule d'air dont la légèreté n'exclut pas la résistance. On a beaucoup discuté suf l'épaisseur de ce que nous appelons l'Océan aérien. Les phénomènes des aurores boréales, comme aussi l'illumination des étoiles filantes nous montrent qu'à plus de 500 kilomètres au-dessus du sol, il existe encore des traces de gaz raréfiés ; toute la question est de rechercher la loi de variation de la densité de ce milieu.
Laplace a essayé de donner une formule pour calculer Cette densité à mesure qu'on s'élève audessus du niveau de la mer, mais sa loi, basée sur l'expérience, se trouve en défaut dès que nous dépassons l'altitude des plus hautes montagnes du Globe. Il a failu la précision des données que nous fournissent les ballons-sondes pour arriver à des résultats précis. A l'heure actuelle, on peut dire que nous avons exploré d'une façon positive les 3a premiers kilomètres de la couche gazeuse enrobant la Terre. C'est peu, direz^vous ; cela suffit
cependant pour nous donner une idée assez précise de la diminution de densité à mesure qu'on s'élève. En tenant compte de la température qui déeroît très vite avec la hauteur, nous avons calculé la diminution de pression et le poids du mètre cube d'air en rapport avec l'altitude et, nous basant sur les données récentes, nous sommes arrivé à des chiffres notablement différents de ceux qu'on a coutume de rencontrer dans les traités aneiens de Météorologie. Voici quelques-uns des résultats obtenus.
Altitude en mètres
Pression en millimètres
Poids
du mètre cube d'air
en kilogrammes
D'après ces calculs, la pression atmosphérique, qui est de 760 millimètres de mercure au niveau
de la mer, n'est plus que de la moitié de sa valeur à 6 000 mètres, le vingtième de sa valeur à une hauteur de 20 kilomètres où le poids du mètre cube d'air est réduit à 102 grammes seulement ! A 50 kilomètres, l'atmosphère n'existe pour ainsi dire plus, la pression n'atteint pas un millimètre de mercure et le mètre cube d'air ne pèse même pas un gramme.
Toutes ces données sont extrêmement intéressantes pour le calcul des résistances des couches d'air aux différents projectiles. On sait en effet que les pièces d'artillerie lourde ayant des portées considérables sont obligées, précisément pour atteindre un objectif lointain, de lancer leurs projectiles sur des trajectoires non plus tendues et de plein fouet, mais très recourbées, qu'on assimile par erreur à des paraboles. Nous avons vu qu'en fait la parabole sur la Terre ne peut être réalisée qu'avec des vitesses au moins égales à 11 kilomètres ; les trajectoires dont nous parlons ne sont donc autres que des arcs d'ellipses peu incurvés. Avec des pièces du genre de celles qui bombardaient Dunkerque à une distance de 45 kilomètres, l'obus atteignait des hauteurs voisines de 13000 mètres. Cette valeur fut notablement dépassée par la trajectoire delà grosse Bertha. dont le projectile montait à près de 40 kilomètres.
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On comprend dès lors quel intérêt puissant trouve le balisticien à connaître la densité des couches d'air traversées. Au reste, à partir de 20 kilomètres, l'obus avance dans un milieu tellement raréfié que la résistance en est presque annulée.
Si donc nous revenons au problème qui nous occupe, à la possibilité d'envoyer un projectile sur la Lune, nous comprenons immédiatement qu'avec des vitesses initiales voisines de 11 kilomètres, les couches d'air provoquant une résistance seront nettement dépassées au bout de la deuxième seconde.
Mais ici le problème se complique ; le calcul des résistances est surtout d'ordre expérimental, et nous n'avons jamais fait l'essai dont il s'agit. Nos formules ne sont donc valables que pour la limite atteinte jusqu'ici. Toutefois, on peut admettre que la résistance, à partir des grandes vitesses initiales dépassant notablement le kilomètre, est en rapport simple avec la vitesse. Dans ces conditions, le calcul montre que tout se passe comme si le projectile traversait un corps dur, mais qu'en donnant à ce projectile une vitesse initiale de 12 kilomètres (au lieu de 11 km. 180) nous pourrions vaincre la résistance de l'air et bombarder la Lune.
Reste la question du lancement de l'obus ; elle ne parait pas impossible à mettre au point. Un canon à parois très épaisses avec une énorme charge de
poudre brûlant lentement, pourrait donner le résultat cherché.
Est-ce tout? Pas encore. Avant d'atteindre la hauteur de 45 kilomètres, notre obus lancé à la vitesse initiale de 12 kilomètres par second'' s'échauffe tellement qu'il fond en cours de route.
Toutefois avec un projectile assez gros, la fusion ne serait que superficielle. Tout se passerait comme dans les météorites qui rencontrent l'atmosphère avec des vitesses de l'ordre de 70 kilomètres à la seconde ; elles brûlent comme une tige d'acier rougi plongée dans l'oxygène, émettent des étincelles, mais le gros du bolide continue sa course dans les espaces interplanétaires.
Ce que la nature réalise ainsi, nous pouvons arriver à le produire. Un jour viendra où l'homme, sans aucun doute, bombardera la Lune avec autant de facilité que les Boches bombardaient Paris. Mais pour cela il faut attendre que les représentants de l'humanité terrestre ne se fassent plus la guerre entre eux ; ce sera, paraît-il, à l'époque de la Société des Nations* que verront peut-être nos arrières-petits-neveux.
Visions de fin du Monde
On a beaucoup parlé en ces dernières années d'une découverte américaine qui heureusement n'a pas été confirmée, pour le plus grand repos de l'humanité.
Il s'agissait d'un soleil noir aperçu en pleine Voie lactée et dont la trajectoire coïncidait avec celle de notre soleil lui-même. Les deux astres ayant un mouvement propre qui les rapprochait, on conçoit que le choc était inévitable à un moment donné et, l'imagination des journalistes brodant sur ce thème, on avait annoncé la tin du monde prochaine.
« Ce qui est différé n'est pas toujours perdu », dit le vieux proverbe et si le fait ne s'est pas réalisé, il y a lieu néanmoins d'envisager une semblable hypothèse et delà soumettre à un examen scientifique approfondi.
Parmi toutes les maladies auxquelles notre Terre est sujette et qui peuvent mener le deuil de notre
planète un jour ou l'autre, devons-nous faire rentrer le choc d'un corps céleste ?
La fin de la Terre par une comète, est tout à fait invraisemblable. Au pis aller, une comète pourrait bombarder de ses débris une région plus ou moins grande du globe, le cataclysme serait purement local.
Quant à l'asphyxie résultant du mélange de notre atmosphère avec celle de la comète, elle n'existe que dans l'imagination de certains astronomes trop prompts à interpréter quelques résultats peu concluants de l'analyse spectrale et des conclusions prématurées.
Enfin, point capital en la circonstance, il paraît de plus en plus prouvé que les gaz cométaires sont dans un état de raréfaction inimaginable, milieu des centaines de fois plus léger quo le vide réalisé dans nos meilleures machines pneumatiques.
Mais les comètes ne sont pas les seuls projectiles célestes que nous ayons à craindre.
Sans doute, l'espace est immense et les intervalles qui séparent les étoiles — ces soleils de l'univers répandus par millions dans le cier — sont fantastiques et presque inconcevables pour notre esprit habitué aux faibles distances terrestres ; n'empêche que notre soleil, aussi bien que ses compagnes les étoiles, ne reste jamais à la même place. Tous se
meuvent sur des trajectoires particulières que les astronomes étudient depuis un demi-siècle et des rencontres sont loin d'être improbables.
Par une belle nuit d'été, alors que la lumière scintillante des étoiles pique de points brillants la voûte céleste, tournez vos regards vers Véga, ce beau soleil bleu de la constellation de la Lyre : Voilà, vous direz-vous, l'endroit du ciel vers lequel nous nous envolons à raison d'une vingtaine de kilomètres à la seconde.
Mais lorsque nous aurons atteint cette région, Véga ne sera plus là ; elle aussi, est emportée par un mouvement propre, analogue à celui de notre soleil.
Les mesures récentes nous ont montré qu'en général les étoiles voyagent de conserve par groupes plus ou moins espacés. Tantôt, le gros du troupeau est rassemblé dans une même région, comme les étoiles des Hyades visibles dans la constellation du Taureau et qu'un même mouvement emporte vers Bételgeuse d'Orion, où elles formeront, dans 50 millions d'années, un groupe aussi compact que celui des Pléïades. Tantôt, à l'instar de ces oiseaux migrateurs qui gagnent des régions plus hospitalières à l'approche des mauvais jours, les soleils sont disposés en longues files, théories immenses déformées à nos yeux par les effets de la
perspective, comme ces étoiles de.la Grande Ourse qui forment avec notre soleil une véritable procession céleste.
Mais nous connaissons des cas particuliers qui ne sauraient actuellement rentrer dans aucune loi générale.
Certains soleils paraissent lancés dans l'univers sans lien d'aucune sorte avec leurs voisins de l'espace. D'où viennent-ils ? où vont-ils ? Nul ne saurait le dire.
Alors, par exemple, que le mouvement moyen des étoiles ne s'écarte guère de 20 à 40 kilomètres par seconde, l'étoile 1830 Groombridge est animée d'une vitesse fantastique de 225 kilomètres dans le même temps.
Elle semble traverser notre univers de part en part en ligne droite comme un projectile lancé contre d'inaccessibles régions. Ainsi toutes ces étoiles, auxquelles les anciens avaient donné le nom de « fixes » par opposition au mot planète qui veut dire « errante », se meuvent pour leur propre compte et les astronomes sont actuellement en mesure de calculer leur position dans un temps donné. Mais nous avons fait mieux. Grâce à l'invention du spectroscope, nous pouvons dire si une étoile qui paraît fixe sur la voûte céleste et qui se meut dans le sens de notre rayon visuel, s'approche
ou s'éloigne de nous, el l'instrument nous permet d'évaluer la grandeur de ce déplacement par seconde.
De ce chef, aucune surprise n'est possible. Le jour où il serait prouvé que telle étoile brillante s'approche de nous d'une façon continue depuis des siècles, bien des générations auraient le temps de mourir avant la catastrophe finale.
Actuellement, nous ne connaissons aucune étoile plus proche que Alpha, du Centaure, dont la distance est de 41 100 milliards de kilomètres. Eh Lien, si cette année même les astronomes constataient que cette étoile se précipite vers nous à la vitesse de 400 kilomètres par seconde, la rencontre n'aurait lieu que dans 13 0o2 ans et 261 jours? (1)
Nous aurions évidemment du temps pour nous revoir ! Mais 13 000 ans ne sont rien comparés aux lentes révolutions des cieux. Avant de s'éteindre une étoile brille pendant des millions d'années ; certaines même, les plus grosses, vieillissent encore moins vite. Et cependant, toutes tendent vers un état final. Elles se refroidissent, des scories se forment à leur surface, peu à peu leurs éléments se
(1) L'étoile Proxima Centauri, dans la même constellation, est à peu près à la même distance, un peu plus proche cependant que Alpha du Centaure.
soudent, une véritable écorce apparaît, l'agonie commence. Pendant quelques millions 'd'années encore, les gaz internes rompront la croûte extérieure, de violentes explosions auront lieu, le volcanisme régnera en maître sur ce [soleil éteint, puis tout s'apaisera et la grosse sphère obscure roulera son cadavre refroidi dans les cimetières du ciel.
On se doutait de tout cela, il y a quelque cinquante ans ; mais aujourd'hui, les moyens dont nous disposons ont transformé l'hypothèse en certitude.
Nous connaissons des quantités de soleils noirs faisant partie de systèmes stellaires plus ou moins complexes.
La plupart des étoiles dont la lumière subit de grandes variations d'éclat en un temps relativement court sont des étoiles doubles très serrées, couples formés parl'association d'un soleil brillant et d'un soleil noir éteint depuis des milliers de siècles, mais continuant à tourner son corps sans vie autour d'une ardente fournaise. Lorsque le disque obscur de cet ancien soleil passe devant son étincelant compagnon, la lumière de ce dernier s'affaiblit peu à peu et le phénomène est parfois si bien étudié que non seulement les astronomes prévoient ces lointaines éclipses à un centième de seconde près, mais encore calculent les masses et les vo-
lûmes do ces astres jumelés pirouettant l'un autour de l'autre à des distances effrayantes. Ces soleils noirs, qui ont « vécu leur vie », comme on disait au grand siècle, sont légion dans le ciel, mais nous sommes loin de les avoir tous catalogués. Dans le cas, en effet, où un astre obscur continue sa course, isolé de ses voisins, rien ne peut nous en faire soupçonner la présence. Or, si un tel astre s'avançait vers nous depuis des siècles ou suivait une trajectoire identique à celle de notre soleil, avec une vitesse plus grande, nous serions dans un cas analogue à celui qui se présente sur nos voies de chemins de fer où le mécanicien d'un rapide doit inspecter l'avant et l'arrière.
Et encore sommes-nous logés à moins bonne enseigne, puisque en cas de collision prévue, rien ne saurait arrêter la course échevelée du soleil à travers les espaces. De sa locomotive lancée dans la nuit, le machiniste surveille les signaux et la voie lui indiquant si la route est libre, et l'express qu'il doit croiser à tel endroit est muni de fanaux signalant sa présence, mais si l'astronome, l'œil au foyer de son puissant télescope, suit la marche de la Terre au milieu des phares lointains que sont les étoiles, aucune indication ne peut lui révéler la présence d'un astre obscur lancé contre lui, ou l'attaquant sur ses derrières.
Dans l'un et l'autre cas, choc et tamponnement sont inévitables.
Ce cas pourrait-il se produire ? Théoriquement il demeure toujours possible. Pratiquement, je vous accorde qu'il est improbable, nous avons beaucoup de chances de marcher pendant longtemps sans rencontrer un astre quelconque, mais vous savez ce que vaut le mot chance.
D'habiles mathématiciens vous diront qu'en mettant le pied dans un train, vous avez une chance seulement contre cent ou deux cent mille d'être tamponné en cours de route. N'empêche que le fait arrive journellement à des quantités de voyageurs et qu'un jour ou l'autre ce voyageur peut être vous.
Un tamponnement céleste n'est pas d'ailleurs un événement insolite et depuis que l'homme enregistre ce qui se passe là-haut- nous en avons relevé des cas nombreux.
Il paraît maintenant bien certain que toutes les étoiles nouvelles, ou à peu près, prennent ainsi naissance. Tantôt c'est un soleil noir qui écrase et volatilise en un instant une toute petite étoile, tanttôt un astre quelconque brillant ou obscur, rencontre sur sa route un essaim de corpuscules, une nébuleuse à peine visible de l'endroit où nous sommes et dans l'un et l'autre cas la chaleur résul-
tant d'un choc de masses aussi considérables suffit à ranimer l'éclat des corps en présence.
Notre soleil peut donc fort bien rencontrer sur sa route un autre soleil éteint et c'est une fin du monde qui, pour n'avoir pas été souvent envisagée est pourtant tout à fait vraisemblable.
Que se passerait-il dans ce cas? Quelles circonstances accompagneraient le phénomène ?
C'est un problème de mécanique céleste assez ardu, mais nous pouvons, au moins en donner une idée à nos lecteurs.
Vous représentez-vous la stupeur des habitants de notre planète le jour où un astronome télégraphierait à l'observatoire où l'on centralise toutes les nouvelles astronomiques, une phrase de ce genre reproduite le lendemain par les agences du monde entier :
« Aperçu soleil noir en pleine Voie lactée. Diamètre une minute treize secondes. Mouvement d'approche prononcé».
Et les jours suivants cette autre dépêche :
« Soleil noir avance à raison de deux cents kilomètres à la seconde. Diamètre : une minute trentehuit secondes. Volume : huit fois celui de notre Soleil-Terre ».
Or, pour qui sait calculer, un semblable télégramme nous amènerait immédiatement à conclure
que le choc de notre soleil avec une pareille niasse se produirait infailliblement trois cent quarantequatre jours après la fatale nouvelle.
A partir de ce moment, des phénomènes insolites se succéderaient avec uue effrayante rapidité.
Trois mois après l'annonce de cet événement sans précédent dans les annales du genre humain^ l'astre noir aurait un diamètre de deux minutes environ et serait visible à l'œil nu.
Il franchirait la sphère dans laquelle gravite Neptune et son attraction formidable se ferait sentir sur la marche de toutes les planètes, la vitesse orbitale de la terre serait modifiée, la ronde des étoiles ne se ferait plus autour des pôles célestes actuels, nos horloges ne seraient plus en accord avec le cours du soleil, les saisons n'arriveraient plus aux époques fixées et tout calcul astronomique deviendrait impossible. Quarante- trois jours avant la rencontre, le soleil noir aurait un diamètre apparent égal au tiers de celui de la Lune, il franchirait l'orbite de Jupiter. Déjà notre astre du jour donnerait les sigaes d'une agitation formidable, de grandes traînées de feu, protubérances gigantesques, s'élanceraient hors de ses enveloppes, la chaleur augmenterait sur la Terre.
Encore un mois d'attente anxieuse. L'humanité ne vitplus, toute safièvreintellectuelles'est tournée vers
l'événement attendu. La foule assiège les églises. Seule, la pensée de la mort hante les cerveaux.
Sous l'action de l'astre formidable venant à sa rencontre, le soleil se déforme lentement et reprend l'aspect de fuseau qu'il avait aux premiers âges de notre planète. A sa surface les explosions se succèdent sans trêve. De cette fournaise renouvelée rayonnent une chaleur, une lumière inconnues des terriens.
Nos jours sont d'une splendeur inaccoutumée. Partout ce n'est que flamboiement. Des sommets aux neiges éternelles descendent des cascades abondantes. L'évaporation des océans amène une atmosphère humide et étouffante ; des pluies et des inondations continues dévastent d'immenses régions. La Lune affolée dans sa course séculaire, change la marche de son orbite et les heures des marées.
Chaque soir, le crépuscule vient sans amener l'obscurité. Les ténèbres se sont à jamais évanouies.
Au-dessus de l'horizon, le grand astre aveugle reflète les rayons du soleil disparu au couchant. Chaque jour, son disque s'élargit. Bientôt il égale celui de la Lune à la lueur de laquelle il mêle des rayons blafards pour donner aux premières heures nocturnes une magnificence inconnue.
Dans l'abîme céleste, les planètes brillent comme autant de phares géants.
Bientôt, ces merveilles sont voilées par un lourd écran nuageux où le tonnerre gronde sans relâche !
Encore deux jours ! ^
Le ciel s'est éclairci çà et là. A la lueur des éclairs s'ajoute celle des bolides et des pluies d'étoiles filantes.
La voûte céleste est en feu, d'immenses incendies s'allument à tous les points de l'horizon, les hommes tremblent de frayeur et se rappellent lés paroles de l'Apôtre.
« Et tous les hommes seront commerendaot l'âme de frayeur dans l'attente des choses qui vont arriver sur toute la terre, car les puissances des cieux seront ébranlées. »
Encore un jour ! Les astronomes ont calculé à une seconde près le moment où se heurteront les deux astres ennemis. Une dernière fois, le soleil déformé s'est abaissé lentement au couchant, recelant en ses flancs gonflés la genèse de la catastrophe.
Tous les yeux humains sont fixés sur l'astre et les yeux sont fous d'épouvante. Demain, c'est le jour fatal, l'effroi est au comble.
Après des siècles se renouvellent les terreurs de l'an mille ! Mais, cette fois, aucun doute n'est permis.
Dans les villes, les rues sont remplies d'une foule
anxieuse. Affolés, les habitants se ruent vers les faubourgs pour gagner les champs.
La terrible prophétie les accompagne.
D'ailleurs, où vont-ils? Us ne le savent euxmêmes. Tout à coup, des hommes s'arrêtent dans leur marche et éclatent d'un rire atroce. La folie gagne les cerveaux. A Paris, l'anxiété est indicible. L'observatoire est assiégé, on monte sur les toits, sur les édifices. Aux Champs-Elysées, la foule pressée ne peut plus circuler. Pourtant, jamais soir ne fut plus splendide.
