‹ Les ennemis de ChapelainChapitre 85 sur 122 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Chapelain et Ménage. — Représailles de Ménage. Pièce contre Chapelain , 1663. Chapelain appelle Hoinsius à son secours. Heinsius ami des deux adversaires. Embarras de Heinsius. Il cherche à rester neutre. Chapelain le prie de faire son apologie, 1663. Liber adoptivus de Heinsius» 1666. Chapelain promet à Heinsius de lui léguer son portrait. Cette promesse demeure sans effet. Pourquoi. Ménage travaille à brouiller ensemble Huet et Chapelain, 1664. Troisième tentative de réconciliation, 1666. Ferme attitude de Chapelain. Il encourage Conrart à la résistance.

Ménage finit pas se débarrasser de son procès et de ses juges. A son tour, il reprend Tofifensive. Il attaque de toutes les manières et sur tous les points à la fois, en prose, en vers, en français, en latin, en particulier et en publie. A voir, de part et d'autre, cette recrudescence d'animosités et do haines, Ménage, — il nous le semble , — a dû être averti. Certaines indiscrétions, venues un jour ou Tautre de Caen , de La Haye ou de Paris , ont dû le mettre au courant de tout; lui révéler que Chapelain eût appris sa condamnation sans déplaisir , et, au besoin , y eût aidé

volontiers. De là, ces méfaits successifs dont se plaint l'auteur de la Pucelle^ et qui n'étaient après tout que la juste peine d'imprudentes provocations. Le 21 septembre 1663, il écrit à Heinsius, alors à Stockholm. « M. Ménage, lui dit-il, a fait réimprimer ses poésies en Hollande (1) pour y médire de moi par des calomnies très impudentes, et qui se démentent toutes seules (2). »

L'action , aux yeux de Chapelain , qui ne voit rien de ses propres torts , était abominable. Il s'en plaint avec un redoublement d'indignation et de fureur. Mais , en excellent bibliophile , ami des belles éditions, des impressions surtout et des reliures de Hollande, il prie Vossius, « historiographe de MM. les Etats, à la Haye, i de lui envoyer, avec un exemplaire de Boccace , le livre détesté de son calomniateur. a Je suis bien aise, écrit-il le 10 décembre 1665, d'apprendre que le Boccace de M. Elzevir soit publié, et s'il le donne à un prix raisonnable, j'userai volontiers de votre entremise pour me le recouvrer, relié à la mode de voire pays, qui est toujours la plus élégante; mais il faudra, s'il vous plaît, le faire bien coUationner , avant que de le donner au relieur. Vous m'obligerez aussi d'y joindre les poésies de M. Ménage , de l'impression de M. Elzévir , reliées de même (3). »

(1) j^gidii Menagii Poemata , editio quarta. Amsterdam, Elzéviers , 1663, in-12. La première édition avait paru sous le titre : Miscellanea , 1 vol. in-4*. Paris, Courbé, 1652.

(2) Lettre à Heinsius, du 21 septembre 1663; II, 328.

(3) Lettre à Vossius, du 10 décembre 1665; II, 425.

La pièce en effet, renfermait des « calomnies très impudentes , » des reproches amers contre la sécheresse de cœur de Chapelain, sa perfidie, et sa prétention à accuser toujours les autres d'ingratitude :

Omnia sunt ingrata et perfida. Desine vellc Officiis quemquam demeniisse tuis.

En quelques vers vivement tournés, et qu'on lira bientôt dans tous les cercles savants de TEurope, Ménage se moque d'une amitié si gênante. Il en dénonce les apparences trompeuses , l'appelle méchamment une amitié fardée : De fucosâ amicitid Johannis Gapelani (1); et, pour finir, ne souhaite d'autre mal à ses ennemis, que d'avoir un ami pareil :

Amicus Hostibus, ah! Licini» sit. precor, ille meis.

Le trait était cruel. L'ennemi avait visé juste et enfoncé le fer à Tendroit le plus sensible , jusque dans le cœur de la victime. Chapelain bondit sous l'outrage , et, avec des cris déchirants , appela Heinsius à son aide.

Que le coup ait été mérité ou non , peu importe : mais les plaintes du blessé ont un accent pénétrant de tristesse, d'angoisse et de douleur. Celui-ci parle avec émotion de sa vieillesse, de ses travaux, de sa probité, de ses titres à l'estime publique, acquis par toute une vie d'intégrité et d'honneur, et indignement lacérés par un ingrat. Il supplie Hein-

(1) Edit. de 1668, p. 80; Ad Liciniurriy 1 vol. iii-12.

sius de prendre sa défense , et de le venger des accusations odieuses portées contre lui. « L'inquiétude où vous êtes pour ma santé, lui "dit-il le 25 octobre 1663, me la rendroit , si je Tavois perdue , tant elle m'est douce et tant elle me réconforte le cœur. Mon âge avancé, ma foible complexion, et mes occupations littéraires , domestiques et externes m'empêchent d'en jouir aussi pleinement que vous le désireriez, et qu'il me seroit nécessaire. Elle n'est pourtant pas si déplorée (1) qu'elle ne me permette d'accomplir ce que j'ai commencé (2) , si quelque accident ne le trouble ; et vous êtes assez jeune encore pour me survivre (3), et pour juger de quel mérite ou démérite sera mon travail, si je le puis conduire à sa fin.

« Quoi qu'il en arrive, j'en dormirai en repos dans le sépulcre, et laisserai à mes amis le soin d'en maintenir la gloire ou d'en excuser le défaut. Je leur laisserai principalement celui d'effacer vigoureusement la lâche dont le calomniateur Ménage a si injustement et si ingratement noirci ma probité par le mensonge public qui, dans la dernière édition de ses vers, me taxe de flatterie, de perfldieet de méconnoissance dans l'amitié; m'attribuant, par une malignité de démon, tous les crimes, précisément, desquels il est coupable envers moi à qui , s'il est et s'il vaut quelque chose, il doit

(1) Dans le sens latin, deploratus^ perdu sans ressource. — N'est pas dans le Dict, de Richelet avec ce sens.

