CHAPITRE XXVIII
Boileau. — Ses autres griefs. Liaison de Chapelain avec Gil~ les Boileau. Celui-ci de 1* Académie française en 1659. Jalousie de Despréaux. Chapelain veut le faire chasser de chez M. de Lamoignon. Sonnet contre Boileau. Cotin. La Satire
. des satires, Lo sonnet de Chapelain n*est pas imprimé. Pourquoi. Si c'est par modération. Fureur de Chapelain contre Boileau. Ses imprécations contre ses ennemis en général, et Boileau en particulier, 1665. Il attribue à Boileau la fameuse parodie du Cid. Chapelain lui fait retirer le privilège pour rimpression de ses œuvres, 1671. C'est son dernier acte de vengeance. Il meurt le 22 février 1674.
La liaison de Chapelain avec Gilles Boileau fut un autre grief contre le père de la Pitcelle. Y eut-il là encore affaire do jalousie? Ce n'est pas douteux. Au fond, le jeune Despréaux éprouve un violent dépit ; malgré lui, il ne peut s'empêcher d*envier tant de bonheur à cet indigne frère : un patronage puissant, une place à TAcadémie dès 1659 emportée de haute lutte , grâce à l'appui du Rimeur tutilaire; et, en 1662, une
mention élogieuse dans le Mémoire présenté à Golbert(l).
Ce ne sont pas là de pures hypothèses. Voici un passage qui confirme ce que nous disons ici de Boileau. « Il ne nommoit pas d'abord Chapelain, écrit L. Racine ; il avoit mis Patelin , et ce fut la seule chose qui fâcha Chapelain. Pourquoi, disoit-il, défigurer mon nomî Chapelain étoit fort bon homme, et, content du bien que le satirique disoit de ses mœurs, lui pardonnoit le mal qu'il disoit de ses vers. Gilles Boileau , ami de Chapelain et de Cotin , ne fut pas si doux : il traita avec beaucoup de hauteur son cadet, lui disant qu'il étoit bien hardi d'oser attaquer ses amis. Cette réprimande ne fit qu'animer davantage Despréaux contre ces deux poètes (2). »
Les motifs du ressentiment de Boileau, les causes de ces attaques incessantes sont donc multiples, et beaucoup moins simples qu'on ne le croit généralement. Despréaux, sans doute, a protesté au nom do la raison et du bon goût; mais un peu aussi, il faut le reconnaître, pour satisfaire des rancunes personnelles. De là , entre le poète dont le crédit alla toujours grandissant, et celui qui se vit peu à peu désavoué de ses propres amis, ce duel violent et sans merci que nous avons essayé de retracer.
Volontiei-s Chapelain eût égorgé son adversaire, ou, tout au moins, lui eût-il interdit l'eau et le feu. Au dire de Tallemant, il fit sommation à M. de Lamoi-
(1) Voy. plus haut, Chap. XIX.
(2) Mémoires sur la vie de J. Racine; Œuv. compL, p. 7.
gnon (1) de chasser Boileau de che« lui. Il n'aurait pas été fâché de le faire éconduire , comme jadis il avait fait Costiir de chez M"« de Sablé. Prétention exorbitante, va-t-on s'écrier; non , c'est une mise^n demeure d'avoir à choisir entre deux ennemis; à prendre parti pour Tun ou l'autre , pour le bourreau ou pour la victime (2).
Après tous les méfaits de Boileau, une rencontre était-elle bien possible entre le jeune vainqueur et le vieux poète tant de fois battu et mis en pièces? Celui-ci se défendait comme il pouvait : par son crédit , par les influences dont il disposait, par la protection qu'il demandait à ses amis. Ne pouvant, comme son adversaire, porter des coups droits, il se dérobe , emploie des moyens détournés , et tâche de faire punir par les autres celui qu'il n'a pas la force de châtier lui-même. « Chapelain, raconte Tallemant, fit dire au Premier président que c'étoit une chose indigne de lui de souffrir qu'un homme comme Des Préaux fût bien reçu dans sa maison. Le Premier président répondit qu'il s'entremettroit volontiers pour faire une bonne paix entre eux. Sur cette belle démarche de Chapelain, Des Préaux fit cette épigramme :
Chapelain vous renonce et se met on courroux De ce que l'on me connoit chez vous.