Dès le soleil couché, une grande vague rouge monte à l'occident, ensanglante les nuages, épand sa pourpre tragique derrière l'Arc de Triomphe. Bientôt dans cet embrasement céleste apparaît un disque d'argent pâle. C'est le soleil noir, le vagabond des espaces, accouru des profondeurs du ciel pour absorber l'astre radieux qui , depuis des millions de siècles, présidait aux destinées planétaires.
La nuit s'est passée dans une fièvre démente. L'aube revient plus hâtive, et cependant, le soleil considérablement agrandi, brille avec moins d'éclat. Tout à coup, avant l'heure fixée pour l'effrayant rendez-vous, un frisson de lumière plus ardent parcourt la terre. Là-haut, près du foyer solaire, un autre foyer se révèle. C'est l'astre éteint qui s'est réveillé.
Sous l'action de notre ancien soleil, les flancs de l'étoile obscure se sont ouverts, les gaz intérieurs ont explosé violemment. Des éclairs jaillissent, et c'est au milieu d'une lueur effrayante que se produit la collision.
Jamais vision ne fut plus belle ni plus terrible. Sous l'action du choc épouvantable, la matière solaire se disperse en traînées de feu, jusqu'à l'orbite de Mercure. Le soleil noir a éclaté et maintenant il mêle ses gaz étincelants, ses vapeurs métalliques, ses lueurs incandescentes au fuseau lumineux de notre humble étoile. Deux spirales de feu s'élancent de l'astre revivifié. Dragons fulgurants, ils soudent leurs têtes vers la planète Mercure qu'ils enlacent de leurs anneaux, leurs longs replis s'agrandissent à vue d'oeil, en quatre heures ils ont atteint Vénus et l'étoile du matin flambe comme un tison. Le tourbillon incendiaire va-t-ilnous atteindre?
Déjà une chaleur torride se répand sur la terre. Des raz de marée terribles envahissent les continents. Les forêts brûlent, les villes s'effondrent, de longs frémissements sismiques agitent le sol. Des failles s'enlr'ouvrent et engloutissent des cités entières, des montagnes glissent et s'écroulent. Tous les volcans éteints se rallument ; de nouvelles bouches crachent les matières brûlantes du feu central. Les puys d'Auvergne vomissent des torrents de lave.
La chaleur augmente toujours. L'humanité, affolée, errant dans cette fournaise, se réfugie dans les caves, envahit les cavernes, descend dans les mines. Précautions vaines.
De minute en minute, la télégraphie sans fil apporte des nouvelles effarantes. Londres est détruite ; Lisbonne, Amsterdam, Bordeaux, New- York, San Francisco, toute la côte d'Azur, la Sicile, Naples, le Japon, les Antilles, tout ces pays ont disparu, effondrés, inondés parles eaux envahissantes. Paris résiste encore, les édifices publics, la tour Eiffel, Notre-Dame, le Sacré-Cœur se sont écroulés, le gros des habitations est toujours debout, mais partout des feux s'allument, l'incendie étend ses ravages et fait des milliers de victimes.
L'air se charge d'électricité, de longues étincelles jaillissent des réseaux télégraphiques, le tonnerre gronde, les cyclones parcourent la terre, tous les éléments sont confondus et déchaînés.
De la plate-forme de l'Arc de Triomphe, encore debout, par-dessus le bois de Boulogne, en partie détruit, une grande ligne blanche apparaît. Bientôt l'œil découvre une nappe liquide. Son front bouillonne comme des brisants. C'est l'Océan qui a rompu ses digues. Par un phénomène inexplicable, l'axe de la terre a basculé et les mers se sont ruées
à l'assaut des continents. Les eaux atteignent Saint-Cyr, Saint-Germain, Argenteuil.
Bientôt, la vague meurtrière envahira Paris, versera son écume sur les toits et ensevelira la première capitale du monde.
En plein ciel, entre les nuages disloqués, les deux soleils développent leurs spirales et flamboient toujours. Encore quelques heures, et il n'y aura plus sur la terre aucun œil humain pour contempler ce terrifiant spectacle digne des genèses d'autrefois.
La Terre roule autour d'un soleil nouveau parti des régions de Cassiopée. Nul, dans le ciel sidéral ne connaissait sa présence, pour un astronome habitant le système de Véga, la disparition de l'humanité passera tout à fait inaperçue. Mais, sur les registres de ses observations, notre astronome inscrira ce fait inexplicable, sans doute :
« Le soleil de 6e grandeur, qui se dirigeait vers nous, vient de subir une augmentation inattendue d'éclat ; enfin, phénomène étrange, son mouvement propre est changé, l'étoile nouvelle se dirige vers la Croix du sud ».
A l'ombre de la Lune L'Énigme de la Couronne solaire
Les pages qui vont suivre sont le récit d'un voyage en Tunisie, entrepris à l'occasion d'une mission dont le Bureau des Longitudes m'avait chargé. Je devais étudier l'éclipsé totale de Soleil du 30 août 1905 qui ne fut que partielle en France. On sait que ces phénomèmes, assez rares pour une contrée déterminée de la Terre, sont extrêmement importants pour l'Astronomie.
Le Soleil, nous l'avons dit auTomeldesÉnigmes, est entouré d'enveloppes concentriques, dont la plus élevée a reçu le nom de Couronne. Or pour étudier la couronne solaire, nous n'avons que les rares moments où le Soleil est complètement caché par la Lune. C'est la raison pour laquelle beaucoup de gouvernements favorisent les missions à ces
LBS ÉNIGMES DE LA SCIS»NCE, H. 10
époques privilégiées. La couronne est une auréole s'étendant fort loin du Soleil et dont les fines particules sont probablement les restes de la nébuleuse primitive ; mais un grand nombre de ces particules doivent aussi provenir du Soleil lui-même qui les repousse dans l'espace, en vertu de la pression de radiation. Quoi qu'il en soit, l'Énigme de la couronne est loin d'être résolue et l'on comprend avec quel acharnement les astronomes continuent à profiter des éclipses totales pour essayer de percer à jour le mystère posé à la science depuis des siècles.
Les personuages dont il est question dans ce récit ne sont autres que mes collaborateurs, dont j'ai changé à dessein les prénoms. C'étaient MM. Auguste Marchand et Alexandre Baudon, mes astronome* adjoints ; M. Ed. Salles, alors physicien au laboratoire du Collège de France, M. J. Maquaire, directeur de la fabrique de porcelaine de Mehun-sur-Yèvre, attaché à la mission en qualité de photographe de grand talent.
Grâce à la science et au dévouement de ces quatre aides bénévoles, nous pûmes faire « du bon travail » et je profite de cette occasion, pour leur renouveler mes remerciements. Les résultats de nos recherches ont paru dans différentes Revues scientifiques ou Bulletins de Sociétés, et j'en ai donné
a l'ombre de la lune 147
quelques-uns dans mon ouvrage : Origine et For-> mation des mondés.
Avez-vous peur des microbes, la plus noble conquête de l'homme civilisé au xixe siècle ? N'allez pas dans le Midi... A partir de Lyon, inclusivement, vous vous sentiriez envahi par cette nouvelle plaie d'Egypte.
Le rapide de Paris-Marseille nous avait déposés à Lyon que nous avions l'intention de visiter : on nous en avait dit tant de bien ! Nos premières impressions, consignées sur nos carnets de voyage, se résument en ceci : Lyon, 460 000 habitants, ville sale et peu intéressante (1). Il paraît que, du haut de la colline de Fourvières, on jouit d'un panorama splendide. Aussi, dès le lendemain matin, grimpions-nous là-haut pour emporter une meilleure idée de la région. Hélas ! il y faisait moins clair que sur la place Bellecour, et la vue s'étendait à trois pas dans un brouillard aussi dense que l'eau de Seine. Je n'ai rien à dire sur l'église de Fourvières, célèbre dans le monde entier. J'ai même tenu à oublier le nom de l'architecte qui en est
(1) Ne pas oublier que ces lignes ont été écrites depuis longtemps, Lyon est sans doute devenue très propre, ainsi que Marseille... mais j'ai voulu respecter le texte ancien, à titre de souvenir et de documentation {note de V auteur).
Fauteur, et c'est bien le mieux que je puisse dire sur son œuvre... Dès 10 heures du matin, nous filions sur Marseille.
Marseille, la Cannebière ; encore plus sales que Lyon ! On dit cependant les Marseillais propres, coquets ; j'en suis ravi, mais nous avions hâte de partir. J'avais compté sans la douane ; il fallait retirer les bagages, montrer nos papiers : mission officielle, retard résultant de formalités trop compliquées ; bref, en une heure, après avoir pris deux commissionnaires, frété trois voitures, passé la main dans le dos à huit Marseillais et leur avoir assuré une reconnaissance éternelle, tout était en état de prendre la mer et défaire voile pourTunis.
La vue du port de Marseille, lorsqu'on quitte la rade, est une des plus pittoresques qu'on puisse décemment rêver au cours d'un voyage, et nous restâmes longtemps à contempler ce spectacle digne des meilleurs pinceaux. Après quoi nous convînmes, mes collaborateurs et moi, de la façon préférable d'occuper les 35 heures nous séparant de la Tunisie.
Nos compagnons de traversée furent passés en revue, y compris l'équipage, et à part deux ou trois types à croquer, nous décidâmes que la plus noble manière de ne point perdre notre temps était de visiter notre cabine et d'essayer de dormir.
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Le ronflement des machines situées à tribord et une chaleur étouffante, digne avant-coureur des températures que nous allions subir, nous persuadèrent, dès les premières minutes, que nous avions mal envisagé la situation. Le pont était la place évidente que nous devions occuper. La mer était belle, les flots d'un bleu d'azur particulier à la Méditerranée, le ciel ne Tétait pas moins... et le paysage aussi peu varié que possible. Que nous fallait-il déplus?
La première partie de la traversée de Marseille à Tuois est la plus accidentée. Pendant quelques heures on côtoie, en effet, de rares îlots dénudés en face desquels un passager bien intentionné ne manque jamais de vous dire : «Ici, nous avons tant de pieds d'eau, — un nombre toujours respectable pour quelqu'un ne connaissant pas la natation ! — c'est précisément en cet endroit que tel vaisseau s'est perdu corps et biens et a coulé à pic. » Ces récits font toujours plaisir.
Mais bientôt c'est la mer toute nue avec son horizon bleu aux teintes changeantes ; et l'on rêve d'une navigation de trois ou quatre mois, et l'on escompte d'avance les plaisirs d'une telle monotonie. La nuit arrive, calme et sereine, les étoiles s'allument, et chacun déserte le pont pour regagner sa cabine. Les moins fatigués restent à causer par
groupes ; bientôt nous parlons de l'éclipsé, but de notre voyage. Et c'est l'éternelle question : « Pensez-vous que nous aurons beau temps ?» — « Ah oui ! nous disait avec un soupir M. le Proviseur du Lycée de Tunis, en s'épongeant constamment ; dans notre pays, hélas ! c'est le ciel serein à jet continu jusqu'àlami-novembre»,..etcecinous réconfortait.
Au milieu de la nuit nous voulûmes assister au lever delà Lune, alors à son dernier quartier, celle qui devait quelques jours plus tard nous voiler le Soleil. Une lueur embrase l'horizon, puis une échancrure lumineuse et un long sillage sur les flots, avec ce miroitement argenté qu'on ne se lasse pas d'admirer.
Au lendemain matin, nous passions près des côtes de Sardaigne, un dos dénudé où l'on n'aimerait guère fixer sonexistence;laligned'horizon redevient nette peu après, et nous en avons jusqu'au soir à filer toujours sur les flots unis comme un lac. Mais il est d'expérience qu'il n'existe pas de paquebot de la Compagnie Transatlantique qui ne comprenne parmi ses passagers des personnes ayant des usages, de bonnes manières..., et quelquefois de l'intelligence, et c'est ce que nous trouvâmes, là d'ailleurs où nous ne le cherchions pas.
Dans mon inexpérience des choses de la mer, je m'étais imaginé qu'un capitaine ou.comman-
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dant de navire devait être quelqu'un, sinon d'intelligent, d'instruit tout au moins, et c'est en cela que je me trompais aussi grossièrement que si j'eusse appliqué l'épithèîe de petit au grand bonhomme représentatif qui dirigeait censément la marche de notre bâtiment sur la haute mer.
Cet homme était du genre de ceux qui font semblant d'avoir fait des études et qui peuvent tromper les parents sur la valeur de l'instruction qu'on doit donner dans les écoles navales. Différentes conversations que nous eûmes avec lui nous montrèrent que sa capacité en volume l'emportait de beaucoup sur celle de son esprit. Cette comparaison, toute mauvaise qu'elle puisse vous paraître de prime abord, peint bien ma pensée. Je sais que l'esprit ne se mesure pas à la toise ni au demi-setier, puisque d'après les recherches récentes des psychologues, sa nature n'aurait pas changé depuis Platon qui, déjà, le tenait pour immatériel ; mais personne n'a encore trouvé le moyen de se passer de métaphores. . . Je ne désespérai pas cependant de l'équipage pour une aussi futile raison et mon instinct me porta vers l'entrepont où se trouvaient les cuisines. On y préparait le déjeuner, chose importante pour les passagers qui font toujours honneur au menu du bord... lorsque l'état de la mer le leur permet, ce qui était notre cas.
La figure rubiconde du maître-coq s'encadrait dans une petite fenêtre d'où sortaient les fumées odoriférantes des casseroles : « Eh bien, chef, lui dis-je, par une mer aussi belle vous avez de l'ouvrage, hein ? — Ah ! Monsieur, ou en a vu d'autres ; ainsi tout dernièrement nous avons fait une croisière avec les Allemands ; ah ! je vous assure que ça changeait de note. Ce qu'ils avalent, ces Teutons ! Le matin, ils engloutissaient des tonnes de café avec des montagnes de beurre, et, se trouvant bien de l'ordinaire, ces messieurs recommençaient par trois fois leur petit déjeuner. La mer était couci-couça ; mais pas un, pas un, Monsieur, n'a eu le mal de mer ». — Il était de bonne humeur, le coq, et la conversation continua. J'ai toujours plaint les chefs en raison de la grande chaleur des cuisines, et je fis mes réflexions à ce sujet ; la bonne figure du Vatel s'illumina ; « Monsieur, répondit-il, ce n'est pas le caspourmoiderépéter le Tilyre, tu patale recubans sub iegmine fagi de Virgile. Ah ! je puis le dire sans phrases, nous ne sommes pas à l'ombre d'un hêtre dans l'antre qui nous sert de cuisine. »
Mon chef m'aurait fait sauter par dessus le bastingage que je n'aurais pas été plus surpris.
— Vous connaissez donc Virgile, mon ami ?
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— Si je le connais, Monsieur, mais ce n'est pas pour rien qu'on a fait ses études.
Décidément mon homme avait des c< lettres » ; il avait fait ses humanités dans je ne sais quel séminaire du Midi, et ses parents, jugeant que la position peu lucrative d'ecclésiastique ne convenait pas à leur fils, avaient décidé à la fin de sa rhétorique qu'il ne devait pas avoir la vocation, et il était devenu chef... d'une nombreuse famille, comme eût dit Lahiche.
A partir du moment où je rencontrai ce brave homme, nous devînmes de bons amis. Les choses du ciel l'intéressaient et il me fit bon nombre de questions sur nos occupations pendant l'Eclipsé, qu'il aurait voulu voir, mais dès le lendemain, il devait quitter Tuuis avec le bateau,. ., et où seraitil le 30 août ?
Pour nous, Tunis était le continent désiré, et dès le soir même nous abordions les rives de la Carthage moderne.
Pour pénétrer jusque dans la rade de Tunis, l'industrie maritime a dû creuser dans la « Bahira », une sorte de chenal étroit sur lequel nous naviguâmes près d'une heure. A droite et à gauche, la Bahira, ou petite mer, ne forme plus qu'un lac de six pieds d'eau à peine, recouvrant les immon-
dices qui éloignent de la belle Méditerranée la capitale de la Régence. « Comme Tantale, Tunis est près et loin de son désir : aux heures énervantes, sous la chaleur lourde, dans la nuit sans un souffle ou parmi les bouffées du sirocco, elle aspire à la mer voisine et n'entend rien des eaux vivantes et ne sent rien des senteurs salines. j> Ce passage d'Onésime Reclus caractérise bien Tunis, mais ce n'est encore qu'un euphémisme. Lorsque le vent souffle du lac, les senteurs n'ont en effet rien de salin, elles se rapprochent plutôt de celles qui émanent la nuit des pompes qualifiées d'inodores: l'air est empesté de vapeurs rappelant l'acide sulfhydrique et les œufs pourris. Telle nous apparut Tunis à l'arrivée. Heureusement, nous avions un ami bon enfant, M. Pavillard, qui nous attendait au bout de la passerelle du bateau. Cette figure berrichonne, apparue en pays inconnu, nous rappela la France et, après de chaleureuses accolades, nous sautâmes en voiture pour aller dîner.
La ville européenne ressemble à toutes les villes européennes. Çà et là, quelques palmiers nous rappelèrent que nous touchions l'Afrique, Le mois d'août n'est pas favorable à la cité ; les indigènes d'occasion l'ont désertée en raison du climat, et Tunis paraît vide, Nous passons devant le Casino, œuvre d'un goût douteux et rococo, quoique de
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modem style, La cathédrale, bâtie avec le souci du cachet oriental, paraît un monument écrasé, sans architecture. Plus loin, à l'entrée de la ville arabe, un arc de triomphe, qui a nom Porte de France, rappellerait l'Orient s'il n'était pas ceint d'une rangée de becs de gaz avec les éternelles initiales R. F. qu'on a exportées à 874 kilomètres de Marseille. Bref, le Tunis européen, sillonné de trams électriques bondés d'Arabes, ne vaudrait pas lapeine d'une visite s'il n'était flanqué de la vraie Tunis {Médina) qu'on a eu le bon goût de respecter.
Tomber dans les souks tunisiens à 9 heures du soir, n'est point chose banale lorsqu'on débute dans la vie d'Orient. Je n'essayerai pas une description de Médina vue à l'heure où se couchent les honnêtes gens. Il faudrait à cette besogne une plume autrement alerte, et Loti lui-même avec son talent de peintre n'y suffirait pas. On se sent transporté dans un pays de rêves..,, auquel d'ailleurs on n'a jamais rêvé, les photographies "et les descriptions n'en donnant qu'une maigre idée. J'ai pensé à un moment que j'étais sur une lointaine planète. Les Arabes, vêtus de leur grand manteau blanc drapé en plis harmonieux, passent sans bruit comme des ombres. A chaque instant, on est près de heurter une sorte de paquet de linge sale étendu sur le bord de la rue — si l'on peut décorer de ce nom
les artères de la ville — et en se baissant on découvre, surgissant de cet amas plus ou moins clair, un pied, un bras, ou un turban. Des lampes fumeuses éclairent quelques intérieurs de boutiques et, dans les endroits les moins sombres, illuminés par un réverbère, des dizaines d'Arabes accroupis fument lentement leurs cigarettes en dégustant la classique petite tasse de café.
Nous suivions, peu rassurés, l'ami Pavillard dont le costume blanc d'officier paraissait nous protéger dans les ruelles obscures, véritable labyrinthe dont nous ne serions jamais sortis sans guide. Nos craintes, nous l'avons su depuis, étaient absolument chimériques ; un étranger est beaucoup plus en sûreté à Tunis à minuit et par une nuit sans lune, qu'un Parisien sur le boulevard des Italiens à 10 heures du soir ou qu'un Berrichon se promenant à Bourges à la nuit tombante sur le boulevard Gambetta. L'Arabe de Tunis est doux de caractère et il est presque inouï qu'un crime se commette dans la capitale de la Régence. Les roumis (chrétiens), et par conséquent les Français, sont détestés, mais ce sentiment est purement abstrait et n'influe pas sur la conduite pratique des indigènes.
