‹ Les ennemis de ChapelainChapitre 48 sur 122 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

GotUr. — Son caractère. Attaché d*abord à l'évéque d'Angers, 1628. hP triumvir&l^de Niort : Lavardin, Panquet et Costar, 1639. L'abbé de Lavardin, évéque du Mans, 1649. Costar vient y demeurer. Gostar pensionné par Mazarin et Fouquet. Défense de Voiture, 1653. Gostar bel esprit. Ses airs pédants. Ses recueils. Gostar prédicateur. M. de Ghavigny , ministre des affaires étrangères , veut le prendre pour précepteur de ses enfants , 1640. Gostar menteui de profession. Il est congédié de chez M"* de Sablé, 1639. Ménage mêlé à TafTaire.

Le « bon abbé de MaroUes, » comme rappelle d*Àrtigny (1), avait des défauts, de la vanité, deTambition, une présomption robuste, quelque cbose des airs glorieux de son père, le capitaine des cent-suisses sous Henri IV : Tun se croyait le plus grand homme de guerre de son temps ; Tautre, le plus grand homme de lettres du sien. Mais ce sont là des travers communs plus ou moins à tout le monde ; ils rendent ri-

(1) Mémoires de littérature, I, 379.

C08TAR. ib9

dicule et non méprisable, et d'ailleurs nuisent seulement à ceux qui ont le tort de les avoir.

Pour Costar, Tallié de Marolles dans la guerre entreprise contre Chapelain, ce fut un franc vaurien, d'autant plus à craindre qu'il avait de l'esprit, un talent orné de tous les vices désirables pour le faire fructifier : libertin, sans aucune foi ni divine ni humaine, d'une cupidité insatiable, bas jusqu'à l'avilissement envers les grands, d'une hauteur et d'une dureté révoltantes envers les petits (1).

U était fils, nous dit Tallemant , d'un chapelier de Paris « qui demeuroit sur le pont de Notre-Dame, à VAne rayé. > Son véritable nom était Coust^rd ; il en retrancha Vu et le d, pour lui donner, sans doute, une physionomie moins roturière et qui convenait mieux à un bel esprit comme lui. Dans la suite, avec sa franchise ordinaire, il nia bravement avoir déguisé son nom de famille. A l'entendre , un de ses parents avait eu l'idée d'une addition de quelques lettres, c Mais la vérité, disait Ménage, son ami, est que ce n'étoit point son parent qui avoit ajouté des lettres à son nom ; c'étoit lui qui en avoit retranché (2). » Avec les gens habitués à débiter des mensonges, on ne sait jamais à quoi s'en tenir. Dans une de ses lettres, il donne une tout autre explication. Une erreur typographique , l'omission de Vu , dit-il lui-môme , changea son nom en celui de Costar ; et depuis, il adopta cette modification.

(1) Pierre Costar était né à Paris en 1603 ; il mourut au Mans, le 13 mai 16fO.

(2) Menayiana, I, 114, édit. de 1762,

En voyant ses «duvais mœurs , ses goûts épicuriens, rimpiétéj même dont 11 faisait profeesiou ouverte, sauf h s'en défendre tant bien que mal , soupçoni>erait-on gue Oostar était d'église? non pas abbé BknplemeiU, comme tant d'autres de ses contemporains, qui prirent \e petit collet afin de jouir d'un bénéfice, mais prêtre, ^prédicateur en renom, et Tun de^ -hauts dignâtaires du diocèse du Mans, où il était arobidtaore'? Tout jeune encore , vers l'âge de vingt ans, il 3*attacha à Claude de Rueil , nommé en 1622 A l'évècbé de Bayonne et qui l'emmena avec lui. Quelques années après, eu 1628, le prélat fut envoyé à Angers. €ostar suivit son maître , fit connaissance de 'Ménage, qui était Angevin, et vécut longtemps dans cette ville du revenu d'un bénéfice qu'il y posfllédait.'Sa mauvaise conduite finit par déplaire à Tévéque^'Angers, qui le congédia. Il s'attacha, vei's 1639, à l'abbé de Lavardin. Ils formèrent ensemble, sou nouveau protecteiu^y'Pauquet, et lui, une espèce de ^finmvtrar littéraire. Ce Pauquet, « fameux par son ivrognerie, » aussi décrié pour ses mceurs que son patron, était alors son secrétaire; il devint plus tard son héritier, au grand scandale de Chapelain (1).

'En 16S9, déjà brouillé depuis plusieurs années avec Costar , mal réconcilié avec lui au milieu de Tannée '1^96, en délicatesse avec Ménage , Chapelain avertit

(1) Louis Pauquet, chanoine et archidiacre du Mans, était né à Bresles, Oise ; il mourut à Paris, le 14 novembre 1673. «fin ^#642, lel*' février, Balzac écrivait à « M. le prieur Pauqnet. > — Voy. Vie de Cost&r, tome IX des Historiettes de TaUemant, édit P. Pans, in-8*.

Balzac de se tenir prudemment sur la défensive, en garde contre les vilaines médisances de Tun, les perfidies et les trahisons de l'autre. La lettre a un caractère confidentiel. Avec grand mystère, il recommande bien, au moins, de la brûler après lecture; et, ce qui arrive en pareil cas, pour joindre l'exemple au conseil, il conserve dans son recueil l'épître compromettante. « Nos lettres désormais, écrivait- il, sont des secrets d'Etat, et ne se doivent non plus laisser voir à qui que ce soit que les mystères de ce genre, pourceque ce qui ne se dit que pour vous et pour moi, et à l'oreille, passeroit pour détraction envers ceux qui ne vous connoftroient pas, et ne serviroit qu*à irriter ces crabrons (i) avec lesquels il est mieux d'être en paix , si Ton ne peut être en amitié. C'est ce qui m'empêche dé vous prier ici de cette suppression religieuse dont nous sommes déjà convenus, il y a longtemps (2). »

Précaution fort bonne à prendre, en effet. Quel tapage n'eussent donc pas fait Ménage et Costar, s*ils avaient pu surprendre quelque chose des libres propos des deux amis! Le 15 septembre 1639, Balzac parle de Ménage. Le ton fort dégagé nous prouve que l'affection n'est encore ni bien ancienne, ni bien profonde. « Quelque inclination qu'il ait à la médisance, dit-il à Chapelain , je ne laisserai pas de le trouver gentil garçon, et même galant homme. Que si je ne l'aime pas de cette amitié sainte et sacrée que j'ai

(1) Du latin crabro , « frelon. » Le mot doit être de Tinvention de Chapelain.

