PLINE DE GR0N0VIU
pièce. Elle est faite néanmoins avec toute l'habileté d'un homme qui comprend l'honneur des lettres et la dignité du talent. Je ne connais rien qui , sous ce rapport y soit comparable au langage de Gha* pelain (1). »
L'ami Thévenot, à son arrivée à Leyde , fut chargé de remettre ces faibles protestations < d'une modestie troublée. » Nous avons la lettre d'envoi de Chapelain : il n'y a pas un mot qui ne trahisse un homme au comble de la joie. € J'ai reçu, lui dit-il, par le soin de M. Gamier , le paquet où étoit Tépître que M. Gronovius a mise devant ses notes sur Pline, et qu'il me fait l'honneur de m'adresser. Il n'y a rien de si glorieux , ni de si honteux pour moi. Je rougis du bien qu'il dit, sachant la distance qu'il y a de ses louanges à ma médiocrité (2). Mais le moyen de ne pas soufErir et même agréer des faveurs faites de si bonne grâce! Témoignez-lui, je vous supplie, combien je m'en sens son obligé , lorsque vous lui rendrez le billet que je lui écris sur cette matière. Je l'ai laissé ouvert, afin que vous voyiez de quelle manière je lui parle de la courtoisie qu'il vous a faite et de la grande part que j'y prens (3). »
En 1661 , lorsque Huet lui dédia le récit de son
(1) Matter, Lettres et pièces rares ou inédites, p. 270»
(2) Dans le sens de t&lent moyen, et non paa faible, comme nous entendrions le mot aujourd'hui.
(3) Lettre du 27 décembre 1668» « à M. Thévenot, à Leyden; » U, 611. •
voyage de Suède, Iter Suecicum, Chapelain t^çut Vadresse du poème avec la même confusion et le môme plaisir. Il remercie Tauteur de son projet de dédicace , exalte son mérite , et se met à sa disposition pour distribuer en Hollande , en Allemagne , en Italie , son traité tout récent de la traduction : De claris interpretibus et de opHmo génère interpretandi (1). t Je me réjouis avec vous , écrit-il à Huet , de la publication de votre livi*e, qui est, comme qui diroit, de la gloire qu*il vous va acquérir auprès de toutes les personnes intelligentes; car être vu et être fort estimé , c'est sans doute la même chose , tant il a de beauté , tout nu et sans le lustre qu'il recevra de l'impression, laquelle est Técueil des mauvais ouvrages et le relief des excellons.
» J'attens toujours les dix exemplaires que vous avez commandé qu'on m'apportât, pour les distribuer à ceux que vous m'avez marqués qui sont à Paris , et pour essayer do les faire rendre à ceux qui sont en Hollande, en Allemagne et en Italie. Mais je crains de ne vous servir pas en cette petite occasion, car, depuis avoir reçu vos ordres, voyant que je n'avois point de nouvelles de ces volumes-là, j'envoyai che^ M . Gramoisy (2) , pour lui épargner la peine de me les envoyer ; sur quoi , nonobstant ce qu'il vit dans votre lettre, il répondit à mon valet qu'il en avoit consigné vingt-cinq à M. Ménage , pour en faire ce que
(1) Dialogue publié à Paris, 1 vol. in-4% 1661.
(2) Sibaslien Cramoisy, 1583-1669, libraire du temps bien connu ; il était imprimeur du roi et libraire de Richelieu.
VOUS voudriez , laissant comprendre qu*il n'en avoit point davantage à vous livrer.
» jQela étant, monsieur, vous voyez bien que tout moyen m'est ôté de vous rendre cet office , Tétat où M. Ménage et moi sommes ensemble ne permettant pas que je lui aille faire d'éclaircissement là-dessus (1). Il est vrai, qu'à votre égard , cela reviendra à tout un, qu'il fasse cette distribution ou que je la fasse. Il est de vos amis, et il n'a garde de manquer d'exécuter vos volontés, et ni le soin , ni l'adresse, ni les connoissances ne lui défaudront (2) pour cela. Si par hasard néanmoins,, ces dix exemplaires me ve« noient, pourvu que ce fût dans trois ou quatre jours, j'avois déjà ménagé une commodité de faire porter sûrement les deux à MM. Huygens et Yossius. Pour la reine Christine et M. Lambécius (3) , je ne vois point bien comment faire passer les leurs jusqu'à eux. J'eusse pu aussi trouver moyen, avec le temps, d'envoyer à Heidelberg les deux pour MM. Fabrice (4) et Spanheim; mais, comme je dis, s'il ne m'en vient point, la personne qui est chargée des vingt-cinq exemplaires s'en acquittera selon vos désirs (5). »
(1) Ménage et Chapelain se brouillèrent en 1659. Voy. plus loin.