(2) Son éternel poème,

(3) Nicolas Heinsius était né en 1620; il mourut à La Haye, le 7 octobre 1681.

tout ce qu'il est et tout ce qu'il vaut. Entre ces amis, je vous compte le premier; et, peut-être, n'attendrez-vous pas que je ne sois plus, pour démentir ses impudentes impostures qui, ni à la cour, ni en toute la France, n*ont pas besoin d'être repoussées, tant la fausseté en est évidente ; mais qui pourroient faire impression aux pays étrangers, où mes mœurs ne sont pas connues , ou auprès de nos neveux , si des plumes généreuses , fidèles et éloquentes , comme la vôtre, n'en mettoient ma réputation à couvert. ))

Comme il sollicitait naguère une dédicace de son ami Huet, Chapelain sollicite ici une apologie, et, sans tenir compte de la liaison de Heinsius avec Ménage, il demande au premier de prendre hautement sa défense; de ne pas attendre qu'il soit mort, pour réfuter de si impudentes impostures, « Je le pourrois mieux faire sans doute que qui que ce soit, ajoute-t-il, par laconnoissance intime que j'ai de ses imperfections et des choses qui en convaincroient la malice. Mais je vous avoue que j'en ai trop de mépris, pour vouloir le confondre par moi-même ; et je croirois me faire trop de tort de me commettre avec une âme si basse et si lâche, qui tireroit même avantage, dans son accablement, d'avoir eu à démêler avec moi, outre qu'on ne parle jamais bien de soi que de mauvaise grâce. Je me découvre à vous, et à vous seul, de mon juste ressentiment , parce que je vous regarde comme le plus cordial de mes amis , et à qui j'ai reconnu que mes intérêts étoient plus chers. Et je vous en ouvre mon cœur sans emportement , ce peu que je vous en dis n'étant pas la millième partie de ce que je vous en

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pourrois dice , en n'en disant rien que de véritable et en ne donnant rien à mon indignation (l). »

Etre appelé par Chapelain « le plus cordial de mes amis 9 » rhonneur était grand, sans doute; mais, grand aussi devait être l'embarras de prendre parti pour un ami contre un autre. Gomment le Résident de Hollande se tira-t-il de ce mauvais pas? Nous ne savons. Il semble avoir été assez adroit pour accorder quelque chose à l'offensé, sans se brouiller pour cela avec l'offenseur. Celui-ci fut toujours lié avec le célèbre philologue , dont il pleura, en 1681 , la mort en beaux vers (2).

Deux mois après son premier appel , Chapelain renouvelle à Heinsius ses instances et ses objurgations. 11 flatte, presse, conjure, crie : à l'aide! avec toute l'énergie d'un homme en péril. Pour enlever le secours qu'il implore, et triompher des scrupules et des hésitations de Heinsius, il déploie un grand art de séduction. Il devient doux, humble ^ tendre, insinuant comme une femme : plaintes, caresses, adulations, souvenirs de la piété filiale, il met tout en œuvre afin d'obtenir ce qu'il demande. Sa consolation et c ses principales délices • sont dans l'amitié de Heinsius. « L'âme la plus barbare , lui dit-il , seroit J;ouchée de la moitié de la tendresse que vous me témoignez ; » et c'est un grand bonheur pour moi , au

(1) Lettre du 25 octobre 1663 à Heinsius, à Stockholm; II,

(2) In morlem Nicol&i Heinsiij ad Joh. Georgium Grœvium, p. 73; édit. de 1687, 1 vol. in-12. Amsterdam. Henr. Wetstemus.

milieu de mes chagrins, d*être au nombre de « vos amis de cœur. » — « Si quelque chose, ajoute-t-il, me peut adoucir les amertumes de la vie, c'est Tentretien quej*ai avec une personne aussi vertueuse, aussi aimante, aussi confidente, et aussi constante que vous, sans compter les autres avantages que vous possédez par la faveur des Muses , et cette exquise manière d'écrire qui, presque seule, en ce siècle, représente la bonne antiquité. »

Voilà des compliments distribués avec adresse, avec cette souplesse et cette habileté féminines dont nous parlions plus haut. Ils préparent une demande d'intervention armée, à laquelle il sera difficile de se dérober. « Je savois bien , au reste , reprend Chapelain, le sentiment que vous aviez de mon calomniateur et, à votre égard, je n'en étois nullement en peine. Mais , pour les autres , surtout pour les étrangers, de qui je ne suis au plus connu que par quelques poésies qu'on m'a obligé de publier, il n'enrest pas de même ; car, la calomnie ne tombe pas sur mon jugement, sur mon savoir ni sur mon style, dont le monde seroit bon juge, mais sur ma probité, sur ma fidélité, sur mon désintéressement que l'ingrat noircit de vices opposés, se gardant bien d'expliquer sur quoi il établit son accusation, de peur qu'on ne vît par ses propres paroles , qu'il m'impute précisément ses propres crimes. Cependant son venin est répandu par l'impression et, faute d'être connu pour venin, ma réputation en pâtiroit , s'il n'y étoit apporté remède. Le plus efficace, sans doute, sera celui que vous vous proposez d'y donner, en faisant savoir l'opinion que

VOUS avez de mes mœurs, et de cette inviolable foi que je sais garder au moindre de ceux, je ne dis pas seulement qui m'aiment, mais avec qui je vis en simple civilité. »

Par un dernier coup d'adresse, Chapelain rappelle la violente querelle de Daniel Heinsius avec Saumaise, et , au souvenir du père , semble intéresser le flls à rhonneur outragé d*un ami. « Monsieur votre père , dit-il, avoit grande raison de mépriser les calomnies de son adversaire (1), et d*en parler aussi magnanimement qu'il faisoit ; car il n'étoit pas attaqué sur sa vertu , mais sur sa science ; et il savoit bien que le général n'étoit pas aisé à persuader du contraire de ce qu'il voyoit. Son ennemi étoit un pédant qui insultoit à un habile homme. Ici, c'est bien un pédantqui parle contre son bienfacteur, lequel il prétend faire passer pour méconnoissant par des plaintes vagues , qui se détruiroient toutes seules à sa honte , s'il y descendoit au particulier. Mais ce qui aggrave son crime , c'est qu'il en appuie la malignité du nom de M. de Montauzier, que vous savez qui m'est vénérable, ayant eu l'audace d'insérer, sans sa participation, un libelle contre moi dans le volume qu'il lui a dédié ; par où il laisse à juger que, puisqu'il le lui dédie, il en est approuvé et avoué. Considérez par là combien je vous . serai redevable si, en quelque lieu de vos ouvrages, ou bien où il vous plaira, vous faites connoître au public ce que vous croyez de moi en cette matière, et

(1) Claude Saumaise. — Chapelain parle bien autrement de Saumaise en 1660. Voy. plus haut, p. 56 et suiv.

si un homme de bien comme vous balance, par son autorité y ce qu'un fort mauvais homme comme lui à mis en avant contre moi.