(2) Lettre à Balzac, du 25 septembre 1639; vol. I, p. 499.

pour VOUS, j'aurai une passion pour lui qui ne m'incommodera pas et dont il demeurera satisfait. Je le mettrai au nombre des charlatans, violons, parfumeurs, faiseurs de ragoûts et de tous ces artisans de volupté qui sont virtuosi en Italie et, comme vous savez :

Delect&nif Capellane , non amantur (1). »

Je vois d'ici, en 1665, époque de la publication des œuvres complètes de Balzac, l'efTet de cette révélation inattendue sur le plus médisant et le plus vaniteux dos beaux esprits. Jadis, Balzac l'avait comblé de caresses et de douceurs; en 1648, il lui avait môme dédié son Barbon; et, tout à coup, lui qui se croyait si avant dans les bonnes grâces du maître, le voilà traité avec le dernier mépris, relégué parmi les cuisiniers , les violons^ les articles de toilette et les mille bagatelles qui amusent les désœuvrés ! Et , comble de malheur, la vengeance n'était plus possible. Pour mieux échapper à toute représaille, Balzac , avait eu le bon esprit de mourir dix ans plus tôt, en 1654. Dans la suite, le malicieux auteur ne put tirer qu'une maigre vengeance d'un si gros affront. « Ses lettres à M. Gonrart, dira-t-il, sont plus belles que celles qu'il a écrites à M. Chapelain (2). » Inutile de chercher la raison de cette préférence. Puis, pour adoucir l'amertume de cette raillerie posthume. Ménage étale les preuves de sa liaison avec Balzac, énumëre complai-

(1) Œuvres complètes de Balzac ^ édit. de 1665, in-folio, p. 813. — Lettre qui porte la fausse date du i5 mars f640.

(2) Menagiana, l, 136.

samment les ouvrages que celui-ci lui avait adressés, et se console, d'ailleurs, en pensant à rimniortalité que le célèbre épistolier assure à ses correspondants. « On peut dire aussi, lisons-nous dans le Menagiana^ qu'il don noit l'immortalité à ceux à qui il écrivoit des lettres; et l'on attendoit ses ouvrages avec une grande impatience. Il m'a dédié son Barbon, qui n'est pas le meilleur ouvrage qu'il ait fait, et trois ou quatre pièces latines (1). »

Chapelain, qui se défia toujours de Ménage et de Costar et ne fut jamais bien ni avec l'un ni avec Tautre, ne demeure pas en reste avec Balzac et prend plaisir à frapper à la fois sur les deux personnages. « C'a été une belle tirade, répond-il le 25 septembre 1639, que celle que vous avez faite, dans la lettre que je viens de recevoir, sur ce que je vous avois mandé de notre ami, M. Ménage ; et il vaut presque mieux qu'il soit sujet à cette intempérance de langue dont il s'accuse lui-même, puisque ce défaut vous a fait produire de si rares choses sur ce sujet. Avec cela, je pense qu'il ne se faut engager d'amitié avec lui que de bonne sorte, c'est-à-dire de celle que vous me marquez si agréablement, pour ce que n'y vois point de sûreté pour les naïves bontés comme les nôtres et qu'il n'y a point de plaisir de s'offrir pour marotte (2) volontairement à celte race do Bouchards, de Costards, de Ménage, et autres joviaux de cette nature, desquels je tiens, comme vous, qu'il suffit de faire

(1) MenagiAnaf ibid.

(2) Sceptre de fou, et qui leur sert d'amusement.

ses comédiens, sans être le sujet de leurs farces. » Après ce beau panégyrique vient celui de Costar, plus haut en couleur, tracé avec plus de véhémence et de passion, de la pleine abondance du cœur, tel que pouvait Pinspirer une vieille rancune envers celui qui avait méchamment déchiré YOde à Richelieu, c Je suis marri, ajoutait Chapelain, que vous n'avez reçu la visite de Sgr L. (1). Sa mine, son esprit, son afiFéterie, son savoir, ses humilités, ses vanités, ses médisances, ses flatteries, en un mot sa costardise, vous auroit donné une matière exquise pour un caractère particulier, qui eût bien valu votre Pédant (2) et qui eût été l'idée du pédant de cour, à différence de l'autre. Mais cela se pourra renouer, et M. deLaThibaudière, qui en devoit être le proxénète (3), si je m'en souviens bien, ne vous laissera pas mourir sans vous donner cette joie ou ce divertissement (4). »

Balzac eut toujours un grand faible pour les courtisans et les flatteurs; il fut cependant charmé du portrait. Un mois après, le 25 octobre 1639, il répond à Chapelain : « Au reste, monsieur, vous m'avez envoyé un si beau portrait, que je me passerois aisément de l'original, s'il ne vouloit point prendre la peine de venir ici. Il est à présent à un quart de lieue de Niort, avec M. l'abbé de Lavardin. M. de La

(1) Mot inachevé qui désigne évidemment Costar ; la suite le prouve.

(2) C'est-à-dire votre Barbon ; paru en 1648, in-8% Paris.

(3) Intermédiaire, 8'employait alors en bonne part. — La Thibaudière devait aller à Balzac avec Costar.

(4) Lettre à Balzac, du 25 septembre 1639 ; I, 498.

Thibaudière dit qu*il a des montagnes de recueils et qu'il ne lit aucun auteur, ancien ou moderne, sur lequel il ne fasse des observations. Ayant de Tesprit et de l'adresse infiniment, je ne doute point qu'il ne fasse voir un jour les plus belles choses du monde (I). »

Quelques jours plus tard, le 30 octobre, Chapelain . s'espaçait sur le triumvirat de Niort : Lavardin, Pauquet et Costar, mêlant à des éloges distribués à regret et avec une malveillante parcimonie toutes sortes de critiques, de restrictions et de sous-entendus. « Je suis bien aise, écrit-il à Balzac, que mon impromptu* sur le triumvirat de Niort vous ait diverti. S'il y a quelque chose de raisonnable, vous me l'avez inspiré; et si vous relisez bien vos brouillons, vous trouverez, au moins en puissance, ce que vous dites qu'il y a en effet, dans ce que je vous en ai écrit. Si je pouvois aimer ceux que je tiens incapables d'amitié, j'aimerois ce triumvir , qui a parlé de vous si bien , dans la lettre de M. de la Thibaudière (2). Mais mon cœur est trop délicat en cette matière, et, dans ce commerce, il no souffre jamais qu'on lui donne du faux pour du vrai. Je lui rendrai bien justice et l'estimerai au double de ce que je faisois, qui est dire beaucoup, pour l'avoir rendue si éloquemment qu'il a fait (3). »

(1) Balzac, Œuv. compL, édit. in-f», p. 816. — Cette lettre porte la date manifestement fausse du 25 avril 16k0,

(2) Sans doute Téloge fait par Costar dans la lettre à M. de La Thibaudière. Voy. Lettres de Costar ^ p. 618. 1 vol. in-4», Paris, Courbé, 1658.