(2) Manqueront; futur du verbe défaillir, Voy. Littré.
(3) Pierre Lambécius , d'abord professeur d'histoire à Hambourg, sa ville natale , plus tard bibliothécaire de l'empereur Léopold, à Vienne; mort en 1680.
(4) Vincent Fabricius, né à Hambourg, 1612-1667 ; auteur de poésies latines publiées en 1632. — Pour Spanheim, nous rencontrerons son nom un peu plus loin.
(5) Lettre du 15 octobre 1661, « à M. Huet, gentilhomme nor-
Deux jours après, le 17 octobre, Chapelain envoyait à Huygens , à La Haye , les deux exemplaires du dialogue de Huet : De optimo génère interpretandi , Tun pour lui , l'autre pour Vossius. La recommandation qui accompagne l'envoi est enthousiaste. Ce ton si peu mesuré , si étrange, à le considérer en lui-même, s'explique naturellement. Chapelain est sous le charme ; il attend la dédicace promise par Huet, et paie ainsi à l'avance l'honneur que Vlter Suecicum va lui faire dans le monde savant. Voilà la vraie raison de ces louanges, de ces panégyriques, dont on a raillé l'enflure et l'excès, sans en rechercher la cause. C'est comme une monnaie courante dont il se sert le plus souvent pour acquitter ses dettes, et non pour faire des largesses. « Je n'oserois vous dire, écrit-il à Huygens, en lui envoyant le DialO" gne de Huet, combien exquis est ce présent, ni avec quelle solidité de doctrine , et avec quelle délicatesse de style l'ouvrage est écrit , de peur de vous donner trop d'impatience de le voir. Je ne puis m'empêcher pourtant de vous avertir qu'on n'a encore rien vu de si beau , ni de si bon en ce genre , et que cette pièce ne sera pas moins agréable qu'utile au public (i). »
Le célèbre astronome était mis à contribution , et chargé de « ménager quelque commodité » pour faire parvenir à Hambourg les deux exemplaires destinés à
raand, à Caen ; » II, 158. — Daniel Huet, né à Caen, 16301721. Il fit le voyage de Suède en 1652, en compagnie de Samuel Bochart.
(1) Lettre à Huygens, du 16 octobre 1661 ; II, 159.
la reine Christine et à Lambécius. a Je vous prie de savoir de M. Yossius, lui disait Chapelain, si je les lui puis adresser, pour les leur faire tenir, et s*il a conservé assez d'habitude avec cette reine et avec ce grand lettré pour cela. En ce cas , je ne vois point de meilleure entremise pour cet ofâce que la sienne (1). »
Quelques jours plus tard , les exemplaires étaient partis , par les soins de Chapelain. Celui-ci ne laisse rien ignorer des petites peines qu'il a prises , et rend un compte détaillé de sa mission. Le 22 octobre 1661, il écrit à Huet : « On m*a enfin apporté les exemplaires assez à temps, comme je Tespère, pour en envoyer deux en Hollande à M. Huygens et à M. Yossius par la courtoisie de M. notre Ambassadeur, qui retourne dans ce pays-là , dans deux ou trois jours. » Mais il n'a pas cru devoir expédier l'exemplaire destiné à la reine Christine. Un léger scrupule, le souci de ces petites choses que Chapelain ne sait pas négliger, Ta retenu. A son avis, une lettre d'envoi, une lettre qui doit « estre pleine d'encens » est nécessaire. « Il n'y auroit aucune bienséance, ajoute-t-il, de faire présenter l'ouvrage à cette princesse, sans être relié, et même superbement, et sans une lettre de vous , digne de vous et d'elle (2). »
On le devine, tout ce beau zële, cet empressement à obliger Huet, à distribuer son livre, tout cela n'est
(1) Ibid, — Isa&c Vossius , fils du savant Gérard-Jean Yossius. Né à Leyde en 1618, mort à Londres en 1689. H avait été bibliothécaire de la reine Christine. En 1673, Charles II, roi d'Angleterre, le nomma chanoine de Windsor.
