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OBSERVATIONS SUR MALHERBE

contraste» à côté de Téloge se place iiaturelIemeDt le blâme : on devine sur qui il va tomber. A en croire Chapelain , Chevreau eût bleu fait de passer sous silence les Larmes de saint Pierre^ ouvrage de la jeunesse de Malherbe et que le poète lui-même avait désavoué. « J*eusse voulu, dit-il avec mépris, laisser ces vers-là à sasser au commentateur dont vous me parlez, qui, suivant son humeur, ne le veut commenter que pour le reprendre (1). • Le commentateur en question , le futur émule de Chevreau , est Ménage. Celui-ci publia son travail plusieurs années après, en 1666 (2), et se fit accuser par son devancier d'avoir pillé son manuscrit.

Ménage , en effet , usait des œuvres d'autrui avec une pleine liberté : grecs, latins, français, étrangers, il mettait indifiéremment tout le monde au pillage , et s'acquit par là une véritable réputation. Cotte renommée d'un nouveau genre alla grandissant chaque jour. G. Boileau la constatait malicieusement en 1656 (3); et Molière la consacra enfin, en 1672, d'une manière éclatante et définitive dans les Femmes savantes, Niceron a raconté la plaisante façon dont il dépouilla Chevreau , tout en protestant hautement qu'il n'avait rien dérobé. « M. Chevreau , dit-il , rapporte dans ses Œuvres mêlées , p. 103 , qu'ayant laissé pendant quelques mois ses Observations sur les poésies

(1) Voy. plus haut cette lettre, p. 111.

(2) Poésies de M, de Malherbe avec les observations de H. Ménage. 1 vol. in-8% Paris, Thomas Jolly, 1666.

(3) Voy. plus haut.

de M. de Malherbe à M. de La Ménardière , celui-ci les prêta à M. Ménage , contre la promesse qu'il lui avoit faite de ne les montrer à qui que ce fût ; et M. Chevreau reconnut l'infidélité de son ami par les observations de M. Ménage sur ces poésies. Cependant comme M. Ménage dit, dans sa Pré/hc^, qu'il s'est privé du plaisir de lire le commentaire de M. Chevreau sur les poésies de Malherbe, afin qu'on ne Taccusât point de l'avoir volé, M. Chevreau fait remarquer que ce n'est pas de ses Observations , qui sont imprimées, qu'il se plaint , mais du manuscrit qu'il avoit confié à M. de La Ménardière. Il ajoute que M. Ménage n'a pas été sincère dans cette rencontre , et qu'il en appelle à sa conscience ; qu'il y a longtemps qu'on l'a fait passer pour le parasite de tous les livres, et qu'on le soupçonne de larcin, pour peu qu'il se pare. 11 finit en déclarant que , puisqu'il a plu à M. Ménage de s'approprier ses plus curieuses observations sur Malherbe , il ne les fera jamais imprimer (1). »

En 1663 , la récente découverte d'un manuscrit de Pétrone fournit à Chapelain une nouvelle occasion de médire de l'ingrat, et de le décrier dans le monde savant. Il suffira que l'un accepte le manuscrit et le déclare authentique, pour que l'autre le repousse aussitôt comme pièce controuvée et de nulle valeur. Au début, cependant, avant sans doute que Ménage eût donné son avis, Chapelain avait appris la nouvelle avec joie , et paraissait assez enclin à admettre l'au-

(1) Niceron, I, 328.

thenticité du document. « Je commence à croire, écrit-il à Heinsiasen 1663, l'aventure de Pétrone pos- "sible, puisqu'il y a des gens de lettres et d'honneur qui l'ont vu. Ne cessez point de faire instance auprès de Carlo Dati , pour rendre son avis effectif , et piquez-le d'honneur dans cette affaire. Si nous avions trouvé cet auteur, ou parfait, ou du moins augmenté, ce seroit une grande trouvaille et de grande consé-* quence pour la latinité; et MM. les critiques en feroient bien leurs choux gras , comme dit notre populace , et y trouveroient une ample matière de corrections, restitutions, illustrations, énodations (1). » Quelques mois plus tai'd, ces belles espérances d'une « grande trouvaille » sont à peu près évanouies. Nous ne serions pas surpris que Ménage ait été pour quelque chose dans ce brusque changement d'opinion. « Le fragment de Pétrone, trouvé en Dalmatie, écrit-il à Heinsius le 14 juillet 1664, nous a été apporté par les Italiens de la suite de M. le légat. Je ne l'ai point encore vu , le livre étant tombé entre les mains de mon calomniateur (2), duquel vous croyez bien que je n'en attens, ni n'en désire la communica-

(1) Lettre à Heinsius , du 25 octobre 1663; II , 333. — Enodation^ un de ces mots que Chapelain aime à former par analogie; du latin : enodatio j action de dénouer; de là, explication, éclaircissement.

(2) L'édition de Padoue , dont le permis d'imprimer est du !•' décembre 1663, ou celle de Paris, publiée par Jacques Mentel, sous le pseudonyme de Caius Tilebomenus. 1 vol. in-8% Paris, Edmond Martin, 1664; Bibl. nat., Z, 1307.

tion. Ou dit que MM. de Valois (1) , qui l'ont vu, ne pensent pas qu'il soit de Pétrone, et qu'ils en estiment le style fort au-dessous de sa pureté. Je ne me résoudrai là-dessus que sur votre jugement, lequel je vous demande un peu étendu (2). »

Deux ans après, en 1666, il n'a pas encore le livre, objet de sa curiosité. II parle des poésies latines de ^ Heinsius , se plaint de la lenteur d0§ Elzeviers, et dit un mot du « fragment pétronien , » dont il semble envier la possession à son ennemi. « Il est fort vilain au sieur Elzevir, écrit-il le 27 mai 1666, de vous faire languir des années entières pour une si courte impression (3). Je vous croyois plus respecté pai* lui. Je corrigerai les fautes d'impression de la préface qui m'est adressée (4) , et que vous me dites qui s'y sont coulées. » On connaît l'illustre dynastie de ces Elzeviers , qui , établis à Amsterdam , à Leyde et à La Haye , furent longtemps la gloire de la Hollande par la beauté de leurs éditions. Celui des Elzeviers dont il s'agit ici est Daniel^ mort en 1680, et qui était établi à Amsterdam depuis 1654 (5).

(1) Henri et Adrien de Valois.

(2) Lettre à Heinsius, à Stockholm, du 14 juillet 1664; II,

(3) L'impression des Poemata de Heinsius. 1 vol. in-8*, Amsterdam, Daniel Elzévier, 1666.

(4) Nous avons parlé plus haut de cette dédicace à Chapelain.