Vous avez beau faire merveilles ,
(1) Guillaume de Laraoignon ; voy. plus haut.
(2) Voy. un conflit de même genre entre Baillet et Bouhours, dans le récent ouvrage de M. G. Doncieux : Le P. Bouhours, Paris, Hachette, 1886, p. 79.
Eussiez-vous, Lamoignon, enflé son revenu. Vous n'aurez point de part à ses pénibles veilles. Oh ! qu'il eût été bon, pour le bien des oreilles. Que Longueville m'eût connu (1) ! »
Quelquefois Chapelain risque une riposte , mais d'une voix timide et tremblante do frayeur. liO trait tombe sans force; c'est le lelum sine ictu^ que Priam lance d'une main sénile contre le jeune âIsd'Achille(2). La forme même de la pièce, celle d'un sonnet , a je ne sais quoi de frôle et de chétif, qui ressemble à un aveu d'impuissance. C'est une faible tentative d'attaque, et qui fait sourire, quand surtout on songe aux quar- ,tiers de roches que le bras vigoureux de Boileau roule contre le malheureux. La pièce cependant a certain air vif et spirituel, une allure presque légère dont les vers de Chapelain sont trop ordinairement dépourvus.
Despréaux, grimpé sur Parnasse, Sans qu'on en eût jamais su rien, Trouva Régnier avec Horace En doux et paisible entretien.
Son cœur fut tenté de leur grâce :
Il résolut d'avoir leur bien ; Les en dépouilla plein d'audace , Et s'en para comme du sien.
(1) Tallemant, II, 94. — Cette épigramme n'est pas dans les Œuvres de Boileau.
(2) Enéide, II, 544.
Jaloux du plus grand des poètes (1),
Dans ses satires indiscrètes
Il choque (2) sa gloire aujourd'hui.
En vérité, je lui pardonne :
8*il n'eût mal parlé de personne, On n*eût jamais parlé de lui (3).
Cotin, Taini de Chapelain, et son allié dans la lutte contre Tennemi commun , apporta le secours de ses riiïies : à son tour, il raille le satirique et lui reproche ses vols commis au préjudice de Régnier et d'Horace. Le trait , pour venir de Cotin , n'est pas trop mal aiguisé. Le bel esprit exprime en bons termes, en quelques vers précis et piquants, l'opinion de tous les ennemis de Boileau.
Il applique à Paris ce qu'il a lu de Rome : Ce qu'il dit en françois, il le doit au latin , Et ne fait pas un vers qu'il ne fasse un larcin. Si le bon Juvénal étoit mort sans écrire, Le malin Despréaux n'eût point fait do satire (4).
Et « le malin Despréaux » de répondre à grands coups de massue à cet aimable badinage et à ces élégantes piqûres. Il convient sans façon de ses torts et renvoie, mais avec une tout autre vigueur, les traits dont Cotin a voulu le percer :
(1) Ce plus grand des poètes serait-il Chapelain T
(2) Choquer : heurter^ attaquer,
(3) Sonnet inédit, publié par M. Kerviler, La Bretagne à l'Académie^ p. 255.
(4) Satire des Satires ^ 1666. — Nous avons publié récemment cette curieuse pièce de Cotin. Paris , E. Thorin , 1887.
Mais lui, qui fait ici le régent du Parnasse, N*est qu'un gueux revêtu des dépouilles d'Horace. Avant lui, Juvéùal avoit dit en latin Qu'on est assis à l'aise aux sermons de Gotin (1).