« Je ne pensois pas vous en tant dire, mon naturel n'étant pas plaintif; mais le sujet étoit trop sensible, et vous pardonnerez d'autant plus facilement à ma longueur , que vous m*aimez davantage, et que , par votre propre expérience, yous savez que Isesa pa^ tientia fit furor (1). »

Jadis Montausier avait exprimé le vœu que les vers de Ménage fussent réunis en un volume : In unum corpus qux passim jacebant carmina. Dans le recueil paru en 1663, Tépître dédicatoire porte la date de 1652 , époque de la première édition. L'ouvrage avait été publié d'abord sous le titre de Miscellanea (2) , avec une belle dédicace à Montausier, gouverneur d'Angoumois et de Saintonge, et général des armées du roi : lUxistrissimo viro Carolo Sancla-Mauro Monlauserio, Ecolismensis et Santonicx prxfecto^ regalis exercitus diAcif iEGiDius Mbnagius, S.

Comment le futur gouverneur du Dauphin accueillit-il en 1663 lé libelle contre l'infortuné poète qu'il aimait, et avec lequel il eut toute sa vie d'étroites re* lations? Notre Angevin fut-il assez adroit pour glis^ ser répigranune récente à la faveui* de l'ancienne dédicace? Ce serait bien possible. Montausier , cepen^ dant, ne semble pas avoir pris au tragique les

(1) Lettre à Heinsius, à Stokholm, du 20 décembre 1663; II,

(2) 1 vol. in-4*. Paris, Courbé, 1652.

doléances du plaignant. Il eut le bon esprit de demeurer en dehors de la querelle ; et plus tard, en dépit de Chapelain , Ménage put dire : « J*ai toujours été dans Tamitié de M. le duc de Montausier (1). »

Les relations du spirituel avocat avec Tillustre marquis remontaient fort loin , vers 1632 , aux premiers temps de l'arrivée de Ménage à Paris. Et, ce que l'ingrat se garde de dire , c'est vraisemblablement Chapelain qui lui procura l'amitié de Montausier, comme il lui avait procuré celle de Balzac et de Retz. Dans une conjoncture délicate , et où il y allait de la fortune de leur jeune protégé, nous les voyons tous deux différer ensemble d'opinion. L'un conseillait d'accepter les séduisantes propositions d'une reine ; Tautre, plus avisé, et justifiant de bonne heure son titre de circons'peclissime , ne se laisse pas éblouir par de brillantes promesses : il conseille nettement de se défier et de garder son indépendance. L'avis était bon ; Ménage put le constater plus tard , en 1652, quand il vit quel profit Huet retira de son long voyage de Suède.

« Avant que la reine de Suède vînt en France , raconte Ménage^ elle me fit prier de l'aller voir^ comme elle avoit fait plusieurs autres savans. Messieurs Saumaise , Descartes , Vossius et Grotius y avoient été. Quoique je ne méritasse point cet honneur , elle me mit par là au nombre de ces grands hommes qu'elle avoit attirés auprès d'elle. Lorsqu'elle fut arrivée en Flandres, elle m'envoya un passe-port, en me man-

(1) Mena^tana, I, 201.

dant qu'elle avoit fait la plus grande partie du chemin , et que TafiFection qu'elle avoit pour moi valoit bien la peine que je fisse le reste. M. de Montausier et M. Servien jugeoient à propos que je fisse ce voyage. Mais M. Chapelain, en qui j'avois beaucoup de confiance, ne fut point de cet avis. Il me dit que cette princesse étoit tellement obsédée par Antonio Pimentel (1), ambassadeur du roi d'Espagne auprès d'elle, que quand je l'aurois vue une seule fois, il seroit bien difficile que je pusse la revoir. Je le crus, et je ne la vis que lorsqu'elle vint à Paris en 1656 (2). »

Quant à Heinsius, il esquiva comme il put les propositions belliqueuses qui lui étaient faites, et tâcha de rester dans cette neutralité que son correspondant prêchait si bien autrefois. « Nous haïssons la tyrannie en nous, aussi bien qu'aux autres, disait jadis Chapelain. — Nous croyons l'amitié qu'on a pour nos ennemis compatible avec celle qu'on a pour nous, et estimons que , pourvu qu'on ne se ligue point avec eux à notre dommage , l'usage du monde nous oblige à leur laisser la liberté de leurs habitudes quelles qu'elles soient (3). » Mais il no se souvient plus en 1663 de ce qu'il écrivait en 1659. Très volontiers, alors, il eût laissé gauchir ses principes, et permis à Hein* sius de se liguer avec lui contre le « calomniateur. »

Quelle fut la conduite du savant hollandais?

(1) Il est question de don Antonio de Pimentel dans les Mé* moires de Colbert, vol. VI, p. 484.

(2) Menagianay I, 87.

(3) Lettre k Racan, du 25 octobre 1659. Voy. plus haut.

Resta-t-il en dehors du débat ? ou dut-il se résigner à trahir un ami, pour complaire à Tautre? Rien ne l'indique nettement dans les lettres de cette époque. Au fond, peut-être, Heinsius avait-il de cette « inimitié honteuse , » une opinion semblable à celle de Huet ; et, dans cette situation délicate, il s'arrangea de son mieux pour ne prendre le parti de personne. C'était le plus sage; c'était aussi la seule attitude à garder entre deux amis communs décidés à se battre. Le moyen semble avoir été bon ; Heinsius sortit de là sans Se brouiller avec aucun des adversaires : l'un continua de lui écrire, et l'autre fit son apologie quand il mourut.