(2) Lettre à Uuet, du 22 octobre 1661 ; II, 160.
pas fort désintéressé, et n'est guère qu'un échange de services. Â cette époque, Chapelain est hors de joie , dans Tattente de la pièce qui va lui être dédiée ; et C6 n'est pas l'affection seulement qui lui dicte ses paroles^ « Je vous félicite, écrit-il à Huet, de l'accomplissement de cette épître horatienne, et je serai ravi de la voir avec sa broderie et ses ajustemens. Vous faites tort à mon jugement de le craindre de ce côté-là, mais c'est une façon, et non pas une vérité. Il suffit qu'en ce genre narratif vous ayez évité les descriptions de lieux, lesquels il ne faut marquer que du doigt, et par quelque épithète qui les distingue les uns des autres, et qui marque l'érudition de l'écrivain ; et vous avez pris le bon parti d'y appuyer sur les mœurs de ceux qui les habitent, et sur les rencontres de la fortune comme les vrais ornemens de cette sorte de composition (1). »
Le 21 novembre, il continuait de rendre compte de la diôtribution du Dialogue de Huet et des petites oc^ casions qu'il s'industriait à ménager pour en faire parvenir les exemplaires à Hambourg et à Heidelbei^. « Vous aurez su par M. de Segrais qu'il m'a envoyé le paquet pour M. Lambécius et la reine Christine (2), et que j'ai reçu la commission de le leur faire tenir avec le plaisir qui est naturel à ceux qui aiment leurs
(1) Lettre à Huet, du 28 octobre 1661 ; II, 160.
(2) La reine Christine, 1626-1689, avait abdiqué en 1651, et résidait alors à Hambourg. — Segrais , né à Caen , 1624-1701 ; de l'Académie française en 1662. Il retourna à Caen en 1676, et ranima l'académie que Jacques Moisant de Brieuz y avait fondée en 1651.
amis et qui font leurs délices de leur pouvoir être utiles... Cequ'il y a de fâcheux^ c'est que le temps du départ de M. le comte Tott (1) est une chose incertaine ; et , comme il aime la cour de France, il ne se hâtera pas apparemment d'en partir durant le carnaval... Nous ferons la guerre à l'œil (2). » Pour les deux exemplaires destinés à Spanheim et à Pabricius, il lui disait : « Ils iront avec le Thucydide de M. d'Ablancoart (3). »
Vers le milieu du mois de décembre , Chapelain écrivait à Heinsius 9 à Stockholm. Il ne lui dit rien encore de Vlter Suecicum; mais en homme adroit, et pour donner plus de prix aux prochaines louanges du poète, il ne manque pas de relever le mérite de Térudit et du critique. « Je vous pourrai envoyer, dit-il au savant hollandais, par M. le comte Tott, le dialogue de M. Huet, de Caen, De optimo génère interpretandi^ qui vous plaira sans doute, tant il est sagement, savamment et élégamment écrit (4). »
Dès que parut le Thucydide ded'Ablancourt, Chapelain fit partir ensemble traité et traduction (5). I^e
(1) Ambassadeur extraordinaire de Suéde en Franco, de 1648 à 1652, et ambassadeur ordinaire en 1672.
(2) C'est-à-dire « épier ce qui se psisse dans une affaire oU l'on a intérêt, et se conduire selon que l'occasion se présente. » Richelet, Dictionnaire français. — Voy. aussi M. Littré, au mot Guerre.
(3) Lettre à Huet, du 21 novembre 1661 ; II, 175.
(4) Lettre du 9 décembre 1661 , c à M. Heinsius , résident pour MM. les Estats de Hollande , en Suéde , à Stockholm ; » II, 179.