Chapelain, du moins, plus prudent que son allié, eut la précaution de ne pas publier son épigramme contre Boileau. Il ne Timprima pas, nous dit M. Kerviler, parce qu'il était « plus charitable. » Oh ! non ; ce n*est pas la raison : nous allons en avoir la preuve. Le malicieux petit sonnet, je le soupçonne, fit le tour des cercles amis , fut lu aux intimes et combla de joie Benserade, Cotin et M"* de Scudéry. S*il ne vit pas le jour, c*est à la peur qu'il faut l'attribuer, et non au caractère naturellement paisible de l'auteur. Celui-ci, content de ses innombrables blessures, ne voulut pas s'attirer quelque nouveau coup de griffe , et garda discrètement dans ses cartons la pièce qu'il âvait'rimée.
Il suffit de parcourir ses lettres, pour juger de ses sentiments charitables kVendroit de Boileau. En 1665, au moment où la parodie de Chapelain décoiffé ég^jeLii la cour et la ville, il est hors de lui, tout frémissant d'indignation et de colère, traitant Boileau de fripon^ de farceur, et tout disposé, s'il le pouvait, à décharger sur ses épaules une grêle de coups de bâton. La lettre est bien curieuse , bien amusante ; et il est plaisant d'entendre toutes les imprécations qui tombent sur « le nommé Despréaux. »
Le 13 mars 1665, le vieillard irrité écrit à M. de
(\) Satire IX, 1667.
Grentemesnil , à Gaen. Avec uno exaspération fort légitime^ il lui parle des « bouffonneries infâmes > dont il vient d*être l'objet ; bouffonneries qui semblent bien désigner la maudite parodie > et non quelqu'une des satires dont nous avons parlé plus haut. D'ailleurs, la première édition des satires n'est que de 1666 (1). Jusque-là , elles avaient été publiées en feuilles détachées. De plus^ Chapelain était nommé seulement dans les trois ou quatre premières pièces : ce qui n'expliquerait guère une telle explosion de colère et de fureur. A notre avis , il n'y a pas à se tromper : tout parait indiquer qu'il s'agit ici de la méchante pièce que les comédiens de Glermont voulaient jouer au détriment de la réputation de c M. Chapelain. »
Le 13 mars celui-ci écrit donc à son savant ami de Caen. « Quand, sur ce que vous m'aviez fait l'honneur de m'écrire, lui dit-il, touchant ces bouffonneries infâmes que mes envieux avoient composées contre moi , je vous mandai à qui le nommé Despféaux les attribuoit en les recitant, j'eus bien de la peine à concevoir que M. Delasson (2), qui m'étoit aussi inconnu que moi à lui , eût pu avoir une aussi indigne tentation, que celle de vouloir tourner en ridicule un homme qui a vieilli dans quelque^ estime, et dont le genre de vie a toujours été fort éloigné de
(1) Une a monstrueuse édition » avait paru à Rouen en 1665. C'est ce qui décida Boileau à donner lui-même, en 1666, une édition de ses œuvres. Préface de l'édition de 1666.
(2) Personnage demeuré inconnu.
donner prise sur lui de ce coté-là; un homme, dia-je, que, sans vanité, les têtes couronnées, les princesetles princesses , les cardinaux et les ministres d*Etat ont considéré comme digne de leurapprobation et de leurs bienfaits. Je ne vous le mandai aussi, que comme une chose dont la malignité du farceur se pi^tendoit couvrir, voyant, par la honte que des gens de la première qualité lui en firent, que les rieurs n'étoient pas pour lui, et que Taveu du libelle lui pourroit attirer une distribution, qui seroit bien autrement la risée du monde que ses impertinentes compositions : ceux qui lui en parloient étant tout propres à Ten châtier surle-champ , sans m'en demander avis, et même contre mon intention. »
Chapelain est stupéfait d'un tel degré d'iniquité : il ne comprend pas qu'on ose se moquer des vers d'un homme dont la vertu est de notoriété publique, et que princes, princesses, cardinaux, ministres, ont honoré de leur estime. Boileau démêlera bientôt celte étrange confusion , et montrera que la i)robité de Vhomme ^ la vie irréprochable qu'il a menée et dans laquelle il a vieilli, que tout cela n'a rien à voir dans les vers ridicules dont le poêle s'est rendu coupable :
Ma muse, en l'attaquant, charitable et discrète , Sait de l'homme d'honneur distinguer le poète (1).