Le Menagiana parle toujours très favorablement du résident de Hollande ; et, nulle part, je ne ti*ouve contre lui la moindre trace de reproche ou d'amertume. Il est question, dans un passage, de Daniel Heinsius, son père , qui « aimoit un peu à boire. » Puis viennent, sur le fils, quelques mots affectueux : « M. Heinsius, son fils , est-il dit, étoit un bon homme, doux, et d'une grande modestie. Je l'ai reçu chez moi^ et lui ai donné à dîner plusieurs fois (1). »

Ménage et Chapelain avaient connu Heinsius de bonne heure, et jeune encore, quand il vint à Paris en 1645. Notre précoce érudit (2) venait étudier les manuscrits de Claudien et d'Ovide , pour l'édition qu'il en préparait déjà (3). Le jeune étranger, grâce à ses

(1) Menapiana, I, 27.

(2) Il avait alors vingt-cinq ans.

(3) Claudien, 1 vol. in-16. Leyde, 1650. — « P. Ovidii editio

deux protecteurs, avait été fort bien accueilli dans les . cercles savants, en particulier chez les frères Du Puy. Aussi, n'était-ce pas chose aisée de prendre parti pour Tun ou l'autre des adversaires. Cependant , Heinsius accorda plus tard quelque légère satisfaction au pauvre homme. Sans parler de ses mœurs et de son « inviolable foi , » comme celui-ci Teût voulu, il rendit publiquement hommage à son mérite, et, à sa prière, fit imprimer un Liber adoptivus^ dont l'auteur de la Pucelle consentait à être le parrain. Le 30 octobre 1665, ce dernier écrit à Heinsius : « Pour l'impression de vos poésies latines, Dieu soit loué , qu'elle tire à sa fin ! » Le volume était destiné à Montausier, et parut chez les Elzeviers , à Amsterdam , sous le titre de Poemala(l). Déjà, en 1646, Nicolas -Heinsius avait dédié un premier recueil à Montausier : Elegiarum liber (2). Une seconde édition , plus considérable que la première, en fut donnée à Leyde en 1653, avec la même dédicace (3).

« J'approuverois assez , disait Chapelain parlant à Heinsius de ses poésies, que vous y joignissiez un Liber adoptivus de-celles que vos amis ont faite (sic)

nova; Nie. Heinsius, Dan. F. recensuit ac notas addidit. » 3 vol. in-lG, Amsterdam, Eizevier, 1G61. L'ouvrage est dédié au président de Thou : « Hlustrissimo et excellentissimo viro Jacobo Augusto Thuano, etc. »

(1) 1 vol. in-12, Daniel Elzévier, Amsterdam, 1666.

(2) 1 vol. in-4% Paris, 1646.

(3) Nicolai Heinsii, Dan. Fil. Poemala. Lugd. Batav. Ex officina Eizeviriorum, 1653. 1 vol. in-32 de 256 pages. Bibl. nat.

à votre louange , ne fût-ce que pour y employer la longue épigramme du héros (1) auquel vous consacrez cette offrande. » Chapelain eut pleine satisfaction ; au lieu d'un Liber adoptivus, il en eut deux : l'un, consacré aux vers faits en l'honneur de Heinsius par les étrangers ; l'autre, aux vers composés par ses compatriotes : a Adoptivorum carminum libri duo, quorum alter exterorum Musas, alter Belgarum complectitur. Ad virum illustrem Johannem Capelanum, »

Et ces deux livres, l'illustre personnage, virillustris, se les adjuge avec un adorable sans-géne, sans autre forme de procès. Non, il n'est pas possible de traiter ses amis d'une façon plus naïvement tyrannique. Gomme jadis il avait mis la main sur VI ter Suecicum de Huel, il s'empare du Liber adoptivm et le confisque à son profit. Au recueil diffamatoire de Ménage, il opposera adroitement le recueil apologétique de Heinsius ; et, si les calomnies de l'un ont paru « sous le nom vénérable » de Montausier , ce sera aussi sous le nom respecté du grand seigneur que paraîtront les hommages de l'autre.

Chapelain ne le dit pas ouvertement ; mais c'est bien le but qu'il poursuit, en suggérant à Heinsius l'idée de joindre un Liber adoptivus à ses poésies latines. Où a eu lieu l'offense , il tient à honneur que la réparation ait lieu. « En ce cas, dit-il d'un ton souverainement protecteur à Heinsius , je souffrirai que vous me l'adressiez (2), comme fit autrefois M. de

(1) Montausier. — UEpigramme du héros est en tête du Liber Adoptivus, édit. de 1666.

(2) Dans le sens de dédier.

Balzac le sien des beaux endroits des poètes qui Tavoieut le plus touché (1) ; et ce vous seroit un nouveau sujet de parler, dans cette adresse, de M. le duc de Montausier, outre ce que vous auriez fait en parlant à lui-même (2); et, si j'en suis cru, vous obligerez M. Elzevir à patienter encore un peu, afin de rendre par là cette édition plus considérable.

» Pour suivre néanmoins votre intention , je lui envoie les qualités (3) de ce seigneur, comme elles doivent être mises à la tête de Tépître dédicatoire, laquelle, avec les préfaces, il pourra toujours imprimer, en attendant le recueil de vers qui ont été faits pour vous. Vous y songerez cependant , et si vous vous y résolvez, et que vous craignissiez que l'adresse que vous m'en feriez ne vous coûtât trop de temps en vers, vous la pourriez faire en prose, même avec quelque avantage, car on y dit mieux et plus pleinement ce que Ton veut dire, vous surtout, dont la prose latine en a si peu qui en approchent pour l'élégance, pour le nombre et pour la pureté (4). »

En France , c'était alors un mince titre de gloire pour un gentilhomme, pour un homme de guerre surtout, de cultiver les lettres, d'aimer l'étude, et, comme le dit Tallemant avec quelque dédain , « de faire métier de bel esprit. » Le vrai soldat, semble-

* (1) Œuv, compL de Balzac, vol. II, 2* partie, p. 42.

(2) Dans l'épître dédicatoire des Poem&ta, placée en tête du volume.

(3) Il y a des qualités dans le texte.