(5) Le Thucydide de d'Ablancourt parut à Paris ; 1 vol. in-f*, Courbé, 1662. — Nicolas Perrot d'Ablancourt, né à Chàlons-
26 décembre, il informe Huet de ce départ. Il Tiiiformo en même temps de certain conflit qui a failli éclater entre les deux auteui^s, et que les amis ont réussi à écarter. Chapelain ne dit pas ouvertement qu'il a été mêlé à l'affaire, mais il le donne à entendre. « Avant-hier, ajoute-t-il, partirent pour Heidelberg vos deux exemplaires dans le ballot de M. le résidentderElocteurpalatin,et,quelquesjoursauparavant, les deux pour La Haye, dans celui de M. de Viquefort (1). J'attens toujours qu'on vienne reprendre celui que vous avez destiné à la reine Christine, et qui est sous l'enveloppe de M. Lambécius (2). »
Lorsque Chapelain redouble ainsi d'attentions pour Huet, quand il lé comble de prévenances et de caresses, au point de se faire son expéditionnaire en titre, il est clair qu'il veut par là témoigner sa gratitude et exprimer sa reconnaissance. « Il n'y a rien de plus beau, lui écrit-il précisément à cette époque, que les vei's que vous faites état de mettre à la tôte de votre Voyage de Suède. La reine Christine y trouvera son compte entièrement, et moi j'y trouverai plus que le mien, ne méritant point tout de bon des éloges do cette excellence. Je n'y vois rien à redire que cela (3). D
sur-Marne, 1606-1664; membre de TAcadémio française en 1637, à la place do Hay du Cliastelet.
{\) Abraham de Wicquefort, né à Amsterdam, 1598-1682. Nommé, vers 1626, résident de l'Electeur de Brandebourg à Paris, il occupa ce poste pendant trente-deux ans.
(2) Lettre à Huet, du 26 décembre 1661 ; II, 188.
(3) Lettre à Huet, du 8 décembre 1661 ; II, 183.
Comment Taiiteur de la Pucelie n'eût-il pas été alors le plus heureux et le plus satisfait des mortels? Il venait de respirer délicieusement Tencens de la plus parfumée des dédicaces ; il venait d'entendre un poète moderne célébrer dans la belle langue du Latium ses nobles travaux et la vaillante guerrière dont il chantait les hauts faits. Huet n'y va pas par quatre chemins; hardiment, sans hésiter, il comble les vœux les plus chei-s du poète, dont il vante les nobles loisirs et qu'il proclame l'émule de Virgile :
Dulcia nobilibus dura dividis otia curis^ Claraque m&gn&nimœ committis facta puellsBy Postera m&nsuris quondam per sœcula c/iar(is, Et numeris divinum sequas, Capelaney Maronem ; Hic ego deductum meditor tibi dicere carmen^ Et longam sermone viam narrare pedestri (1).
« Ce fut de la propre main de M. de Segrais, écrivait lo 10 novembre Chapelain, que je reçus votre dernière lettre et l'épître horatienne que vous me voulez faille l'honneur de m'adresser (2). Je l'ai lue et relue avec attention, et j'ai admiré que vous ayez pu garder tant de politesse parmi tant de barbarie; j'en tens parmi dos noms de pays qui s'accommodent si mal à l'élégance latine, dont cet ouvrage-ci m'a semblé un chef-d'œuvre en son geni*e. » Aux
(1) Ad Johannem Capelanum : Iter Suegigum ; Carmina Huetii, p. 76.
(2) Dédier.
scrupules du poète qui s*excuse de raconter son voyage longuement et en vers familiers ,
El long&m sermone vi&m narrare pedestri ,
Chapelain répond avec indulgence : t Ne craignez point la prolixité. Le chancelier de FHospital sera votre garant, lui qui a fait une si longue épttre de son voyage en Piémont, à la suite de M"** Marguerite de France, duchesse de Savoie, lorsqu'elle y alloit trouver son époux (1). »
Enfin, dans les premiers jours de 1662, la pièce va être imprimée. Comme TafiFaire le touche de près, Chapelain s'y intéresse vivement, donne son avis pour rimpression; au besoin, il désignerait le correcteur des épreuves. Dès que paraîtra l'ouvrage, il l'enverra aux amis, en distribuera les exemplaires à profusion, et avec d'autant plus de zèle qu'en travaillant pour Huet il travaillera bien aussi un pou pour luimôme. En attendant, mais pour la forme, il désapprouve VAdresse de Vlter Suecicum ; « m'y trouvant employé, dit-il, dans un si inégal parallèle : quàm impar congressusl » La « pudeur » de Chapelain est de courte durée. Il se console bien vite de cet aimable excès. « Mais, reprend-il aussitôt, qui donne des bornes aux mouvemens de l'amitié?... Puisque vous êtes résolu à l'impression de Paris , vous avez aussi
(1) Lettre à Huet, du 10 novembre 1661 ; II, 164. — Marguerite de Franco, fille do François I", née on 15^3, morte à Turin en 1574. En 1559, elle épousa Philibert-Emmanuel^ duc de Savoie.