(5) Voy. l'ouvrage de M. Alph. Willems , Les Elzeviers, histoires et annales typographiques. Bruxelles, 1 vol. in-8*,

Chapelain se plaignait ensuite à Heinsius de n'avoir pas reçu certains écrits de Scheflfer, et en particulier sa récente édition de Pétrone , accompagnée de ses notes et de celles de Reines! us (1). La chose rintéressait quelque peu; car, à son instigation, sûrement, Touvrage avait été dédié à Colbert; et luimême avait sa part d'éloges dans les flatteries adressées au grand ministre , « protecteur bienveillant de tous les gens de savoir et de mérite : • Doctrinarum et virtutum omnium confugio^ Patrono indulgentiss. Schelfer était né à Strasbourg (2). Mais, selon les habitudes du temps , à Texemple des savants qui, alors, aimaient assez à colporter leur science en pays étrangers , à l'exemple de Saumaise , de Vossius , de Scaliger et de tant d'autres , il avait quitté sa patrie et était venu chercher fortune en Suède. D'abord professeur d'éloquence à Upsal , il devint plus tard bibliothécaire de la reine Christine, à la place de Freinshemius(3). L'un de ses principaux ouvrages fut une histoire de la ville d'Upsal : Upsalia antiqua, en un volume in-4<», Hambourg, 1687.

« J'ai peur, disait Chapelain , que M. Scefferus ne se tienne importuné de la presse que vous lui avez faite de remplacer les exemplaires perdus. Il eût suffi de

(1) « T. Petroni Arbitri in Dalmatia nuper repertum Fragmentum, cum scholiis Th. Reinesii. Accesserunt ex edit. Upsaliensi V. C. Joh. Schefferi Argentin. Notce. » 1 vol. in-12, Leipsig, 1666. Bibl. nation., Z, 1310.

(2) Jean Scheffer , né à Strasbourg en 1621 , mort le 26 mars 1679.

(3) Jean Freinsbemius , né à Ulm en 1608, mort en 1660

l'avertir qf Qu'ils s'étoient perdus , afin qu'il ne trouvât pas à redire à notre silence pour les actions de grâces. Le secrétaire de M. de Conigsmark a dit ici qu'il avoit laissé les Tactiques (1) à Hambourg. Mais le ministre a porté des exemplaires de cet examen du fragment pétrouieu à M. Bigot, Ménage et autres, sans m'avoir compris dans la distribution, quoiqu'il en eût plusieurs de reste, et je n'ai aucune nouvelle de lui. Je vous le dis, afin que si ces personnes en remercient l'auteur pour leur vade (2) , il sache que son commissionnaire ne m'a pas donné lieu de l'en remercier comme eux (3). »

Ce « M. de Conigsmark, » le ministre dont Chapelain se plaint à Heinsius; à qui il reproche de ne lui avoir pas remis d'exemplaire de « l'examen du fragment pétronien (4) », était alors ambassadeur de Suède à Paris, et flls d'un des meilleurs généraux de Gustave-Adolphe (5). En 1666, Christine n'était plus reine de Suède. Elle avait abdiqué, depuis 1654 , en faveur de son cousin Charles-Gustave. Le roi de Suède était alors un enfant, né en 1655, qui régna, de 1660 à 1697, sous le nom de Charles XL

Gui Patin nous fait connaître un peu « ce commis-

(1) Sans doute , l'ouvrage de Schefifer : De miîitia navali veterurriy libri IV, l vol. m-4% Upsal, 1654.

(2) Intérêt proportionnel do chacun dans une affaire. Voy. Richelet, Littré.

(3) Lettre à Heinsius, à Stockholm, du 27 mai 1666; II, 459.

(4) L'examen de Scheffer.

(5) Le général s'appelait Jean-Christophe de Kœnigsmark ; il naquit en 1600, et mourut à Stockholm le 20 février 1663.

sionnaire » qui avait eu le tort de négliger Chaiïelain. « J*ai vu aujourd'hui, écrit-il à Falconet le 24 avril 1666, M. le comte de Kœnigsmark, ambassadeur de Suède, qui n'est que médiocrement malade. Ces messieurs du Nord ne sont pas sujets à de si grandes chaleurs que nous en avons eu depuis un mois, mais ils ne sont pas si réglés que des capucins. Ils sont souvent malades de la maladie polaire, qui est de trop boire (J). »

Dix jours après, il apprend à son correspondant de Lyon qu'il va peut-être devenir médecin de l'homme du Nord. A la date du 4 mai, il lui écrit : « J'ai aujourd'hui salué l'ambassadeur de Suède, M." le comte de Kœnigsmark, qui m'a fait un grand accueil; il n'a pas trente ans. On m'a dit qu'il me veut prendre pour son médecin. » Est-ce pour cela qu'il trouve au jeune diplomate « la réputation d'un fort adroit et habile négociateur? » Ce ne serait pas impossible. Le docteur avait ses petites faiblesses. On a beau avoir le caractère frondeur et quelque penchant à la malice , la nature humaine est là, et nous dispose à aimer ceux qui nous distinguent ou nous flattent. Le 16 mai 1666, eut lieu la réception officielle de l'ambassadeur. Gui Patin aurait pu être de la fête, s'il n'eût redouté les excès de table ordinaires aux puissants estomacs de ces froides régions. Le 18, le médecin futur de l'Excellence écrit à Falconet : < L'ambassadeur de Suède a fait ici son entrée le 16 de ce mois. J*ai été invité de la fête, mais je n'y ai point été. J'aurois eu

(1) Lettres de Gui Patin ^ III, 593. Edit. RéveiUé-Parise.

peur qu'il ne m'eût fallu boii*e là en Allemand. Je ne bois plus qu'en philosophe, qui a tantôt soixante-cinq ans. J'ai cette obligation à la vieillesse et à un peu de philosophie (1). »

Chapelain parlait déjà en 1665 , de ôet « examen » de SchefFer, remis par M. de Kœnigsmark à Ménage, à Bigot et à d'autres : pitoyable distribution, dans laquelle il n'avait pas été compris ! Le 30 avril, il écrit à Heinsius. « Cet autre livre De stylo , du même auteur (2) , dit-il, est une matière délicate et de grand mérite, si elle est bien traitée. Il fera un miracle, s'il nous fait croire que le prétendu fragment de Pétrone soit véritablement de lui (3). »

Enfin , le Journal des Savants entra eu lice à son tour, dans les premiers mois de 1666. Chapelain en avait été l'un des collaborateurs à l'époque de la fondation. Il avait conservé ses entrées dans la maison , et pouvait user de son influence pour ou contre l'article favorable ou hostile à son opinion. Qu'arrivat-il? nous l'ignorons. Mais le 12 avril, le Jouirai des Savants prenait parti contre lui, combattait vivement les Dissertations de ses amis Adrien de Valois et Wagenseil, et proclamait l'authenticité du fragment de Pétrone (4).

(1) Lettres de Gui Patin, III. 595.

(2) Scheffer.

(3) Lettre à Heinsius, du 30 avril 1665; II, 396.