(4) Lettre à Heinsius , à Stockholm , du 30 octobre 1665, II,

t-il, doit rechercher d'autres succès, ambitionner d'autres triomphes que des triomphes ou des succès de salon ; il doit avoir au cœur une tout autre passion que celle des belles phrases et des beaux vers. Aussi, Montausier était-il quelque peu contrarié de sa réputation de « bel esprit. »

A l'occasion, il reprochait à ses amis de trop oublier l'homme de guerre et le général d'armée, pour ne voir en lui que l'homme de lettres. En 1688, deux ans à peine avant de mourir, il adresse le reproche à Huet, un excellent ami, dont il fut le protecteur et qu'il avait associé à l'éducation du Dauphin. Il lui écrit de Marly, à la date du 9 décembre, et le remercie de lui avoir dédié sa critique de la philosophie de Descartes : Censura philosophie Carlesianx (1).

a Je reçus hier, en partant de Versailles , dit-il à révêque d'Avranches, votre lettre avec la préface du livre que vous me faites l'honneur de me dédier. Je dois être honteux de tant de louanges que vous mV donnez; et, quand vous ne m'en donneriez que la moitié , ce seroit encore trop, parce que je ne les mérite pas; mais, moins j'en suis digne, plus je vous dois être obligé. Cependant, pour un homme sincère, qui faites profession de dire la vérité, vous devez prendre garde que vous ne serez pas cru, disant tant de choses à mon avantage qui ne sont pas. Mais vous ne dites rien de mon véritable métier, auquel j'ai employé toute ma vie, jusqu'à ce que j'aie été auprès de Mp" le Dauphin, qui est celui de la guerre,

(1) Ouvrage publié en 1689.

et auquel je m'étois uniquement employé ; et , si j'ai mérité quelques grâces du roi , ce n'a été que par là (l). »

Montausier,en effet, avait guerroyé de bonne heure; il avait servi avec assez de distinction pour mériter qu'on ne parlât pas uniquement de ses talents littéraires. Comme tous les jeunes gentilshommes de son temps, il suivit la carrière des armes. A l'âge de dix-huit ans, en 1628, il est au siège de Casai. Quelques années après, en 1636 , il fait la campagne de la Valteline, avec son frère, tué à Bormio. Puis, il sert à Tarmée d'Allemagne, d'abord sous les ordres de Bernard de Saxe-Weimar, et ensuite sous le maréchal de Guébriant. En 1643, à peine âgé de trente ans, il est nommé maréchal-de-camp et fait le siège de Rothweil, en Souabe , où périt Guébriant. Peu de jours après, le 24 novembre 1643, il fut fait prisonnier à la bataille de Tuttlingen, gagnée par le duc Charles de Lorraine et Merci , contre Tarmée française que commandait le brave Rantzau. L'illustre invalide n'avait qu'un défaut : il avait gardé de son pays d'origine, le Holstein, ce que Gui Patin appelait a la maladie polaire, » l'habitude de s'enivrer souvent. « C'est grand dommage, disait Montglat, car il avoit de belles qualités et il entendoit bien son métier; mais le vin lui faisoit commettre de grandes fautes. »

Dans sa dédicace de 1653 , à Montausier , Heinsius avait dépassé la mesure. Il avait bien parlé des exploits

(1) Nous avons publié cette lettre dans La Jeunesse de Fiéchier, I, 367.

militaires du général , « rébus domi militiseque gestis ; » mais il avait aussi salué en lui l'un des principaux ornements de la poésie latine et française : « Poésies tam latinae quam gallicae singulari ornamento. » Chapelain connaît le noble duc; il connaît surtout Topinion publique, qui permet à peine à « un homme de qualité (1), > moins encore à un soldat, de faire parade de bel esprit. Cette fois , Tami « circonspectissime » veille à ce que Heinsius n*en dise pas trop ; il prend ses précautions et, pour plus de sûreté, rédige lui-même une nouvelle formule d'hommage. C'est, du moins, ce que semblent indiquer assez clairement les paroles suivantes : « Je lui (2) envoyé les qualités de ce seigneur, comme elles doivent être mises à la tête de Tépître dédicatoire. » Et de fait, il n'est question dans celle-ci, ni de la haute naissance de Montausier, ni de ses talents et de ses goûts pour la poésie; mais seulement de ses dignités, de s«îs emplois, et surtout de ce cordon du Saint-Esprit, que tous les grands étaient si impatients de recevoir : « Utriusque ordinis regii torquato equiti. »

Quant à Chapelain, il est inquiet, il a peur, il tremble de voir lui échapper cette dédicace désirée. Aussi, comme il est accommodant! et comme il oflfre avec empressement toutes les facilités d'exécution I Heinsius n'a pas à se tourmenter : s'il n'a pas le temps de faire une dédicace en vers , on se contentera d'une dédicace en prose. I^ mal d'ailleurs ne sera pas

(1) Voy. plus haut, p 86, ce que Chapelain dit à Linière.

(2) A Daniel Elzévier.

grand : la prose dit « plus pleinement » ce qu'il faut dire. Et, pour gagner le résident de Hollande à sa cause, le hardi solliciteur n'épargne rien : prières, flatteries, promesses, effusions de tendresse, il met tout en œuvre et prodigue tout avec une libéralité qui fait sourire.

Le 20 décembre 1663, Chapelain suppliait Heinsius de réfuter Todieux libelle, et de rendre témoignage de ses mœurs et de sa probité. « Considérez par là, lui disait-il, combien je vous serai redevable, si, en quelque lieu de vos ouvrages, ou bien où il vous plaira, vous faites connoître au public ce que vous croyez de moi en cette matière. » Et un mois après, comme si Heinsius était à la veille d'entrer en lice, et de porter enfin remède « au venin répandu par l'impression, » Chapelain ne se possède plus de joie; il redouble ses tendresses et, en souvenir de gratitude et d'affection, promet de lui donner, mais quand il mourra, son i( portrait en huile. » Impossible de se tromper sur la signification de la lettre. Elle a été écrite dans une heure d'enthousiasme et dans l'attente prochaine du secours imploré.