(3) Lettre à Balzac, du 30 octobre 1639; I, 517.

Pour la sincérité de Téloge, Chapelain n*y croit pas y et le dit à Balzac hardiment. Il se moque de la multitude des citations , de ces pièces d'érudition entassées au hasard , tirées sans goût de ces « montagnes de recueils » si laborieusement édifiées. Les intentions mêmes du panégyriste ne trouvent pas grâce auprès de l'impitoyable censeur. Il le répète maintes fois : Coslar et son encens lui sont suspects; en louant Balzac, le Triumvir a sa propre gloire en vue, et non celle de son héros. « Et certes, dit-il, la lettre, ou le panégyrique, ou Tapologie, comme vous .vou-

,drez l'appeler, est une des belles choses que j'aie vues il y a longtemps, et que je suis ravi qui vous ait pour sujet. Ce n*est pas, à vous dire mon sens, qu'elle ait partout le caractère de lettre ; et je me trompe, si vous n'y avez trouvé celui de discours ou de harangue. Mais, quoi que ce soit, c'est une belle chose, et que je prétends bien faire voir à nos amis et à nos ennemis. Les fréquentes pièces d'érudition dont

^elle est remplie, et, comme je crois, trop fréquentes pour ce genre d'écrire, vous témoignent bien ce que M. de La Thibaudière vous avoit dit de ces magasins de recueils, sur lesquels je craindrois que l'esprit de l'homme se soutînt, plutôt que sur ses productions mêmes. Vous êles obligé de l'estimer et de le lui témoigner, sans considérer s'il sacrifie à sa propre gloire ou à la vertu , puisqu'il en a laissé aller un témoignage si considérable , et que la plupart du monde prendra comme vous le méritez, je veux dire pour sincère et pour cordial. »

Le triumvirat de Niort , dont Chapelain se moque si volontiers dans ses lettres , alla se continuer au Mans , quand l'abbé de Lavardin en fut nommé évêque, en 1649. « Costai-, nous dit M. Fournel, Yj suivit et s'installa dans le palais épiscopal. Là, il jouit en paix, au sein de ses études favorites, des revenus de ses bénéQces et des libéralités de l'évêque, dont il se montrait insatiable (I). » Nous sera-t-il permis, à propos de M. de Lavardin, de signaler en passant une petite erreur de Texcellent ouvrage de M. Ch. Livet : Précieux et Précieuses? Le savant auteur, à qui nous devons tant de travaux remarquables , tant de sûres informations sur la société française au dix-septième siëcle, nous parledes diverses pièces de Mairet et rectifie plusieurs inexactitudes de l'abbé Goujet. « VAthénaïs, ajoute-t-il, fut imprimée en 1642. Mairet, qui était alors au Mans, la dédia à M. de Lavardin, évêque de cette ville (2). » UAthénais fut imprimée en 1642, c'est vrai; mais, à cette date, Philibert-Emmanuel de Lavardin n'était pas encore évêque du Mans. C'était alors Emmeric-Marc de la Ferté,qui siégea du l«'*mai 1639 au 20 avril 1648. Un autre Lavardin , Toncle du patron de Costar , figure bien parmi les évêques du Mans ; mais la pièce de Mairet ne peut lui avoir été dédiée. Celui-ci , nommé au Mans en 1601 , à l'âge de quinze ans, prit seulement possession de son siège

(1) Nouvelle biographie générale, art. Costar.

(2) Précieux et Précieuses , p. 65. — Jean de Mairet était né à Besançon, en 1604 ; il y mourut le 31 janvier 1686.

le 27 novembre 1610, et l'occupa jusqu'au 17 novembre 1637(1).

Nous avons trouvé un exemplaire de YAthénaïs. La pièce est dédiée, en effet, à « Emeric Marc de la Ferté , evesque du Mans (2). » UEpître est curieuse. Mairet a quitté ou perdu ses anciens patrons ; et, selon l'usage du temps, sans trop de fierté, il fait ses off'res de service à un autre. « L'hôtel du grand Henry de Montmorency (3) et la maison de feu Monseigneur le comte de Belin, dit le poète à son nouveau Mécène , ont été les deux illustres écoles où j'ai pu m'instruire suffisamment à la pratique du monde, de la bietïséance et de rhonneur. » Après ces assurances de bonne éducation présentées, comme un valet de grande maison présente ses certificats, Mairet demande ouvertement à passer au service du prélat, dont il vante Tesprit, la générosité, la vertu, etàqui, pour ne pas le flatter, il souhaite d'ôtre bientôt cardinal. « Un esprit fait comme le vôtre, ajoutc-t-il, aime moins par inclination que par jugement; et vous jugerez plutôt de moi par Tintégrité de mes mœurs, que par la réputation de mon nom et de mes ouvrages. La plupart des maîtres et des grands sei-

(1) Migne, Dictionnaire de statistique religieuseyp, 393. 1 vol. m-4% Paris, 1851.

(2) Bibl. nat. , Y. 5660, in-4', avec l'achevé d'imprimer du 2 mai 1642.

(3) Henri II, duc de Montmorency, né à Chantilly en 1595, et décapité à Toulouse le 30 octobre 1632. — Il est question , dans les lettres de M*"* de Sévigné , d'un Emmanuel Faudoas Avorton, comte de Belin, mort au siège de Douai en 1667, qui devait être do cette famille. Coll. des gr. écrivains, VI, 26.

gnours donaent quasi toujours leurs amitiés à ceux qui les flattent et leurs récompenses à ceux qui les trompent. Mais, grâces à Dieu, vous n'êtes pas plus d'humeur à recevoir de moi ces lâches devoirs et ces complaisances criminelles, que je suis en disposition de vous les rendre. »

Quoi qu'il en soit, à Angers ou au Mans , Costar , pourvu de bons bénéfices et d'utiles protecteui'S, lié avec la plupart des gens de lettres de son temps, Balzac, Voiture, Ménage, La Mesnardière, Boisrobert, mena au sein du plaisir et de l'étude une existence commode et brillante , mais fort peu en rapport avec son caractère. « Il avait plutôt l'air d'un homme du monde, dit M. Fournel , que d'un ecclésiastique, et ce fut toujours un prêtre assez peu édifiant, pour ne rien dire de plus , car plusieurs personnes allèrent jusqu'à l'accuser de faire profession d'impiété. » Sans parler de ses autres revenus et des libéralités de l'évêque, il recevait de Mazarin , en général peu prodigue pour les autres, une pension de cinq cents écus, et une autre beaucoup plus considérable de Fouquet, en qualité d'historiographe. Le secrétaire du premier ministre, Toussaint Rose(l), fit goûter au cardinal, nous apprend Tallemant , la Défense de Voiture, et valut à son auteur ce rare témoignage de la munificence du maître, c Le cardinal Mazarin , dit encore le même chroniqueur, quand il est assez mal pour ne pas son-