Pendant que nous suivions notre officier, chacun fouillait ses poches pour s'assurer que son pistolet y était présent.
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— « Avez-vous votre revolver », dis-je à mon ami Henri cheminant près de moi.
L'ami interpellé esquissa un geste vague et me dit tout bas : <( Mon /lingot est à l'hôtel dans ma valise et les balles se trouvent encore à la douane dans la caisse de l'équatorial ; mais Antoine doit avoir le sien. » Antoine, consulté, avoua que sa panoplie était sur le bateau emportant une partie de notre bagage à Sfax. Quant à moi, après avoir constaté l'absence de toute arme offensive et défensive, je me rappelai subitement que j'avais laissé mon revolver acheté quinze jours auparavant, dans une armoire fermée à double tour et dont — ironie cruelle — je touchais la clef au fond d'une de mes poches. Sur trois pistolets, trois manquaient à l'appel et c'était tant mieux, car nous étions aussi adroits les uns que les autres.
Cette histoire nous amusa beaucoup et me rappela une page de Mark Twain, l'humoriste américain. — Mais je gage que parmi mes lecteurs, beaucoup ne connaissent Twain que de nom. Alors, laissez-moi vous citer la page des revolvers. Mark Twain entreprend un voyage au Nevada et il parle de son équipement:
« J'étais, dit-il, armé jusqu'aux dents avec un misérable petit Smith et Wesson à sept coups, du même calibre que les pilules homéopathiques ; il
fallait les sept coups complets pour faire Une dose pour adulte. Moi, je trouvais ça grandiose. Il me semblait que c'était là une arme dangereuse. Elle n'avait qu'un défaut, on ne pouvait rien atteindre avec. Un de nos « conducteurs » s'en servit quelque temps contre une vache : tant que la bête se tint immobile et resta sage, elle ne courut aucun danger mais dès qu'elle commença à circuler et qu'elle cessa de servir de cible au tireur, il lui arriva malheur. L'un de nous portait en bandoulière un revolver Coït de petit volume en guise de protection contre les Indiens; crainte d'accidents, il ne l'avait pas chargé .Un autre voyageur était sinistrement formidable. Il portait à la ceinture un vieil « Allen » authentique, ce que les gens irrévérencieux appellent c< un moulin à poivre ». Le seul fait de presser sur la détente faisait tourner le barillet, le chien partait et la balle filait. Viser le long du barillet en mouvement et atteindre l'objet visé était un exploit qui n'avait probablement jamais été accompli sur la terre avec un Allen. Mais l'arme méritait tout de môme confiance, parce que, si elle ne réussissait pas du côté qu'elle se lançait, elle amenait autre chose. Et c'était vrai. Elle c< se lança » un jour sur un deux de pique cloué à un arbre et a amena » une mule qui se trouvait à 30 mètres sur la gauche. Notre compagon ne voulait
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pas de mule, mais le propriétaire s'avança avec un fusil de chasse à deux coups, et je ne sais comment il lui persuada de l'acheter. C'était une arme tolàtre que cet a Allen ». Quelquefois les six canons partaient du même coup ; et il n'y avait plus de sécurité dans le pays qu'en arrière de l'arme. »
Heureusement, nous n'eûmes pas la peine d'essayer nos revolvers, et, au surplus, ce n'était pas le moment de risquer un esclandre et de nous faire coffrer pour tapage noctune ; nous voulions voir l'Éclipsé.
Après avoir erré à la suite de notre guide dans des ruelles extraordinaires, histoire de prendre contact avec la vraie Tunisie, nous rentrâmes à 11 heures du soir, exténués, mais ravis, et fûmes joliment contents de trouver un bon lit et une chambre confortable, car il y a de bons hôtels dans la Régence. Si j'insiste sur ce point, c'est que, là comme en bien d'autres circonstances, nous fûmes obligés de nous dire qu'on nous avait singulièrement trompés.
Avant d'entreprendre ce que nous appelions notre grand voyage, nous avions pris des renseignements de toutes les bouches, nous avions consulté tous les guides, lu tous les livres, ut de ce
fatras de réponses et de renseignements, nous avions acquis de profondes convictions. Aussi, dois-je l'avouer sans fausse honte, nous étions partis comme de vrais Tartarins de Tarascon.
Voici les convictions générales dont nous étions pourvus :
Conviction I: Une arme défensive — quelque chose comme un revolver portatif, pouvant se dissimuler dans un panier, un sac à main ou une valise — est constamment nécessaire au voyageur tunisien pour intimider les Arabes et consorts ; et, pour assurer la sécurité d'icelui (le voyageur), peut-être est-il bon de la choisir (l'arme) de gros calibre?
Conviction 11 : Il est fort imprudent, voire même notoirement téméraire, d'entreprendre un voyage de Tunisie par une saison aussi avancée que celle présidant au mois d'août. Cette conviction était appuyée sur une Agence de voyages et de renseignements que nous avions consultée quelques mois auparavant et qui, malgré les avantages pécuniaires envisagés par elle, n'avait pas voulu exposer un guide choisi dans son personnel aux rigueurs d'un climat qu'elle n'hésitait pas, dans son outrecuidance géographique, à qualifier de tropical ; d'après elle, le thermomètre s'arrêtait,
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depuis plusieurs années, à une moyenne de 42 degrés en été, et aucune sommation à lui faite par le Gouvernement tunisien pour obtenir la moindre descente, n'avait eu de résultats appréciables. Comme, en outre, les nuits étaient fraîches, pour qu'il y eût une moyenne de 42 degrés, il fallait de toute évidence que le thermomètre voulût bien atteindre, vers le milieu de la journée, un chiffre compris entre 50 et 54 degrés.
Conviction III : Personne ne devait pénétrer dans l'intérieur de la Régence sans être muni d'un costume d'explorateur en toile légère, surmonté d'un casque colonial, dont la forme se rapprochait plus ou moins de celle d'un parapluie ouvert.., ledit casque pouvant, ad libitum, être en liège ou en moelle de sureau.
Conviction IV: Il était interdit, durant notre séjour, de faire usage de boisson glacée ou simplement fraîche ; tout liquide fermenté étant défendu par le Koran, nous devions supposer que Mahomet n'avait pris cette décision qu'en connaissance de cause. L'usage des boissons chaudes, telles que le café et le thé, semblait tout à fait rationnel. Ce conseil, donné par des hommes expérimentés, nous paraissait au-dessus de toute critique, et pas un seul instant nous n'avions douté de sa valeur. Tout au plus, suivant les avis d'un ancien colon, pOU- LBS ÉKIG.ME8 DE LA SCIEHCE, II. H
lfi2 LES ÉNIGMES DE LA SCIENCE
vions-nous user de la permission de mettre quelques onces de glace dans nos verres tous les trois ou quatre jours, suivant la robustesse de noire constitution, afin de tonifier l'estomac. L'usage d'une faible dose quotidienne de quinine s'imposait avec non moins d'assurance, et l'ami Henri avait été chargé par la communauté de réunir en une pharmacie portative les produits thérapeutiques dont l'efficace avait été de longue date éprouvée par les sommités du corps médical des colonies.
Conviction V: Afin d'éviter toute maladie d'entrailles a)^ant pu provoquer, soit une constipation, soit plutôt un état contraire, chacun des explorateurs composant la mission avait reçu l'ordre de se pourvoir, à ses frais et périls, d'une ceinture de flanelle d'une longueur appropriée à la capacité de chacun, cette longueur devant toujours être suffisante pour que ladite ceinture fît plusieurs fois le tour de nos personnes. Et, sur ce, nous avions dévalisé tout un ra}ron de la précieuse étoffe dans un magasin de la capitale ; le partage devait se faire dans la suite, proportionnellement à notre diamètre.
Conviction VI: Étant donnée la saleté proverbiale des habitants des régions traversées par nous, il ne nous était pas loisible de supposer un seul instant que nous trouverions des hôtels dont les lits
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ne seraient pas infestés d'une multitude d'insectes dont je tairai les noms par respect pour mes lecteurs. Cette conviction VIe était née à la suite des récits de voyages les plus authentiques et quelque chose comme une combinaison s'imposait. Une idée aussi saugrenue avait été sûrement émise à l'origine par des astronomes faisant profession ouverte de la doctrine de la pluralité des mondes habités.
Tout ceci nous paraissait, d'ailleurs, conforme ?i la gaine raison, et nous étions bien décidés à n'enfreindre aucun de ces précieux conseils. 1 /expérience nous dicta bien vite ce qu'il en fallait penser.
J'ai déjà indiqué plus haut ce qu'il faut croire de la Conv iction T : je n'y reviendrai pas.
Quant aux chaleurs subies, je dois déclarer, premièrement, que nous n'avons jamais constaté une température dépassant 41 degrés. Dans notre excursion au désert, le thermomètre n'osa franchir le 39e degré. Pendant le mois d'août, les nuits fraîches n'existent que dans l'imagination des romanciers. Bon nombre d'Arabes couchent à la belle étoile, et que de fois nous avons vu, à Tunis, les portes des magasins gardées, la nuit, par un Arabe, à peine enveloppé dans les replis de sa gandoura, dormant et ronflant à poings fermés, cependant
que nous allions nous enfermer dans nos chambres d'hôtel avec une température minima de 32 degrés. L'impression de chaleur étouffante ressentie dans le cours de notre voyage provient surtout de l'humidité de l'atmosphère qui provoque une transpiration abondante, inconnue dans nos régions. Tout le littoral de la Tunisie est logé à la môme enseigne ; mais c'est à Sfax que nous en avons le plus souffert. On supporte plus allègrement la température du désert, température sèche qui, à la longue, paraît-il, a l'inconvénient d'être encore plus énervante.
Tous mes compagnons sont d'avis que, si ce voyage était à refaire, il serait plus simple et moins grotesque de s'habiller en Tunisie comme en France, quitte à prendre un vêtement très léger et et à ne pas sortir entre 11 heures du matin et 3heuresdusoir. Cette dernière règle n'a, d'ailleurs, été observée par aucun d'entre nous, et, à toute heure du jour, on pouvait nous voir parcourir les rues de Tunis, braquant nos objectifs et déclanchant nos obturateurs. La sieste nous était généralement inconnue ; tout au plus pouvions-nous dormir quelques heures pendant la nuit, portes et fenêtres grandes ouvertes.
Nous n'étions pas plutôt débarqués sur le soi
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tunisien qu'une sensation de chaleur humide, inconnue jusque-là, s'empara de notre être et, comme ua démon tentateur, fit miroiter à nos yeux des blocs de glace bien transparente, qu'on couperait à petits morceaux et qui fondrait dans un verre do sirop. La paille traditionnelle servirait à nous ingurgiter ce breuvage délicieux. Nous pensâmes tous la même chose, mais nous repoussâmes, comme une idée malsaine ou au moins déplacée, cette horrible tentation. En traversant l'Avenue de la Marine pour nous rendre à l'hôtel, beaucoup de personnes assises aux terrasses des cafés semblaient mises là tout exprès pour nous inciter à boire l'eau glacée. Antoine en fît la remarque ; je détournai la conversation très prudemment et je fis, à part moi, la réflexion que les boissons chaudes étaient meilleures à nos estomacs : un grand bol de thé bouillant placé près de nous au dîner, devait nous suffire. Au fond, cette idée tout hygiénique ne me souriait pas du tout. J'ai toujours eu en horreur la tasse de thé du five oclock. Elle me rappelle une tisane fade et sans saveur, et je n'ai jamais compris qu'elle put être pour quelques-uns le summum de la gourmandise. Il ne faut avoir rien autre chose à boire, ou être entré profondément dans la pratique et la théorie de la pénitence et de la mortification, pour se résigner à une pareille boisson.
J'en étais là de mes réflexions, lorsque M. Paviilard commanda d'une voix de stentor dans le restaurant où nous étions installés : « Garçon, apportez de la glace ! »
0 sainte horreur ! — « Comment vous osez prendre de la glace ? »
L'ami Pavillard me regarda avec les yeux d'un homme ahuri, ne comprenant rien à ma question. Antoine, jetant par dessus hord tout respect humain, faisait déjà disparaître avec une joie enfan-
Une un plein verre d'eau fraîche et, je n'oserais l'affirmer, mais je crois bien qu'il s'emplit la bouche d'un morceau de glace énorme qu'il suçait avec délectation. Alors la Conviction IV s'enfuit à toute vitesse et, depuis le premier soir, il n'en fut plus question. Chaque jour nous avalâmes sans exagération 7 ou 8 kilogrammes de glace, non compris les litres de liquides divers. Il y avait surtout une petite limonade gazeuse, piquante à point, à peine sucrée, qui, additionnée de citron, faisait nos délices : les Arabes la qualifiaient du nom de gazousse. Dieu ! ce que nous avons absorbé de gazousses pendant notre séjour! de quoi remplir les tonneaux d'unecavede marchand de vins. Tous les quarts d'heure, nous nous arrêtions pour consommer une gazousse sans compter les morceaux de glace ; et encore n'obtient-on par ce procédé
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qu'un liquide dont la température est rarement inférieure à 15°. Voilà ce que nous faisions des principes exportés de notre chère France. J'affirme sans rire qu'il nous eût été impossible de continuer notre voyage et de travailler convenablement sans ces rafraîchissements artificiels. Les Arabes en sont, d'ailleurs, très friands, et le café glacé, en Tunisie, devient de plus en plus à la mode.
Les Ve et VIe Convictions tombèrent comme les précédentes et, après quelques heures de sommeil, dès le matin, nous parcourions les rues ensoleillées de Tunis.
La ville nous parut dix fois plus intéressante que la veille ;nous ne nous lassions pas d'admirer ce décor féerique, aux couleurs voyantes sans être criardes, et, dès les premiers instants, nous eûmes de nouveau la sensation d'être loin, très loin de la France.
Médina, à 7 heures du matin, présente, en certains quartiers, une animation, rappelant celle des grands boulevards parisiens, toutes proportions gardées, car les rues sont très étroites. A moins d'habiter Tunis, il est difficile de se reconnaître au milieu de ce dédale de ruelles tortueuses, de rues couvertes, de maisons basses, de mosquées, etc. Malgré cela on peut s'y promener seul, en flâneur ; on finit toujours, après un temps plus ou moins
long, par retomber sur l'une des grandes artères qui enserrent la ville indigène et vous ramènent dans des régions connues. Nous nous sommes plusieurs fois livrés à cet exercice qui ne manque pas de charme et qui a toujours pour le moins celui de l'imprévu. C'est au cours d'une de ces excursions que nous arrivâmes sur une place assez vaste près de la Kasba ; à l'un des angles se trouve le cale maure dont la photographie a été maintes fois donnée dans les recueils de monuments tunisiens.
On nous avait tant vanté le café préparé à la manière arabe, le kaoua, que nous voulûmes goûter à cette boisson délicieuse. Nous nous assîmes, les jambes croisées, sur les tapis de l'extérieur et nous attendîmes. L'antre qui servait de cuisine était à notre gauche et nous pouvions voir ainsi le secret des préparations. Un Arabe à la mise négligée se mit en devoir de nous servir. Le café moulu très Qn est versé au fond d'une minuscule tasse en fer à longue queue, rappelant en petit le pot à lessive dont se servent les ménagères. On le remplit d'eau jusqu'au bord, et le tout est porté sur une espèce de fourneau contenant plus de cendres que de braise. Après ébullition, le café est préparé et on le sert au client. Jamais nous n'avions goûté café aussi parfumé et, comme les
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tasses sont de faible volume, nous décidâmes d'absorber une seconde tournée.
De la terrasse où nous étions assis, l'œil se reposait sur le décor étrange placé devant nous. Les allées et venues de tous ces gens, singulièrement costumés, traversant la place, les uns avec une gravité majestueuse, les autres en courant à leurs affaires, nous intéressaient vivement. Certains Arabes riches, aux vêtements immaculés, au large turban de couleur, se dirigeaient lentement, égrenant leur chapelet, vers les mosquées voisines. Hencontraient-ils un ami ? immédiatement on faisait la causette, cependant que les doigts continuaient à se promener sur les grains de la machine à prière qu'ils portaient avec eux. Leur religion est, en effet, la plus commode qui existe au monde et la moins compliquée : c'est du pur formalisme. Parfois, c'était une longue théorie de femmes voilées, enveloppées d'un haïk élégant et seyant à ravir : je parle surtout des femmes que l'embonpoint, qualité principale d'une mauresque, n'a pas encore envahi. Les autres ne sont qu'un paquet de graisse informe, rendu encore plus disgracieux par le costume propre aux musulmans. Parfois aussi, c'était un défilé ininterrompu de petits bourricots s'avançant à pas lents, brûlés par le soleil, la tète pendante, montés par un grand Arabe dont
les jambes sans cesse en cadence touchaient le sol à intervalles réguliers : une large ombrelle protégeait le fils de Mahomet, et invariablement il était suivi ou accompagné d'une de ses Femmes, à pied bien entendu, suant à grosses gouttes sous son costume presque fermé. La galanterie est inconnuedes indigènes, et une seule fois seulement nous vîmes une femme montée sur unpauvre petit âne pendant que le mari, ou quelque chose d'approchant, se résignait à marcher à ses côtés.
Le temps passait, et la seconde tasse n'arrivait pas. Le garçon n'avait pas compris. A cet instant, notre attention fut attirée par un Arabe dépenaillé, sale, couvert dépoussière, qui, sûrement, arrivait du bled (la campagne) : il se dirigea vers la cuisine d'un pas résolu, fit ses salutations au garçon, et sans plus de vergogne, après avoir enlevé son turban, se trempa la tète dans un baquet plein d'eau. 11 lava sa barbe souillée, se débarbouilla consciencieusement, et, finalement, s'essuya avec la guenille qui lui tenait liqu de gandoura. Notre étonnement était à son comble, car l'Arabe en question avait fait ses ablutions dans l'eau destinée à la préparation du café. Un instant après, eneiïet, le garçon se mettait en devoir, avec la même eau, de nous préparer notre seconde tasse. Comme nous
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avions payé la première, nous nous contentâmes de cet essai, et, nous étant levés brusquement, nous partîmes... et nous courons encore. Ce premier essai ne nous ayant que trop mal réussi, nous fûmes à jamais guéris de la petite tasse de kaoua. Avis à ceux qui veulent en user l
Ce trait donne au lecteur une idée de la malpropreté enracinée chez les fils de l'Islam. L'hygiène, pour eux, n'existe pas, et, bien que Mahomet recommande sans cesse les ablutions, ils ne comprennent en aucune façon l'esprit du Koran. Ce qui le prouve abondamment, c'est ce fait, qu'en l'absence de l'eau, tout bon musulman peut et doit faire ses ablutions avec du sable ou de la poussière, histoire simplement de répéter les gestes recommandés par le prophète.
Malgré le soin que le Gouvernement a apporté à rendre Médina plus propre qu'autrefois, on peut dire que la plupart des rues sont infectes, mais tout cela est si pittoresque, qu'à moins d'être rongé par la peur scrupuleuse des microbes, on n'y fait pas attention.
11 est difficile de voir Tunis en quelques jours. Nous dûmes pourtant nous résigner à accomplir ce tour de force. 11 est vrai que nous y fûmes singulièrement aidés par un officier des plus aimables,
rencontré pendant la traversée, M. E. Lescot, qui se mit gracieusement à notre disposition : nous ne pouvions avoir meilleur guide. M. Lescot habite Tunis depuis longtemps, et il en connaît tous les recoins intéressants. Aussi, ce fut avec peine que nous dûmes nous séparer de lui pour faire nos visites officielles et partir pour Sfax.