« Quant au portrait que vous me demandez, répond-il à Heinsius, le 24 janvier 1664, je le tiens à honneur, et je laisserai ordre, en mourant, qu'on vous garde celui que j'ai dans mon cabinet, et que je fis faire, il y a vingt ans, pour complaire à un de mes amis qui est mort, et qui me le légua par sa disposition dernière. Mais je me fie davantage, pour vous demeurer présent , lorsque je ne serai plus , en celui que votre amitié vous a gravé dans Tâme, et qui

n'est point sujet à Tinjure du temps. Outre cela, vous en avez encore un fort au naturel dans le volume que je vous envoyai do mon poème, il y a six ou sept ans, de la main de Nanteuil, le plus excellent de nos calcographes (1). Avec tous ces secours, il est malaisé que vous m'oubliiez. » ,

A ce cadeau futur, Chapelain en joignait un autre, qui ne lui coûtait pas davantage : le don du meilleur des hommes, du plus fidèle des amis, Conrart, qui ne Tabandonna jamais, et partagea avec lui les mêmes périls. « M. Conrart, ajoutait-il, sera Tarai intime, cordial, généreux et fidèle que je vous laisserai, et qui vous tiendra lieu d'un autre moi-même, s'il arrive qu'il ne passe pas devant moi, comme il y a raison de Tappréhender, vu le périlleux état où le tient sa goutte,. depuis tantôt trois ans qu'elle ne Ta point quitté. Hors celui-ci, je n'ai point d'ami que vous de qui je pusse répondre, et qui me pût bien ressembler, dans les conditions essentielles à l'amilié. Je faisois autrefois le môme fondement sur mon ingrat calomniateur. Sed, heu! quantum mutatus ab illoî et que j'ai bien éprouvé en lui, à mes dépens, qu'il y a pou d'hommes sur qui l'on puisse s'assurer, non pas même de ceux qu'on y a le plus engagés par ses bienfaits et par ses offices (2) ! »

(1) L'édition de 1056, en effet, renferme un fort beau portrait de Chapelain par Nanteuil. — Robert Nanteuil, né à Reims vers 1623, mort à Paris en 1678.

(2) Lettre à Heinsius , à Stockholm , du 24 janvier 1664 ; II ,

Malgré bien des promesses , promesse de célébrer les vertus de Chapelain dans Vadresse d'un Liber adop' tivm, promesse de les chanter encore dans une préface de Virgile, Heinsius ne montra aucun empressement à tenir parole. Le fin diplomate rendait fumée pour fumée, fort peu jaloux de donner du « solide » à qui renvoyait à Theure de sa mort les présents qu'il voulait faire. En 1664, notre résident de Hollande avait fait espérer une apologie, qui paraîtrait dans une prochaine édition de Virgile. La promesse fut formelle ; nous ne savons si elle fut tenue dans la suite.

« Je ne vous puis exprimer, écrit Chapelain touché de tant de bonté, combien j'ai ressenti les marques que vous me donnez de votre créance pour ce qui regarde la profession que je fais de probité, et la promesse que vous me faites d'en dire votre sentiment plus au long dans votre préface sur Virgile. Comme j'en fais mon capital, et que c'est la seule chose dont je me pique, parce que tout homme de bien s'en doit piquer, je vous avoue qu'il ne me pouvoit rien arriver de plus agréable, que d'en avoir un témoin aussi irréprochable que vous. Je vous en rens aussi mille grâces d'avance, et m'en déclare infiniment votre obligé, laissant du reste à votre affection d'en user comme il vous plaira , sans vous rien prescrire (1). »

Peu de jours après, le 21 mars, il rappelle de nouveau la promesse faite, et cela avec d'autant plus de liberté, qu'il n'a rien sollicité; que le secours, dit-il

(1) Lettre à Heinsius , à Stockolm, du 6 mars 1664; II , 351,

53a LES ENNEMIS DE CHAPELAIN,

avec un certain aplomb, lui a été offert spontanément, motu praprio. « M. Medon m'écrivit, la semaine passée, qu'il ne pouvoit pas encore vous envoyer ces diverses leçons sur Virgile, et que ce seroit pour la suivante. Je Ten solliciterai , quoique son amitié n'ait pas besoin d'être sollicitée, ce cœur-là étant de ceux qui vous sont le plus véritablement acquis. Outre votre intérêt, j'y ai encore le mien, puisque vous avez dessein de me faire une allocution obligeante à la tête de l'édition que vous en méditez ; et je serois indigne de la faveur que vous me voulez faire, si j'en négligeois le moins du monde la publication. Gomme c'est par un motuproprioqiio vous vous êtes engagé à cela, j'aurai moins de pudeur à tenir la main à l'exécution d'une chose aussi glorieuse pour moi (1). »

En 1664, Chapelain attend encore la prochaine édition de Virgile; et, chose étonnante, en 1663, il en parle comme si le volume avait paru. « Voilà donc voti*e Virgile publié, écrit-il à Heinsius, le 25 octobre 1663; et, ce que M. Medon me prioit, par ses dernières, de vous mander de quelques diverses leçons de ce roi du Parnasse qu'il extrayoit d'un autre manuscrit assez ancien, pour vous en faire un régale, viendroit désormais à tard , quand je les aurois déjà en ma puissance. Ce sera pour une autre fois (2). »

Cette édition de Virgile , nous dit la Biographie générale, fut publiée en effet à Amsterdam, en 1664 (3).

(1) Lettre à Heinsius , du 20 mars 1664; II, 352.

(2) Lettre à Heinsius , du 25 octobre 1663; II, 333.

(3) Voy. Biog, génér,, art. Heinsius.

Mais renferme-t-elle la préface si vivement désirée? Nous ne pouvons le dire. La Bibliothèque nationale ne possède pas d'exemplaire de cette époque. D^autres éditions suivirent et parurent successivement à Leyde, à Amsterdam et à Utrecht. Nous les avons examinées : elles se taisent absolument sur le compte du pauvre suppliant (1). Le célèbre érudit rendit peut-être la pareille à Chapelain : celui-ci prenait son temps pour envoyer son portrait ; l'autre voulut prendre le sien pour composer Tapologie qu'on lui imposait.

Il se fit tirer Toreille pendant trois ans , jusqu'en 1666. Alors enfin , il publia une nouvelle édition de ses poésies , et ce Liber adoptivus tant attendu avec une belle et longue épître dédicatoire, c bien discourue 9 » telle que l'avait commandée l'auteur de la Pucelle. Sauf sur un point, Heinsius suit docilemont les avis reçus et le plan qui lui est tracé. Il ne marchande pas les compliments à son client ; le traite d'illustre , d'homme rare et de poète éminent : « IIluslri ei eximio viro Johanni Capelano , Régi christianissimo a consiliis et poetx summo, »

Pour Montausier , il n'a garde de l'oublier, c Ce vous seroit un nouveau sujet, lui avait-on dit, de parler, dans cette adresse (2), de M. le duc de Montausier, outre ce que vous auriez fait en parlant de

(1) Le catalogue de la Bibliothèque nationale cite trois éditions de Virgile par Heinsius : Leyde, 1671; Amsterdam, 1676; Utrecht, 1704.