(4) « Hadriani Valesii et loh. Christophori Wagenseilii de Cena Trimalcionis , nuper sub Petronii nomine vulgata , Disseftationes. » 1 vol. in-12, Paris, Edmond Martin, 166*ï. Bibl. nat. — La Dissertation de Wagenseil est dédiée à Chapelain :

Chapelain, qui était d'une opinion contraire, par conviction d*abord, un peu aussi par dépit et pour faire pièce à Ménage, fut désarçonné par la vivacité de la riposte. Il bat prudemment en retraite, et recommande de ne pas s'engager plus avant, sans avoir mieux approfondi la question. Le 7 mai 1666, il écrit à Wagenseil alors à Londres, et lui conseille une attitude pleine de réserve. « Le Journal des Sça^ vansy avoue-t-il avec une certaine tristesse, a fait tort au jugement que vous et M. Valois aviez fait du prétendu fragment de Pétrone ; mais il est visible que cet article a été suggéré par la partie adverse, dont je ne suis pas d'avis que vous fassiez vacarme. Pour M. Valois, il verra de son côté ce qu'il aura à faire là-dessus (1). *

Ce n*était pas un faible honneur pour l'auteur de Tarticle, quel qu'il fût , de faire hésiter ainsi Chapelain, et d'avoir raison d'un savant tel qu'Adrien de Valois , célèbre par lui-même et par les travaux de son illustre frère, Henri de Valois. Les frères Valois, comme les frères Du Puy, « régentaient » en matière d'érudition ; ils avaient tous deux une science assez vaste et une critique assez sûre pour ne pas redouter un démenti. Adrien^ historiographe de France comme son frère aîné, avait tiré de nos vieilles annales une histoire des Gaulois et des Francs, œuvre im-

a lobanni Capellano, Ulustri viro et Cbristianissimi régis Consiliario. »

(l) Lettre à Wagenseil, du 7 n^ 1666; II, 455. — Journal des Savants, numéro du 12 avril 1666.

mense qui lui coûta plus de dix ans de travail , de 1646 à 1658 : Gesta Francorum, 3 vol. in-f , Paris. Henri de Valois, « Tuii des plus savants hommes du dixseptième siècle , » nous dit M. Tamizey de Larroque (1), s'appliqua surtout à l'étude de Tantiquité ecclésiastique, et publia diverses éditions d^Ëusèbe de Gésarée, de Socrate, de Sozomène et de Théodoret<2),

La « partie adverse , » qui fit écbec à Adrien de Valoisj, pourrait bien ôtrç Ménage. Sans parler de la conformité des idées avec un passage du Menagiana^ le tour poli de la discussion, certain air de fine raillerie,, la courtoisie même du langage, tout semble déceler la plume malicieuse et exercée de Ménage. Le rédacteur du Journal des Savants rend compte de la nouvelle édition du Satyricon de Pétrone et de la controverse soulevée à cette occasion : « 'Avâc$oxov ex Petrch nii Arbitri Satirico fragmentum , » avec une appréciatipn sur le style de ce fragipent récemmenti découvert à Traw, en Dalmatie : « /o. Caii TUebomeniyde Traguriensi fragmenta Petronii^ judicium (3). »

Le Satyricon de Pétrone nous est parvenu fort incomplet. A en croire quelques auteurs , ce qui nous

(1) Lettres de Chapelain; II, 214.

(2) Henri de Valois naquit à Paris le 10 septembre 1603, et mourut le 7 mai 1676. Historiographe de France en 1660; le Dictionn, de Dézobry dit 1654. — Adrien de Valois, né à Paris le 14 janvier 1607, mort le 2 juillet 1692.

(3) 1 vol. in-8% Paris, 1666, Edm. Martin. — Caiu« Tilebomenu8 est l'anagramme de Jacques Mentel. Né à Château-Thierry en 1597; mort en 1671.

en reste serait à peine la dixième partie* « Od prétend , ajoutait le Journal des Savants ^ que ces années dernières on a été plus heureux dans la recherche de cet ouvrage, et qu'on a trouvé, dans une bibliothèque de Dalmatie, un ancien manuscrit qui est plus ample d*an tiers que tous ceux que Ton a vus dans c^s derniers siècles. On dit que plusieurs savans hommes d'Italie, à qui on avoit envoyé ce manuacrit pour Texaminer, avant qu'on l'imprimât, ont tous jugé que c*étoit une pièce authentique , tant à cause qu'il est. ancien et paroît être écrit il y a plus de d;eux cens ans T. que parce que le style en est très conforme à celui de Pétrone.

» Quoi qu'il en soit, ce nouveau fragment, qui contient le récit entier du souper de Trimalciou, fut imprimé , il y a deux ans , à Padoue , et peu de temps après r'imprimé à Paris. Un savant homme a ajouté dans cette édition des remarques soua le nom emprunté de Gaïus Tilebomenus, qui contient Taaa^ gramme de son véritable nom (1). »

Ce petit préambule terminé, l'auteur de l'article arrive aux deux dissertations de Valois et de Wagenseih Il les montre du même avis tous les deux, et prouve le plus gentiment d u monde que l'opinion de Tun se réfute par l'opinion de l'autre. « Dans la contestation qui se présente sur le fragment de Pétrone, disait le Journal des Savants, quoique M. de Valois et M. de Wagen-

(1) Jacqueê Mentel. — Voy. Quérard, Supercheries littéraires . dévoilées, au mot : Tilebomenus, Seulement, cette édition de Pétrone est de 1664 , et non de i674, comme le dit Quérard.

seil ayent tous deux dessein de combattre ce fragment, ils sont néanmoins de différons avis , et Tune de leurs dissertations peut être réfutée par l'autre. Car, si Tauteur de la première veut qu'on rejette ce fragment, parce qu'il y a plusieurs façons de parler qui ne sont pas latines, Tauteur de la seconde, soutenant que Pétrone ne parloit pas trop bien latin, semble détruire cette preuve. Si l'un présume que ce fragment a été supposé par un Italien , à cause qu'il y a quantité de phrases tirées de la langue italienne ; l'autre , disant qu'il s'y trouve plusieurs façons de parler empruntées de la langue françoise , fait assez connoître que ce n'est pas un Italien qui est l'auteur de cette supposition. Enfin, si l'un rejette ce fragment, parce que les choses qui y sont contenues n'ont aucun rapport avec les actions de Néron ; l'autre fait voir la foiblesse de cet argument, en montrant que Pétrone ne songeoit pas à Néron, lorsqu'il a composé cette Satire , et qu'en effet il n'a vécu que cent ans après lui (l). »

Un autre motif nous porte à attribuer cette réfutation à Ménage : ce sont les mille précautions de Chapelain avant de s'engager davantage. Celui-ci connaît l'habileté et le savoir de l'adversaire des Wagenseii et des Valois. Le savoir était réel ; mais plus réelle encore l'habileté à mener une discussion , à agiter

(1) C'était l'opinion d*Adrien de Valois. Celui-ci supposait Vexistence d'un autre Pétrone, qui aurait vécu du temps de Marc-Aurôle.

