‹ Les ennemis de ChapelainChapitre 21 sur 122 · J.-B. MORIN · texte numérisé non relu

J.-B. MORIN

Texcuseur débonnaire de tou^s les fautes , le doux Chapelain , comme Boileau l'appelait, c'est Chrêmes irrité qui fait retentir sa maison du bruit de sa colère :

Ir&iusque Chrêmes tumido delitigàt ore.

Certain médecin astrologue, J.-B. Morin, s'était permis d'attaquer Dernier ( 1 ). Celui-ci répliqua en 1653, dans une brochure dédaigneuse; et, avec l'aménité particulière aux savants du seizième siècle, traita son adversaire de « ridicule avorton, x» Le titre de la brochure a la brièveté accoutumée de l'époque : « Favilla ridiculi mûris , hoc est dissertatiunculœ ridicuU defensx à Joan. Bapt. Morino , astrologo , adversi^^ expositam à Petro Gassendo Epicuri philosophiam , per Franc. Berneriuniy Andegavum , etc. (2). »

Le Dictionnaire de Moréri, où se trouve un curieux article sur Morin, nous apprend qu'il mourut en 1656. Son ouvrage , Astrologia gallica , parut plusieurs années après sa mort, en 1661 , à La Haye. Ce fut une reine de Pologne, Louise-Marie de Gonzague (3), sœur de la princesse Palatine , qui &t les frais de l'impression. Dernier était alors bien loin , à Dehli , chez le Grand-Mogol. Parmi une multitude d'autres

(1) François Bemier, né dans le village de Joué-Etiau, à huit lieues d'Angers, 1620-1688. — Voy. Dictionnaire historique de Maine-et-Loire, par M. Célestin Port ; 3 vol. in-8*, 1869-1878.

(2) 1 vol. in-4*, Paris. 1653.

(3) Louise-Marie de Gonzague, 1612-1667, épousa Vtadistas, roi de Pologne, en 1645; après la mort de celui-ci, en 1648, elle épousa Jean-Casimir, son beau-frère.

nouvelles , Chapelain fait part de cette pul>Iication au célèbre voyageur, et cela eu termes qui prouvent son estime pour le talent du défunt. Le 25 avril 1662, il écrit à « M. Bernier, médecin du grand Mogol, à Delli. » — « VAstrologia gaUtca, lui dit-il, a été imprimée depuis peu en Hollande , depuis la mort de l'impertinent tiracleur Morin, son auteur (1). »

En 1638, dans les dernières années de Richelieu (2) , une vraie tempête fondit sur les jansénistes. Devenus suspects au ministre par la fierté de leur caractère et la hardiesse de leur langage plus que par leurs opinions religieuses , ils se virent dispersés tout à coup : deux d'entre eux , le P. Séguenot et Duvergier de Hauranne , abbé de Saint-Gyran (3) , furent jetés en prison : le premier à la Bastille , le second à Vincennes. Chapelain, fort lié avec tous les chefs du parti , les Arnauld , Le Maître , Nicole , Godeau , mur^ mure tout bas, entre amis, de ce désastre qui frappe tant d'honimes de cœur et de vertu. Dans ce conflit , révoque de Langres, Sébastien Zamet, fils d'un célèbre financier, s*acharna avec une indécente opiniâtreté à la perte de Saint-Cyran. Pareilles indignités

(1) Lettre à Bernier ; II, 226. — Tiracleur ;^ terme de mépris dont ilabelais 8*est servi. « Tiracleur, ou autrement thriacleur, thériacleur, et enfin thériaqueur, marchand de thériaque, charlatan. » i vol. in-^ de 784 p. La Haye, 1661. Bibl. nat.

(2) Il mourut le 4 décembre 1642.

(3) Le P. Claude Séguenot, de l'Oratoire, né à Avallon le 6 mai 1596, mort à Paris en 1676. Dictionn, de Moréri, — Jean Duvergier de Hauranne, né à Bayonne» 1581-1643, abbé de Saint-Gyran, diocèse de Bourges, en 1620.