Nous n'eûmes guère le temps de faire de3 réflexions sur les régions que nous traversâmes en un jour, car, partis le matin de Tunis, nous arrivions à Sfax le soir même, après avoir franchi moitié en chemin de fer, moitié en automobile, la distance respectable de 278 kilomètres. Il soufflait, ce jour-là, un siroco peu intéressant, et il nous fallut supporter pendant 7 ou 8 heures une température minima de 39 degrés.
Deux de nos compagnons, Pierre et Raoul, nous attendaient à l'arrivée. Envoyés quelques jours à l'avance en éclaireurs, ils nous avouèrent, comme nous descendions de voiture, qu'ils voyaient avec plaisir approcher le moment de l'éclipsé : cet événement mettrait fin aux fatigues d'un climat très difficile à supporter.
Une heure après, attablés tous les cinq au restaurant, nous étions complètement du même avis. . Une chaleur moite et humide nous avait envahis
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brusquement ; nous pensions « aux nuits fraîches » du nord de la Régence, et, lorsque nous fûmes chacun dans uotre chambre d'hôtel, dous commençâmes à regretter Tunis. Personne ne dormit beaucoup cette nuit-là, et, dès le matin, nous agitions la question d'emplacement pour nos instruments.
Les trois missions, anglaise, française et italienne, avaient déjà presque fini leurs préparatifs ; nous arrivions bons derniers, mais j'étais résolu à passer les nuits qui nous séparaient du jour de l'éclipsé pour faire notre installation. Un heureux événement devait nous faciliter la tâche au delà de nos espérances.
M. l'abbé Giudicelli, curé de Sfax, insista pour nous offrir l'hospitalité et mil la vaste terrasse de l'église à notre disposition. L'emplacement était superbe ; nous acceptâmes, et, dès le soir même, nous pouvions commencer nos préparatifs.
La besogne fut menée bon train, et, tout en faisant honneur aux banquets, aux punchs, aux réceptions et aux coupes de Champagne, nous étions archi-prets le matiu du 30 août.
Lorsque je songeai, dans la nuit du 29 au 30, à prendre quelque repos, je m'aperçus qu'il était 4 heures du matin ; le ciel avait été splendide toute la nuit, et je m'endormis dans la quiétude d'une éclipse parfaite.- A S h. f/2, j'étais sur pied ;
hélas ! tout était changé ! La vue d'un ciel couvert de cirrus légers me jeta dans un désespoir massif. C'était une déveine d'autant plus profonde quo, depuis plus de quinze jours, le temps était resté d'une pureté parfaite.
Vers 10 heures, cependant, un vent frais, soufflant du N.-E.., sembla balayer leciel et diminua la nébulosité dans de bonnes proportions. L'espoir revint peu à peu et je commençai à régler mon chronographe. Il faisait une chaleur accablante, et chacun avait simplifié son costume autant que l'usage tunisien et la décence avaient pu nous le permettre. Tout-à-coup un timbre retentit, et on annonça M. le baron d'Anthouard, délégué à la Résidence, qui faisait l'honneur d'une visite à notre mission. Un coup de tonnerre dans un ciel serein n'aurait pas produit plus d'effet. D'un bond nous étions dans nos chambres pour endosser les habits qui nous manquaient. Le baron d'Anthouard dut attendre quelques instants et rit de bon cœur de l'aventure, Avec une amabilité parfaite, il nous gronda de nous présenter « en tenue », habitué qu'il était à ce climat inhospitalier ainsi qu'à ses exigences.
M. d'Anthouard est un des hommes les plus charmants et les plus distingués que je connaisse ; il nous avait déjà reçus fort courtoisement à La
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Marsa, villa de la Résidence près de Carihage, et, grâce à lui, les ennuis inhérents à tout voyage dans ces régions, avaient été réduits à leur plus simple expression. Partout des ordres nous avaient précédés et nous avions partout reçu le plus cordial accueil. Le baron d'Anthouard, après avoir visité nos installations qui rôtissaient au soleil d'Afrique, mit le comble à son amabilité en nous invitant, pour le lendemain, à un grandissime banquet que le Gouvernement tunisien offrait aux quatre missions établies à Sfax, banquat qui devait resserrer une foig de plus les liens de « l'Entente cordiale ».
La matinée se passa très vite ; le déjeuner fut expédié encore plus promptement, et à midi 20 tout le monde était sur le pont; nos batteries étaient braquées, le chronographa enregistreur, œuvre parfaite de mon ami M. Paul Ditisheim, inscrivait régulièrement les secondes, Tout était prêt, chacun à son poste. Le Soleil et la Lune n'avaient qu'à bien se tenir. Jamais rencontre de deux souverains ne fut attendue avec plus d'impa* tience ni chronométrée avec plus d'exactitude...
A l'heure dite, les deux rois du ciel se donnèrent l'accolade, puis peu à peu la Lune mangea de son disque noir le brillant astre du jour. Plus d'une heure nous séparait de la fin du royal déjeuner lunaire, je veux dire de l'éclipsé totale. Cette heure
fut bien employée : on revérifia tous les appareils, les châssis photographiques reçurent leurs provisions, et nous attendîmes.
Le spectacle des terrasses était déjà intéressant, une foule grouillante s'y était précipitée et chacun, armé d'un verre fumé, assistait à l'envahissement du Soleil par le disque de la Lune.
Vers une heure du soir, les montagnes lunaires se profilaient, nettement découpées, sur le disque solaire ; la teinte éblouissante de la ville arabe commençait à prendre des tons moins crus. La mer au loin passait du bleu foncé au bleu ardoise presque noir. Nos casques n'étaient plus nécessaires. A 1 h. 3 /4 une lumière étrange, blafarde, envahissait l'atmosphère et, à la place où, une heure auparavant, un soleil de plomb s'appesantissait sur nous, on respirait à l'aise, quoique un peu nerveusement, dans l'attente du phénomène.
Dix minutes encore. Des cirrus, qui s'étaient jusque-là tenus respectueusement à l'écart, faisaient mine d'avancer vers le soleil. Sans aucun doute ils se dirigeaient sur lui. C'en était fait. Évidemment nous verrions l'éclipsé, mais la couche, pour légère qu'elle fût, ne nous permettrait pas de remplir notre programme. J'eus alors un moment de découragement, très vite dissipé d'ailleurs, car
A L OMBRE DE LA LUNE
une grande éclaircie se produisit quelques minutes après.
L'œil à la lunette, le doigt sur la détente du chronographe enregisteur, je suivais la diminution rapide du croissant ; un coup d'œil sur le paysage au loin me montra qu'il ne faisait pas encore sombre ; cependant l'horizon blanchissait, les objets prenaient une teinte de plus en plus plombée ; les personnages se découpaient en noir sur les terrasses tandis que l'œil suivait le profil dentelé des habitations et des murailles crénelées. Encore 30 secondes. Le verre noir devient inutile ; le croissant lumineux diminue à vue d'œil. La terrasse à ce moment est sillonnée de bandes sinueuses, s'avançant rapidement à la manière des serpents ; ces ombres, qni ne marchent guère plus vite qu'un homme au pas, impressionnent toujours beaucoup le public. Occupé à suivre attentivement la diminution du disque, afin de chronométrer très exactement le contact, je ne pus voir le phénomène des ombres sinueuses ; il parait qu'un des spectateurs me tira par la manche pour mieux me le montrer et m'en demander l'explication, mais je n'entendis pas. A ce moment l'arc mince du croissant était interrompu par des solutions de continuité qui lui donnaient l'aspect d'un chapelet lumineux. Ce phénomène que je voyais
LES ÉMGMES DB LA SCIKîtCB, II. \%
pour la première fois, est connu sous le nom de grains de Baily. Il n'est pas toujours visible à toutes les éclipses, et j'étais très absorbé dans sa contemplation. 11 ne restait plus que 5 secondes à attendre. Tout à coup, j'entends mes compagnons qui crient à tue-tête :« La couronne, la couronne ! » A droite en effet apparaissaient les premiers linéaments de la couronne solaire, auréole visible seulement pendant les éclipses totales.
« Attention ! m'écriai-je, l'éclipsé va commencer,
encore deux secondes, vite aux appareils »
Top, j'appuie sur le bouton du chronographe. L'éclipsé est commencée.
Les spectateurs ne peuvent retenir un mouvement d'enthousiasme ; puis, un grand silence qu'on sent contenu. Je me précipite sur mes pinceaux et j'esquisse fiévreusement le dessin de la couronne. Pensez donc, j'ai à peine 2 minutes 55 secondes pour dessiner une chose aussi compliquée. Mais je ne perds pas de temps ; je me sens beauconp moins agité que la première fois, alors qu'en 1900 j'étais allé étudier l'éclipsé d'Espagne. Tout en dessinant, j'admire ce grandiose spectacle....
Autour du disque noir de la Lune un filet rouge écariate, puis une auréole brillante d'où s'élancent des jets lumineux. La couronne intérieure a l'apparence d'une lumière électrique bleu pâle,
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1res brillante. Au delà de cette auréole, les jets coronaux prennent une teinte chaude, dorée, presque rouge.
Parmi les 16 jets coronaux que j'ai le temps de compter, et dont je fixe la position sur mon croquis, quelques-uns peuvent être suivis jusqu'à un diamètre et demi du Soleil.
La Lune se détache en noir violent sur ce fond illuminé. Il ne fait pas nuit, et ce n'est ni le crépuscule, ni l'aurore, ni le clair de lune, mais une teinte de ciel d'orage. La voûte céleste paraît plus surbaissée qu'à l'habitude ; l'horizon se fond dans une lumière anémiée et blanchâtre.
Les grandes ombres, si accusées dans les pays du soleil, paraissent d'une teinte peu accentuée par rapport aux objets plus clairs. Tout le paysage semble uniformément éclairé. On dirait une toile peinte à la détrempe avec une couleur composée de gris jaune et d'une pointe de vert.
Je n'éprouve aucune difficulté à lire mon chronomètre et à dessiner, car l'obscurité est beaucoup moins accusée qu'en certaines éclipses. Vénus brille dans le ciel d'un grand éclat et, perdus dans la lumière de l'auréole solaire, se détachent faiblement Régulus et Mercure.
La température de l'air n'a pas baissé sensible -
ment ; on pourrait se croire a l'ombre ; nous y sommes en effet, mais c'est l'ombre de la lune qui a envahi tous les objets terrestres.
Hélas ! les secondes passent trop vite ; j'ai encore une minute environ ; un dernier coup d'œil à mon croquis, et je me précipite à l'équatorial. Les protubérances roses et blanches sont visibles autour du Soleil, mais le bord de gauche est envahi progressivement par le disque lunaire ; la base des protubérances apparaît de plus en plus sur la droite : encore quelques secondes et l'éclipsé prendra fin. La couche rosée devient de plus en plus éclatante, le rouge passe à l'orangé ; un point brillant surgit soudain comme un éclair ; l'éclipsé est finie !... La couronne s'évanouit peu à peu et, 8 secondes après, tout avait disparu ; de la merveille offerte à nos yeux pendant quelques instants,
il ne reste que le souvenir. Maintenant, le
croissant se détache sur le côté opposé, la nature renaît, il fait jour ; un brouhaha et des clameurs s'élèvent de toutes parts : on applaudit comme à un spectacle inusité. Nous nous regardons, mes collaborateurs et moi, sans dire une parole, et nous lisons sur nos visages des impressions identiques qui traduisent notre commune pensée : a C'était si beau, et déjà fini ! »
Henri s'élance dans mes bras et veut m'era-
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brasser ; j'ai peur que l'éclipsé ne lui ait fait tourner la tête ; mais non, sa tête m'a l'air à l'alignement et du bon côté. Nous nous félicitons et nous échangeons nos impressions, nous devenons loquaces. Le soleil chauffe déjà la terrasse, mais il faut rester là pour observer le dernier contact au chronographe. J'ai du temps devant moi, je rédige mes dépêches, lettres, articles, mais je tombe de sommeil.
La nuit n'arrive pas assez vite et à six heures, je suis obligé de prendre un à-compte sérieux ; je dors deux heures de suite. Il y a plus de cinq semaines que cela ne m'était arrivé. Nous sommes fourbus mais nous avons vu l'éclipsé et, qui mieux est, nous allons l'emporter avec nous pour l'étudier à l'aise, car Henri et Antoine n'ont point perdu leur temps et les appareils photographiques ont merveilleusement manœuvré.
A partir de demain, de ce soirmême, nous allons emballer, et après nous verrons tout de bon la Tunisie, sans préoccupations d'aucune sorte, sinon d'être attentifs à déclancher nos détectives et nos jumelles, car j'avais apporté dans nos bagages un stock de mille plaques environ ; et nous allons faire voir au gélatino de quoi il retourne, lorsqu'on tombe entre nos mains.
Depuis que l'éclipsé est passée, je n'ai que deux idées en tête ; dormir mon saoul, c'est-à-dire
douze heures de suite, et Ah ! l'autre idée,
vous ne la devineriez pas : monter à dos de
chameau. C'est toute mon ambition !
L'Éclipsé terminée, nous fûmes instantanément transformés en vulgaires touristes, et, si les autorités de l'endroit n'avaient donné en notre honneur de nombreux banquets, si la colonie militaire ne nous eût gratifiés de ses plus belles fantasias, si les sentinelles ne nous eussent présenté les armes, rien ne nous aurait rappelé notre ancienne condition d'astronomes.
La nuit du 30 août n'était pas achevée que déjà tout le matériel d'observation était enfoui dans des caisses, prêt à être expédié.
Ce fut alors que je réalisai mon premier souhait et que je pus dormir tranquille jusqu'à une heure avancée de l'après-midi du lendemain.
La soirée devait être consacrée à une visite aux jardins. Au fait, vous devez ignorer que Sfax est entouré de six à sept mille jardins. Toute famille qui se respecte a son jardin à elle, et, dès cinq heures du soir, chacun va s'y reposer de la chaleur torride concentrée dans la cité malpropre.
M. Bueb, riche commerçant de la ville, nous avait conviés pour une promenade à sa maison de
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campagne. En fait de jardins, nous ne découvrîmes que des emplacements délimités par des haies de hauts cactus impénétrables. A l'intérieur de ces vastes champs, rien, absolument rien, qui rappelât de près ou de loin, à la saison où nous étions, les beaux parcs fleuris où, cinq ans auparavant, j'avais, en pareille circonstance, été fêté en Espagne.
Par contre, une bonne surprise nous attendait chez M. Bueb. A l'ombre d'un maigre palmier, trop desséché pour en avoir une bien fournie (!), se tenait l'animal qui devait me permettre de réaliser mon second souhait» Un grand chameau à l'air dédaigneux, au regard rêveur et inconscient, la babine tombante, semblait nous offrir sa bosse comme une place enviée dans nos rêves, longtemps avant notre voyage.
Pour moi, je ne me suis jamais lassé de regarder ces quadrupèdes qui semblent condenser en eux toute la vie d'Orient ; j'aime leur démarche lente et heurtée, la courbe du cou se modifiant sans cesse et suivant les hochements de leur tête, leurs yeux minuscules qu'ils clignent souvent et qui font semblant de ne rien voir. Il y a en eux un air de moquerie qu'on ne trouve chez aucun autre animal de la création. Et, au moment où Ton s'y attend le moins, n'avez-vous pas remarqué qu'ils se mettent à rire, en découvrant leurs grandes
dents jaunes, à l'instar des vieilles dames anglaises ?
Souvent on pourrait croire aussi qu'ils ont le spleen et qu'ils s'ennuient : pas du tout, chez eux, c'est de l'ironie ; ils se moquent de vous, refusent de travailler et n'en font qu'à leur tête. Ni les coups, ni les menaces, ni les caresses, ne sauraient venir à bout de leur opiniâtreté : ces messieurs font ce qui leur plaît et au moment qu'ils ont décidé ; l'entêtement de l'âne et du mulet n'atteint pas la cheville du leur. Par contre, un rien suffit pour les effaroucher : une auto lancée à toute vitesse, et qui ne pense pas à eux, les précipite dans les idées les plus saugrenues. J'ai vu, dans une occasion de ce genre, toute une caravane dispersée au loin en moins de temps qu'il n'en faut pour l'imaginer. Les chameaux qui la composaient étaient chargés des choses les plus disparates : l'un traînait un mobilier de quoi meubler un hôtel garni î l'autre portait une meule de foin, le troisième une famille arabe..., etc..
Mais, de toutes ces charges qui auraient étouffé un animal civilisé , le chameau se souciait comme de sa première... selle. En un clin d'œil les meubles, le foin et la famille arabe furent semés dans la poussière, les autres objets furent éparpillés de même, dans un rayon de trois kilomètres, et je pensai qu'il
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faut tout le qiriètisme que donne la religion musulmane, pour que ces bons arabes pussent rassembler do nouveau leur butin, jusqu'à une prochaine occasion. Chose admirable, dans une panique de ce genre, les chameaux n'imitent pas les moutons qui suivent la même route ; chacun travaille pour son propre compte et prend la direction qui lui vient à l'esprit. Ils feignent aussi d'être maladroits, mais à l'occasion cela leur sert d'excuse pour vous marcher sur les pieds. Veut-on leur imposer une charge ? ils s'agenouillent volontiers, car le repos leur est toujours désirable, et ils le font à la façon des automates avec des mouvements anguleux et saccadés. Mais si la charge leur paraît lourde, ils ne se relèvent pas : la mécanique est détraquée.
N'est-ce pas que voilà bien un animal extraordinaire ! Le nôtre paraissait très occupé à manger des feuilles de cactus grandes comme la main, de ces feuilles hérissées d'épines de cinq centimètres de longueur et dont la blessure est si dangereuse pour nos épidermes d'Européens.
C'était plaisir de le voir, d'un coup de sa large langue, abattre ces épines et avaler le tout comme un petit pâté.
« C'est un fait connu, dit Mark Twain, déjà cité, que les mulets, les bourriquets et les chameaux
ont des appétits que n'importe quoi soulage temporairement, mais que rien n'assouvit... On sait que le buisson de sauge est un très bon combustible mais en fait de légume, c'est un insuccès signalé. Aucun être ne peut en souffrir le goût, excepté le lapin-bourriquot et son fils le mulet. Mais leur té* moignage concernant leur faculté nutritive est sans valeur, parce qu'ils mangent des pommes de pin, de l'antliracite, du fil de laiton, des tuyaux de plomb, des vieilles bouteilles, et tout ce qui leur tombe sous la dent, et s'en vont avec un air aussi reconnaissant qne s'ils avaient eu des huîtres à dîner. . . « Une fois, en Syrie, près des sources du Jourdain, un chameau entreprit mon pardessus pendant qu'on plantait les tentes et l'examina d'un œil critique d'un bout à l'autre, comme s'il avait eu l'idée de s'en commander un pareil ; ensuite, après avoir médité dessus, en le regardant comme un article d'habillement, il se mit à le considérer comme un article d'alimentation. 11 posa le pied dessus, arracha une des manches avec ses dents et la mâcha et remâcha en l'ingurgitant graduellement, ouvrant et fermant tout le temps les yeux en une sorte d'extase religieuse, comme s'il n'avait jamais rien goûté dans sa vie d'aussi bon qu'un pardessus. Puis il fit claquer ses lèvres une fois ou deux... et alla chercher l'autre manche. Ensuite
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il tâta du col de velours et sourit d'un tel sourire de contentement qu'il était facile de voir qu'il regardait ce morceau comme le plus délicat d'un pardessus. Les pans vinrent après, de compagnie avec des capsules à percussion, du sucre candi et de la pâte de figues de Gonstantinople. Ensuite ma correspondance de journaliste tomba à terre, il en essaya : c'était des lettres manuscrites pour les journaux de mon pays. Mais là il foulait un terrain dangereux. Il commença par rencontrer dans ces documents des passages d'un sérieux solide qui lui pesa sur l'estomac ; et de temps à autre il mordait dans une plaisanterie qui le secouait à lui déconsoiider la mâchoire ; sa position commençait à devenir critique, mais il tint bon avec grand courage et ferme espoir jusqu'à l'instant où il finit par trébucher sur des affirmations qu'un chameau lui-môme ne pouvait pas avaler impunément. Il se mit à étrangler et à étouffer, les yeux lui sortirent de la tête, ses jambes de devant s'écartèrent ; en un quart de minute environ, il tomba aussi roide que l'établi d'un charpentier et expira dans une agonie indescriptible. J'allai lui retirer le manuscrit de la bouche et je vis que cette bête délicate était morte étouffée par une des narrations les plus modérées et les plus anodines que j'aie jamais soumises à un public confiant. »
Telle est la description de l'animal le plus utile du désert, celui qui compose les longues théories de caravanes cheminant à travers la mer de sable. A notre tour, nous nous étions imaginés de composer <( la caravane de la Mission » d'au moins cinq chameaux sur lesquels chacun de nous prendrait place. L'idée, pour banale qu'elle vous paraisse, nous avait souri par son côté plaisant. Faute d'un aussi grand nombre de spécimens, nous allions nous installer successivement sur la bosse de Tunique animal offert par le hasard à notre fantaisie.