(2) La dédicace à Chapelain.

lui-même. » Il s'agissait, en effet, d'intéresser le grand seigneur à cette épître , et , tout en ayant Pair de lui présenter son éloge, de lui faire lire en même temps le panégyrique de Chapelain. Et là-dessus , Heinsius se met à l'œuvre sans beaucoup de scrupule. En bon Allemand , il écrase Montausier de compliments : exalte son esprit divin , cœlesle genium ; vante sa femme, vante sa fille, fille unique qui lui tient lieu de plusieurs enfants : unica quidem, sed multarum instar; vante enfin les hautes qualités de son esprit , excelsx animi dotes , qui le rendent digne d'être comparé aux demi-dieux de l'antiquité , ou plutôt au dieu même de la poésie, à Apollon (1). A entendre Heinsius, Montausier aime les lettres et les cultive avec une égale passion et un égal succès. Il en est le protecteur; il en serait le modèle, s'il pouvait se contenter de la gloire d'un simple particulier, et s'il n'était né plutôt pour gouverner l'Etat et commander aux armées : « Nisi laude privata major esset^ et ad moderamen reipublicx^ atque ad militare imperium a natura factus ac formatus felicissime videretur, »

Quant au conflit avec. Ménage, Heinsius n'en dit pas un seul mot , et n'y fait même pas la plus légère allusion. Cependant, c'était là le point essentiel, l'objet d'une grande attente, et, si on s'en souvient, le thème de pressantes supplications : venger les mœurs d'un ami, sa probité, son inviolable foi, indignement méconnues par les calomnies de son ingrat. Heinsius jette les fleurs à pleines mains ; il appelle le poète

(1) Epistola, p. 9. Poematay 1666.

diffamé un homme étonnant, auteur de vers dont rien ne saurait égaler la majesté : « Quod majestati carminum tiLorum plene respondeat; » enfin, ce que pouvait seule permettre Thyperbole latine, un homme incomparable dans la poésie : o Vir sine pari, in re poeticâ tantus... » Mais, pour le reste, pas un mot; pas un mot contre Ménage, pas un seul sur ce qui tenait le plus au cœur de Chapelain y et devait rétablir sa réputation « aux pays étrangers, ou auprès de nos neveux. »

Cette apologie négative eut-elle le don de ne plaire qu'à moitié ? Le plaidoyer venait-il après une trop longue attente ? entaché , en outre , de mollesse pour la victime et d*une certaine complaisance pour l'assassin ? C'est probable. Car Chapelain, lui d'ordinaire si exact et si scrupuleux, au dire môme de Ménage, oublia plus tard sa promesse , et ne songea plus aux honoraires de l'avocat. « M. Chapelain, disait Ménage, étoit ponctuel, exact et formaliste en toutes choses ; c'est pour cela que M. de Balzac l'appeloit circonspectissime (1). » Cette fois, l'homme ponctuel et formaliste manqua bravement à la parole donnée jadis, et, pour un motif ou pour un autre , priva Heinsius du portrait qu'il avait formellement promis. Par son testament, on date du 12 novembre 1670, il ordonna que le tableau resterait dans son cabinet, où il était depuis 1664. « Nous entendons aussi, disait-il alors, laisser dans notre bibliothèque, non moins inaliénable que les li-

(1) Menagianay II, 44.

vres qui la composent, notre portrait en huile (1). » Presque au moment où celui-ci promettait son portrait en retour d'un gi'and service, le bourreau soumettait le patient à un autre supplice. A l'entendre, Ménage voulut le brouiller avec Huet , et lui ôter cet ami , comme il lui en avait ôté tant d'autres. Du moins , Chapelain le prétend , et , en toate hâte , il révèle le nouveau méfait « au gentilhomme normand. » Le 28 janvier 1664, il lui exprime ses plaintes à ce sujet ; et, avec beaucoup d'adresse, tout en disant qu'il n'a aucun doute, qu'il est sans défiance, il fait fort bien sentir que l'intimité dos deux érudits lui est suspecte, et peut donner lieu, sinon à des craintes, du moins à de légitimes soupçons.

c C'est parce que je fais une estime toute particulière de vous , écrit-il, que j'ai pris l'alarme de ces prétendues tentatives qui alloient à vous débaucher de mon amitié, et parce que j'eusse été marri de perdre un bien comme la vôtre que , depuis quelques années, j'ai compté entre mes plus précieux trésors. Car , de ces amitiés à la mode dont le monde est rempli, et qui ne se croient pas sujettes aux lois du vrai honneur et de la pure morale, je répute à gain lorsque je les perds (2) ; et je profite de l'infidélité et de l'ingratitude avec plaisir, comme d'un temps revenant bon, pour l'employer à en cultiver de sincères, sur lesquelles je puisse dormir en stlreté. Tirez cepen-

(1) Publié par M. Ratbery, Bulletin du Bibliophile y 1863 , p. 277 et suiv.

(2) Trait à Tadresse de Ménage.

dant avantage de ce qu'on (1) n'a osé, auprès de vous, ce qu'on a essayé auprès de tant d'autres, et plus d'une fois avec succès ; et jugez, par cette retenue, de la peur qu'a fait votre vertu aux tentateurs, et de la honte qu'ils se sont voulu épargner de recevoir de vous un vigoureux refus et une sage réprimande.

» Je reçois pour moi , Monsieur , avec tendresse et consolation les protestations nouvelles que vous me faites d'une inviolable constance dans l'afiection que vous me portez; non pas que j'en aie douté, mais pour ce qu'il est fort doui d^entendre une chose si agréable d'une personne dont on est si bien persuadé (2). »

Dans une telle situation , et au point où on demeu* rèrent les choses, tandis que les deux adversaires étaient si exaspérés et si aigris, croirait-on que des amis essayèrent encore de les réconcilier ? Heinsius, au début de la querelle, et plus tard Huet, dans des conditions plus favorables , avaient échoué. Il fallait avoir ou une foi robuste , ou d'étranges illusions, pour espérer réussir, quand l'irritation était à son comble, et que, de part et d'autre, on s'était porté aux dernières extrémités. C'était vers la fin de 1666. Gha* pelain écrit à Gonrart, dont la cause est liée à la sienne, et qui, dans tout ce démêlé, ne cessa de faire campagne avec lui, discrètement^ prudemment, selon sa méthode, mais avec une fermeté qui ne se démentit pas.