L'auteur infortuné de la Pucelle continue sur le même ton, et déclare que c'est le mépriser lui-même que mépriser ses vers. En ce qui concerne t M. De-
(1) Satire IX, 1667.
lasson,» ami de Grentemesnil, Chapelain est convaincu que « rinfâme bouffonnerie » n'est pas de lui ; que c'est là seulement un mauvais bruit répandu par « le fripon de Despréaux, » pour mieux dissimuler son attentat, t Je ne le crus point alors, ajoute-t-il, parce qu'il me sembloit que Taccusation étoit hors de toute vraisemblance, et qu'il eût été monstrueux qu'un inconnu se fût acharné, sans aucun fondement, à déchirer une personne sans reproche. Mais, Monsieur, je le crois encore moins à cette heure , et par une raison où vous avez la principale part. Car , m'ayant appris que M. Delasson est de vos intimes amis, ce m'en a été assez pour être certain que c'est une imputation et une calomnie que le fripon de Despréaux a jeté (sic) sur la tête de votre ami, pour sauver la sienne d'une décharge qu'il voyoit prête à la lui casser.
» Quand M. Delasson n'auroit point d'autre preuve de son innocence, que celle d'être chéri de vous , elle suffiroit pour en convaincre de plus incrédules que moi. Vertueux confirmé comme vous êtes, il est impossible que vos particuliers amis ne le soient pas aussi, une vertu comme la vôtre ne compatissant pas avec la lâcheté. Assurez-le donc, s'il vous plaît, que, dans ma pensée, il est blanc comme neige, et que, sur le pied de l'amitié que vous avez pour lui, je serois capable de lui donner la mienne, s'il la désiroit, avec la même noblesse d'âme que vous m'avez fait la grâce de la désirer. Ce que je vous supplie au reste de croire, mais de bien croire , c'est que j'ai assez de grandeur de courage, pour regarder au-dessous de moi tous ces
traits envenimés que me tire la basse canaille et la vilaine envie des poétastres (I) affamés. îa\ philosophie et le christianisme m'y ont endurci Tesprit, et je ne sens non plus la piqûre, que s'ils n'étoient point lancés (2). »
Malgré sa philosophie , et quoi qu'il en dise , Chapelain ne supporte pas trop patiemment les railleries « des poétastres ». Il les injurie bel et bien, au contraire , perd toute mesure avec eux, et, à la lettre, va jusqu'à les menacer du bâton. « Il est bon que tout ne soit pas permis aux audacieux, écrit-il en 1664 à Heinsius, et la force se repousse légitimement par la force (3). » Et celte espèce de droit des gens, il prend plaisir à le proclamer hautement, et à maintes reprises ; il l'applique surtout dans sa plénitude, avec une verve, une âpreté vraiment merveilleuses.
Le pauvre poète n'était pas de taille à se défendre en vei*s contre les traits acérés de Boileau; mais, comme il se dédommage en prose ! et , s'il ne frapije juste, comme il frappe dru sur toute c cette canaille poétique » qui ose le diffamer ! L'auteur soupçonné du Chapelain décoiffé n'est pas nommé; mais c'est bien lui qui est visé dans les lettres de cette époque; lui, qui est accusé de l'énormité du forfait commis envers le meilleur des hommes, et lui, partant, qui est rendu responsable de tout le mal. Nous ne croyons pas nous
(1) Ce mot si expressif est de l'invention de Chapelain.
(2) Lettre à M. de Grentemesnil , à Caen , du 13 mars 1665; II, 387.