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révoltent Chapelain , qui ne ménage pas les dures expressions au prélat. Le 26 août 1638, il écrit à Godeau : « L*afifaire des prisonniers ecclésiastiques dort si profondément, qu*il semble qu'elle soit morte. Les grandes publiques (1) ont ou suspendu ou étouffé celle-là. Un prélat du bout du faubourg Saint-Germain est venu ici, de son diocèse, depuis quinze jours, que le bruit accuse d*être parti do là exprès pour venir servir de témoin contre le plus vieux (2), ce qui sonne mal parmi l'honnête monde. L'interrogatoire de M. Le Maistre n'a point eu de suite non plus y et, pour cette partie , je crois bien que la chose en demeurera absolument là (3). »

Un mois après, le 23 septembre, il s'entretient avec Grodeau des revers survenus, lui parle des calamités publiques, de ses inquiétudes privées, et, ce qui n'est pas rare dans ces lettres , en excellents termes , dans un style tour à tour grave ou railleur , où il déplore ses épreuves personnelles, celles de la France, et se moque du prélat dénonciateur. « La perte que nous avons faite de M. de Saint-Chartrès (4), écrit-il à M. de Grasse, est incomparablement plus grande que nous ne pouvons vous la

(1) Les succès récents de Bernard de Sa^e-Weimar sur les Impériaux^ prés de Brisach.

(2) Saint-CTTan.

(3) Lettre à « M. de Grasse ; » 1 , 286. — Sébastien Zamet , évéque de Langres, du 30 octobre 1615 au 2 février 1655. Voy Sainte-Beuve, Porl^Royal^ vol. I, p. 333 et suiv.

(4) De Saint-Chartres, conseiller au Grand Conseil on 1637, mourut en 1638, à l'âge de vingt-huit ans.

représenter; mais il faut vouloir ce que Dieu veut, et trouver son repos dans la soumission à ses ordres. Il vous éloigne de nous, il afflige M*"* la marquise de Rambouillet d'une maladie qui est pire que la mort, il tire à lui M. de La Trousse (1) et M. de Saint- Chartres ; il permet que la France se consume par une des plus grandes guerres qu'elle ait eues sur les bras, depuis le commencement de la monarchie. Toutes ces choses ne se font pas pour néant; et il y a apparence que c'est pour nous avertir continuellement que nous ' ne sommes pas en terre pour y avoir du plaisir, et qu'il faut attendre notre félicité dans une autre vie.

» Le prélat dont vous me parlez n'est pas sage et , quand je ne l'aurois pas reconnu , il y a plus de deux ans, en plus d'une occasion, cette dernière où il s'est rendu dénonciateur contre un des plus hommes de bien du siècle (2), contre la bienséance et la charité, me feroit dire fort hardiment qu'il n'a pas au moins la cervelle bien faite , et c'est l'épargner de n'en dire que cela. D'autres disent que c'est un ressentiment et une vengeance , qui est bien pis que d'être léger du cerveau (3). »

Le mois suivant, il terminait l'apologie de l'évâque

(1) François Le Hardy, marquis de La Trousse, rancien élève de Chapelain, tué devant Saint-Omer, en 1638. — M"* de Rambouillet, qui était née en 1558, mourut à Paris le 2 décembre 1665.

(2) L*abbé de Saint-Cyran.

(3) Lettre à Godeau, du 23 septembre 1638; I, 2%. — Antoine Godeau était né à Dreux en 1605, et mourut à Vence en

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(le Langres. « Ce que je vous ai mandé du prélat dont vous me parlez, écrivait-il à Godeau le 21 octobre, m*a été confirmé véritable; et je l'ai aisément cru, sachant comme il vivoit depuis quelque temps avec le prisonnier. Je vous dis , encore un coup, qu'il y a différence de sa tête à celle d'un homme sage (1). »

Chapelain eut toute sa vie d'excellentes relations avec Yaugelas , dont il fut toujours l'ami , et dont il appréciait le bon goût et le savoir. Mais son affection pour rhabile écrivain ne l'empêche pas de signaler à Balzac certaine lâcheté alors à la mode, et qui rapportait encore d'assez jolis bénéfices sous Louis XIV : elle consistait à se faire délateur public avec les profits attachés à ce beau métier. Ce sont ces gains illicites contre lesquels, un jour, s'élèvera Bourdaloue, et qu'il désignera clairement, autant du moins que pourront le permettre les bienséances oratoires. « De là vient, s'écriera en 1671 l'éloquent prédicateur, que dans les conditions les plus honorables il y a tant de pratiques et de menées, tant d'artifices et de détours, à qui je n'oserois, par respect pour cet auditoire, donner le nom qui leur convient, mais que la voix , ou , si vous voulez, que l'indignation publique traite tous les jours de friponneries (2). •

Princes et seigneurs, nobles personnages de toute condition et de tout rang, s'accommodaient de ces lu-

(1) Lettre à Godeau ; I, 307.