Je dois dire d'ailleurs, en toute franchise, que le propriétaire du chameau goûtait fort peu cette façon d'envisager les choses. Sorti depuis deux heures seulement de la prison de Sfax, où nous l'avions aperçu la veille, expiant ses péchés de paresse, il n'avait qu'une envie, fuir en hâte le jardin de M. Bueb, témoin d'une quiétude qui lui avait déjà coûté cher.
Vous saurez en effet que là-bas, lorsqu'un patron a loué un ouvrier pour un temps convenu, si ce dernier « tire au flanc », selon l'expression consacrée, la menace de quelques coups de nerf de bœuf est un excitant sérieux au travail ; cette précaution est-elle jugée insuffisante, on mène notre homme en prison, et là le Gouvernement ne se
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charge même pas de la nourriture du prisonnier : celui-ci doit travailler pour gagner sa subsistance si sa famille ne vient pas à son aide. C'est à la prison municipale que finissent toutes les grèves et qu'aboutissent les grévistes. Voilà, soit dit en passant, un enseignement'que nos colonies donnent à la mère-patrie chargée de leur civilisation! Grâce à de sévères principes, les journaliers paresseux sont vite rappelés à la notion intégrale du devoir ; en général, ils reviennent convertis pour un temps assez long.
Le propriétaire du chameau avait-il encore « un poil dans la main » ? peut-être... C'est du moins ce que nous comprîmes à la hâte qu'il avait de s'enfuir. On lui fit cependant entendre, non sans peine, qu'il en serait quitte pour un quart d'heure supplémentaire de séjour et une bonne pièce de monnaie.
Le chameau fut donc détaché, amené dans une belle et large allée, et le sort désigna Henri pour donner l'exemple aux autres. On fit mettre l'animal à genoux, ainsi qu'on a coutume de procéder lorsqu'on veut lui imposer un fardeau. Notre compagnon enjamba la selle, et l'animal se dressa en deux fois.
Cette selle, valait à elle seule un poème. C'était un sac plié en quatre, dont les trous rivalisaient
de surface avec l'étoffe, et le tout avait été jeté négligemment sur le « dos » de l'animal. De sangles et de sous-ventrière, l'Arabe le plus souvent n'en a cure; seuls, deux morceaux de chevrons, assemblés en forme d'accent circonflexe, et posés tels quels sur le sac, l'empêchaient de tomber et complétaient ce riche harnachement.
Après les saints d'usage que fait tout homme civilisé, engagé à califourchon sur un méhari lorsque ce dernier se relève, Henri nous apparut glorieux et ravissant, quoique un peu dépaysé sur sa monture anormale. Il goûtait à peine « cette façon d'aller » que déjà nos détectives l'avaient fixé sur nos plaques à triple exemplaire. Lui, au moins, était sûr de passer à la postérité!
Mon tour était venu. Antoine avait cueilli Henri daus ses bras ; le chameau, sur un signe de son maître, s'était de nouveau baissé et je pris la place laissée vide par mon compagnon. Dans l'intervalle, la selle avait tourné ; je n'y pris garde et j'eus tort. Dès le premier salut, j'avais déjà décrit sur le côté un arc de 4o degrés, sans pouvoir me retenir; lorsque le chameau fut relevé en entier, j'achevai le quart de la circonférence et n'eus d'autre ressource que de me précipiter tète baissée sur le sol où je m'abattis piteusement.
Les témoins de cette scène comique, le premier
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effroi passé, rirent à gorge déployée, cependant que je courais à quatre pattes nie relever à quinze pas de l'endroit qui m'avait vu choir.
Le propriétaire de l'animal parut fort amusé de l'aventure et, avant que mes compagnons eussent pris l'envie de m'imiter, l'Arabe et son chameau étaient partis pour le désert... Oncques personne les revit.
Je fus à jamais guéri de ma ridicule envie et pensai en mon for intérieur que mon vieux professeur de morale au Grand Séminaire — Dieu ait maintenant son âme — avait grandement raison lorsqu'il commençait certaines phrases par ces mots: « L'expérience, cette rude maîtresse... »
Les journées qui suivirent furent employées à visiter Sfax et les environs. ïl fallait songer à repartir, mais auparavant une excursion à Gafsa et au désert s'imposait, d'autant mieux que la Compagnie des Phosphates avait mis à la disposition des astronomes français un train de luxe qui devait nous conduire jusqu'à l'exploitation de Metlaoai.
Je n'étais pas fâché, entre parenthèses, de voir de mes propres yeux ce qu'était le Désert. Je l'ai vu et n'en suis ni plus avancé, ni plus fier, ni plus ravi. A vrai dire, cette vaste étendue de terre
inhabitée n'offre pas un spectacle plus monotone, si ce n'était l'absence presque complète de végétation, que les alentours de notre bonne ville de Bourges. Tantôt ce sont des plaines clairsemées de maigres touffes d'alfa, s'étendant à perte de vue comme celles duBerry et de la Beauce ; tantôt ce sont des séries de collines rocheuses, complètement dénudées, dont les lointains se perdent dans une demi-teinte violacée ne manquant pas de pittoresque ; çà et là de vastes crevasses courant dans tous les sens sur de longues étendues et que les eaux ont creusées pendant la saison des pluies.
La nuit, alors que le train nous emportait à toute vitesse, de la plateforme du wagon-salon où nous étions installés nous ne nous lassions pas de contempler ce tableau grandiose d'un ciel constellé d'étoiles brillantes, insoupçonnées dans nos latitudes. Les astronomes s'en donnaient à cœur-joie; ceux qui étaient blasés sur ce spectacle des nuits ce tropicales » ronflaient à poings fermés sur leurs couchettes.
Enfin, vers quatre heures du matin, au petit jour, on signala Metlaoui. L'ingénieur, M. Tronchère, qui nous avait accompagnés durant le voyage, nous présenta à M. Bursault, directeur de l'exploitation, qui nous attendait à la gare. La connaissance fut
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vite faite et nous nous trouvâmes bientôt des amis communs.
C'était un dimanche matin; M. le Curé fut réveillé en sursaut et, dans la modeste chapelle éditiée si loin de la terre de France, j'éprouvai une douce émotion à célébrer la messe à laquelle furent conviés les membres des deux missions.
A 7 heures, après un déjeuner auquel tous ûrent honneur, il nous restait une grande journée pour visiter les mines.
« S'il est un pays, dit M. Pervinquière, qui doive beaucoup à la géologie, c'est sans conteste la Tunisie. Assurément, la fortune d'un pays dépend toujours de la constitution géologique de son sol. »
Parmi les richesses naturelles de ce sol, il faut placer, en premier lieu, les dépôts de chaux si recherchés aujourd'hui par l'agriculture. C'est sûrement à ces dépôts que la Tunisie doit son antique renom de fertilité et c'est ce qui lui a permis, à une époque où le déboisement n'était pas effectué, d'être appelée le grenier de Rome.
A Metlaoui, la valeur des gisements atteint des proportions colossales. Les couches de phosphates se sont déposées à différentes époques géologiques d'une façon assez régulière. La grande masse
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calcaire qui surmonte ces couches est épaisse d'une trentaine de mètres ; elle a été découpée par l'oued Metlaoui, si bien qu'il est facile de voir les points d'affleurement. Ce sont ces points qu'on a attaqués à différents endroits par des galeries débouchant en plein air et dont les directions sont eu grande partie horizontales.
A l'heure actuelle, l'exploitation est en pleine prospérité et l'on estime que bientôt la Compagnie des Phosphates de Gafsa sera en mesure de livrer un million de tonnes par année. Ce sera assurément la plus grande phosphatière du monde, puisqu'à elle seule elle fournira un cinquième des phosphates employés dans tout l'univers.
Les phosphates américains, auxquels la Compagnie de Gafsa fait déjà une rude concurrence, auront bien de la peine à rivaliser avec la production tunisienne, au moins en Europe.
Je passe sous silence la partie mécanique de l'exploitation qui a été montée tout à fait à la moderne. La journée avait paru trop courte pour visiter cette ruche industrielle, créée de toutes pièces malgré les plus grandes difficultés matérielles rencontrées en plein désert.
Le soir nous reprenions le train pour Gafsa.
Gafsa, c'est l'oasis au milieu du désert brûlant, c'est la verdure au milieu des sables, c'est l'eau en
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abondance dans un pays dont on a peine à s'imaginer l'aridité.
On nous avait dit beaucoup de mal de Gafsa, et les plus optimistes, sans vouloir imposer leur jugement, nous avaient conseillé de ne pas nous déranger pour si peu.
Vraiment, que les gens de goût sont peu nombreux I C'est une misère d'y penser. Non pas que j'aie la prétention de me ranger dans une catégorie plutôt que dans une autre. Mais il faut avouer que la majorité des hommes, même instruits, n'ont aucune idée du beau. Ils sont excusables ; ils réfléchissent rarement par euxmêmes et, au collège, leurs professeurs, s'ils développent parfois lcgoût littéraire chez leurs élèves, ne s'attardent pas aux misérables broutilles de l'art sous toutes ses formes. Je sais bien que l'histoire de l'Art est au programme, mais les élèves en sont 'réduits à lire leur manuel ; car j'ai connu des professeurs d'histoire incapables de distinguer un Vélasquez d'un Rubens ou d'un Téniers, ni le gothique du flamboyant ou de la Renaissance. A chacun son métier, direz-vous ! Oui, mais il y a un bagage minimum que l'homme instruit doit posséder, sous peine de rester toute sa vie un être absolument incomplet.
Tout ceci pour vous dire que lapetite ville de Gafsa
perdue dans un bouquet de verdure, est tout simplement ravissante et que pas un d'entre nous ne regretta le voyage.
Le jeu des saisons n'existe guère en cet endroit et les arbres portent en même temps leurs fleurs et leurs fruits. Les essences de toutes sortes se disputent à l'envi le territoire de l'oasis, et le tout est entremêlé de sentiers ombreux, de ruines romaines, de piscines aux eaux transparentes, de minarets gracieux, dont les étages multicolores s'élancent au-dessus des élégants panaches des palmiers.
Jl nous eût fallu plusieurs jours pour tout admirer, mais les heures nous étaient comptées et c'est à grand'peine que nous arrivâmes en retard pour reprendre notre train qui haletait d'impatience à nous attendre.
Une heure d'arrêt à Sfax ; quelques instants à El-Djem pour visiter les ruines de l'Amphithéâtre romain ; une journée à Sonsse où nous recevons le meilleur accueil de M. le contrôleur Armand et du commandant Dehay, et nous voilà partis pour Kai rouan.
Dans notre wagon il fait une chaleur étouffante, les stores sont baissés et, malgré le courant d'air s'engouffrant à l'avant du couloir, nous respirons
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du feu. Au dehors, c'est toujours le steppe avec un soleil de plomb dans un ciel sans nuages. Au loin, et pendant des heures, la même ligne d'horizon à peine découpée de faibles sinuosités ; mais tout à coup une masse irrégulière, d'une blancheur éclatante, suceuse à l'ouest. Bientôt on distingue les murs crénelés, la succession des terrasses, le minaret à trois étages de Sidi-Okba, les coupoles côtelées d'Amor-Abbada. C'est Kairouan la ville sainte, étendue comme un blanc manteau sur le fond plus sombre du désert, ou comme un tapis immaculé invitant l'Arabe à la prière du Prophète !
Kairouan ne ressemble pas tout à fait aux villes de la Tunisie ; c'est la cité aristocratique et hiératique aux rues larges et désertes, aux habitations riches et spacieuses. On y respire plus à Taise, à 1 abri du mouvement mercantile qu'on rencontre môme àSousse dans la cité haute.
C'est aussi la ville sainte par le nombre de ses mosquées — on en comptait autrefois plus de quatre-vingts — lorsque les roumis prirent la ville en 1881, on s'empressa de la déclarer souillée et on ne tint plus compte de la défense , si formelle dans les autres régions, de laisser visiter les temples par les chrétiens.
M. Fleury, le contrôleur, que nous ne saurions trop remercier ici de son aimable accueil, nous
facilita toutes les entrées et, grâce à lai, nous pûmes fouiller tous les coins de cette intéressante cité. Nous étions surtout impatients de visiter une mosquée.
La première qui s'offrit à notre vue, au détour d'une ruelle, fut la mosquée desTrois-Portes, construite, à la fin du xe siècle, par un personnage venu d'Andalousie. Ce musulman, fort célèbre à l'époque dans la ville, portait un nom que je n'aurais pu retenir si je n'avais eu soin de le transcrire au moment où notre guide nous le dicta. Tl s'appelait ; Abou-Djafeur-ben-Khiroun-el-Maàouri-el-Andelsi. Et l'on se moque des chimistes qui emploient des mots longs d'une aune pour désigner leurs produits ! Ce doit être tout bonnement un petit jeu renouvelé des Arabes.
Un nom aussi illustre, à en juger par sa longueur, ne garantit cependant pas son possesseur qui lut bel et bien mis à mort pour des jalousies de religion : « Tant dé fiel entre-t-il dans l'âme des dévots ! » Toujours est-il que sa mosquée — la façade au moins, car l'intérieur n'offre rien de remarquable — est du meilleur goût. On se croirait en présence d'une église du moyen-âge, rappelant surtout le roman auvergnat avec le clocher à créneaux. L'illusion disparaît toutefois dès que l'on approche de cette décoration arabe. Les trois portes assez sem-
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blables sont surmontées d'une corniche à modillonsen forte saillie, avec de longues inscriptions et des ornements à plats, le tout disposé sur quatre rangées horizontales.
De là, nous nous dirigeâmes vers le puits Barroùta qui fournit l'eau potable à toute la ville. Chemin faisant, notre cicérone nous en conta l'histoire. L'ai-je bien retenue ? Ceci est autre chose. Après tout, légende pour légende, celle que je vais conter vaut, sans doute, celle que la tradition a transmise à notre guide. Notre homme était d'ailleurs un fin lettré arabe, quelque chose comme unchartiste de l'endroit avec ses diplômes ; il en avait d'ailleurs la tournure et la morgue, le tout joint à une mémoire colossale; au demeurant le meilleur fils du monde.
Kairouan aurait été construite à la fin du vne siècle par un général du nom d'Okba-ben-Nafa, envoyé par Ben-Abi-Sofian à la conquête déterres inconnues. Sa caravane (kairouan, en arabe) s'arrêta devant la vaste plaine entrecoupée de marais où devait plus tard s'élever la ville sainte. L'armée comptait 70000 hommes et l'eau vint bientôt à manquer. Un des cavaliers possédait un chien nommé Routa qui, par instinct, et sans la moindre baguette de coudrier, s'arrêta sur un tertre qu'il gratta de ses pattes. Une véritable source d'eau
limpide et abondante en surgit aussitôt ; un puits fut creusé en cet endroit et on y installa un manège tourné par un chameau.
Cette dernière partie de la légende est certainement vraie, car, en Tunisie, tous les manèges sont tournés par ces quadrupèdes, l'emploi des moteurs à gaz pauvre, ces produits d'une civilisation avancée, étant parfaitement inconnu.
Le puits (bir en arabe) prit le nom de Birroùta qu'on transforma plus tard en Barroûta ; et voilà a pourquoi votre fille est muette ! »
Aujourd'hui, on peut voir le même manège tourné par le chameau qui accepte sans sourciller cet honneur insigne.
Evidemment ranimai a changé depuis, mais le moins possible, car la mort seule peut lui donner un remplaçant.
Nous étions arrivés. — Une porte donnait accès sur un escalier sombre, étroit : nous le gravîmes à tâtons.
Après tout, le chameau y était bien monté ! Une succession de paliers, de nombreux détours ; nous y voilà enfin ! Au deuxième étage se trouve installée une noria assez primitive, mue par un manège que tourne le chameau. Le pauvre animal est condamné aux travaux forcés à perpétuité : une fois grimpé là-haut, il n'en descend plus. Souvent
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les femmes arabes par devoir religieux, lui apportent sa nourriture. Lorsque sa mort est un fait accompli, il paraît que le premier chameau « qui d'aventure passe en ces lieux », guidé par un instinct surnaturel, vient de lui-même occuper le poste vacant , et se constituer ainsi prisonnier. Ne trouvez-vous pas que la maladie du fonctionnarisme est de tous les temps ?
L'eau de Barroûta se précipitant bleue et limpide en une large cascade était une grosse tentation pour des gens toujours assoiffés. Nous en bûmes à pleines gorgées; non sans nous être toutefois lavé les mains dans le torrent. C'était notre revanche> inoffensive d'ailleurs, de la tasse de kaoua hygiénique, absorbée à Tunis.
Raoul se garda bien de nous imiter : l'eau n'était pas bouillie ; et cependant tout le monde fut d'accord pour la trouver délicieuse.
Du puits Barroûta, nous allâmes visiter la mosquée d'Amor-Abbada ou mosquée des Sabres. Nous prîmes un détour par l'une des portes de l'enceinte, pour mieux jouir du spectacle du soleil couchant. Du haut des monticules qui servent de dépotoir à la ville de Kairouan depuis des siècles, s'offre à nos regards l'un des paysages les plus étranges que nos yeux d'Européen aient jamais rencontrés.
Sur notre droite s'étend la ville sainte, la reine de l'Afrique, entourée de sa ceinture de remparts à créneaux arrondis, aux couleurs chaudes et dorées par le sable du désert. Les grandes ombres s'allongent sur les terrasses ; sous ce ciel azuré, elles prennent des teintes bleues contrastant avec la couleur blanche des habitations.
Sur notre gauche, le Sahel s'étend à perte de vue dans l'incendie allumé par le coucher du soleil ; plus près, cesontles cimetières dont on ne distingue à celte heure que les pierres blanches ressemblant aux nombreuses étiquettes d'un jardin botanique ; plus près encore, c'est l'abreuvoir où se pressent pêle-mêle les mulets, les bœufs, les moutons, les chèvres, les chameaux,... ces derniers venus naturellement en retard sur leurs compagnons. Mais ceci ne les inquiète guère ; ils allongent leur cou onduleux et souple au-dessus de ce menu bétail et boivent à grandes gorgées, en fermant les yeux, une eau saumâtre réchauffée par un soleil brûlant. Devant nous la mosquée des Sabres, avec ses cinq dômes rappelant par leur couleur l'acier bleui, me transporte dans une région inconnue où l'on ne vit que par l'intelligence, où tout est consacré à la science et à la plus sublime d'entre elles, à l'Astronomie. On dirait, en effet, un Observatoire géant dont les coupoles vont s'ouvrir pour laisser les
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télescopes scruter les mystères de l'espace insondable, pour enregistrer ces myriades de mondes élincelant d'un éclat inaccoutumé sous le ciel pur d'Afrique.