(1) Né en 1611, mort en 1701 ; le Diclionnaire de Dézobry le fait mourir on 1711. Il fut de TAcadémie française, le 12 décembre 1673. Voy. Histoire de l'Académie française ^ édit. Ch. Livet, vol. II, p. 11.

ger aux affaires , se fait lire , pour se divertir, les lettres que Costar lui a écrites (l). »

Voilà de bien bonnes relations entre le flls du chapelier du pont Notre-Dame et le tout-puissant ministre. Les faveurs de Mazarin n'étaient pas gratuites. Peut-être s*agit-il ici d'un de ces liens dorés par lesquels les grands attachaient alors les gens de lettres à leur fortune et, en retour d'un peu d'or, leur demandaient, sous toutes les formes, le secours de leur plume : épigrammes, satires, pamphlets, mémoires ou chansons. Costar pourrait bien avoir été à Mazarin, comme tant d'autres écrivains furent à Richelieu, au duc de Longuevilie , à Fouquet ou à Colbert : non pas avec la seule mission de les distraire un moment ou de les égayer par les saillies de leur esprit, mais celle surtout de se servir de leur plume comme d'un glaive, pour défendre et, au besoin , pour attaquer. C'est à ce titre, croyons-nous, en vertu de cette espèce de vassalité , qui avait remplacé l'ancienne , que nous voyons Costar lutter contre les adversaires de Mazarin , leur tenir tête et , avec Servien, réfuter un libelle de Retz : Très humble et très importante remontrance auroi sur la remise^ des places maritimes de Flandre entre les mains des Anglais (2).

Enfin, vers 1655, Mazarin donna à Costar une preuve de sa confiance et de son estime. C'était après

(1) Tallemant des Réaux, Historiette de Costar, vol. IV, p. 154, édit. in-12. Paris, Techener, 1862.

(2) Voy. l'ouvrage de M. Bourrely , Cromwell et Mazarin. Paris, Perrin, 1886. — Abel Servien, né à Grenoble en 1596; mort au château de Meudon, le 17 février 1659.

la publication de la Défense de Voiture, parue en 1653. Le cardinal chargea Tauteur de lui dresser une liste des gens de lettres, comme à l'imitation de son ancien maître , Colbert devait , plus tard , charger Chapelain du même soin. Ménage se vante d'avoir été pour beaucoup dans la rédaction de ces notes , où les éloges sont libéralement distribués, les critiques adoucies et le mérite de chacun indiqué en termes flatteurs , comme il convient à un document officiel. Chapelain n'y est vraiment pas mal traité ; et, il est surprenant qu*en souvenir do Thommagequi lui fut rendu alors auprès de Mazarin , il n'ait pas été un peu plus clément pour Costar. Dans cette liste , où ne figurent ni Malherbe, mort en 1628, ni Balzac, mort en 1654, le chantre futur de la Ptic^//e marche en tête des poètes, avant Corneille et Racine , avec cette mention, qu'on aurait tort de prendre pour une ironie : « Le premier poète du monde pour l'héroïque. i> L'auteur du Cid est désigné absolument de la même façon ; mais ici , du moins, l'éloge est légitime, et il y a plaisir de voir notre grand Corneille proclamé dès lors, « le premier poète du monde pour le théâtre. »

Ménage nous donne de curieux détails sur le faù seur de recueils, sa manière do travailler, son secrétaire, et l'effet pi'oduit par cette Défense de Voiture, première cause de sa fortune littéraire. Selon le mot pittoresque do Bayle : « Cola le mit au monde ; son nom vola de toutes parts, depuis ce temps-là. » Voici le passage où Ménage nous parle de sa collaboration au Mémoire des gens de lettres célebres\de France, « M. Costar, dit-il, ne lisoit pas, et c'est pour cela qu'il

cite bien souvent à faux. Lorsqu'il vouloit composer , il demeuroit une demi-heure à rêver dans sa chaise; après quoi il appeloit son Pauquet, et lui dictoit pendant deux heures. La Défense de M. de VoUure lui acquit une grande réputation, parce qu*on la trouvoit mieux écrite que les Lettres de M, de Balzac et que celles de Voiture, de qui il prenoit le parti. Cela fut cause que M. le cardinal Mazarin lui fit écrire, par M. Colbert, qu'il lui donnoit une pension de cinq cens éeus , et le chargeoit de lui dresser un rôle des personnes de lettres. J'y travaillai pendant trois mois, parce qu'il s'en rapporta à moi , qui avois plus d'habitude que lui à Paris, et plus de connoissance de ceux qui étoient dans les provinces ; cela ne produisit rien pour lors; mais M. Colbert, quelques années après, fit des libéralités non seulement aux personnes de lettres de France, mais encore' aux étrangers (1). »

Notons-le en passant, Ménage n'a eu garde de s'oublier dans cette liste , à laquelle il travailla « pendant trois mois. » La modestie n'était guère l'une de ses vertus. Sans scrupule , il se place à côté de Bignon , « un des plus savans hommes de France , » et il écrit bravement do lui-môme : « Ménage, On lui feroit injustice , si on ne le mettoit pas immédiatement après cet excellent homme ; car il est un second prodige de science. »

Ce curieux rapport de Costar a été publié par le P. Dosmolets, dans la continuation des Mémoires de

(1) Menagi&n&f vol. I^ p. 115.

littérature de Sallengre (1). A la fin de ce long catalogue , nous lisons : « Ceci a été tiré d'un MS de messieurs de Sainte-Marthe , conservé à la bibliothèque de Saint-Magloire. Ces jugemens et ceux de M. Chapelain, que nous avons donnés dans la première partie, ont été composés pour M. Colbert, protecteur des lettres et des savans. » Nous possédons un exemplaire des Mémoires de Sallengre. Il provient de la vente dé la bibliothèque de M. Paulin Paris. Au bas de la page, il porte la note suivante , qui nous paraît écrite de la main de Tillustre érudit : « Pour Costar, il est peut-être permis d*en douter. Vittorio Siri (2) était mort, il me semble, avant le ministère de Colbert. On croirait plutôt que c'est à Richelieu que Costar s'adressait. » Non, ni Richelieu, ni Colbert; mais Mazarin, comme le prouve le passage du Menagiana que nous venons de citer.