(2) Jeadi de la troisième semaine de Cnréme» Sur la religion et la probité, vol. I, p. 325. Edit. Didot, 2 vol. in-4*. — Carême prêché à Notre-Dame en 1671.

cratives infamies et en recevaient le prix sans répugnance ni vergogne. Le gouvernement tolérait ces indignités et s'en faisait, en quelque sorte, le complice. Il permettait au délateur qui avait découvert une vieille créance , ou une amende restée impayée , de poursuivre le débiteur et de garder la somme, s'il parvenait à la recouvrer. « Le comte de Grammont tira ainsi de quarante à cinquante mille livres d'un concussionnaire » condamné par contumace, sur lequel il réussit à mettre la main. Le propre frère du roi poursuivit de môme des trésoriers de la guerre, et leur arracha un million. Quand un malheureux mettait fin à ses jours, et que, selon l'usage, ses biens étaient confisqués , les solliciteurs ne manquaient pas pour demander au roi ces tristes dépouilles. » Dangeau, écrivait sans scrupule et sans surprise, cette phrase singulière : « Aujourd'hui , le roi h donné à M"« la Dauphine un homme qui s'est tué lui-même ; elle espère en tirer beaucoup d'argent (1). »

Il est curieux de voir Yaugelas , dont les contemporains vantent d'ailleurs la bonté et la vertu, se livi-er, lui aussi, àces spéculations malhonnêtes qui répugnen t à la plus vulgaire délicatesse. < Le pauvre M. de Yaugelas, écrit en 1638 Chapelain à Balzac, nous justifie bien ce que disoit Tun de nos vieux maiti*es, que les dieux vendent aux hommes bien chèrement l'avantage de la vie; car, c'est seulement pour vivre, et non pas pour vivre à son aise, qu'il se tue de travailler,

(1) A. Peugôre, Bourd&loue, p. 404, 1 vol. in-l2. Paris, Didier.

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et pour Tordinaire inutilement^ Cela est cruel, qu'une aussi bonne personne qu'il est, et aussi pleine de vertu , soit réduite à mener une vie de solliciteur, de quêteur d'avis , et même de dénonciateur de crimes , jusques à faire connoftre qu'il lui est impossible de subsister dans la vie^ qu^en poursuivant des liommes à mort. C*est de quoi nous lui avons fait plus d'une fois la guerre au palais d'Arténice et de Julie (1) , et toutefois en le plaignant ; et c'est de quoi nous l'avons vu s'aguerrir, sans démordre, plutôt que de se résoudre à périr par trop de retenue et de compassion d'autrui. Enfin, cette conduite l'a empêché jusqu'ici de donner du nez en terre (2), et l'espérance de l'avenir le fait riche au milieu de sa pauvreté. Il n'y a point d'homme à qui je souhaite meilleure fortune qu'à lui; et , certes, puisque la philosophie lui manque et que son genre de vie l'engage dans le monde , il a besoin que la fortune vienne à son secours (3). »

Balzac , à cette nouvelle, laisse là les faux-fuyants et les mauvaises excuses; il rejette de si tristes palliatifs et bondit d'indignation et de douleur. « Mais est-il possible, répond-il le 29 septembre (4), que le cher *** soit un dénonciateur de crimes , soit un demandeur de confiscations , et qu'il veuille vivre de la mort d'autrui? Il faut qu'après cela le sucre devienne amer et que les moutons se fassent loups, et que

(1) M- et M"* de RambouiUet.

(2) Donner du nez en terre^ « échouer, ne pas réussir. » Richelet.

(3) Lettre à Balzac, du 19 septembre 1638 ; I, 293.

(4) La lettre porte la fausse date du 29 mai i638.

toute la nature se change. Il a beau alléguer pour sa justification :

Quid non mortalia pectora cogiSt

Dira famés, durisque urgens in rébus egestns ?

» Je ne saurois approuver ces sales moyens d'allonger la vie , et ce n'est pas manquer de philosophie , comme vous dites, c'est manquer d'humanité. Ces misérables ont fait leur dernier vœu de coyonnerie (1) à la cour, et ne sont plus capables ni de vertu , ni d'honneur, ni de probité (2). »

Ce qui précède décèle un caractère passablement irritable. « Je me réprime , écrit-il un jour à Heinsius, pour ne pas faire une invective au lieu d'une lettre (3). » Je ne sais s'il se réprime souvent; mais, en vérité, on ne le soupçonnerait guère, en lisant sa correspondance. Chapelain , le pacifique Chapelain , ne se contente pas de partir en gueri'e pour son compte; il excite encore les autres au combat, les pousse à la lutte et applaudit à la vigueur de leurs coups. « Je ne sais qui est ce Dausquaus , écrit-il en 1663 à Heinsius, qui a eu l'audace de s'attaquer à M. votre père et de le traiter indignement (4). Vous

(1) « Bassesse, action de peu de cœur ; » Richclet, Dictionnaire françois.