Topinion en sa faveur , et à s'assurer Tappui de bons et nombreux alliés.

P. Petit, en ami fidèle, se rangea du coté de Ménage; et, à la mode du seizième siècle, à la façon des Saumaise, des Casaubon et des Scaliger, il réfuta par bons et solides arguments la dissertation de Wagenseil et de Valois, attaquée en quelques pages ironiques et légères par le Journal des Savants. P. Petit publia sa brochure sous le pseudonyme de Marine Statilio, en 1666, au moment où la querelle mettait en émoi tous les cercles savants de TEurope^ en France, en Italie et en Allemagne. La réplique portait le titre suivant : « Marini Statilei Traguriensis I. G. (1) responsio ad loh. Christoph. Wagenseilii et Hadriani Valesii dissertationes de Traguriensi Petronii fragmente (2). »

En homme prudent, Chapelain évite de se commettre à la légère. 11 consulte de tous côtés, écrit en Angleterre, en Suède, en Italie, s*assure le concours de nombreux alliés, et, comme s'il était personnellement engagé dans la querelle, semble ne vouloir livrer une seconde bataille, que certain de la victoire. Le 9 Juin 1666, il écrit à Ottavio Ferrari , à Padoue, l'interroge, et le prie de lui donner son avis. « Quelques-uns, lui dit-il, vous font partisan du prétendu fragment depuis peu déterré ; d'autres disent que vous ne le croyez pas de lui. J'en saurois volontiers

(1) Abréviation ; pour Juris consulH.

(2) 1 vol. in-12 de 80 pages. Paris, Edm. Martin, 1666. Bibl. nat. Voy. Quérard, au mot : Statilius,

votre sentiment en trois lignes. On se débat fort ici là-dessus (1). »

L'opinion de Tancien protecteur de Ménage est manifeste. Certaines crudités de langage, pour ne rien dire de plus, déroutaient Tadmirateur des écrivains latins. Il n'était pas habitué à un tel cynisme d'expressions : ce qui lui faisait dire que le manuscrit était supposé. Ménage juge tout autrement de cette découverte. Il ne se laisse point effaroucher par la grossièreté des termes ; et , avec un sens critique plus délicat, avec une plus grande sûreté de goût, il admet l'authenticité de la pièce, précisément pour les motifs qui la font repousser à ses contradicteurs. Le passage est fort intéressant. C'est une bonne page de fine critique et d'histoire littéraire, avec un jugement excellent sui- Pétrone. Voici ce que dit de « la trouvaille » le calomniateur de Chapelain : « Le fragment de Pétrone, où est contenu le soupe de Trimalcion , étoit à Traw, en Dalmatie, dans la bibliothèque du docteur Marino Statilio, d'où ayant été tiré l'an 1663, il parut l'année suivante imprimé à Padoue et à Paris. Le P. Mabillon (2), page 202 de son Iter italicum^ dit qu'au mois de mai 1686, le manuscrit de ce fragment étoit à Modène, entre les mains de Lorenzo Statilio, fils de Marino. Il est, depuis quelques années, à la

(1) Lettre à Ferrari, du 9 juin 1666; II, 461.

(2) Jean Mabillon, né en 1632, à Saint-Pieiremont, Ardennes; mort à Tabbaye de Saint-Germain-des-Prés , le 27 déc. 1707. — « Her Ilalicum Dom. Johannis Mabillon... Annis 1685 et 1686. » 1 vol. in-4*, Paris, 1687.

Bibliothèque royale, où je Tai vu, n<> 5623, tel que Spon le décrit page 96 et 97 du tome I^*" de ses Voyages (\). »

« Cette pièce , continue Ménage, n*en déplaise aux Wagenseil et aux Valois , n*est assurément point supposée. Les expressions barbares qui s'y trouvent y ont été mises exprès, pour nous faire connoftre la diflPérence qu'il y a entre le langage des personnes de qualité et celui des gens de néant. Un valet, dans Plante et dans Térence, s'exprime aussi poliment que son maître. Pétrone , fin et judicieux écrivain, introduisant des gens de la lie du peuple, les a fait parler naturellement, comme ils parloient. Cet échantillon, par cette raison entre autres , est de conséquence, rien de tel ne se trouvant dans pas un des anciens qui ont précédé , ou suivi Pétrone (2). »

L'auteur donna le titre de Satyricon à cet étrange roman , mêlé de prose et de vers à la manière des Satires Ménippées de Varron. Le festin de Trimalcion , Cœna Trimakionis , est Tun des morceaux curieux du livre, dont le manuscrit, trouvé à Trav^, en 1663, combla plusieurs lacunes. Il est étonnant que M. Pierron , dans Y Appendice bibliographique de son Histoire

(1) Voyapes d'Italie, de Dalmatie , de Grèce et du Levant, 3 vol. in-12, Lyon, 1667, par Jacob Spon. Né à Lyon en 1647; mort de misère, en 1685, à Thôpital de Vevey, près de Genève. C'était le fils de Charles Spon, l'ami et le correspondant de Gui Patin.

(2) Menagiana, III, 204. — Pétrone mourut sous Néron, l'an 66. L'époque de sa naissance est inconnue.

de la littérature romaine (1), n*ait rien dit ni des travaux de SchefFer, ni de ceux de Wagenseil et de Valois sur Pétrone. Parmi les diverses éditions qu'il cite, celle de J. Dousa à Leyde en 1585 , et celle de Goldast à Francfort en 1610 , il ne dit rien de cette édition que Chapelain enviait avec humeur à Ménage , et imprimée presque simultanément en 1663 et en 1664 à Padoue et à Paris.

Vers le même temps, la publication du Diogène Làèru donna lieu à de nouvelles attaques et de nouvelles récriminations contre Ménage. Après bien des traverses , et avec Taide d*amis éclairés , Huet ^ Bochart. Petit 9 Touvrage finit par paraître à Londres : , LaertiiDiogenisde VitisJibriXyCumuberrimisjEgidiiMe' nagiiObservationib%is(2) . Ménage eut un momôn t d'émoi . Un instant, son manuscrit fut égaré , et ce travail, préparé de si longue main , attendu avec tant d'impatience, il le crut à jamais perdu. Dès 1644, il s'occupait de ce commentaire, et Balzac en saluait à l'avance rincomparable beauté. « L'ode de notre très cher , écrit celui-ci à Chapelain le 4 juillet 1644, a été retouchée très heureusement, et je suis certes trop heureux d'être chanté et célébré par une lyre si harmonieuse que la sienne. Que j'ai d'impatience de voir ce Diogène Laêrce et ces corrections admirables dont vous me parlez (3) ! Mais il me semble que Marc-Antonin

(1) P. 692; l vol. in-lî, 1879, Hachette.