(3) Lettres de Chapelain; II, 354.
tromper : pour être comprises , toutes les lettres de cette période veulent être considérées comme une série de charges à fond contre tie fripon de Despréaux. »
Le 5 novembre 1666, Chapelain écrit à Vossius, à La Haye. Il le con.sole, et se console lui-môme des injustes critiques de ses détracteurs. Avec une confiance superbe, il se donne pour exemple et appi»end au savant hollandais à mépriser les clameurs des envieux. « On ne s'attaque point, comme vous dites, aux choses basses ; et ce n*est pas un mauvais signe, pour Testime d*un livre, que de voir soulever des gens contre sa réputation, surtout quand la matière n'en est ni sale, ni maligne , et qu'elle ne peut être qu'utile au public. Cela montre au moins que le public l'a favorablement reçu , et que de sa propre force il en a gagné le suffrage : ce qui n'est jamais arrivé sans justice, la voix du commun étant la voix de Dieu ; au lieu que ces MM. les critiques de profession , par leurs coups de .dent, font voir leur nature canine, et marquent , outre leur malignité, une ridicule présomption de mettre en parallèle leur jugement particulier avec le jugement général , et se figurent follement qu'ils le pourront emporter à la balance. »
Règle fort commode , en vérité , et bien propre à sauver les mauvais écrits. Plus un ouvrage a été criblé de critiques , plus il est excellent, t On ne s'attaque point aux choses basses , » proclame l'auteur de la Pucelle ; et , sur ce beau principe , tout comme s'il s'agissait de V Iliade ou du Cid, il juge son poème avec la plus adorable naïveté, c Ces considérations , Monsieur, ajoute-t-il, m'ont quelquefois tenté d'avoir
bonne opinion de moi-même , ayant vu par le passé, et voyant encore des misérables occupés à faire des libelles contre le poème dont vous me parlez et que , par un excès d'affection , vous mettez à un bien plus haut prix qu'il ne mérite. Il ne tient pas à ces beaux Messieurs que je ne croie être quelque chose, en me traitant comme leurs semblables ont toujours fait ceux qui , du consentement des siècles , valent tout ce qu'on peut valoir. Mais ils n'auront ni la satisfaction de me ravaler au-dessous de ce que je suis , ni celle de me faire présumer d'égaler ces grands hommes. Je me tiendrai dans les bornes de la médiocrité (1), qui m'est naturelle, et qui* m'empochera toujours de me rabattre au dernier étage où sont relégués mes censeurs, et de m'évaporer en pensant m'élevor à celui des héros lettrés anciens et d'un petit nombre de modernes. »
Il serait curieux de savoir quels étaient , en 1666 , dans la pensée de l'auteur, ces <( héros lettrés » parmi les modernes, objet de son admiration. Mais ne soyons pas indiscret : nous pourrions trouver que ce n'était ni Corneille, ni Molière, ni Racine, ni à coup sûr Boileau. Nous sourions aujourd'hui de cette confiance sereine de Chapelain dans le mérite de son œuvre, de cette tranquillité avec laquelle il se compare « aux grands hommes » du temps présent et des siècles passés. A moins de le prendre pour un fat ou pour un sot , ce qu'il n'est pas , il faut bien expliquer cette hauteur de langage , autrement que par la plus
(1) Dans le sons de juste milieu.