songé à celui de vos ami^ qui vaquera à la- correction. Le R. P. Rapin y sera à mon avis le plus propre, outre qu'il est tout proche des ouvriers (1). »
Puis, il revient sur le dififéi^end qui avait failli éclater entre Buet et d'Ablancourt à propos des règles de la traduction. Chapelain fait le modeste, et avoue qu'il n'a contribué en rien à écarter Torage qui menaçait, c Je n'ai eu nulle part, ajoute-t-il, à la suppression de la tirade de sa Préface, où il se défendoit contre vous. Cela, vraisemblablement, aura été fait par le conseil de notre pauvre M. Conrart, lequel, selon toutes les apparences du monde, nous perdrons avant peu de jours, sa goutte étant remontée, l'enflure l'ayant saisi à la gorge et la fièvre ne le quittant point. Quelle douleur! quel dommage! et pour moi, plus que pour qui que ce soit (2) ! »
La pièce fut imprimée dans les premiers jours de février. Il appartenait à Chapelain d'en faire les honneurs : celui-ci s'acquitta de ce soin avec un zèle qui fait sourire. « J'ai déjà mis, écrit-il à Huet, plus d'une vingtaine d'exemplaires de votre lier Suecicum en de bonnes mains, outre celles que vous m'aviez mai^jnées : entre autres en celles de M. de Beuning, ambassadeur extraordinaire de Hollande en cette cour. J'en ai, de plus, envoyé à M. Hoinsius, en Suède, et
(1) La rue Saint-Jacques» où se trouvait Louis-le-Grandf le célèbre collège dos jésuites. — René Rapin, né à Tours, 1621- 1687 ; il était professeur de rhétorique à Louis-le-Grand.
(2) Lettre à Huet, du 14 janvier 1662; II, 190. — Conrart mourut longtemps après, le 23 septembre t675,
à MM. Cheyreau et Le Fèvre, à Saumur(l). M. Bouillaud n'est pas encore de retour à Paris (2); j'en réserverai un pour Fen régaler à son arrivée. Demain, j'en donnerai deux à M. Huggens, pour lui et pour son Archimëdey comme il le nomme avec assez do fondement (3). »
En 1671, un Allemand à qui Chapelain prodigue les termes de tendresse, qu'il appelle « notre M. Horbius (4), » lui offrait la dédicace d'un grand ouvrage sur les hérésies. Cette fois, le dispensateur des grâces, comme s'il voulait affirmer son orthodoxie, accepte l'hommage franchement, sans résistance, avec une joie qu'il ne prend pas la peine de dissimuler. Le 7 janvier 1671, il écrit à Bœcler, « premier professeur en histoire à Strasbourg, » et le remercie d'avoir fait parvenir sa lettre à Gronovius. « Je vous rens grâce, ajoute-t-il, de celle de M. Horbius, et vous supplie de lui faire sûrement tenir ma réponse. C'est un bel esprit, et qui ne fait point de honte à la discipline qu'il a reçue de vous. Je ne sais quand il publiera son histoire de l'origine des hérésies dont il
(1) Urbain Chevreau, né à Loudun, 1613-1701. Il fût secrétaire des commandements de la reine Christine. — Tanneguy Le Févre, le père de M"** Dacior.
(2) Ismaél Boulliau, 1605-1694, célèbre érudit et garde de la bibliothèque du roi.
(3j Lettre à Huet, du 4 février 1662 ; II, 199. — Constantin Huygcns, le père, était venu à Paris en 1662, et se lia avec Chapelain. — Christian Huygens, son fils, 1629-1695, était le célèbre astronome.
(4) Lettre à Bœcler, du 24 juillet 1670 ; II , 694.