(2) 1 vol. in-^, Londres, gr. lat., 1664. Bibl. nat., R, 853.

(3) L'ouvrage parut pour la première fois à Paris : JEgidii Menagii in Diogenem L&ertium observationes et emendatio-

]e philosophe étoit le premier en date, et il me souvient bien de là promesse qui m*en avoit été faite (1). Non tecum tamen summo jure agam, prssstantissime Menagîy et dites-lui de ma part, Monsieur, qu'il peut commencer par où il lui plaira : Quicquid tractaverit^ hocrosafiet{2), »

En 1663, Ménage annoncé le désastre de Londres aux amis , à Tami Huet surtout , un érudit comme lui, et bien capable, à ce titre, de compatir à sa peine. « Pour mai , lui écrit-il avec douleur , je renonce à rien imprimer jamais, tant je suis affligé d'avoir perdu le dixième livre de mon Laërce, que j'avois envoyé en Angleterre , il y a plus de trois mois (3). • Mais ce fut là une alerte seulement; et Ménage, quelque temps après, annonçait, avec des cris de joie, que, tout était réparé , et qu'il en était quitte pour la peur, a Allegrezza in casa! écrit-il joyeusement le 23 mai 1663 , j'ai retrouvé mes papiers; et cette perte m'affligeoit d'autant plus que, outre le dixième livre, il y avoit six feuilles des neuf premiers que je désire qu'on réimprime, à cause de quelques fautes que j*y

nés ; 1 vol. in-8» , Paris , Edmond Martin , 1662. — L'exemplaire que nous avons consulté à la Bibl. nat. est sans lieu ni date d'impression, et sans nom d'imprimeur.

(1) Le livre devait avoir pour titre : In Marcum Aurelium Notée, Il n'a pas été imprimé. Voy. Catalogue des ouvrages de M, Ménage. Menagiana, I, XXXIV.

(2) Lettres de Balzac à Chapelain y éditées par M. Tamizey de Larroque, p. 539. Imp. nat., 1873.

(3) Lettre à Huet, sans date. Nous avons publié ces lettres de Ménage dans La Jeunesse de Fléchier , vol. I , p. 355 et suiv. ^

ai faites, et plusieurs choses que j'y ai changées (1). » Le Diogène la'èrce parut enfin, vers les derniers mois do Tannée 1663. Le 13 novembre. Gui Patin envoie la nouvelle à Falconet. « M. Ménage, lui écrit-il, croit que son Diogtnes Laertius est tout à fait achevé à Londres, et qu*il pourra y en avoir à Paris le mois prochain (2). »

On trouve, dans le Menagiana , de nombreuses traces des ennuis, des tribulations et des misères essuyées par l'auteur, depuis le début de TafFaire, en 1663, jusqu'en 1692, époque où il donna une troisième édition des Vies des philosophes, « J*avois fait autrefois, raconte Ménage, quelques remarques sur cet auteur, que j'abandonnai à cause de mes maladies et de quelques autres occupations. Mes amis, sachant que j'avois commencé à y travailler, m*envoyèrent des remarques, entre autres M. l'abbé Bourdelot et M. Bochart (3). Ce dernier me prioit surtout d'y faire un Index, étant, disoit-il, Tâme des gros livres. J'y travaillai donc tout de bon, et l'ouvrage étant achevé, je l'envoyai en Angleterre pour y être imprimé; mais il fut égaré. M. Huet, ayant appris ce malheur et le chagrin que cela me donnoit, m'écrivit qu'il n'y avoit point d'autre remède que d'en envoyer un autre... Cet

(1) L*ouvrage de Diogène Laôrce, Vies des philosophe9, comprend dix livres.

(2) Lettres de Gui Patin, III, 493.

(3) Pierre Michon dit l'abbé Bourdelot, né à Sens, en 1610; mort à Paris on 1685. Nous avons parlé ailleurs de Samuel Bochart, p. 291. Voy. sur Bourdelot, Mémoires de Huely p. 65. Trad. Ch. Nisard.

exemplaire se retrouva et le livre fut imprimé à Londres (1). » L'édition de Londres, publiée presque en môme temps que celle de Paris , est cependant beaucoup plus complète. Elle contient, outre les Observa^ lions de Ménage, le texte grec et la traduction latine d'Aldobrandiui , avec la dédicace au cher ami Bigot , datée du 20 août 1663 : ^gidius Menagius Emerico Bigotio. S. P. D. (2).

L*impression avait été laborieusement préparée. Elle fut faite, nous dit Tauteur des Mémoires sur la vie de M, Ménage^ « avec beaucoup de soin et de dépense. » Et, de fait, Gui Patin attendait avec une vive curiosité cette édition et vantait la beauté du futur ouvrage. Au mois de juillet 1663, il entretient Falconet de la bonne nouvelle et lui parle en même temps de certain médecin, « grand disputeur et grand ivrogne (3). » A propos de ce médecin et de « ces gens qui disputent si volontiers et iam logicaliter , > il lui cite « le beau vers de M. Rémi, » professeur du roi :

Gens ratione furens et mentem pasta chimœris;

et il ajoute : « Nous avons ici un savant personnage, nommé M. Ménage, à qui ce vers a plu si fort, qu'il a dit plusieurs fois qu'il en voudroit être l'auteur et avoir donné le meilleur de ses bénéfices. Il ne laisse-

(1) Menagiana, l, 21.

(2) Cette épitre ne se trouve pas dans l'édition de Paris.

(3) George Scharp, Ecossais, professeur, en 1619, de la Faculté de médecine do Montpellier; il mourut en 1638, professeur de médecine à Bologne.

roit point do faire bonne chère , car il en a beaucoup d'autres. C'est de lui que nous attendons bientôt le beau Diogenes Laertius grec et latin, in-folio, de Londres , avec de beaux commentaires. Il n*y a plus que l'épître dédicatoire de M. Ménage à envoyer; mais j'ai peur que cela ne tire de long : la fin des grands livres est toujours accompagnée de quelque empêchement, joint que les libraires nesciunl properare et ejus modi finem non inlelligunt (1). » Le poète tant, admiré de Ménage ne s'appelait pas « M. R^mi. » Son vrai^nom était Ravaud, qu'il abandonna pour prendre le nom de son Hou de naissance (2). Il fut professeur d'éloquence au Collège de France et l'un des bons poètes latins de son temps. Balzac goûtait fort ses vers et parle souvent de lui avec éloge (3).

Quand enfin, malgré vents et marées, le livre parut, Chapelain se chargea de payer aussitôt Ménage de ses sacrifices et de ses peines. Il met l'ouvrage en mille pièces : pure rapsodie, à son avis, où il n'y a que des vols et « des chicanes grammaticales. » La sentence était rude et pouvait paraître suggérée par la colère. Pour que le coup porte mieux, il a soin d'attribuer le jugement à un autre, à Isaac Vossius, alors à Paris, où il grossit sa bibliothèque des « rafles > qu'il fait chez les libraires (4).