Eh bien non ! mille fois non ! Si Amor-Abbada n'en pensait pas si long : en marabout intelligent sans être instruit, il se dit que le meilleur moyen de passer à la postérité était encore d'écrire des œuvres incompréhensibles. Le public, d'ailleurs, n'a pas changé depuis cette époque ; c'est toujours le même engouement des philosophes obscurs, pour les formules compliquées, pour le « flou » en un mot, qui cache souvent la pauvreté du raisonnement.
Si Amor-Abbada écrivit donc, sur des panneaux aux dimensions colossales, des sentences n'ayant « ni queue ni tête » ; il en mit aussi sur des sabres gigantesques construits de ^ses propres mains, car il était forgeron de son métier ; il en mit partout et encore ailleurs ; il fabriqua dans le même but des objets hétéroclites, comme une monstrueuse pipe en bois, de près de deux mètres de longueur, puis étant affligé d'une certaine richesse, il conçut l'idée d'enfermer toutes ces élucubrations à l'intérieur d'une grande mosquée... Dans une cour voisine, sont des ancres énormes dont chacune pèse plus de cinq tonnes et dont il est impossible de
préciser l'origine ; c'est encore Si Amor Âbbada qui les a fait mettre là pour se gausser du public !
Le lendemain, nous continuâmes notre visite par la mosquée du Barbier, située au nord-ouest de la ville, à un peu plus d'un kilomètre. Le marabout qui la fit construire était un des dix compagnons du Prophète et valait à lui seul cent cavaliers. Blessé mortellement dans une expédition à Sbcïtla, on le fit transporter à Kairouan où il mourut. Sur sa tombe on éleva une coupole qu'on entoura d'une enceinte.
On raconte qu'au dernier pèlerinage que fit Mahomet, le Prophète s'adressa à l'un de ses compagnons et lui dit \ « Nous ne te reverrons plus, Béloui, Dieu ne va pastarderàme rappeler àlui ;quant à loi, tu mourras en Ifrikia. Tiens, voici trois poils de ma barbe ; conserve-les précieusement et, au jour du jugement dernier, ils serviront à te faire reconnaître pour mon fidèle compagnon. »
De là sont nées la légende, suivant laquelle Béloui aurait été le barbier du Prophète, et l'appellation vulgairement usitée pour désigner cette mosquée dite du Barbier.
Quoi qu'il en soit, c'est le cas de le dire ici, le nom ne fait rien à la chose, et la mosquée du Barbier est un joyau de l'art tunisien.
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Elle renferme une zaouïa, c'est-à-dire qu'elle est tout à la fois mosquée, hospice, monastère, école et lieu de pèlerinage.
Partout, ce sont des plafonds peints ; des faïences aux couleurs nettes encore sous l'émail vernissé qui les recouvre ; des panneaux en plâtre ou en stuc ajourés, dont les artistes arabes ont su faire un si merveilleux emploi dans la décoration de leurs monuments ; des arcadesauxvoussoirs alternativement noirs et blancs, formant des portiques soutenus par des colonnettes élégantes en marbre poli d'une blancheur immaculée.
Dans la salle du Tombeau, le fidèle compagnon de Mahomet repose sous une châsse recouverte d'un drap de velours portant, brodés en argent, des versets du Coran. De moelleux tapis d'Orient qui assourdissent les pas couvrent le sol. Au moment où nous pénétrons, un jeune Arabe, un étudiant de la zaouïa, y fait sa prière, les mains rapprochées, mais ouvertes à la façon d'un livre ; il marmotte les versets du Coran, toute la kyrielle de ceux qu'on lui a appris par cœur, avec force salutations. Son air pieux et recueilli arrête sur nos lèvres un sourire. Après tout, c'est Dieu qu'il implore dans sa religion l Et cet homme de bonne foi ne vaut-il pas mieux que celui qui passe en ce monde, comme le ferait un aveugle, sans rien voir
do ses merveilles et sans jamais soupçonner qu'elles puissent avoir un Auteur ?
De la mosquée du Barbier, notre guide nous conduisit au Bassin des Aghlabites, vaste réservoir d'eau, sorte de vasque circulaire de 130 mètres de diamètre et alimenté par le trop-plein de la conduite des eaux du djebel Gberichera. Notre [voiture faillit rester en route et verser son contenu, tellement était épaisse la couche de poussière enlisant les roues. Et pour voir quoi, grand Dieu ? un bassin assez grand, il est vrai, mais nous en avons autant à montrer.
Voilà ce que chacun de nous pensait lorsque nous découvrîmes... j'allais dire : le clou du bassin.
Aimez-vous la pêche aux grenouilles? Eh bien ! croyez-moi, allez à Kairouan, vous ne regretterez pas cette modeste promenade. Jamais, de mémoire de musulman, un Arabe n'a péché ni, à plus forte raison, mangé la grenouille,... je veux dire: des grenouilles. Je crois que le Koran le défend. Aussi ces amphibies s'en sont-ils donné à cœur-joie. La gent aquatique en a profité pour pulluler au point que les rives du Bassin des Aghlabites en sont littéralement couvertes.
Tout d'abord, nous ne les aperçûmes pas : leur couleur se confondait avec les nénuphars et autres plantes d'eau, végétant à la surface ; mais bientôt
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nous vîmes des myriades d'yeux ronds nous dévisageant. Antoine, auquel nous devons cette découverte, fit un saut en arrière. «Voyez donc ! », nous cria-t-il. Nos exclamations de surprise bruyante ne paraissaient guère inquiéter ces énormes bêtes, cnr, en plus de leur multitude, j'ai omis de vous dire que ces animaux atteignent des proportions fabuleuses : trente centimètres de longueur au moins, si bien qu'une pêche en règle suffirait à nourrir toute la population Ifairouannaise un jour de vendredi.
Faute d'engins perfectionnés, nous remîmes la pêche à plus tard et, tout en réintégrant nos places dans le véhicule genre xve siècle qui servait à charroyer nos personnes, chacun y alla de sa théorie sur la pèche àla grenouille : «Moi, j'ai vu un pêcheur... », etc. La discussion menaçait de tourner à l'aigre, tellement devenaient invraisemblables les procédés décrits, lorsque, au détour d'une ruelle, nousapparut la Grande Mosquée avec son imposant minaret. Cette vue coupa court à l'entretien et nos âmes de photographes [se réveillèrent. %
La mosquée de Sidi-Okba est une véritable merveille ; elle est tellement vaste que nous dûmes revenir le lendemain achever notre visite. Elle est précédée d'une très grande cour entourée sur ses
quatre côtés d'un double cloître d'arcades mauresques retombant sur des colonnes antiques isolées et assemblées deux par deux.
Le milieu est dallé de pierres tumulaires romaines dont les inscriptions s'effacent chaque jour.
Nous désirions avant tout prendre connaissance de l'ensemble et monter au minaret. De là-haut, le regard embrasse la vaste plaine au milieu de laquelle fut bâtie la ville.
«Kairouan, dit à ce propos un touriste dans son récit de voyage, à demi-ensevelie sous son linceul de chaux vive, ceinte de ses murs comme d'une écharpede dentelles, étend devant nous ses immensités blanches qui semblent des vagues solidifiées. Par-dessus les toits plats des maisons disposées en assises irrégulières, on voit se dresser tout un monde de minarets carrés et de koubbas côtelées, appuyés sur des embasements massifs et portant haut dans l'azur la hampe de cuivre étincelante chargée des trois boules et du croissant. L'aspect est plus marmoréen qu'à Tunis, plus austère qu'à Alger.
« C'est la cité sainte par excellence, vierge encore de toute profanation, dominant les solitudes désolées et brûlantes ; poème de pierre élevé par les grands Khalifes à la gloire du Tout-Puissant vainqueur des idolâtres ; ville morte aux bruits ex-
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teneurs qui se recueille, dans la paix de ses remparts, pour pousser chaque jour sous le ciel bleu d'Afrique, du sein de ses mosquées, de ses zaouïas, de ses dar habitées par les chefs pieux, aussi croyants que les premiers fidèles, l'éternel appel du monde islamique vers le Dieu unique et Créateur : « La illaha, illa Allah, Mohammed rassoul Allah : — il n'y a d'autre divinité que Dieu, et Mahomet est l'envoyé de Dieu. »
L'intérieur de la mosquée peut rivaliser avec l'extérieur. En entrant, on n'aperçoit que les premiers plans et l'on trouve que l'éclairage fait un peu défaut ; mais bientôt l'œil s'habitue, on ressent une impression de calme et de fraîcheur qui contraste avec le dehors ; le regard est agréablement satisfait par ces perspectives de colonnes sans fin. La plupart d'entre elles sont monolithes en marbre blanc ou veiné de rose, en porphyre ou en onyx, surmontées de chapiteaux, presque tous byzantins et dont quelques-uns sont de véritables merveilles d'art.
Ces cent quatre-vingts piliers formant dix-sept nefs, ont un grandiose aspect. Çà et là de grands lustres d'une construction très simple, supportent des pyramides de verre de couleur. Aux jours de fête, l'effet de toutes ces lumières mélangées aux feux de bengale doit être féerique.
La coupole centrale est couverte de ciselures et l'endroit verslequel tout musulman doit se tourner pour faire sa prière, le mihrab, terminé par une demi-sphère en marbre blanc sculpté et enluminé ce couleurs vives, est une merveille digne del'Alhambra. A côté se trouve la chaire ou minbar, faite de panneaux de bois délicieusement ajourés et dont nous avons rapporté de superbes photographies.
Cette excursion clôturait dignement notre voyage et Kairouan restera dans notre pensée comme le souvenir le plus intéressant, après l'éclipsé naturellement, de notre visite à la Tunisie.
A partir de ce moment, nous fimes les bouchées doubles. Je m'excuse de ne pouvoir parler ni de Sousse et de ses catacombes, découvertes récemment, ni du palais du Bardo que nous visitâmes en revenant à Tunis, ni des fouilles entreprises à Carlhage par le P. Dblattpe, de la Congrégation des Pères Blancs. Un archéologue serait plus autorisé que moi à vous dire les surprises et les merveilles de Fart romain et phénicien.
Quelques jours après, la Mission se disloquait, et trois de ses membres reprenaient la route de France, emportant précieusement, avec le souvenir de visions délicieuses, les plaques sur lesquelles nous avions enregistré le beau phénomène céleste qui avait servi de prétexte à ce merveilleux voyage.
Les Énigmes du Temps
Pourquoi le jour a«Uil 24 heures ?
« Pourquoi comptons-nous les heures du jour de 0 à 24 et pourquoi nos montres et nos horloges sont-elles numérotées de 0 à 42 ? »
Il me faut donc revenir sur ce sujet presque inépuisable de l'Heure. Si, en effet, nous voulions le traiter à fond, plus d'un lecteur serait surpris des questions qu'il soulève ; non seulement le problème de l'heure est un des plus difficiles à résoudre pratiquement, mais c'est encore au point de vue historique l'un de ceux qui présentent le plus d'obscurité.
Les peuples primitifs n'avaient du jour que des divisions extrêmement vagues : du matin au matin suivant, il n'y avait simplement que le jour et la
nuit ; le jour proprement dit se divisait lui-même en matin et soir, la nuit commençait après le coucher du soleil.
Hésiode et Homère emploient souvent ces dénominations. Moïse lui-même, dans la Genèse, quelque interprétation qu'on donne au mot Jour, ne manque pas de nous faire remarquer : a Et il y eut un soir et un matin ».
Cependant le procédé, par trop primitif, n'indiquait pas assez les divisions du temps et chaque peuple sentit le besoin d'opérer un partage plus précis.
Les anciens Perses, d'après le Zend-Avesiuy distinguèrent longtemps cinq périodes :
L'Aurore, du milieu de la nuit au lever du soleil ;
Le temps du sacrifice, comprenant la matinée ;
La pleine lumière, vers midi jusqu'au déclin du soleil ;
Le lever des astres, crépuscule ;
La récitation des prières du soir, jusque vers le milieu delà nuit.
Mais bientôt les cinq parties du jour ne suffisent plus.
Chez les Romains, au temps de Varron, on ne comptait que sept parties du jour. Le matin et le soir y tiennent toujours une place prépondérante.
Ces heures étaient indiquées par des sabliers ou mieux par des clepsydres (horloges à eau).
Dans ce dernier instrument, l'eau tombait goutte à goutte dans un long vase, et un flotteur muni d'un index montrait l'heure. C'était un appareil de luxe que tous ne pouvaient posséder. Les patriciens envoyaient quérir l'heure par des esclaves et Ton commençait déjà à cette époque à comprendre le prix- du temps.
C'est ainsi qu'on éprouvait le besoin de réglementer le bagout prolixe des orateurs publics. Mais, comme dans nos Chambres actuelles, personne n'en tenait compte ; de là l'expression qui ne manque pas de saveur : Vous empiétez sur mon eau.
Les luttes entre les partis, les petites jalousies de métier étaient connues dès ces temps reculés ; chaque orateur, comme chez nous, avait son clan, et bien des fois le centre gauche fut accusé envers la droite d'user d'artifices pour allonger les harangues. Les parlementaires d'alors ne se gênaient guère, paraît-il, d'introduire dans les clepsydres de petites masses de cire qui en obstruaient l'ouverture et altéraient ainsi la notion du temps.
Si nous remontons plus avant, nous voyons apparaître la Journée de 24 heures chez les Grecs ;
l'ensemble du jour et de la nuit était appelé nyctémère ; et le tout était divisé en deux périodes de douze heures chacune. Et Arago, qui rapporte ce fait dans son Astronomie, ajoute que de temps immémorial le nyctémère était divisé en vingt quatre parties ou heures.
Évidemment la question n'est pas résolue par cette affirmation. Les Grecs tenaient probablement cette division du jour de peuples plus anciens. ,
En fait les recherches récentes nous ont appris que les Accadiens de l'ancienne Ghaldée avaient aussi divisé le jour et la nuit en deux fois douze parties, et c'est chez eux que nous avons trouvé le vestige le plus ancien de cette pratique.
Mais pourquoi douze ?
A mon avis, cette division se rattache sans aucun doute possible au s}'s!ème de numération employée par beaucoup d'anciens peuples.
Nous sommes habitués à compter par dizaines. C'est le système décimal moderne, qui offre de sérieux avantages dans la numération écrite. Lorsqu'en effet, j'écris 5 et 54, je sais que les deux 5 n'ont pas la même valeur. L'un représente des unités et l'autre des dizaines, c'est-à-dire des unités d'ordre supérieur ; cotte propriété est avantageuse lorsqu'il s'agit de multiplier par 10, par 100 etc.. : mais 10, base de cette numération, n'est en somme
divisible que par 2 et par 5 ; l'idéal serait un chiffre possédant un plus grand nombre de diviseurs, capable de se fractionner davantage, et c'est précisément ce désiratum que réalise le nombre 12 qui est divisible par 2, par 3, par 4 et par 6.
11 n'est donc pas étonnant que ce nombre 12 ait servi autrefois comme base d'une numération : c'était le système duodécimal employé par les Égyptiens, adopté par les Hébreux et d'autres peuples asiatiques. Chez eux, toutes les mesures étaient en rapport simple avec le nombre 12 ; et telle est la force de l'habitude que ce système est resté chez nous à l'état de vestige pendant des siècles.
Il n'y a pas si longtemps, en effet, qu'on parlait d'une perche de 5 aunes, d'un setier de 12 boisseaux, d'une livre de 12 onces et d'un sou de 12 deniers.
La toise avait 6 pieds ; les pieds comprenaient 12 pouces, le pouce 12 lignes et chaque ligne 12 points.
L'adoption en France du système métrique, son imposition devrais-je dire, n'a même pas pu prévaloir contre ces mesures anciennes. Et je n'en veux comme preuve que leur emploi par les opticiens, par les horlogers et les imprimeurs. Lentilles et verres de montres sont encore évalués en pouces et en lignes !
Dans le commerce, on compte généralement les objets par douzaines ou par grosses (12 fois 12) et autrefois on parlait constamment de la masse qui valait 12 grosses.
Ces gens qui emploient ce système duodécimal, direz-vous, ne sont pas des savants. Erreur profonde ; les physiciens, les chimistes et les pharmaciens anglais en sont encore au système des ponces, des lignes et des onces. Peu à peu ils arrivent au système métrique, mais ils y mettent le temps.
Eh bien, il y a mieux encore : les astronomes, eux qui ont sanctionné l'emploi du mètre, mesuré la Terre, fait adopter le système actuel des mesures décimales, ont continué à se servir du système duodécimal lorsqu'il s'agit de la mesure des angles et des arcs.
Je veux parler de la division de la circonférence en degrés, minutes et secondes, et qui repose sans aucun doute sur le nombre 12, puisque les nombres 360 et 60 sont des multiples de 12.
11 me paraît même certain que si nous trouvions la raison de cette division de la circonférence en 360 degrés, nous arriverions à comprendre du môme coup la division de la journée en deux fois 12 heures.
On connaît depuis longtemps la science astronomique profonde des prêtres égyptiens ; nous en
retrouvons des fragments dans les monuments de l'époque, et la grande pyramide de Khéops, ainsi que je l'ai démontré dans le Tome I des Enigmes parait avoir symbolisé les notions les plus fondamentales de la science mathématique du temps (1).
Or, voici un fait que j'emprunte à Diodore de Sicile et qui me paraît jeter un certain jour sur notre sujet.
Au dire de cet écrivain, on voyait, parmi les tombeaux des anciens rois de Thèbes, le monument d'Osymandias surmonté d'un cercle d'or de 365 coudées de tour sur une coudée d'épaisseur.
Pourquoi ce nombre 365 ? Parce que chaque coudée correspondait au déplacement du Soleil dans le ciel pendant une journée. Au bout de Tannée solaire l'astre revenait à son point de départ pour recommencer une nouvelle révolution.
Mais ce qu'il faut encore se rappeler, c'est que les Égyptiens n'avaient admis primitivement que des années de 360 jours de 12 mois lunaires, de 30 jours chacun.
Les mouvements célestes s'étaient donc fait complices du système duodécimal et peut-être môme l'avaient-ils provoqué.
Ce ne fut que peu à peu qu'on découvrit l'erreur
(1) Voir aussi : La Science mystérieuse des Pharaons par l'Abbé Moreux (Doin, éd. Paris).
initiale et qu'on dut ajouter plus tard 5 jours complémentaires pour terminer l'année ; mais alors on ne revint pas sur la division de la circonférence qui compta toujours 360 degrés.
Ainsi, sur les cercles astronomiques de 360 degrés chacun, le Soleil traçait chaque jour dans sa course an degré, une coudée, qui fut divisée en 24 parties plus petites, 12 pour le jour et autant pour la nuit, suivant le système de numération déjà adopté et en vigueur.
Le jour valait donc deux fois 12 heures; il y avait 12 lunaisons complètes dans Tannée et la grande circonférence décrite par le Soleil était-elle môme divisée en 12 signes représentant les constellations zodiacales. Ces signes eux-mêmes, bien qu'ils n'occupent pas dans le ciel un nombre uniforme de degrés, étaient régis chacun par 3 étoiles, soit en tout 36 étoiles appelées décans.
Celte division quasi sacrée ne disparut même pas, ainsi que je l'ai dit, lorsqu'il devint évident que l'année n'était pas de 360 jours, mais de 365. On préféra ajouter 5 jours, dits épagomènes, plutôt que de changer l'esprit de la division primitive.
Détail pittoresque à ajouter ici pour montrer combien notre civilisation est imprégnée de l'antiquité: Les 24 parties de la coudée, correspondant à des doigts dans les mesures linéaires et à des de-
grés dans la division de la circonférence, ont prévalu jusqu'en ces derniers temps en astronomie. On disait toujours, à propos du Soleil et de la Lune, au moment des Eclipses : « L'astre est caché de 3,6 ou \0 doigts » et ce n'est qu'en ces dernières années que la Connaissance des temps, nos éphémérides officielles, rédigées par le Bureau des longitudes, a fait disparaitre enfin (!) des cartes qu'elle dressait, ce vocable emprunté à la littérature des siècles antiques.