Costar, au témoignage de Balzac, avait « de l'esprit et de l'adresse infiniment. » Il fut assez habile pour s'attirer les bonnes grâces de Colbert, et, par lui, celles de Fouquet. « Notre homme , dit Tallemant, avoit si bien su traiter Colbert , quand il alloit et revenoit de Mayenne (3), qu'il le recommandoit au procureur général, et par ce moyen il avoit douze cens écus ,

(1) Vol. Il, p. 317.

(2) Vittorio Siri, nommé dans la Liste de Costar, mais qui mourut seulement en 1685.

(3) Le duché de Mayenne, acquis par Mazarin, et que Colbert visitait souvent, on 1G57, pour le compte de son maître. — Voy. Mémoires de Colbert, édit. P. Clément, vol. I, p. 288.

comme historiographe. » Cette pension accordée par Fouquet à Costar, et cela à titre d'historiographe, met Chapelain hors de lui. C'est un grief de plus, et non le moindre, à ajouter à tant d'autres qu'il avait déjà contre le fastueux surintendant. Sans pitié pour ses malheurs, et emporté par sa passion et ses rancunes, il le charge de toutes sortes d'outrages. Oubliant que Fouquet protégea noblement La Fontaine et Pellisson, il va jusqu'à lui reprocher d'avoir fait part de ses libéralités à des hommes de rien. • Cependant, depuis l'arrest (1) du surintendant, écrit-il en 1661 à Heinsius, Sa Majesté a établi une chambre de justice pour la recherche de son administration , et des malversations des traitans et gens de finance, depuis 1635. On ne doute point que le prisonnier ne soit condamné à mort, non seulement pour brigandage, mais encore •pour crime d'Etat, dont les informations sont chargées (2). 11 n'y eut jamais de plus impudent voleur, de dissipateur plus aveugle , ni d'ambitieux plus insensé. Sa ruine entraîne avec elle plus de mille familles, dont il y en a la moitié qui périra sans avoir jamais trempé dans ses desseins , ni profité de ses mauvaises largesses. 11 faisoit payer Costar d'historiographe , comme écrivain de feu M. le Cardinal. Il donnoit pension à Scarron, pour le faire rire, et hors les Jésuites , auxquels il avoit fait de grandes profusions , pour les mettre dans ses intérêts, il n'y a pas

(1) Arrestation.

(2) Fouquet fut condamné au bannissement le 20 décembre 1664, et mourut dans la prison de Pignerol, le 23 mars 1680.

un vraiment savant qu'il ait voulu gratifier en chose considérable (l). •

Costar , comme on disait alors , était donc fort accommodé : ce qui lui permettait de satisfaire ses goûts pour la dépense et la bonne chère et de faire assez belle figure dans le monde. Afin de paraître avec honneur dans les réduits élégants qu'il fréquentait, dans les salons de la hante société, chez M"® de Sablé surtout, le fils du chapelier du pont Notre-Dame essaya démasquer son origine. Pour cela, ditTallemant, « il se voulut dépayser et demeura presque toujours dans la province. » Dans ses fréquents voyages du Mans à Paris, allait-il rue Saint-Thomas-du-Louvre? et, comme l'avance M. Fournel, se fit-il recevoir à l'hôtel de Rambouillet? J'en doute , ou du moins, il n'y vint pas longtemps et s'en fit mettre bientôt à la porte. Les propos de Tallemant ne sont pas toujours purs bavardages, et il y a dans les HislorieUeSj quand on sait les lire avec précaution , bon nombre de renseignements utiles. Pour faire la cour à Voiture , nous raconte-t-il, Costar écoutait ce qu'on disait de lui et allait ensuite tout rapporter. Un jour, Montausier fait quelque observation sur un sonnet de Voiture, et signale certain changement nécessaire. Costar va charitablement raconter à son ami que le marquis a trouvé le sonnet fort bon , à la condition d'en refaire quatorze vers, c Toutes ces choses ensemble, ajoute Tallemant des Réaux, déplurent tellement à M«n« de Rambouillet, qu'elle ne voulut jamais qu'on lui me-

(1) Lettre à Heinsius, du 9 décembre 1661 ; II, 182.

nât cet homme. Il n'a pas laissé pourtant de lui donner de Tencens dans ses ouvrages , car il ne veut pas qu*on croie qu*il n'étoit pas connu d'une si illustre personne (1). »

Il affectait les airs d'un dameret, était toujours vêtu avec recherche et n'allait qu'en habit court. « M, Costar, est-il dit dans le Menagiana^ étoit fort étudié dans son ajustement, et il avoit d'ailleurs les manières assez polies. » M"® de Montausier peignait le personnage eu deux mots : elle l'appelait « le galant le plus> pédant, et le pédant le plus galant qui fût au monde (2). » Tallemant se charge d'achever le portrait. Il y ajoute le dernier coup de crayon, et cela avec sa rudesse accoutumée. « Je Tai vu ici, dit-il, faire le beau , nonobstant sa goutte , à l'âge de cinquante ans. 11 étoit toujours guindé, toujours sur le bien dire, et il lui échappoit souvent de grandes grotesques. Il disoit sans cesse de puantes flatteries. »

Au Mans, il faisait bonne chère avec ses amis, ceux de la ville et ceux qui lui venaient de Paris. II tenait table ouverte et délicate , moins par courtoisie que pour satisfaire sa vanité, sa mollesse et sa gourmandise. Ménage , qui donne ces détails , nous laisse entrevoir un coin de cet intérieur de Costar, où trois abbés, guère plus édifiants l'un que l'autre, causent ensemble en attendant l'heure du dîner. II nous

(1) Hisioriétteé, IV, 146. — Tallemant des Réaux naquit en 1619 à La Rochelle ; il mourut à Paris le 10 novembre 1692.