(1) Lettre à Falconet , du 27 juillet 1663 ; III, 443.

(2) Abraham Ravaud dit Rémi, RemmiuSy né à Rémi. Oise, en 1600; mort en 1646.

(3) Voy. Lettres de Balzac^ publiées par M. Tamizey de Larroque, p. 679 et 681. Imp. nation., 1873.

(4) Voy. plus haut, p. 35.

Le 20 octobre 1664, Chapelain envoie à Heinsius diverses nouvelles littéraires. « M. Vossius, lui écrit-il, m'a dit que les savans anglois, honteux d'avoir attendu des lumières sur les dogmes des philosophes de Laërce^ dans le commentaire nouvellement imprimé chez eux, exclament de n'y avoir trouvé que des chicanes grammaticales , et que le fils de Gasaubon en vendique (1) les plus raisonnables, comme volées à son père, sans l'avoir allégué. MM. Valois se plaignent d'y avoir été allégués seulement pour y être blâmés, et Gudius leur en avoit donné avis d'Allemagne avant qu'ils l'eussent vu eux-mêmes ici. »

Les frères Valois, Gasaubon, Gudius, Chapelain met en cause tout le monde, et en mettrait bien davantage, s'il pouvait par là procurer plus d'amis à Ménage. Isaac Gasaubon avait devancé celui-ci dans la carrière et publié, longtemps auparavant, une étude sur Diogène Laërce : In Diogenem LaerUum noix (2). Gudius , qui n'était pas un modèle de délicatesse, était homme à servir à merveille les rancunes de Chapelain (3). Il fut précepteur d'un jeune homme fort riche. Celui-ci mourut avant lui et le ôt son exécuteur testamentaire. Gudius abusa , dit-on , de cette qualité pour s'approprier des legs faits à Gronovius et à Heinsius. Le

(1) Usité alors à la place de revendiquer,

(2) 1 vol. in-8*, 1583. ~ /saac Gasaubon, né à Genève le 18 février 1559; mort à Londres on 1614. — Méric Gasaubon , son fils, né à Genève en 1599; mort en 1671.

(3) M&rqu&rd Gudius , né en 1635 » à Reusbourg , dans le Holstein; mort en 1689. Voy. Mémoires de Uuet, p. 116. Trad, Cb. Nisard.

« célèbre littérateur d'Allemagne, » comme l'appelle Huet, était venu à Paris en 1659. Dans ce voyage, il se lia avec Ménage et, à en croire Chapelain , le dénonça plus tard aux frères Valois.

Le pauvre Ménage n'eut que désagréments et déboires aves son' Diogène Laërce. En 1663 , il perd son manuscrit ; et plus tard, il faillit mourir sans en voir la dernière édition, commencée cependant depuis près de dix ans. Les libraires de Hollande voulurent réimprimer Touvrage. « Il sembloit , dit Ménage , qu'on Tallât imprimer sur-le-champ, tant on marquoit d'empressement pour cela. » Là-dessus , notre savant se met à l'œuvre, augmente considérablement son travail, le grossit de ses observations personnelles et de toutes celles de ses plus doctes amis. A sa prière , Huet prend la peine de conférer les anciens manuscrits ; et Pierre Petit, « le médecin-philosophe-poète rempli d'érudition , » comme disait Ménage (1) , « lui donna ce qu'on voit de nouveau sur le troisième et le cinquième livre, et sur les disciples de Platon et d'Aristote (2). »

Oui Patin nous donne quelques détails charmants sur le médecin-poète , à la fois confrère des Guénaud et des Vallot , et émule de Santeuil , de Commire et deRapin (3). C'est dans une lettre à Charles Spon, le

(1) MénagiantL , î, 355»

(2) Ibid., II, p. iiv.

(3) Pierre Petit, né à Paris en 1629, selon Gui Patin; mort en 1687. — On a de lui, Selectorum poem&tum libri II, Paris, 1683, in-S*. Voy. l'abbé Vissac, p. 306.

fidèle ami de Lyon. Gui Patin lui parle d'un jeune prodige, un étudiant en médecine qui mène de front les sciences et les lettres , et compose en môme temps de beaux vers et un traité sur les éclipses. « Je suis bien aise, dit-il à Spon le 21 octobre 1653, que M. Huguetan l'avocat soit arrivé chez vous en bonne santé. C'est moi qui lui avois donné VEclypUum de M. P. Petit, pour vous le remettre. Cet auteur est un petit jeune homme parisien de vingt-quatre ans, que je ne connois que depuis qu'il me fit présent de son livre. Il est fils du greffier de Saint- Victor. Il étudie en médecine; je lui donnai conseil sur ses études, dont on m'a rapporté qu'il étoit fort content, et qu'il vouloit faire des vers pour moi. J'aime mieux qu'il lestasse pendant ma vie qu'après ma mort, afin que je les puisse lire et en juger; car, dès que je serai mort, je ne verrai plus goutte. Le soleil se couche et se relève le lendemain; mais, dès que notre lumière se couche^ c'est une nuit éternelle ; et, sans l'espérance que nous avons par la foi, nous serions bien malheureux (1). •

L'étudiant en médecine eût été un peu vieux en 1653 : il aurait eu trente-six ans, s'il était né réellement en 1617, comme le disent, d'après l'abbé Nicaise, Niceron , La Monnoye , Chauflfepié et bien d'autres.

. (1) Lettre à Spon, du 21 octobre 1653; III, 13. — Charles Spon, né à Lyon le 25 décembre 1609; mort le 21 février 1684. Nous avons parlé plus haut do J&cob Spon , son fils. — Gui Patin adressait ainsi ses lettres à son ami : « A monsieur Spon , docteur en médecine , rué de la Poulaillerie , joignant l'H6tel-de- Ville, à Lyon. » Edit. Réveillé-Parise; I, Liv.

5n JiES ENNEMIS DE CHAPELAIN.

Mais est-ce bien possible? A cet âge, P. Petit ne pouvait plus être étudiant en médecine, et moins encore être appelé « un petit jeune homme. » La plupart des biographes, depuis Niceron jusqu'à Moréri et à la Biographie générale^ s'appuient sur l'autorité de Nicaise, et sur ses articles publiés dans le Journal des Savants en 1688 et 1689. Eh bien , si Nicaise, dont tout le monde invoque le témoignage, a écrit quelque part que Pierre Petit était né en 1617, peut-être ne faudrait-il voir dans cette date qu'une faute d'impression , et lire 1627 : ce qui serait bien près de l'indication fournie par Gui Patin.