étonnante des aberrations d'esprit. Tout d'abord, l'ouvrage eut un véritable succès ; il se débita rapidement chez les libraires, et fut célébré sur tous les tons, en vers, on prose, par les amis, les beaux esprits du temps, et « les gens de la première qualité. • Aussi plus tard, en 1666, au souvenir de ces premières ovations, se moquait-il des vaines attaques de « messieurs les critiques ; » et , pour se consoler de « leurs coups de dent, » se répétait-il doucement à lui-même, que « la voix du commun était la voix de Dieu. »
« Après vingt ans d'attente, raconte M. Kerviler, le poème si désiré sortit des presses d'Augustin Courbé, le 15 décembre 1655, et parut dans les pi'emiers jours de Tannée 1656. Majestueux et solennel, il se présentait au public en un beau volume in-folio, orné, en tête de chaque chant, d'estampes d'Abraham Bosse, qui coûtèrent près de dix-huit cents livres , et précédé des portraits do Chapelain et du duc de Longueville gravés par Nanteuil. « D'abord , la curiosité fit bien ven- » dre le livre, dit Tallomant , et la grande réputation » do l'auteur y fit courir bien du monde. » Le succès des Provinciales et de la Clélie^ qui paraissaient à cette époque , fut même un instant éclipsé par la vogue du poème, et le libraire Courbé, pour répondre aux nombreuses demandes du public impatient, dut livrer, pendant cette môme année 1656, deux autres éditions revues et retouchées en format plus portatif, puis une quatrième en 1657. En môme temps, on imprimait la Pucelle en Hollande , dans la collection des Elzeviers , suivant la copie de Paris ; et l'on cite encore une contrefaçon qui parut à Lcydo, chez Jean Sambix,
en 1656 , ce qui porte à six le nombre des éditions du poème en moins de dix-huit mois (1). »
Après cela , on s*étonne moins que Chapelain prenne sa gloire au sérieux, et couvre d'outrages ceux qui, par leurs bouffonneries^ osent diffamer un nom qu'il a rendu célèbre dans les lettres. Il parle des euvieux de Vossius , mais c'est aux siens qu'il pense ; à ceux « qui veulent tourner en ridicule un homme qui a vieilli dans quelque estime. » Le savant philologue, jadis bibliothécaire de la reine Christine, n'avait certainement pas une pareille nuée de détracteurs ; et , quand Chapelain l'exhorte à s'élever dans les régions supérieures , à dédaigner de ces hauteurs les cris de ces « obscui*s blasphémateurs , » c'est lui-môme , au fond , qui s'exhorte à ce dédain. Le passage est empreint d'un vif sentiment de mépris , et s'adresse évidemment à d'autres censeurs que ceux de Vossius.
€ Pour vous, monsieur , qui volez entre les aigles, vous n'avez qu'à vous maintenir dans cette région supérieure où votre savoir vous a porté, et qu'à entendre paisiblement de cette hauteur-là les croassemens des corbeaux jaloux de votre gloire qui ne lui sauroient donner d'atteinte, et qui ne seront jamais agréablement ouïs que par les pies et les corneilles, qui ont aflBnité d'humeur avec eux. Poursuivez donc votre pointe, donnez toujours quelque chose de votre cru et de votre manière, et brillez de tant de manières qu'elles éblouissent enfin les yeux de ces chouettes,
(1) La Bretagne à. VAcadémiey p. 211.
et fassent cesser leurs sifflemens eu les faisant ramper sur leurs toits et dans leurs ténèbres (1). »
Quelques mois auparavant, le 24 septembre. Chapelain prodiguait à Vossius les mêmes consolations et les mêmes encouragements. £n 1663, il le félicitait de son traité De la Lumière^ qui avait soulevé de nombreuses objections. « N'est-ce pas , lui disait-il alors , la marque des grandes choses que d'être sujettes aux vents des oppositions et des orages (2) ? > En homme qui a éprouvé lui-même bien des déboires, et que c le vent des oppositions » a violemment battu, il lui conseille de poursuivre ses travaux et ses exi)ériences, sans se laisser arrêter par de vaines critiques. Â ces exhortations il mêle, comme toujours, le souvenir de ses propres infortunes, et se montre vivement touché de douleurs qui sont aussi les siennes.