(2) M. Foumel attribue le mot à M"* des Loges ou à M"* de La Suze. Biogrs^phie générale, — Afena^iana, III, 315.

conto certain petit âésagrément arrivé à un M. da Loir, officiai du Mans, c Ce M. du Loir, ajoute Ménage, n'étoit pas grand latin ; mais il étoit facétieuz. Un jour qne j'étois au Mans, chei M. Costar , qui lenoit laWe ouverte, et qui Tavoit fort bonne et délicate, M. du Loir s'y trouva pour dîner. Nous nous entretînmes fort longtemps de grec et de latin, M. Costar et moi , jusqu'à ce qu'on eût servi. M. du Loir, qui n'avoit point eu de part à noii*e conversation, dit : « Mes^ » sieurs» afin qa*on ne dise pas que j*ai été si long- » temps sans parler latin , permettez-moi de dire le » Èenedieite. » Sa demande étoit si juste, qu'il eut toute la permission de faire ce qu'il vouloit. Il dit : Benedicite. Nous répondîmes : Dominta. Il continua : Nos et ea.... mais la mémoire lui ayant manqué, il en demeura là et n'en dit pas davantage. Nous en rîmes, et nous nous mîmes à table (1). »

Malgré son scepticisme, Bayle, et il a raison, se fâche tout de bon contre cette existence molle et efféminée de Costar. « C'est vivre, dit-il avec humeur, d'une manière très éloignée de son devoir , quand on est prâtre, curé et archidiacre , comme l'étoit M. Goslar, que de faire le bel esprit et de donner son meilleur temps à la lecture des livres de galanterie et à écrire aux dames et aux cavaliers ce qu'on appelle de jolies choses. Il faut laisser cela aux Voiture et aux Sarrazins^ et, en général, à ceux qui ne sont point d'une profession qui leur interdise ces bagatelles. Ou, si l'on se sent une forte inclination de ce côté-là , et

(1) Menapt'ana, I, lOS,

beaucoup de talent pour y réussir, il faut demeurer dans le monde ; et alors on pourra faire des vers et des lettres de galanterie tout son soûl; on plaisantera, on folâtrera dans ses livres à discrétion, et Ton se moquera d*un censeur farouche qui s'en voudra scandaliser (1). »

Costar n'en faisait pas moins le prédicateur^ et rappelait aux autres dos devoirs qu'il ne s'inquiétaitguôre de pratiquer. Doué d'une vaste mémoire , familiarisé avec les auteurs grecs , latins , italiens et espagnols , dont il savait par cœur les plus beaux passages, il prêcha, paraît-il, avec un certain succès. Sa facilité naturelle était alimentée, entretenue par ces < magasins de recueils » qu'il formait avec le concours de son secrétaire, Pauquet : piles de lieux communs, disait Chapelain , bons tout au plus pour montrer « qu'on a bien lu » et se faire admirer de « la nation pédante. » L'autour anonyme do la Vie de Costar j publiée dans le tome IX dos HislorielieSy nous décrit ces recueils, « lieux communs qui étaient un extrait de divers passages d'auteurs latins , grecs , italiens o\i espagnols (2). » Costar ne voulait rien perdre de ces énormes dépouilles enlevées aux Grecs et aux Romains. Il en bourrait ses ouvrages ; à tort et à travers, il les remplissait de citations en toutes langues, de ces M fréquentes pièces d'érudition » dont Chapelain se

(1) Ùiciionnsiire historique et critique, art. Thomas de Girkc.

(2) Historiettes, vol. IX, p. 146, édit. in-8% publiée par M. Paulin Paris, 1860.

moquait à bon droit. « C'était là, écrit M. Fournel, qu'il allait chercher son érudition du moment, non seulement pour en enrichir ses écrits, mais aussi pour discourir avec agrément et variété sur quelque sujet que ce fût, et probablement même pour embellir ses sermons, qui lui acquirent alors , dans la ville d'Angers, une si belle réputation de savoir et d'éloquence. • Ses sermons! 11 n'en avait qu'un , si nous en croyons un mot bien joli et bien cruel de Ménage, et qui nous a été conservé par cette bonne langue de Tallemant. « Il disoit qu'il y avoit trois plaisans prédicateurs à Angers : Costar , qui n'avoit qu'un sermon ; lo prieur des Matras, qui n'en avoit que la moitié d'un, car il demeura à mi-chemin, et le prieur de Pommiers, qui demeura la bouche ouverte et ne prononça pas une parole (1). »

L'éclat de ses triomphes oratoires fut-il si grand qu'il en fut ébloui et se prit au sérieux? je l'ignore. Toujoui-s est il que l'archidiacre du Mans, qui avait une forte dose d'ambition et qui, pour faire son chemtn, n'avait pas grands scrupules sur les moyens à employer, songea à devenir évoque et, du second rang où il était, aspira à monter au premier. Ceci confond, quand on connaît le personnage , et nous prouve que dans la recherche de cette nouvelle dignité, Costar s'inquiétait moins des devoirs que des honneurs et

(1) Historiette de Ménage. — Charles Bautru, natif d'Angers et prieur des Matras. — Pommiers est un village à cinq lieues de Roanne (Loire), où se trouvait une maison de bénédictins.

des profits de la charge convoitée. Chapelain , à qui nous devons cette particularité, nous le donne clairement à entendre; et, chose étonnante, lui si religieux, de mœurs si austères, qui connaissait Costar à fond, ne semble nullement surpris d'une pareille prétention. D'ordinaire, il est moins doux avec son odieux détracteur. J'imagine que Chapelain, écrivant à Balzac , a émoussé ses traits à dessein, par précaution, dans la crainte d'atteindre du même coup et de blesser son ami , qui fut tourmenté toute sa vie de l'ambition d'être évêque. « Pour le triumvir, lui écrit-il le 11 août 1640, le croyez-vous si détaché du monde et si engagé à l'amour de dame Sophie (1), qu'il résistât à la tentation d'une mitre ou d'une crosse, qui lui semWeroit infaillible avec l'esprit qu'il a, s'il avoit pour appui le ministre auprès duquel l'on travaille de deçà pour le mettre (2)? S'il étoit capable d'une si belle résolution , je vous assure que je redoublerois l'estime et l'amitié que vous m'avez donnée pour lui, et que désormais jemelierois à lui par mon jugement aussi bien que par le vôtre. Quand , toutefois , il se laisseroit persuader de se mettre en chemin d'être évoque, je n'aurois garde d'y trouver à redire, et j'y proflterois même en cela que nous le verrions plus tôt ici (3). »

(1) La Sagesse.

(2) En qualité de précepteur de ses deux fils. — Léon Bouthillier de Chavigny, né en 1608, mort à Paris en 1652; secrétaire d'Etat chargé des affaires étrangères en 1632, en remplacement de son père.

(3) Lettre à Balzac, du 11 août 1640; I, 669.