Qu'on fixe le temps de la naissance de P. Petit par la date de sa mort, arrivée le 42 décembre 1687, dans sa soixante et onzième année (1), à la bonne heure ; nous n'avons pas à y contredire, si on est sûr qu'il soit mort à cet âge. Mais c'est autre chose quand, pour infirmer la déclaration si nette, si précise de Gui Patin, on s'appuie sur le Journal des Savants qui, lui, ue dit rien de l'âge de Pierre Petit aux endi*oits indiqués par Niceron , Chauffepié , la plupart des autres auteurs. M. Tamizey de Larroque lui-même , si exact et si scrupuleux d'ordinaire, a écrit que Pierre Petit serait né en 1617, « selon l'abbé Nicaise, Journal des Savants d'avril 1689 (2). » Cela prouve une fois de plus combien il faut se défier des témoignages en histoire ; et, comme il est nécessaire de les contrôler, avant de faire fonds sur eux , ou même d'en faire mention.

(1) Ce qui donnerait 1617 pour le temps de sa naissance.

(2) Lettres de Chapelain, II, 308.

De son côté, voici ce que dit Niceron, cité par Chauffepié : « Si Ton s*en rapportoit à Patin, écrit Tauteur des Mémoires des hommes illustres, oa reculeroit de beaucoup sa naissance; car il le fait, dans une de ses lettres du 21 octobre 1653, âgé seulement de vingt-quatre ans, et, suivant ce calcul, il seroit né en 1629. Mais on sait qu'il n*est rien de plus fautif que les lettres de Patin , qui mandoit souvent à ses amis plutôt ce qu'il s'imaginoit que ce qui étoit véritablement. Il est plus sûr de s'arrêter à ce qu'en dit Tabbé Nicaise^ qui Ta connu particulièrement, et qui a consulté sa veuve pour composer Téloge qu'il a donné de ce savant. M. de la Monnoye avait d'abord suivi la date de Patin; mais il a changé, dans la suite , de sentiment, persuadé que la date de M. Nicaise étoit sûre(l). »

Et le continuateur du Dictionnaire de Bayle, qui déclare, en tête de son article, que P. Petit < naquit en 1617, » fait une petite réflexion qui aurait dû pourtant l'embarrasser un peu. Elle ne prouve guère que < la date de M. Nicaise » soit bien sûre. < Dans l'éloge de M. Petit, remarque GhaufFepié, il n'est fait aucune mention ni du temps de sa naissance, ni de son âge, quand il mourut. » Il ajoute, en outre, que La Monnoye, en corrigeant son erreur, ne dit pas un mot de Cl. Nicaise.

C'est à propos des faussetés contenues, dit-on, dans les lettres de Gui Patin. La Monnoye explique comment, sur la foi de ce dernier, il avait cru que P. Pe-

(1) Niceron, Mémoires des hommes illustres, I, 66.

tit n*avait que cinquante-huit ans, quand il mourut. « Ce que je prouvois ainsi, continue-t-il : Patin, dans une lettre au médecin Charles Spon , père de Jacob , du 21 octobre 1653, parlant de M. Petit, ne lui donne que vingt-quatre ans. M. Petit est mort en 1687, donc M. Petit n'est mort âgé que de cinquante-huit ans. Qui auroit cru que , sur un fait de cette nature , un homme qui parloit de visu, et d'un de ses confrères, eût pu ne donner que vingt-quatre ans, imprimés tout au long y à un homme qui en avoit trente-sept, puisqu'il est sûr qu'il en avoit près de soixante-onze quand il est mort, en 1687 (1)? »

Mais, d'après quelle autorité est-il donc si sûr que P. Petit soit mort à l'âge de soixante et onze ans? Ce n*est pas Cl. Nicaise qui le dit, puisque, dans l'éloge du célèbre médecin , remarque Chauffepié , < il n'est fait aucune mention ni du temps de sa naissance, ni de son âge, quand il mourut. »

Quant au Journal des Savants ^ article du 18 avril 1689, il y est bien question de P. Petit, mais de son éloge seulement par Cl. Nicaise, et non de sa naissance et de son âge : « Elogium et tumulus eximii viri Pétri Petiti^ Doctoris medici^ ad clarissim. virum. Joannem Georgium Grxvium^ in-8<>, 1689. » L'auteur de l'article renvoie, pour l'éloge, au numéro « du douzième de janvier de l'année passée. » En cet endroit, se trouvent des détails sur les travaux du savant médecin, la liste de ses principaux ouvrages, sans un mot ni sur le temps de sa naissance, ni sur son âge à l'époque de

(1) Menagiana, III, 145; édit. de 1762.

sa mort (1 ). Nous ne voulons pas pour cela afflrmerque Gui Patin ait absolument raison. On avouera, cependant, qu*ily alieu de tenir compte du témoignage d'un contemporain , un peu plus que n'a fait Niceron ; et, peut-être , La Monnoye eût-il sagement agi , s'il se fût moins pressé de changer d'avis. En tout cas , d'après ce qui précède» il est manifeste qu'on ne peut invoquer l'autorité de Nicaise et le Journal des Savants, pour dire que P. Petit naquit en 1617 (2).

Le « petit jeune homme parisien » devint dans la suite un humaniste distingué , un érudit célèbre , digne d'être comparé à Casaubon et à Huet, et capable d'aider Ménage de ses conseils. « M. Petit, nous dit^il quelque part, a restitué un endroit de Diogène Laêrce que je croyois irrémédiable. Nous en avions fort disputé ensemble un après-dîner : ce qui lui donna occasion, le lendemain, d'y faire réflexion, et de m'envoyer la correction de ce passage dans une lettre (3). >

Ménage envoya eufln l'ouvrage aux libraires de Hollande , « avec les portraits des philosophes tirés

(1) (I Eloge de monsieur Petit; » Journal des Savants ^ du 12 janvier 1688, p. 113. — Michel Mettaire , auteur d'une Vie de P. Petit, De Pétri Petiti vita et scriptiSy le fait naître en 1616. Cette Vie se trouve en tête du commentaire de P. Petit sur Arétée; 1 vol, in-4*, Londres, 1726.

(2) Claude Nicaise. né à Dijon en 1623; mort le 20 octobre 1701. Voy. Lettres de divers savants à l'abbé Claude Nicaise, par M. E. Caillemer , 1 vol. in-4% Lyon, 1885; et La vie littéraire dans une ville de province sous Louis XIV , p. 139 et suiv., par M. A Jacquet, Paris, Qamier, 1886.

(3) Menagiana, II, 371.

des monumeas antiques des plus curieux cabinets de TEurope. » Le travail marcha avec une lenteur dése»- ' pérante ; et, après dix ans écoulés, Ménage attendait encore. Ce retard eut sa compensation : ce fut comme une dernière joie réservée au savant vieillard. Un mois à peine avant sa mort, il reçut deux exemplaires et put en admirer la beauté. « Enfin, raconte*t<-il luimême, toutes mes augmentations étant achevées , je les envoyai en Hollande pour satisfaire à leur empressement. Cependant, il y a près do neuf années qu'il est sous la presse, et je n'en ai reçu que deux exemplaires que M. Westein m*a fait tenir de Hollande par Strasbourg (1). C'est une route bien longue; mais la guerre est cause de ce désordre. Tout le monde la trouve belle. Je ne croyois pas voir cet ouvrage avant que de mourir (2). »

(l) a Diogenis Laêrtii de Vitis philosophorum , libri, X, gr. lat. » Amstelœdami, apud Henricum Wetstenium. 2 yol. in-4*»

{2)MentLgUntL, I, 23.