Cette compassion , en efifet , n'est pas désintéressée. Que Chapelain me pardonne un tel blasphème : elle a je ne sais quoi qui provoque le sourire. Tout en pansant les plaies de ses amis, le consolateur de tant d'âmes affligées songe aussi à ses blessures personnelles. Ses soupirs douloureux et ses témoignages de sympathie semblent bien moins arrachés par la pitié, que par les coups dont il se sent encore tout meurtri. « Ne trouvez point étrange, au reste, dit-il à Vossius, de n'avoir pas l'approbation de tout le monde, dans les choses dont vous enrichissez le public. Il
(1) Lettre du 5 novembre 1666, « à M. Vossius, historiographe do MM. les Estats, à La Haye ; » II, 489.
(2) Lettre du 22 août 1663; II, 326.
BOILEAU est
faudrolt que tous le» hommes fussent raisonnables , ou qu'il y eût asseï de lumière et d'équité dans les esprits pour préférer les pensées d'autrui aux siennes, quand on est convaincu que la vérité sera d'autre côté que du sien. Il faudroit que la jalousie et l'envie ne régnaiïSent pas dans presque tous les cœurs, et qu'on ne prît pas le plus souvent pour son mal le bien qui arrive aux autres. Cette injustice ne doit produire autre effet, dans une âme aussi éclairée qu'est la vôtre , que de lui faire continuer sa carrière dans les nues, comme la lune, et de laisser aboyer on bas les pédans contre des perfections où leur ambition ni leurs moi'sures ne peuvent atteindre. »
Puis viennent les malédictions accoutumées contre la gent poétique, et le conseil d'en finir en chassant tout ce vilain monde à coups de fouet. « Quoique je ne sois pas en ordre sublime , dit-il avec modestie, j'ai pratiqué néanmoins ce que je vous conseille, lorsque notre canaille poétique s'est ameutée contre la Pucelle, pour essayer de l'arrêter au milieu do son cours. Ils ont eu beau japer, elle l'a suivi avec constance, et jusqu'ici elle n'a pas eu sujet de s'en repentir. Poursuivez toujours votre pointe et, en chemin faisant , donnez-leur du fouet, et les écartez de votre route à bonnes escourgées (1) qui portent coup, et se fassent sentir (2). »
. Il est évident, qu'à cette date, Boileau mène victo-
(1) ce Ecourgée, Fouet composé de plusieurs brins de chanvre ou de plusieurs lanières do cuir. » Richelet.
(2) Lettre à Vossius, du 24 septembre 1666; II, 480.
rieusement la campagne contre t le roi des auteurs, » et qu*il tient la tête de la meute lancée à la poursuite du malheureux poète. C'est lui qui a donné le signal de la révolte contre cette autorité jusque-là incontestée; lui , qui est venu jeter tout cet émoi sur le Parnasse, et troubler le grand homme dans la paisible possession de sa gloire. « Durant près de dix années, écrit M. Kerviler, c'est-à-dire jusqu'à Tapparition de la première satire de Boileau (1), les beautés éparses dans le cours du poème de la PticcW^ firent pardonner au poète la dureté générale de ses vers , et , sauf quelques épigrammes, on se tut plutôt que d'attaquer. M"® de Longueville, assistant à une lecture du poème, avait dit tout franchement : Cela est parfaitement beau^ mais cela est bien ennuyeux» Le mot avait fait fortune, et Ton s*en tenait à cette appréciation, que Boileau consacra plus tard dans la troisième satire, en faisant dire à l'un des personnages du Festin ridicule :
La Pucelle est encore une œuvre bien galante, Mais je ne sais pourquoi je bâille en la lisant (2). »
Le 12 novembre 1668, Chapelain confie ses peines à Graziani , et lui fait part de ses rudes tribulations. « Quant à ce que vous souhaitez de savoir de mes affaires du Parnasse, lui dit-il, il s'est élevé, ou plutôt réveillé une faction de poôtastres contre moi. Ils ne
(1) La l'* satire est de 1660, mais le passage à Tadrcsso de Chapelain n'est que de 1664. Voy. plus haut, ch. XXVII.