(2) Lettre à Chapelain ; Œuv, c^mp. de Balzac , édit. in-f*, 1665, p. 165.

(3) Lettre du 12 août 1667 ; II, 522.

(4) Daniel Heinsius, né à Qand en 1580, mort à Leyde en 1665. — Sicolas Heinsius, son fils, 1620-1680, Tami de Chapelain, longtemps résident des Etats de Hollande, en Suéde.

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avez fait dignement, vous, de le repousser avec véhéntience , et vous ne le sauriez avoir fait avec trop de vigueur. Outre que la piété filiale vous y engageoit , il est bon de faire un exemple de ces injustes et de ces insolens que rien ne corrige que les coups. Est-ce dans la préface de votre Silius , ou ailleurs , qu*il a reçu cette touche (3)t »

Le P. Dausque , que Chapelain vouait ainsi à la vengeance de Heinsius, avait publié en 1615 le texte de Silius Italiens, accompagné d'un commentaire médiocre. Gomme un juge du camp, content de décider entre deux adversaires, de prononcer sur la justesse ou la force des coups portés , Chapelain attend avec une curiosité impatiente Tédition préparée par Heinsius. « Vous me ferez relire Silius Italiens, lui écrit-il en 1663, quand il aura paru avec vos notes et vos émendations, tant les éloges que vous lui donnez ont fait d'impression sur moi. J'en ferai autant du Virgile de votre édition...

» M. Yossius m'a témoigné beaucoup de gratitude de l'office que je lui ai rendu. Je connoissois bien Dausquius , ex-jésuite , qui a publié un volume de Orthographia très curieux , et que je conserve entre mes meilleurs livres; mais je ne le connoissois point sous le nom de Dausqueius. J'ignorois qu'il eût jamais eu de démêlé avec M. votre père. Cela suffit pour le mettre mal avec moi. Je serai bien aise de voir comment vous le traiterez dans votre Silius, étant

(3) Lettre à Heinsius, à Stockholm, du 8 juin 1663 ; II, 306.

difficile qu'il ue vous ait donné sujet, dans le sien, de lui laver la tête (1). »

Milton même n'a pas été à Tabri de sa colère et de ses violences de langage. L'illustre auteur du Paradis perdu l'avait irrité par ses fautes politiques, et il ne put pardonner au grand poète d'avoir froissé toutes ses idées sur le respect dû aux pouvoirs publics et à l'autorité royale (2). Chapelain ne vit en lui que le pamphlétaire, que l'adversaire de Charles I" et Tavocat du régicide , et en parla comme nous ferions aujourd'hui de Robespierre ou de Marat. Saumaise avait soutenu contre Milton une polémique des plus ardentes (3). En 1649, à l'instigation do Charles II, il composa une apologie de Charles P' : Defensio regia pro Carolo I. Le fils du célèbre érudit publia, en 1660, un écrit posthume de son père : Ad Johannem MilloniLm, Responsio ; opus posthumum Claudii Salmasii (4), et envoya l'ouvrage à Chapelain. Celui-ci aurait pu

(1) Lettre à Ileinsius, du 23 septembre 1663, à Stockholm ; II, 327.

(2) Rappelons que Milton naquit à Londres, le 9 décembre 1608, et mourut le 8 novembre 1674. Le Paradis perdu allait paraître en 1667, quelques années après cette lettre.

(3) Voy., sur cette polémique, l'ouvrage do M. A. Gefifroy : Etudes sur les pamphlets politiques et religieux de Milton. Paris, 1848.

(4) i vol. in-4% Dijon, et réimprimé la même année à Londres. — Claude Saumaise^ le célèbre successeur de Joseph Scaliger à l'université de Leyde, était né à Semur, en Bourgogne, en 1688 ; il mourut à Spa, le 6 septembre 1658. Le Dictionnaire de Dézobry le fait mourir en 1653. — Saumaise le fils portait, comme son père, le prénom de Claude,

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