COSTAR ET MÉNAGE
souvent des amis pour ne pas perdre un bon mot, ce fut par quelques saillies spirituelles qu*il gagna Tamitié de Costar. Il a raconté lui-même, dans le Menagianaj Torigine de cette liaison. Le fait est piquant et, de plus, assez rare dans la vie de notre bel esprit, pour mériter d'être signalé. « On s*imagine , dit-il, que les bons mots ne servent qu'à divertir; ils servent encore à rendre service. Au moins, M. Costar m*a su autrefois bon gré de ceux que j'avois employés à son sujet , dans les endroits où je me trouvois, touchant une affaire dans laquelle il s'agissoit de ses intérêts. Je ne le connoissois alors que de réputation. Mais le plaisir qu*il crut que je lui avois fait Tobligea de m*écrire la lettre qui suit , et ce fut par là que commença le commerce que nous eûmes ensemble (I). »
La lettre est du 19 décembre 1648, est-il dit en note. Mais cedoit être une faute d*impros4on, et il faut lire sans doute 1638. Car, nous venons de le voir, dès 1639 Ménage et Costar étaient en train de se brouiller et de se faire entre eux une guerre de plume ; et en 1640, la rupture était complète. A cette date, Balzac écrivait à Chapelain : « J*ai pesté plusieurs fois contre les longueurs des messagers, puisqu'ils me privoient d'une oxccUoute lecture , et m'empêcboient de m'entretouir avec notre monsieur Ménage. Son livide eût donné de la jalousie à Juste Lipse et eût mis Lambin au désespoir. Il m'étonne, et, je m'assure, il vous satisfait... Sa doctrine est exquise. Il va la pui-
(1) MenagianaLf vol. I, p. 112.
serr en des sources éloignées des grands chemins , et que le peuple n'a point encore souillées (I). »
Le 2 septembre^ Chapelain n'est pas encore brouillé arec Ménage. Plus tard, en 1^9, il se moquera de see « hâbleries » et le traitera de cervelle démonUe ; en attendant, il fait de lui un charmant portrait, pris sur le vif et peint au naturel. Il répond à Balzac r c Uo moment après avoir reçu votre dernier paquet, je l'envoyai à M. Ménage , puisqu'il étoit plus pour lui que pour moi. Il y vit votre affection, dans son éloge, avec tel ravissement , qu il ne parloit d'autre chose à tout le monde, et je fus deux jours sans revoir ma lettre , pour ce qu'il ne vouloit pas qu'aucun de ses amis manquât à la voir. Enfin , il me la rapporta , et noua fûmes trois heures ensemble à ne parier que de vous et de M. Grotius (2). Il m'avoit écrit le matin une lettre que je vous envoyé, pour s'excuser de vous faire ses remercfmens lui-même. Je vis bien pourtant , à son discours, que les doigts lui démangeoient, et qu'il ne se vouloit pas fier tout à fait en moi du compliment qu'il vous en devoit : de sorte que vous pour^ rez recevoir au premier jour de son éloquence épistolaire, de laquelle, si vous vous trouvez embarrassé, vous ne vous prendrez , s'il vous plaît , qu'à vous. C'est, en vérité, un très galant homme, et peu digne
(1) Ldttre à Chapelain, du mois d*août 1640, édit. do 1665, p. 930é — Il s'agit du premier ouvrage de Ménage : Lê$ Origines de la langue française^ publié dix ans plus tard, en 1650. In-4*, Paris.
(2) Hugo Qrotius, mort en 1646; ambassadeur de Suéde à Pans de 1635 à 1645.
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de6 mauvais offices qu'on lui avoit faits près de moi. Il a beaucoup do savoir , ot lo feu de son esprit est capable d'en allumer d'autres. Il imagine aigu ot repart de même (l), si toutefois certaines réponses ingénieuses qu'il ra*a récitées lui sont venues sur-le-champ, et non après coup. Il confesse ingénument qu'il a rhumeur satirique, et qu'il s'empoche malaisément de dire un mot qu'il croit bon. »
Mis par son inlerlocuteur sur le chapitre deCostar, Ménage avait déclaré que leur amitié était bien refi*oidie : petite confidonce que Chapelain dut recevoir avec un malin plaisir. « Du reste , ajoutait celui-ci, dans an long entretien que j'eus avec lui sur le sujet de M. Costard, je trouvai ses maximes nobles et son in* clination généreuse. D'amis intimes qu'ils étoient, j'ai ceconnu qu'ils étoicnt passés à l'indllféronce, et que, s'ils no se baïssoient, au moins ils ne s'aimoient plus ; et, s'il en faut croire celui-ci, lacausedecerafK*oidissèment (2) vient toute de l'autre, qui l'a débité partout de médisant, qui l'a désavoué pour ami, et qui a payé les réelles assistances qu'il lui a faites do méconnaissance et de reproches mômoâ. Je me rapporte à ce qui on est, et cependant vous demande secrel(3). »
Mén^ige, eu effet, rendit plus d*un service h Costar, et peut-ôtre n'avait-il pas tout à fait tort de se plaindre de sa mécann&issance. Nous disons peut-être; quand il s*agit d'un débat entre de tels apôtres, on est bien empêché pour décider do quel côté est le bon
(1) C'est-à-dire : il a la repartie rive.
(2) Richolet nt donne que refroidissement,
(S) Lettre à Balzac, du 2 septembre 1640 ; i;, 671.
droit. Tantôt le triumvir envoyait son meilleur ami parler à un homme qui était à M. d'Amiens ; tantôt il rappelait à son aide dans un procès de grande conséquence. Pour cette dernière afiFaire, Gostar avait besoin de papiers fort importants. II prie Ménage de se mettre en campagne, de solliciter son rapporteur, de gagner du temps, afin qu'il ait le loisir de se procurer les pièces nécessaires. A ce sujet , il lui adressait une spirituelle requête , modèle d'enjouement et de bonne plaisanterie ; et si , dans son recueil , il eût inséré beaucoup de lettres de ce genre , il n'aurait certainement pas laissé la réputation d'écrivain lourd, guindé , souvent froid et toujours ennuyeux, t J*ai besoin , écrivait-il à Ménage , de deux ou trois mois pour recouvrer des papiers sans lesquels je cours fortune de perdre mon procès ; et si je le perds , je vous avertis que j'en serai ruiné, et qu'il faut que vous vous résolviez de me nourrir le reste de mes jours. Ce n'est pas une chose aussi aisée que vous pourriez bien penser , car je suis devenu friand en diable , et je ne saurois plus rien manger qui ne soit apprêté de la main d'un excellent faiseur de sauces. Songez-y donc, monsieur, si vous le voulez , et ne vous allez pas attirer une charge si importune ; elle vous dureroit peut-être plus longtemps que vous ne croyez ; car mon médecin me dit souvent que je suis vivace, et, selon toutes les apparences, devant que la goutte m*étouffe, je me dirai encore de longues années, monsieur, votre , etc. (1). »
(1) MenagUna, vol. II, p. 177.