Ainsi se trouverait expliquée, selon moi, la division du jour en 24 heures. Mais il y avait loin, à l'époque où ncus remontons, de la théorie à la pratique, c'est-à-dire à la supputation exacte des heures, et tous mes lecteurs savent que ce résultat n'a pu être obtenu que dans les temps modernes au prix de calculs compliqués et d'une technique instrumenlale extrêmement perfectionnée.
Pouvons-nous mesurer le temps !
Depuis que la télégraphie sans fil couvre du réseau de ses ondes hertziennes la plus grande partie du monde civilisé, chacun peut se flatter d'obtenir sans frais l'heure exacte. Alors qu'autrefois hor-
loyers et civils étaient obligés d'avoir recours aux cadrans solaires et à des montres garde -temps, chronomètres toujours coûteux, chacun de nous peut aujourd'hui monter un poste récepteur de T. S. F. et enregistrer le iop de la Tour Eiffel.
Pratiquement, l'innovation n'a pas sensiblement amélioré l'heure donnée par les horloges publiques.
Je me souviens que peu de temps avant la guerre, je résolus de me livrer à une enquête pittoresque au sujet de la distribution de l'heure à Paris. Le résultat fut loin d'être brillant. Les horloges officielles répandues un peu partout dans la capitale ne s'accordaient aucunement, à telle enseigne que le plus grand écart constaté atteignait plus de neuf minutes !
Ainsi, au lieu de posséder l'heure officielle de Greenwich, bon nombre de Parisiens en étaient encore à régler leur montre sur l'heure antique de Paris ou de quelque autre méridien...
Ne nous moquons pas des Parisiens; la province n'est pas mieux chaussée...
Cependant, quand on pense aux progrès réalisés depuis quinze ans, on ne peut se défendre d'un sentiment d'admiration pour la science : songez par exemple qu'en 1905, lors de l'éclipsé totale de Soleil visible le 30 août en Tunisie, l'as-
tronome qui nous donna l'heure à Sfax, fut obligé de passer une quinzaine de nuits à la lunette méridienne pour nous permettre de régler nos chronomètres !
Or, moins de sept années après, dans une circonstance analogue, ma mission établie en Vendée put se procurer l'heure presque instantanément par la télégraphie sans fil, et aujourd'hui, à des centaines de kilomètres de Paris, il suffit à l'astronome démettre le téléphone à son oreille pour régler sa pendule sidérale à un centième de seconde près.
Tout cela est merveilleux et néanmoins, si j'osais, je vous dirais mes craintes...
Rien dans nos expériences n'est absolu et notre science est toujours défectueuse par quelque côté. Sommes-nous vraiment sûrs de posséder l'heure exacte? Examinons la question de plus près.
Commentla Tour Eiffel peut-elle envoyerl'heure? En se mettant en relation avec FObservatoire de Paris qui, à l'instant précis et automatiquement, envoie le signal horaire.
De ce côté, rien à reprendre. Mais, cette pendule, comment la règle-t-on ? Sur le passage d'un astre au méridien.
La Terre, tournant sur elle-même, ramène la lunette de l'astronome devant les mêmes étoiles au bout de vingt-quatre heures exactement ; que
l'étoile soit en retard ou en avance d'une infime quantité, et notre observateur conclura avec une apparence de raison que sa pendule avance ou retarde.
Tout ceci est fort bien ; mais nous supposons implicitement que la Terre tourne d'une façon régulière autour de son axe. Et s'il y avait des variations dans son mouvement, comment le saurions-nous, puisque nous n'apercevons aucun moyen de contrôle ? Tout revient donc à savoir si notre supposition d'un mouvement régulier de la Terre est légitime, et ici la théorie intervient.
Interrogeons un géologue, il nous dira que la Terre, depuis son origine, a dû nécessairement se contracter, puisqu'elle s'est refroidie ; et comme le refroidissement persiste, elle se contracte encore ; or, la mécanique nous enseigne que, dans ces conditions, notre planète doit accélérer sa rotation.
Le calcul montre d'ailleurs que cette accélération ne saurait dépasser un millième de seconde par an depuis le temps de Ptolémée ; et La place a prouvé, parla considération des éclipses les plus anciennes connues, que la durée du jour n'a pas pu varier, en fait, de un centième de seconde depuis les temps historiques.
La conclusion au premier abord paraît donc très rassuraute, mais voici qui l'est moins.
La Lune détermine à la surface de la Terre le phénomène des marées ; sous l'influence de l'attraction due à notre satellite, les océans se soulèvent de son côté ; mais comme la Lune tourne autour de nous avec une vitesse moindre que celle de notre globe, les marées exercent une sorte de frein sur notre mouvement de rotation ; par son action, la Lune tend donc à allonger la durée du jour ; et, chose remarquable qui montre que tout se tient dans cette immense et merveilleuse machine qu'est le Cosmos, tout ralentissement de la Terre a une répercussion sur la distance de notre satellite. Si l'action de la Lune continue dans le même sens, au bout de \ 50 millions d'années la Lune sera presque deux fois plus éloignée de nous et la Terre tournera sur elle-même, non plus en vingt-quatre heures, mais en un temps sensiblement plus long.
De ce fait incontestable on peut calculer que notre jour augmente de une seconde à peu près en cent mille ans.
Et puis, il y a la question des météores et des bolides qui, tombant sur notre globe, en accroissent la masse et le volume de quelques milliers de tonnes par an, compensant ainsi la contraction.
Les mathématiciens sont donc très perplexes et nous ne savons plus si les actions qui accélèrent
le mouvement de rotation de la Terre l'emportent sur celles qui doivent le retarder.
Et cependant... nous continuons depuis des centaines d'années à régler nos pendules et nos horloges sur un phénomène que nous supposons régulier, mais qui certainement ne l'est pas.
L'astronome américain Newcomb, probablement le plus grand mathématicien des temps modernes, avait naguère manifesté des doutes sur la constance du jour, doutes qui lui furent inspirés par la considération du mouvement de la planète Mercure. C'est qu'en fait, non seulement il n'est pas prouvé que notre rotation ne subit pas de variations sensibles pour un laps de temps extrêmement long, mais tout nous porte à croire que le mouvement de la Terre sur son axe est soumis à des variations d'ordre périodique.
Si vous doutiez encore, vous n'auriez qu'à interroger les astronomes de l'Observatoire de Greenwich. Ces messieurs vous diront qu'après avoir pris les plus minutieuses précautions, ils ont acquis la conviction nette qu'il se produit dans la rotation de notre planète des accélérations et des retards tout à fait inexplicables.
Et ici, il ne s'agit plus de millièmes de seconde par an. A certaines époques qui paraissent périodiques et semblent revenir à des intervalles de
trente à cinquante ans, il existe entre les heures observées et calculées des différences qui peuvent atteindre quatre à cinq secondes !
Et vous viendrez vous flatter ensuite de posséder l'heure à un centième de seconde près !
D'où peuvent provenir des écarts aussi considérables ? Tout le monde cherche et personne n'entrevoit la solution du problème.
A mon avis cependant, la question se rattache aux fluctuations du Soleil. Entrons dans quelques détails.
La Mécanique nous enseigne qu'un solide invariable soumis à des forces dont la résultante passe par son centre de gravité, conserve la même vitesse de rotation.
La Terre est-elle un solide invariable ? Évidemment non. Je ne parle pas ici de la contraction dont l'effet ne peut se faire sentir qu'après des siècles, mais la répartition des masses liquides varie constamment et de jour en jour.
J'ai montré, il y a déjà des années, que grâce à l'inconstance de la chaleur solaire, la fusion des glaces polaires se fait d'uue façon irrégulière. Le nombre des icebergs dérivant dans l'Atlantique est en rapport avec la courbe des taches du Soleil, par suite avec sa chaleur. Donc, les grandes masses liquides enlevées à l'océan par évaporation et qui
vont se condenser aux pôles terrestres sous la forme Je glace, de neige ou de pluie, non seulement sont variables en quantité, mais sont réparties de façon irrégulière sur les continents. J'ai montré encore que cette répartition annuelle doit modifier l'axe de rotation de notre globe et que le phénomène, en gros tout au moins, est lié à la variation des latitudes, autre fait que les expériences récentes ont mis hors de doute.
Si l'on ajoute à toutes ces considérations que le noyau interne du globe semble être de consistance plastique et soumis à des marées qui lui sont propres, donnant naissance elles-mêmes aux phénomènes sismiques probablement liés aux fluctuations solaires, on comprendra que notre planète considérée comme un solide invariable n'est que pure fiction. En réalité, notre globe est loin d'être homogène, sa constitution et sa forme changent à chaque instant ; il doit donc en être de même pour son axe de rotation et pour son mouvement.
On conçoit maintenant que, devant une telle complexité de phénomènes entrant en jeu, la science paraisse désarmée. Et quand je d\s la scie?ice, je précise, « notre science actuelle » qui n'est plus la prétentieuse coquette d'autrefois.
Toutes les découvertes récentes de la Physique et de la Chimie lui ont appris àne plus émettrede ces
propositions absolues, comme au temps des Encyclopédistes et même d'Auguste Comte.
Est-ce à dire toutefois qu'il faille désespérer d'arriver jamais à fixer l'unité du Temps, cette entité métaphysique dont la définition parait liée au mouvement? — Point du tout.
Déjà le problème a été abordé sous une autre forme. Il semble bien établi à l'heure actuelle que la vitesse de la lumière est égale au rapport des unités d'électricité électro-statique et électro-magnétique ; elle représente la longueur parcourue par l'ébranlement de l'éther en une seconde.
Comme d'autre part nous avons appris à mesurer le mètre en longueur d'onde, il suffira de fixer de nouveau, dans deux ou trois siècles, la vitesse de la lumière, pour retrouver la seconde actuelle et pour nous assurer ou que rien n'est changé, ou qu'il y a eu variation.
A première vue, une telle méthode paraît bien indépendante de la rotation de la Terre et en mesure de nous donner un étalon de temps. Mais la vitesse môme delà lumière ne subit-elle pas des influences occultes liées en quelque sorte aux lois de la gravitation? Mystère... et c'est bien le mot qu'il faut répéter dès que nous cherchons à approfondir les notions en apparence les plus solides et les mieux assises.
Les Énigmes du système solaire
Le mystérieux Saturne
Pendant plusieurs mois, Saturne vient de trôner dans nos ciels du soir, attirant de nouveau l'attention des astronomes sur la plus belle merveille que nous puissions contempler.
Saturne est en effet, la planète à la fois la plus étrange et la plus magnifique du monde solaire. Un anneau mystérieux de 67 740 kilomètres de largeur gravite à 1 1 060 kilomètres au-delà de la surface nuageuse de Saturne et entoure ce globe gigantesque, près de 815 fois plus gros que la Terre. Si un tel anneau était solide, il constituerait une piste assez large pour donner place à cinq Terres
comme la nôtre, roulant de front et sans se toucher, sur cette énorme ceinture.
La pianote, comme notre globe minuscule, est fortement penchée sur son orbite (26°, 48) : il s'ensuit donc que, dans son immense révolution, c'est-à-dire au cours d'une trentaine d'années, l'anneau se présente au moins deux fois de profil aux yeux des astronomes ; tantôt c'est une ellipse largement ouverte, taniôt c'est une faible bouck-, et môme un simple filet lumineux qui disparaît dans les petits instruments.
La plus grande ouverture de l'anneau, par rapport à notre position, avait eu lieu en 1892; à partir de cette époque, sa largeur a diminué sensiblement jusqu'en 1907-1908 pour augmenter peu après et atteindre de nouveau son maximum en 1916 ; les disparitions de l'anneau reviennent tous les quinze ans et demi.
Une planète aussi bizarre, on le conçoit aisément, a dû poser aux astronomes les problèmes les plus complexes. En fait, dès que Galilée eut dirigé, au cours de l'année 1010, une des premières lunettes vers la planète que les anciens regardaient comme la frontière de notre système, il ne put retenir son étonnement.
A vrai dire, il fut loin de soupçonner la réalité, car les deux anses de l'anneau lui parurent dans
son faible instrument comme deux petits globes satellites. Aussi composa-t-il dès cette époque un anagramme assez embrouillé afin de s'assurer la priorité de la découverte. On sut plus tard que le mystérieux anagramme devait être ainsi traduit : Altissimam plane tam tergeminam observavi, c'està dire : « J'ai observé que la plus lointaine des plarfètes était tri-jumelle. » Il comparaît les deux boules attachées à Saturne à deux serviteurs aidant l'antique vieillard à faire son chemin. Mais en 1612, changement de décor; l'anneau de Saturne se présenta par la tranche et son peu d'épaisseur le déroba aux observations des astronomes alors munis d'instruments bien imparfaits.
Cette fois, Galilée se trouva bien embarrassé ; Saturne faisait-il remarquer, semble comme dans la fable, avoir dévoré ses enfants. Cette disparition embarrassante devait être potir lui une énigme insoluble et le savant florentin mourut sans avoir résolu le problème.
Un peu plus tard, Gassendi observa de nouveau « l'étoile triple » comme on l'appelait ; mais ce ne fut qu'en 1655 que l'astronome Huyghens comprit le mystère et découvrit l'anneau. Le problème posé par Galilée fut enfin résolu, mais, avec les perfectionnements croissants de la tech-
nique instrumentale, devaient surgir de nouvelles difficultés.
Dès 1675, en effet, Cassini reconnut qne l'anneau n'était pas simple, mais divisé en deux autres par une ligne sombre, et aujourd'hui, avec nos instruments perfectionnés, nous pouvons distinguer une douzaine de cercles concentriques différant en largeur comme en éclat. L'analyse spectrale a même démontré qu'avec des télescopes plus puissants, nous devrions apercevoir à leur place des milliers de rubans lumineux tournant tous séparément, et pour leur propre compte, autour de ce globe géant.
De quelle nature pouvaient être ces appendices lumineux ? solides ou liquides ? Personne avant 1850 n'osa se prononcer, lorsqu'à cette époque, Bond, un jeune astronome américain, mit tout le monde d'accord par une découverte sensationnelle. En observant la planète, Bond aperçut un soir une sorte d'anneau transparent extérieur : le disque de Saturne était visible au travers. L'anneau est donc constitué de parcelles de poussières retenues là par leur attraction commune.
Ce sont des milliards de satellites dont les matériaux n'ont pu rejoindre le globe central. Les différentes couronnes, réfléchissant la lumière du Soleil en plus ou moins grande quantité, expliquent
toutes les apparences. C'est probablement vers la division de Cassini que cette épaisseur atteint son maximum : 150 kilomètres tout au plus,
Celte nature météoritique des anneaux est la seule qui se puisse concilier avec leur existence, car, étant données les lois de la gravitation, il est bien certain que si un tel appendice était solide ou liquide, il y a beau temps que tout l'ensemble se fût disloqué. Cependant, cette structure poussiéreuse ne saurait le mettre à l'abri de toute désagrégation, et quel astronome n'a pas rêvé d'assister un jour à cet étrange spectacle d'une partie des anneaux se brisant pour aller tomber sur Saturne en un fracas épouvantable.
L'hypothèse fut d'autant moins tenue pour chimérique qu'en 1651 Struwe, après de sérieuses mesures, lança dans le monde savant, la nouvelle incroyable que les anneaux paraissaient diminuer de diamètre et se rapprocher de leur globe planétaire. Trois siècles encore, disait Struve, et l'anneau de Saturne aura disparu, fondu dans la massse du monstre qui l'attire. Les mesures modernes n'ont pas été favorables à cette manière de voir, et nous savons maintenant que si le phénomène existe, il est périodique. L'ensemble des anneaux paraît, se déformer à la façon d'un cerceau élastique. Entre chaque anneau, les inter-
valles sombres doivent donc changer constamment ; seules les grandes divisions ont une stabilité relative due sans doute â la présence des satellites. Nous avons un exemple frappant de l'intervention de ces derniers sur la distribution des matériaux dans les lacunes semblables offertes par les petites planèles, lacunes qui se trouvent au point où la période d'un astéroïde serait commensurable avec celle de Jupiter.
L'anneau lumineux entourant Saturne n'est pas la seule particularité de ce monde étrange. De toutes les planètes c'est celle qui offre en effet le cortège de satellites les plus variés et les plus nombreux.
En 1655, Huyghens découvrait le plus facile à apercevoir : Titan, dont les dimensions sont comparables à celle de notre Lune. Cassini, en 1671 et 1672, notait la présence de Japet et de llhca, le premier atteignant 2500 kilomètres de diamètre.
En, 1848, le jeune Bond annonçait la découverte d'une huitième lune : Hypérion. Ainsi dans l'espace de deux siècles, huit satellites avaient été aperçus gravitant autour de la planète ; rien ne faisait prévoir un accroissement de ce chiffre, lorsque l'application de la photographie porta, en ces dernières années, jusqu'à dix le nombre des satellites connus. Thémis, le dixième satellite, dé-
couvert en 1904 par Pickering, est une lune minuscule, de oO kilomètres de diamètre à peine, qui est venue se placer au sein de la famille, tandis que Phébé, découvert par le même observateur, étendit sérieusement les dimensions du système saturnien.
Alors que Japet, le plus éloigné autrefois, ne tourne qu'à la distance moyenne de 4 millions de kilomètres, Phébé gravite sur une orbe de 13 millions de kilomètres de rayon. Saturne et son cortège de dix lunes brillantes occupent dans l'espace plus de trente fois la place réservée à la Terre et à son modeste satellite. C'est la reproduction en petit du système solaire.
Nous laisserons les astronomes et les faiseurs de cosmogonie discuter sur la formation de ce monde loitain, mais nous ne pouvons passer sous silence une opinion qui s'est accréditée dans le public au sujet de la naissance des mystérieux anneaux de la planète.
Prenons un globule d'huile nageant dans un liquide de la même densité (mélange convenable d'eau et d'alcool); au moyen d'une aiguille, imprimons au globule un mouvement rapide de rotation ; immédiatement la masse sphérique s'aplatit et la rotation s'accéléraut, il peut arriver que l'anneau se détache de la partie équatoriale.
L'expérience, très suggestive, due au physicien belge, Plateau, est encore citée dans certains traités de cosmographie pour illustrer par un exemple concret la théorie de la formation des anneaux saturniens.
Or, au point de vue mécanique, si les choses s'étaient passées ainsi, il en serait forcément résulté une accélération de la rotation du globe après le départ des anneaux. Et l'expérience, je veux dire l'observation, démontre toutle contraire. Alors que le globe géant de Saturne tourne sur luimême en 10 heures 14 minutes à l'équateur, le bord intérieur de Fanneau brillant opère sa révolution en 7 heures 12 minutes seulement, et cette durée est abaissée à 5 heures 45 minutes pour le bord de l'anneau sombre. Tournant plus vite que sa planète, la merveilleuse ceinture n'a jamais appartenu au globe qu'elle enserre ; elle provient de l'extérieur, c'est un satellite avorté, lune morte avant sa naissance et dont les matériaux n'ont pu se rassembler en un amas compact. (1)
Quel sera l'avenir de ce curieux système ? D'après Clerk Maxwell, les anneaux n'ont qu'une stabilité temporaire, et un jour viendra où
(1) Voir Th. Moreux : Origine et Formation des mondes pour l'explication de la formation des anneaux et des satellites (Doin, édit. ; Paris, 1924).
la désagrégation, commencée à la fois par l'intérieur et l'extérieur, prendra de gigantesques proportions. Nous n'en sommes pas encore là, bien que différents observateurs aient noté des transformations sur les bords de l'anneau. Moi-même, en l'année 1914, (et déjà en 1913), j'ai constaté des vides dans la couronne sombre intérieure. Un jour viendra donc où toute cette voûte suspendue dans le ciel saturnien s'affaissera sur le globe dont elle subit l'attraction.