A cette date , alors que la réconciliatioa entre les deux adversaires était récente et se maintenait d'une façon artificielle, une telle impatience de revoir Costar n'est-elle pas un peu surprenante? Le prudent Chapelain ne dit pas ici tout ce qu'il pense; il le dira plus tard, en 1660, à la mort du triumvir. Il aura alors une oraison funèbre toute prête, digne du défunt, et digne aussi de sa propre rancune. En attendant, Balzac accueillait la nouvelle sans envie, avec une apparente satisfaction. Sa réponse pi'ouve que le bruit l'avait frappé. « Je pardonne, disait-il, la pédanterie à notre ami , s'il est assuré de la prélatnre et s*il en a caution bourgeoise (1). »

a Comme homme, a dit M. V. Fournel, Costar mérite peu d'estime : l'égoïsme, la vanité, la cupidité faisaient le fond de son caractère. » Le spirituel écrivain aurait pu ajouter aussi : la bassesse et la lâcheté, qui vont si bien ensemble. Sous ses airs galants, en effet , sous ses prétentions à la grandeur , il cachait une âme vile, rampante, intéressée, absolument étrangère à tout sentiment de loyauté et d'honneur. Il attaque Chapelain pour se faire un nom; défend Voiture par calcul, et, sans la moindre répugnance pour le joli métier do délateur , il va dénoncer Montausier qui ose critiquer un sonnet. En un mot, c'était un parfait malhonnête homme, sans foi, sans probité, redouté de tous comme un malfaiteur, pour ses traits mordants, ses médisances, ses calomnies, qui le brouillèœnt à la fin avec ses amis et le firent chasser

(1) Œuv. comp.f p. 831, édit. in-f».

de chez Tôvôque d^Angei'S, de Thôtel do Rambouillet et de chez M»» do Sablé.

On u'a pas Tidéc du sans-gône avec lequel Costar se moquait de la vérité. Tallemant, Ménage, son biographe anonyme, tous racontent à ce sujet des faits à peine croyables. Il mentait avec un tel aplomb, que la chose en est presque risible. Quand il publia SCS Lettres, en 1658, il on ajouta bon nombre qu'il n*avait jamais écrites à personne (I). Peccadille d'auteur sur laquelle nous ne le chicanerons pas. Mais ce qui est moins pardonnable , pour grossir le volume et le rendre plus curieux, il fabriqua tranquillement des billets sous le nom de Voiture, mort depuis 1648, et qui ne pouvait réclamer; et il feignit de les avoir trouvés en fouillant sa correspondance.

Tallemant nous a conservé deux autres anecdotes: elles peignent bien la véracité de Thomme et no sont pas invraisemblables. Comme dans un filet, Costar se trouve piteusement pris dans Tinextricable réseau de ses mensonges, d'où il no parvient à s'échapper que tout couvert de ridicule. Un jour, il demande un service à Ménage, « son meilleur ami » ; il le prie, pour certaine affaire, d'aller voir un homme de lettres qui demeurait avec révoque d'Amiens ('2). » Ménage, continue Tallemant, lui manda qu'il iroit un tel jour. Costar, quiétoit au Maine, croyant qu'il n'aui-oit pas

(1) Lettres de Monsieur Costar^ m-4*, l** partie, 1658, et 2* partie, 1659.

(2) François Le Fèvre de Caumartin, sans doute, évéque d'Amiens du 1" juillet 1618 au 27 novembre 1652.

manqué à y allor , commo il lui avoit écrit , laissa passer quelques jours, et puis lui écrivit une belle lettre dans laquelle il y avoit : Au reste, monsieur un tel est si satisfait de votre visite que , etc. Et après avoir dit bien des flatteries à Ménage, il ajoutoit: Mais il faut le laisser parler lui-même; et feignoit que quatre ou cinq lignes, qu'il avoit mises ensuite, étoient eitraitos de la lettre de cet homme. Il se trouva que Ménage avoit eu affaire, et n'avoit point fait cette visite ; et , ayant reçu cette lettre , il fit une réponse qui commençoit ainsi : A (Vautres ! à d'autres ! monsieur Costar ! etc. Costar lui répliqua que c'étoit par prophétie qu'il avoit écrit de la sorte , et qu'il n'avoit fait que prévenir les pensées de son ami (1). »

Voici encore « une bonne histoire. » Costar, ce bel esprit d'un ordre inférieur, comme l'appelle M. Cousin , avait connu M»« de Sablé pendant qu'il était auprès de l'abbé de Lavardin , et, à la faveur de cette circonstance, son ami Le Mesnardièi'O aidant (2), il avait réussi à se faire admettre dans le salon de la place Royale. « Tandis qu'il habitait le Maine, comme une sorte de mentor de Philibert Emmanuel do Beaumanoir, abbé de Lavardin, depuis évêque du Mans, il profita du voisinage de Sablé pour faire sa cour à la noble dame, et il entra peu à peu dans son intimité (3). » Il adressa même à la célèbre marquise

(1) Historietteê^iy, 144, édit. in-12.

• (2) Poète et médecin, reçu à l'Académie française en 1655, et mort en 1663.

(3) Cousin, Madame dt» Sablé, p. 59, édit. in-8*.

bon nombre de lettres , et ne manqua pas de les insérer dans son recueil , avec celles qu*il avait écrites à plusieurs autres grandes dames: M»* deChevreuse, M«« de Rambouillet et M»« de Sévigiié.

« M. de Laval , raconte Tallemant, ayant été tué à Dunkerque (1), M. d'Avaux écrivit une lettre bien faite et bien civile à la marquise de Sablé » qui » n'étant pas encore trop en état d*écrire, pria Gostar de i*épondre pour elle. Lui , qui ne demandoit pas mieux y fit une réponse et la lui porta. Elle fit semblant d'en être contente ; mais à peine eut-il le dos tourné qu'elle s'écria : Àh! mon Dieu ! la méchante lettre! que je 7i ai garde de l'envoyer! Gostar, qui n'étoit pas de son avis t en avoit gardé copie , et aussi de celle de M. d'Avaux, et fut r^vi d'avoir une occasion de se pouvoir louer en tiei-ce pei'sonne. 11 va donc chez M"« de Saint-Thomas (2) , dont il faisoit le galant sans scandale , ce lui sembloit, à cause qu'il est un peu son parent. Là, il se mit à lire la lettre de M. d'Avaux ; on la trouva fort belle. La réponse^ dit-il, est tovt autre chose, II la prend , et en fait admirer jusqu'aux virgules. Il se trouva d'assez sottes gens chez cette femme, auxquels pourtant il ne put refuser d'en laisser prendre copie; de sorte que Tune et l'autre coururent bientôt les rues.

(1) Le !•' octobre 1646. — Guy do Laval, second fils de M- de Sablé. ,

(2) Une aventurière dont le père s'appelait Sandrier. Voy. . son Uislorime dans Tallemant, vol. IV, p. 94; édit. in-12, Techener.