(1) a On représente ici Gilles Ménage , le bourreau du pauvre Chapelain. » Note de M. Tamizey de Larroque.

(2) Lettre à Huet, du 28 janvier 1664 ; II, 347.

La lettre en question atteste Tétroite solidarité des deux amis, leur entente parfaite, leur accord commun dans les résolutions et la conduite. L'auteur de la Pucelle fait part à son vieil ami de ces éternelles propositions de paix. Il raille les négociateurs sans mandat , qui ont la manie de se mêler des affaires d'autrui, et engage Gonrart à tenir ferme et à ne pas capituler. Le document a l'importance d'un manifeste; il en a l'étendue, la vigueur et la fierté. L'auteur de cette espèce de Mémorandum rétablit les faits, rappelle les griefs passés et ne permet pas qu'on réduise les offensés au rôle injurieux de coupables. La paix est possible, sans doute, mais à la condition que Ménage et ses partisans feront leur soumission entière , présenteront des excuses et n'auront la prétention d'en recevoir ni de Chapelain, ni de ses amis.

« Il n'y a rien de plus vrai, dit-il à Conrart, que ce qui est si bien marqué dans votre billet, que toutes les ridicules diligences de ces personnes-là n'aboutissent qu'à nous faire faire quelques pas qu'ils puissent tourner à leur avantage et, par une cotte mau-taillée, comme dit le peuple, faire un raccommodement de pair à pair, sans faire discussion de rien , afin que, si nous y consentions, ils pussent donner, auprès de ceux qui n'examinent point les choses, des explications qui nous mettroient dans le tort, faisant croire, à un besoin, que nous serions les offenseurs et les repentans, trop heureux qu'on nous voulût bien pardonner et que nos crimes fussent abolis par une générale amnistie. Ces plans sont dignes de leur cervelle démontée; et il n'y a plus lieu de craindre que ni vous, ni

moi, donnions dans ce panneau, n'étant pas, grâces à Dieu, aussi écervelés qu'ils le sont. »

De puissants solliciteurs, des grands même voulurent s'interposer. Mais il faut voir avec quel air d'indignation et de mépris le bouillant vieillard refuse de traiter « de pair à pair ; » avec quelle ténacité il conseille à Conrart la résistance. Dans son courroux , il va jusqu'à malmener Montausier, qui est bien parmi ces hauts personnages dont il repousse Tintervention. • Notre honneur, sur cet article, continue-t-il, dépend de notre fermeté dans nos résolutions, sans nous en laisser tirer par aucune instance, ni aucune autorité des Grands que nous honorons. Qui nous peut , en effet, obliger à nous en départir? Est-ce que notre justice soit douteuse ? Est-ce que leur injustice le soit? Et, qu'en nous maintenant dans nos principes, nous ayons autant à appréhender de blâme «ju'eux en devroient appréhender, en s'opiniâtrant dans les leurs? Est-ce qu'ils nous puissent jamais rendre de service utile ou d'office honorable? Est-ce qu'ils sont dans une telle posture qu'ils nous puissent nuire, et nous, si misérables, que nous ne puissions repousser leurs injures, s'ils étoient assez fous pour nous en faire de nouveau? Nous nous trouvons si bien de n^avoir plus de commerce avec eux, que nous ne pourrions qu'em- })irer notre condition en les souffrant renouer qu'aux conditions que nous leur avons déclarées. Il leur importe, et non pas à nous, de se bien remettre avec nous; et c'est à eux à faire tout pour cela, et à nous de ne rien faire que de recevoir leurs satisfactions et leurs excuses.

» Nous devons , à la vérité , savoir gré à nos amis qui désirent ce rapprochement-là; mais nous ne devons pas nous abandonner à leur arbitrage , ayant le droit aussi clair que nous l'avons. 11 est bon qu'il demeure un exemple, dans la vie civile, de gens de bien qui s'affermissent dans la conservation de leurs inté^ rets, et qui montrent bien connoitre en quoi ils consistent; qui, sans se rapporter à une vengeance, quoique juste, se savent défendre des démarches de leurs familiers, lesquelles, pour innocentes qu'elles soient, ne laisseroient pas d'en trahir la justice et de favoriser l'iniquité d'autrui. »

On le voit, ce n'était pas chose facile d'avoir raison d'un tel adversaire : si prévoyant, qu'on ne pouvait le surprendre ou le duper; si ferme, que rien ne le faisait fléchir , et si tenace dans la lutte , qu*il ranimait les courages hésitants et leur communiquait le feu de son indomptable énergie, c Je ne prêtons point, disait en finissant Chapelain , vous exhorter , par tout ceci, à' en soutenir courageusement les attaques; Je ne fais que vous montrer de quelle sorte je les ai soutenues et les soutiendrai, si Ton y revient, à l'avenir. Celle que me fit là-dessus M. de la Bastide (t) n'en fut pas proprement une ; ce ne fut qu'une escarmouche pour découvrir de quelle manière vous aviez reçu la visite hétéroclite (2) qui vous fut faite en face de

(1) Personnage inconnu , cité une fois ou deux dans les lettres de Chapelain.

(2) « Sot, ridicule, » Dictionn, de Richelet, 1719. M. Littré ne cite aucun exemple , au dix-septième siècle , d*hétéroclite employé dans ce sens.

votre église (1 ), et si peu révéremment pour rassemblée et pour le lieu. Comme je ne trouvai pas à propos de lui dire tout ce que j'en savois, de peur qu'en le rapportant il ne donnât matière aux rebelles de le tourner à leur compte , il me suffit de lui dire que je ne le sa vois qu'en gros, et de lui expliquer encore une fois quelles étoient nos résolutions là-dessus , ce qui lui fit changer d'entretien (2). »

(1) Le temple de Charenton , où Gonrart avait l'habitude de se rendre.

(2) Lettre à Gonrart , « à Atjs, » du 28 septembre 1666 ; II,

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