OUVRAGE DE HORBIUS. 43
me parla lorsque nous Tavioiis ici, et dont il me parle dans sa lettre. Assurez-le, je vous supplie, mais bien, do mon estime et de mon amitié (1). »
Chapelain avait ses raisons pour parler avantageusement du « savant et vertueux M. Horbius (2). • Il «avait une dédicace en espérance : ce qui était la meilleure démonstration du talent et de l'érudition du « bel esprit. » Le 7 janvier 1671, il écrit à « M. Horbius, gentilhomme allemand, à Strasbourg. » — « Vous m'avez ravi , lui dit-il , de m'apprendra que votre histoire de Torigine des hérésies s'avance, et que vous vous proposez de m'y donner quelque petite part. Vous pouvez croire que je ne suis pas assez ennemi de moi-même pour m'opposer à un dessein qui m'est si avantageux ; mais prenez garde , en me glorifiant, de ne vous point faire de honte, et ne m'alléguez plutôt point, que de vous faire faire des reproches d'avoir logé bassement votre affection. Pourvu queTouvi^age paroisse, il me suffira qu'il vous fasse honneur, et qu'il me fasse plus savant; car je le considère comme une quintessence d'érudition , à donner des lumières nouvelles aux plus éclairés et dos instructions aux plus habiles (3). »
(1) Lettre à « M. Bœclerus, » du 7 janvier 1671 ; II, 716. — — Henri Boeder, né à Cronheim, en Franconie, en 1611, et mort en 1672. Le Dictionnaire de Dézobry le fait mourir en 1692,
(2) Lettre à Boeder du 6 avril 1671 ; II, 726.
(3) Lettre à Horbius, du 7 janvier 1671 ; II, 716. — Nous ne trouvons aucuns renseignements sur cet Horbius, ni dans Bayle, ni dans Chauffepié.
L'année précédente, le bon vieillard avait agréé, avec la même joie et le même sourire, la dédicace du Polybe de Boeder. Eu 1670, il écrit au professeur de Strasbourg : « Vous m'avez fort réjoui en m'apprenant que votre collation de Polybe avec le manuscrit d'Augsbourg étoit sous la presse (1). Ce sera, sans doute , un grand avantage pour l'illustration et la réparation de cet excellent historien, et pour Tinstruction publique. C'en sera un très grand pour moi , en particulier , que vous le publiiez avec mon nom à la tôte ; mais non pas pour vous qui courez fortune de vous attirer un grand blâme d'avoir appuyé à un roseau un travail du poids de celui-ci. Vous avez encore loisir d'y penser ; et, cependant , je tiendrai la chose très secrète, afin que vous demeuriez en liberté d'y prendre la résolution qui vous sera convenable. Je ferai savoir à M. Bigot (2) avec quelle tendresse et quel honneur vous me parlez de lui... Il sera bien réjoui de savoir le soin que vous voulez prendre de l'édition des notes de M. Guyet, sur les Commentaires de César, et le dessein que vous avez de les lui adresser (3). » Boeder avait déjà publié, en 1657, les notes
(1) Bœclor avait publié une première édition des variantes do Polybe en 1666. — 1 vol. in-4* de 180 p., Strasbourg, 1670, avec une dédicace : Hlustrissimo viro Joanni Capellano.
(2) Emeric Bigot , savant helléniste de son temps ; né à Rouen, 1626-1689.
(3) Lettre à Bœcler, du 20 septembre 1670 ; II, 701. — François Guyet, né à Angers, 1575-1655. — Voy. Touvrage de H. Isaac Uri , François Guyet , 1 vol. in-8*. Paris , Hachette ,
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de Guyet sur Térence. Mais publia-t-il les Commentaires de César d'après les remarques laissées par le célèbre érudit? Nous ne savons. Du moins, M. Uri ne nous dit rien de cette édition de César, qui devait être dédiée par Boeder à Bigot.
Que Chapelain ait accueilli avec joie toutes ces flatteries, faut-il s'en étonner? Ces hommages publics , venus de tant de points diffi§rents , de Strasbourg, de Leyde , de Caen , de Padoue et de beaucoup d'autres savantes cités , le consolaient de ses blessures et des amertumes dont sa vie fut abreuvée. Jusqu'à la fin il garda la même attitude : confus, d'une part, de ces glorieux éloges, peu en rapport avec sa < médiocrité; » et, de l'autre, charmé de ces honorables témoignages qui attestaient son mérite et le vengeaient publiquement des outrages de ses détracteurs.