Les astronomes modernes ont pesé toutes les planètes. Saturne est, de toutes, la plus légère ; placée sur un vaste océan liquide, elle y flotterait comme un vulgaire bouchon. Dans son état actuel, le globe de Saturne n'est qu'un amas de gaz chauds dont la température égale au moins huit ou neuf cents degrés. La vie organique n'a donc pu, apparaître encore dans sa bouillante atmosphère.
A l'équateurde la planète, l'anneau s'élève dans le ciel comme une arche lumineuse plongeant d'aplomb de chaque côté de l'horizon. Très mince, en raison de sa faible épaisseur, ce n'est qu'un filet d'or partageant la voûte céleste. Mais, si nous avançons dans l'un et l'autre hémisphère, du côté où il y a clair d'anneau, l'anse gigantesque s'élargit comme un lumineux arc-en-ciel aux tons variés, aux formes changeantes. Parfois l'ombre
de la planète, projetée derrière elle adoucit une partie de l'anneau et vient ajouter de nouveaux aspects à cette féerie céleste. Çà et là, à travers les divisions bien accentuées ou les faibles condensations, nous apercevons le ciel constellé d'étoiles. Là-bas, brillent les mêmes constellations que chez nous : la Grande Ourse près du pôle Nord, la bleue Véga et le rouge Arcturus, mais la présence de multiples satellites aux croissants plus ou moins avancés, ajoute une note magique à cet invraisemblable décor.
N'est-il pas regrettable que des êtres vivants ne soient là, sur ce monde lointain, pour jouir de l'illumination étrange, fantastique, de la merveilleuse féerie déployée par tous ces flambeaux célestes ?
Mais, dans l'immensité des temps, les années ne comptent guère, et parmi les millions de mondes très peu sont appelés à être le séjour de la vie.
Lorsque, par exemple, les siècles accumulés rendront possible sur la surface de la planète, la formation d'une croûte assez solide pour recevoir des êtres organisés, déjà le Soleil sera sur son déclin. L'astre du jour, même à l'heure ac* tuelle, ne saurait entretenir sur Saturne une température supérieure à 476 degrés au-dessous de zéro ! Son disque offre un diamètre dix fois
plus petit environ que celui du même astre vu de la Terre.
Mais autrefois, alors que Saturne était encore à l'état d'étoile lumineuse, pourquoi la gigantesque planète n'aurait-elle pas joué le rôle de soleil vis-à-vis de ses satellites ?
De Titan, la planète apparaît à l'horizon sous un disque dix fois plus large que celui de la Terre.
Lorsque Saturne se lève dans le ciel de Mimas, son premier satellite, c'est une vaste tache lumineuse qui embrasse 38 degrés de l'horizon, soixante seize fois le diamètre apparent du Soleil vu delà Terre.
Mais à l'heure actuelle, Saturne constitue, pour son premier satellite, un foyer puissant capable peut-être d'entretenir la vie à la surface de cette lune située si loin de la nôtre.
Supposons que des êtres intelligents assistent là-bas à ces grandioses spectacles célestes. Pour enx, Saturne est le centre du monde, et ils ne se doutent pas qu'en ce moment des terriens, confinés sur un point lumineux, constamment plongé dans les feux du Soleil, dissertent à perte de vue sur leur existence.
La Théorie de Mercure
Qui pourrait croire qu'au xxe siècle, après les immenses travaux de Le Verrier, la théorie du mouvement de Mercure soit encore un problème en astronomie physique ? Et cependant, nous avons mis près de trois siècles pour essayer d'arriver à une solution seulement approchée !
On sait que Mercure décrit son orbite à l'intérieur de celle de la Terre. Si cette orbite était parfaitement ronde et dans le plan de l'écliptique, on observerait un passage à chaque révolution synodique ; mais elle est inclinée de 70° sur l'orbite terrestre et, en outre, elle présente une forte excentricité. Pour prédire un passage, il faudra donc trouver des multiples communs des durées de la révolution sidérale de la Terre, des révolutions sidérales et synodiques de Mercure, puis en s'appuyant sur les tables du Soleil et de la planète, étudier les conditions précises de position de leurs centres aux époques ainsi trouvées.
C'est un calcul assez complexe, dont la première ébauche est due à Kepler (1627).
A cette époque, en effet, après avoir dressé ses
LES ÉNIGMES DU SYSTEME SOLAIRE 24l
tables Rudolphines, fondées sur les observations de Tycho Brahé, Kepler annonça un passage de Mercure pour le 7 novembre 1631, avec une erreur 'possible d'environ un jour. Ce passage eut lieu, en effet, huit jours avant la mort de Kepler qui ne put l'observer. Gassendi, qui était à Paris, le constata et l'observa par projection dans une chambre obscure.
Après les passages de 1661 et de 1677, La Hire dressa des tables du mouvement de Mercure et crut pouvoir prédire, pour le 5 mai 1707, un semblable phénomène visible pour Paris et la France. En fait, la solution du problème n'avançait guère, puisqu'il y eut un encore un écart de près d'une journée. Le passage eut lieu dans la nuit et fut observé le o au matin par Rœmer, à Copenhague. En 1753, La Hire prédit encore un passage pour le 5 mai, et Halley pour le 6 au matin. Mercure leur donna encore un démenti et il passa devant le Soleil pendant la nuit du 5 au 6.
Lalande se résolut alors à calculer de nouvelles tables et les mit aussitôt à l'épreuve en prédisant le passage du 4 mai 1786. Il pensait même ne s'être trompé que de quelques minutes. Mais cette fois encore se vérifia la boutade de Mœstlin qui disait en 1577 : « Cette planète est vraiment faite pour décrier la réputation des astronomes. »
LES ÉNIGMES 1)8 LÀ SCIENCE, II. j[()
« Au lever da Soleil, dit Delambre, il pleuvait, tous les astronomes de Paris étaient à leurs lunettes ; mais fatigués d'attendre, ils quittèrent leur poste une demi-heure après le moment de la sortie calculée (par les tables de Lalande), ne conservant plus aucune espérance... Je pris le parti d'attendre jusqu'après le moment indiqué par les tables de Halley : mai» je n'eus pas besoin de tant de constance : l'observation arriva plus tard de trois quarts d'heure (53 minutes) que suivant Lalande, mais trois quarts d'heure plus tôt que suivant Halley. Le Monnier et Pingre, Lalande et son neveu, Méchain, Gassini et ses trois adjoints, trompés par l'annonce, avaient tous manqué l'observation. Je leur montrai la mienne le soir même ; ils ne voulaient presque pas,'y croire. Ce fut la première observation que j'eus l'occasion de porter à l'Académie des Sciences et, c'est de là que date ma carrière d'astronome observateur. >J
Sans se décourager, Lalande se remit au ^travail et réussit à prédire assez exactement les passages de 1789, 1799 et 1802. Puis viennent les tables de Lindenau en 1813 ; mais on était loin encore de la précision désirable, et le mot de Riccioli était toujours vrai : « Aucune planète n'a paru avoir des mouvements si compliqués ; le Mercure
céleste est aussi impénétrable pour les astronomes que le Mercure terrestre pour les alchimistes. »
La question en était à ce point lorsque l'illustre Le Verrier résolut de l'aborder. Il ne se faisait d'ailleurs aucune illusion sur les difficultésde l'entreprise : « Nulle planète, disait-il, n'a demandé aux astronomes plus de soin et de peine que Mercure, et ne leur a donné en récompense tant d'inquiétudes, tant de contrariétés. » Et Mœstlin n'avait-il pas dit également : « Si je connaissais quelqu'un qui s'occupât de Mercure, je me croirais obligé de lui écrire pour lui conseiller charitablement de mieux employer son temps. »
Quoi qu'il en soit, dès 1843, Le Verrier présentait à l'Académie une Détermination nouvelle de V orbite de Mercure et de ses perturbations. Mais l'exactitude des nouvelles tables n'était pas encore très satisfaisante, puisqu'en 1849 il écrivait : L'invariabilité des moyens mouvements des astres sert de base aux observations depuis deux mille ans, et cette base a pris un caractère de certitude aussi mathématique que les travaux des géomètres français, qui ont prouvé qu'en effet l'action mutuelle des planètes ne changeait pas leurs moyens mouvements ; c'est une des conditions qui maintiennent l'ordre dans notre système planétaire. J'ai donc éprouvé une profonde surprise lorsque, en travaillant à la
théorie de Mercure, j'ai vu que le moyen mouvement de cette planète, déterminé par les quarante dernières années d'observations, se trouvait notablement plus faible que par la comparaison des anciennes observations avec les modernes..., et mes efforts pour parvenir à une théorie dans laquelle il n'en fut pas ainsi ont été jusqu'à présent infructueux.
Ce n'est qu'en 1859, soit dix-sept années après son premier travail, que Le Verrier vint à boutdeces difficultés. Pour expliquer les anomalies observées dans le mouvement de la planète, deux hypothèses étaient possibles : ou bien admettre que la masse de Vénus avait été estimée trop faible, ou bien supposer l'existence d'un ou de plusieurs corps troublants entre Mercure et le Soleil.
Dans le premier cas, Le Verrier reconnut qu'en augmentant de un dixième la masse de Vénus, on arrivait à expliquer toutes les irrégularités observées dans la théorie.
Mais ici surgissait une nouvelle difficulté : il devenait impossible alors d'expliquer le mouvement de la Terre, sur laquelle Vénus agit tout comme sur Mercure. Or, la théorie du mouvement de la Terre étant connue et hors de doute, il devenait impossible d'admettre cette augmentation de masse pour Vénus.
Restait donc la seconde hypothèse : supposer l'existence d'un ou de plusieurs corps troublants entre Mercure et le Soleil. Le Verrier, admettant tout d'abord l'existence d'une planète unique, donne une relation entre la masse de cette planète hypothétique et sa distance au Soleil. Il devenait donc possible, au point de vue mécanique, de rendre compte des phénomènes observés, par l'hypothèse d'une masse troublante dont la situation restait indéterminée. Sous le rapport physique, cette solution est-elle possible ? Un tel astre n'aurait-il pas dû être aperçu dans les éclipses totales de Soleil. N'aurait-il pas dû passer un certain nombre de fois sur le Soleil ? « Telles sont, dit Le Verrier, les objections que l'on peut faire à l'hypothèse d'une planète unique, comparable à Mercure pour ses dimensions, et circulant en dedans de l'orbite de cette dernière planète. Ceux à qui ces objections paraissent trop graves seront conduits à remplacer cette planète unique par une série d'astéroïdes dont les actions produiront, en somme, le même effet sur le périhélie de Mercure. Outre que ces astéroïdes ne seront pas visibles dans les circonstances ordinaires, leur répartition autour du Soleil sera cause qu'ils n'introduiront dans le mouvement de Mercure aucune inégalité périodique de quelque importance. L'hypothèse à
laquelle nous nous trouvons ainsi amenés n'a plus rien d'excessif. Un groupe d'astéroïdes se trouve entre Jupiter et Mars, et, sans doute, on n'a pu en signaler que les principaux individus. 11 y a lieu de croire même que l'espace planétaire contient de très petits corps, en nombre illimité, circulant autour du Soleil ; pour la région qui avoisine la Terre, cela est certain. »
Le Verrier termine en recommandant l'observation, attentive et régulière, de la surface solaire ; car parmi les astéroïdes, il pourrait s'en trouver d'assez gros pour être aperçus dans leurs passages sur le disque du Soleil.
A peine ce résultat était-il publié que Le Verrier recevait l'annonce de l'observation du passage d'un corps obscur sur le Soleil. Cette observation était due à M. Lescarbault, médecin à Orgères. Le 22 décembre 1859, il écrivait à Le Verrier que le 26 mars précédent il avait assisté au passage sur le Soleil d'un corps noir, d'un périmètre circulaire bien arrêté, et dont le diamètre apparent lui avait semblé inférieur au quart de celui de Mercure dans son passage sur le Soleil le 8 mai 1845. Grâce aux indications qui lui furent fournies, Le Verrier trouva que ce corps, auquel il donna le nom de Vulcain, tournait autour du Soleil en 19 jours 7, et que sa masse ne devait pas dépasser le dix-sep-
tièrae de la masse de Mercure. Dans ces conditions, il faudrait vingt niasses égales et situées dans la môme région pour produire les irrégularités observées.
La curiosité des astronomes se trouvant ainsi éveillée, on se souvint que des observations analogues avaient été signalées à diverses reprises, et les recherches de Wolf, Haase et Carrington permirent de retrouver une vingtaine de passages semblables pouvant se rapporter à des passages de planètes intra-mercurielles sur le Soleil.
En 1876, après une observation de ce genre, due à M. Weber, à Peckeloh, Le Verrier entreprit la discussion des différents cas signalés à cette époque et dans lesquels le mouvement propre à la surface du Soleil avait été nettement constaté. Après une discussion approfondie, il ne conserva que dix observations lui paraissant hors de doute. Il conclut à la discussion de ces cas à une certaine indétermination du problème : quatre orbites différentes représentaient assez bien les observations, mais celle qui était parcourue par la planète en trente-trois jours lui parut la plus probable. Dans ces conditions, Le Verrier pensa qu'il pouvait se produire deux passages qu'il annonça pour le 22 mars 1877 et pour le 15 octobre 1882. Mais rien ne fut visible à la surface solaire aux jours prédits.
Deux ans plus tard, pendant une éclipse de soleil visible en Amérique, M. Watson, directeur de l'Observatoire d'AnnArbor, annonçait à grand bruit qu'il avait photographié deux planètes intramercurielles. Après examen des clichés, on s'aperçut que les deux petits cdrps nouveaux n'étaient antres probablement que deux faibles étoiles de l'Ëcrevisse. Bientôt M. Gaillot, montra que, pour l'une d'elles, l'orbite calculée d'après les éléments fournis par les photographies, ne pouvaient être celle d'une planète, tandis qu'Oppolzer, de son côlé, ajoutait aux calculs de Le Verrier deux autres cas analogues et montrait que l'orbite ne s'accordait avec aucun des deux corps découverts par M. Watson.
Il semble donc qu'il faille renoncer à l'hypothèse d'une planète intra-mercurielle. Non seulement personne ne l'a jamais vue d'une façon indubitable, mais au point de vue mathématique, il est impossible d'admettre un corps unique produisant les perturbations constatées. Ce corps hypothétique n'aurait pu échapper longtemps aux investigations répétées depuis les premiers travaux à ce sujet. Alors comment expliquer ces perturbations?
Nous voulons en terminant, rappeler nne hypothèse que nous avons déjà formulée dans le Problème Solaire.
11 existe très sûrement autour du Soleil une agglomération qui donne naissance à la couronne.
Pendant l'éclipsé de 1905, nos plaques photographiques ont même enregistré une couronne extérieure s'étendant beaucoup plus loin qu'on ne l'avait cru. Le grand axe de cet ellipsoïde coïncide très sensiblement avec celui de la lumière zodiacale.
Nous sommes donc en présence d'un milieu résistant, tombant peu à peu sur le Soleil. Le mécanisme de la chute est assez compliqué, et. comme nous n'avons aucune idée de la densité de cette agglomération, il est difficile de soumettre au calcul les variations de la forme de ce milieu. La résistance opposée à la marche d'un corps pénétrant l'ensemble de ces matériaux est aussi difficile à préciser; mais nous savons par des exemples d'accélération de comètes, que cette résistance est loin d'être négligeable. Aux époques de plus grande extension coronale, ce milieu atteindrait facilement l'orbite de Mercure.
Ainsi, tantôt la planète tournerait autour de l'astre central de notre système dans un milieu raréfié, tantôt dans un milieu composé de particules fort ténues qui troubleraient sa marche.
Nous sommes loin d'avoir trouvé l'influence
quantitative de ce milieu résistant, et il nous faudra encore de nombreuses observations de la couronne pour être fixés définitivement sur cette intéressante question.
Tout récemment, Einstein a essayé de montrer par l'application de ses théories, que la Relativité suffisait pour expliquer l'accélération de Mercure, mais le problème a été mal posé et la relativité n'a rien résolu.
ni
L'accélération de la comète d'Encke
La comète périodique, connue sous le nom de comète d'Encke, est un astre habituellement télescopique dont l'éclat oscille entre les grandeurs 13 et 8 environ. A ce titre, on pourrait la regarder comme une quantité tout à fait négligeable dans notre système solaire; mais au point de vue théorique, cet astre minuscule nous pose un problème si difficile à résoudre que la comète d'Encke vaut qu'on s'occupe de son humble personne.
Son histoire est d'ailleurs assez ancienne. En 1786, un astronome français, Méchain, qui devait s'illustrer par ses mesures d'arc du méridien, découvrait une toute petite comète n'offrant d'ail-
leurs rien de particulier ; le savant ne pouvait prévoir que 32 années plus tard, l'astre nouveau deviendrait l'un des plus intéressants de notre système.
Le 26 novembre 1818, en effet, Pons, ce fameux concierge de l'observatoire de Marseille, qu'on surnommait le Furet des Comètes, découvrait à son tour dans le ciel une comète d'aspect absolument insignifiant. Le 13 janvier 1819, l'astronome Bouvard en présenta les éléments paraboliques au Bureau des Longitudes, et aussitôt l'un des membres faisait remarquer la grande ressemblance de ces éléments avec ceux d'une comète observée en 1805. On était donc en droit de regarder le nouvel astre comme le retour de la comète de 1805. Restait à en déterminer la période, c'est-àdire le temps de révolution autour du soleil.
De son côté, le mathématicien allemand Encke reprenait le calcul des éléments de la comète trouvée par Pons et constatait que celle-ci tournait autour du soleil en une période d'environ 3 ans 1/3. De plus, il démontrait son identité avec les comètes vues par Méchain le 17 janvier 1786, par Caroline Herschel le 7 novembre 1795, par Pons, Huth, Bouvard et Thulis en octobre 1805. Encouragé par ce résultat inespéré, Encke rechercha toutes les perturbations qui pouvaient déranger
la comète dans sa marche, et, après six semaines de calculs extrêmement laborieux, il annonçait son prochain retour au périhélie pour le 24 mai 1822. La comète fut fidèle au rendez-vous, et, à l'époque fixée, l'astronome Rùmber, à l'observatoire de sir Thomas Brisbana, à Paramatta, dans l'hémisphère Sud, la retrouvait tout près de l'endroit indiqué par les éphémérides de Encke.
Pour bien comprendre toute l'importance de cet événement, il faut savoir qu'à cette époque on avait constaté le retour d'une seule comète, celle, de flalley, découverte pour la première fois en 1080, et revenue ponctuellement eu 1758, suivant la prédiction de Halley.
Quant à la comète d'Encke, on put la revoir à chacun de ses retours, ainsi que l'indique le tableau de la page suivante.
Six seulement de ses retours au périhélie, depuis sa première apparition, constatée en 1786, sont passés inaperçus. Ils ont du avoir lieu les 19 mai 1489, 4 septembre 1792, 11 avril 1799, 2 août 1809, 26 juin 1812, 13 octobre 1815 et juin 1921.
La comète n'était pas seulement remarquable par sa courte période qui, actuellement encore, est de beaucoup la plus petite connue, puisque la comète de Tempel, qui vient ensuite, met près
Tableau des retours observés de la comète d'Encke
Année
Passage au périhélie
Observateur
Époque de la découverte
Période en jours
30 janv.
Méchain
17 janv. 1786
21 déc.
Car. Herschel
7 nov. 1795
21 nov.
Thulis
19 oct. 1805
27 janv.
Pons
26 nov. 1818
23 mai
Rûmker
22 juin 1822
16 sept.
Valz
13 juil. 1825
9 janv.
Struve
16 sept. 1828
3 mai
Mossotti
1 juin 1832
26 août
Kreil
22 juil. 1835
19 déc.
Boquslawski
14 août 1838
12 avril
Galle
8 fév. 1842
9 août
Walker
4 juil. 1845
26 nov.
G -P. Bond
27 août 1848
14 mars
Hind
9 janv. 1852