B Quelques jours après , M. de Maisous le fils (1) demanda à la marquise s*il n*y avoit poiai moyen d'avoir copie de la lettre qu*elle avoit écritie à M. d*Ayauz. Elle lui dit que jamais de sa vie elle n*avoit donné copie d'aucune lettre qu'elle eût écrite. Le lendemain, il y retourne et lui dit en entrant : Madame^ voilà ce que vous me refusâtes hier. Elle, bien éton* née, prend le papier, et trouve que c'étoit la réponse de Gostar ; elle lui conta Thistoire, et qu'elle avoit fait une autre lettre qu'elle avoit envoyée à Munster. »

La réponse de M"* de Sablé au comte d' A vaux porte la date du mois de décembre 1646 (2). A cette époque, Gostar n'était pas mal avec la spirituelle marquise, à laquelle nous le voyons alors servir de secrétaire. Il avait dû rentrer en grâce à force do plates adulations, de bassesse et de servilité. Gar , en 1639 , il était bel et bien congédié de l'hôtel de la place Royale. G'était sans doute , on punition d'un de ces exploits dont noire héros n'était que trop capable. Chapelain, dans une lettre fort intéressante, nous apprend ces détails, demeurés ignorés jusqu'ici. Il écrit à Balzac, et, ce qui lui arrive rarement, il défend Ménage contre certaines préventions de M""® de Sablé. En passant, il fait un bel éloge de cette charmante femme , do son esprit, de son jugement , de sa bonté, éloge que n'a pas connu Cousin et qu'il eût certainement recueilli avec une vive satisfaction. De plus, nous y voyons Gostar en

(1) GuilUume de Longueil , fils du président de Maisons.

(2) Publiée par M. Cootin.

querelle avec Ménage , « son meilleur ami , » au dire de Tallemant.

Le 28 août 1639, Chapelain raconte à Balzac comment « le pauvre Ménage » vient d'ctre malmené dans une conversation entre M™« do Sablé et le duc de La Rochefoucauld , le père de Tautcur des Maximes. Il cherche à expliquer , à atténuer l'opinion défavorable de la marquise , a personne qui n'est pas téméraire dans ses jngemens. » Et, en terminant, il dit à son ami : « Vous ne la croirez donc pas davantage lorsqu'elle m'exaltera par-dessus tout ce qu'elle a jamais connu , y ayant un excès également blâmable en Tan et l'autre, et qui est sujet à réformation. Cependant, vous le pouvez aimer, mais sans en faire vos délices ni vos amours , de peur qu'on ne vous accuse d'être facile à gagner (I). »

Chose curieuse! cette brouille de Ménage avec M«« de Sablé coïncide précisément avec le démêlé surven u alors entre Costar et Tillustre précieuse de la Place Royale. Nos deux beaux esprits avaient boime langue l'un et l'autre. Ne pourrions-nous, sans médire aussi, les soupçonner de quelque vilain tour de leur façon? d'un de ces méfaits qui leur firent perdre tant d'amis et qui, dans la circonstance présente, excitèrent peut-être la colère de M»a do Sablé ? Nos deux personnages flgu- ["ent à côté l'un de l'autre, la même année, et dans la même lettre. Ils pourraient bien être ainsi réunis , parce qu'ils sont mêlés à la même affaire. Le 11 septembre 1639, Chapelain revient sur le sujet de sa lettre

(1) Lettre à Balzac, du 28 août 1639; I, 488.

du 28 août; il reprend la défense de Ménage, qu'il connaît depuis peu, dont il se défie, mais qu*il ne croit pas mériter le méiiris de M»* de Sablé. Dans ses « petits jugemens », dit-il à Balzac, il ne se laisse point conduire par Topinion d'autrui , et il se tient en garde contre ceux qui viennent lui débiter « les imaginations des autres. »

« Je vous dis ceci, ajoute-t-il, pour la marquise de Sablé, qui n*a pas^ sans doute ^ jugé de M. Ménage par elle-même , mais par le rapport d'autrui ; et si je ne me trompe, cet autrni est M. Costar, qui avoit, il y a quelque temps, grande habitude chez elle; car M. Voiture m'a appris, depuis quatre jours, qu'ils ne s'aimoient point et qu*il y avoit entre eux émulation de lettres, jusqu'à écrire l'un contre l'autre. Ce n'est pas que ce M. Ménage soit un homme avec qui l'on puisse fonder une amitié solide et permanente (1). Un de mes amis plus particuliers eut, il y a peu de jours, un entrelien avec lui qui me scandalisa un peu. Ils parloient du foible de chacun, et M. Ménage dit que la médisance étoit celui de force gens que , pour lui , il croyoit excusable; sur quoi il faisoit d'autant plus d'instance pour le faire passer, qu'il avouoit franchement que c'étoit le sien. »

Puis , dans un passîige fort curieux de la môme lettt*e, il nous montre le perfide secrétaire, « l'intendant nocturne », comme il lappelle dédaigneusement, chassé de la place Royale ; il nous donne la date

(1) Ménage était né en 1613, à Angers. l\ avait alors vingtsix ans.

exacte des relations du triumvir avec M»* de Sablé , vers 1628; enfin , ce qui a échappé à M. Cousin, il se nomme lui-même parmi les gens de lettres et les grands seigneurs que recevait alors Taimahle marquise. « Je verrai au premier jour, continuait Chapelain , en quels termes la marquise m'en parlera , et vous manderai s*ils seront conformes à ceux que Ton vous a rapportés. Quant à elle, quoiqu'elle soit femme et sujette à séduction , comme les autres , je la tiens beaucoup moins fragile, en cette partie, que d*autres, qui ont réputation de jugement. Pour Tordinaire, elle juge sainement et met la vraie différence aux choses.

» Il y a plus de dix ans que cet intendant nocturne lui est à charge (1) , et que sa seule bonté le lui a fait souffrir ; et il y a plus d'un an que la patience lui a échappé, et qu'elle Ta banni de chez elle. Vous pourrez aisément croire ce dernier article par les visites que je lui rens , celles de c^t homme et les miennes étant incompatibles; et je no sais si j*ai contribué à le lui faire chasser, mais je sais bien qu'étant sollicité plusieurs fois de la voir, comme je faisois d'autres , elle a connu que je ne m'en abstenois que pour ce qu'il l'assiégeoit et tyrannisoit la convei'sation (2). »

L'attitude de Chapelain est à noter ici, car il venait tout récemment de se réconcilier avec Costar, depuis

(1) Ce serait donc depuis 1628. — M"* de Sablé était née en 1599, et mourut & Port-Royal le 16 janvier 1678. Elle avait été .variée au marquis de Sablé le 9 janvier 1614; celui-ci mourut le 4 Juin 1640.

(2) Lettre à Balzac, du 11 septembre 1639; I, 492.

le 27 juin 1638. Pour le triumvir^ il trouva en Ménage son maître en médisance, en raillerie et en mauvaise humeur.

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