CHAPllTtE XXIV.

Chapelain et Ménage. — Origineê de la langue françoUe, 1650. L'ouvrage est dédié à Pierre Du Puy. Observations de Ménage sur la langue française, 1672. Querelle de Ménage et de Bouhours, 1675. Nouvelle édition des Origines ^ 1694. Simon de Valhebert, membre de l'Académie des sciences, termine cette édition. Dédicace à Jérôme Bignon. Lettre de Nicolas Rigault à Ménage sur ses Origines^ 1650. Bossuet et N. Rigault. Bossuet chez les frères Du Puy, 1650. Mort de N. Rigault, 1654. Son éloge par Gui Patin, 1654. Chapelain cherche à discréditer les Origines de Ménage. Il voudrait lui susciter un rival, 1668. Les Origines françoises de Caseneuve. Chapelain désire que cet élymologicon soit publié. Ménage possesseur du manuscrit de Caseneuve , 1689. Ce manuscrit imprimé à la suite des Origines de Ménage, 1694.

Fidèle à ses rancunes , Chapelain chercha à susciter un rival à Ménage pour ses Origines de la langue française y publiées à Paris en 1650 (1). Ce fut son premier ouvrage , celui qui commença jadis sa réputation, et dont il parle toujours avec plaisir. Il le dédia à Pierre Du Puy, en témoignage de reconnais-

(1) 1 vol. in-4*, Paris, Courbé, 1650, sans nom d'auteur.

sance et d'estime. « Il n'y a personne, disait-il dans son Epître (1), à qui je doive plus qu'à vous. Depuis vingt ans que vous m'honorez de votre amitié, je vous ai toujours eu pour guide dans mes études , pour conseil dans mes afTaires , et pour consolateur dans mes déplaisirs. Vous m*avez communiqué les livres de votre bibliothèque , qui est une des plus curieuses de toute l'Europe (2). Vous m'avez ouvert votre Cabinet , qui est un trésor de notre histoire. C'est par votre moyen que j'ai connu tant d'excellens hommes qui s'assemblent tous les jours chez vous, pour jouir de votre conversation et de celle de Monsieur votre frère : et si j'ai quelque réputation parmi eux, c'est de vous seul que je la tiens. »

Toute sa vie. Ménage n'eut d'autre ambition et d'autre orgueil : passer pour un arbitre de la langue et se placer entre Vaugelas et Bouhours. « On croyoit, écrit-il avec un véritable sentiment de fierté, qu'il n'y avoit plus de remarques à faire sur la langue françoise, après les remarques de M. de Vaugelas (3); et c'est pour cela qu'on me fit compliment sur celles que je fis imprimer. Mais , comme la matière en est ample, je n'en suis pas demeuré là; j'en ai fait d'autres. Le Père Bouhours en a fait aussi et en fait

(1) « A M. Du Puy, conseiller du roi en ses conseils. » — Pierre Du Puy, qui mourut le 14 décembre 1651, était conseiller au Parlement et garde de la bibliothèque du roi. '

(2) A sa mort, arrivée le 17 novembre 1656, Jacques Du Puy la légua au roi.

(3) Publiées à Paris, 1 vol. in-4% 1647.

encore, et il y a apparence qu'on n'en demeurera pas là(l). »

Ménage fit paraître son premier volume en 1672 : Observations sur la langue françoise (2) , et le dédia au chevalier de Méré, ce M. de Plassac dont nous avons parlé ailleurs. UEpître a l'allure libre et dégagée de la dédicace adressée à Pierre Du Puy. Mais elle a un défaut : celui de lui ressembler un peu trop. Voilà qui inspire plus d'un doute sur la sincérité des sentiments exprimés , et ferait croire presque, de la part de notre auteur , à une mystification. Le marchand a l'air d'offrir assez indifféremment sa denrée à tout le monde, prêt à la vendre au premier venu. On connaît la vanité du personnage, il est difficile d'admettre que Ménage ait parlé sérieusement , et se soit cru redevable de sa réputation à tant de gens. « C'est une façon, et non pas une vérité , » comme disait Chapelain à un autre flatteur. Et, au fond, il eût été bien fftché qu'on prît sa déclaration à la letti*e , pour autre chose qu'un vain compliment ou un acte de modestie.

En 1672, il attribue ses petits bonheurs littéraires au chevalier de Méré, comme il les attribuait à Du Puy en 1650. L'auteur des Observations vante toutes les belles qualités de son héros : sa valeur, sa vertu, son savoir, qui lui inspirèrent un vif désir de le connaître. Enfin , grâce à l'intervention « de notre excellent ami M. de Balzac, » il eut la joie de faire amitié avec lui. « Depuis ce temps-là, ajoute-t-il,

(1) Menagiana , II, 352.

(2) 1 vol. in-12, Paris, Claude Barbin.

d'un ton attendri, vous m'avez rendu en toutes occasions toute sorte do bons offices. Vous avez pris part en tout ce qui m'est arrivé de bien et de mal; ou, pour mieux dire, vous avez ressenti tontes entières et mes joies et mes afflictions. Vous avez dit du bieù de moi en tous lieux : et je dois à vos louanges la meilleure partie de ma réputation. »

Chapelain n'avait pas tout à fait tort , quand il se moquait des hâbleries de notre homme; et peut-être voyait-il juste, quand il traitait de charlataneries de si manifestes hyperboles. Acquise par ses soins , ou les soins de ses amis , Ménage ne permettait à personne de toucher à sa gloire , ou d'oser môme la contester. Il était moins doux alors, et s* écartait joliment de cette modération qu'il prétendait garder en toutes choses. En 1675, il publia une nouvelle édition de ses Observations, auxquelles il ajouta, en 1676, un second volume que les circonstances exigeaient de lui (1).

Le P. Bouhours avait eu la témérité de douter de certaines étymologies inventées par l'émule et le successeur de Vaugelas. Offense bien plus grave : le spirituel jésuite , après avoir ri en particulier de ces découvertes, osa s'en moquer publiquement, et avec sa finesse naturelle.

En 1674 , il faisait paraître ses Doutes sur la langue française (2). L'année suivante , il venait , au grand déplaisir de Ménage , envahir son domaine et lui en

(1) Observations de M, Ménage sur la langue française ; se* conde édition, 2 vol. in-12, Paris, Claude Barbin, 1675-1676.

(2) 1 vol. in-12, Paris, Sébastien Mabre-Cramoisy, 1674.

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