(2) La Bretagne à VAcadémiey p. 246. — La III* satire ftit composée en i665 , et non en 1667 , comme le dit M. Kerviler.
veulent pas que ma versification soit poétique, et la déchirent par des satires et des libelles furieux, dans Tespérance de ruiner mon crédit à la cour, et ma réputation dans le monde. Je laisse écumer Tenvie et la malignité sans en ôtre ému, dédaignant de me commettre avec de si bas et de si lâches adversaires , et , pour toute vengeance, je continue mon ouvrage et Taurai achevé dans trois mois, sauf correction (1). » Songez que la IX® satire, dans laquelle Chapelain est outrageusement comparé à Midas, est de 1667, et vous comprendrez de quel misérable poétastro veut surtout parler Chapelain.
Le même jour, il remercie Ferrari de ses avis , et lui explique pourquoi il a joint à son poème une dédicace au duc do Longuevillo. Il s'en serait abstenu par dignité, et son inclination le portait à n'en point fairo d'autre. « Mais, ajoute-t-il, il no fut pas en ma liberté , nos mœurs ne le permettant pas; et vous savez que les temps ne se ressemblent pas, et qu'il est parfois dangereux de faire ce qui seroit le mieux. »
La reconnaissance lui faisait un devoir de placer une telle dédicace en tête de son ouvrage. Il l'a faite, poussé par le plus louable des motifs, et ne croit pas avoir commis pour cela une basse flatterie. « Cette gravité de m'en abstenir au-devant du mien , dit-il à Ferrari , m'eût tourné à blâme envers le prince qui s'étoit si royalement intéressé dans mon projet, ne m'honorant pas seulement de sa bienveillance, mais
(1) Lcttro à Qraziani, à Florence, du 12 novembre 1668 ; II,
encore de ses bienfaits considérables trente ans durant, et que sa mort a laissés vivans encore (1). Il importoit à ma gratitude que le monde la connût, plus particulièrement que les vers ne Toussent pu souffrir , et qui ne se pouvoient déduire qu'en prose. »
Cette petite justification terminée , il arrive à ses adversaires^ les injurie encore de plus belle, et trace un tableau presque épique de Tuniverselle conspiration contre sa réputation et son crédit, a Je me fusse passé volontiers de préface , et je ne Ty ai employée que forcé par la révolte de certaines canailles, à qui ma réputation et ma fortune faisoient mal aux yeux. Il y eut des complots infâmes de décrier mon livre avant qu'il fût né. On sema dans la cour et dans la ville des libelles et des satires durant son impression'; et je sus que mes jaloux ayant corrompu la fidélité de mes libraires, avoient eu les feuilles en leur puissance; sur quoi ils en avoient fagoté une censure qui parut, en effet, au même temps que Touvrage (2), et qui ne lui lit pas de bien auprès des malins dont les cours sont toujours pleines. Ce ne fut donc pas tant une préface qu'une apologie, comme vous la nommez fort bien , et les périodes par où je débute en montrent assez la nécessité. Il falloit encore se concilier les émules, eu
(1) Le duc de Longueville mourut près de Rouen , le 11 roai 1663. La pension de Chapelain n'en fut pas moins continuée. — Voy, un piquant portrait du duc de Longueville , dans l'ouvrage de M. Doncieux, Le P. Bouhours, p. 15.
(2) La lettre de La Mesnardiôre, sous le pseudonyme de Sieur du Rivage^ 1656,
leur rendant la justice que j'ai fait succinctement, plusieurs d*entre eux ne voyant pas aussi sans peine la postui*e où ils me trouvoient, soit pour Testime, soit pour le bien (1). »
Voilà les éloges donnés aux émules dans la fameuse Préface singulièrement atténués ! Les uns étaient jaloux de l'estime et du bien dont Chapelain jouissait ; et y sentiment d'équité ou d'envie , ils ne pouvaient admettre qu'il fût « le mieux rente de tous les beaux esprits. » Les autres maugréaient de n*^re point parmi les gratifiés : ils trouvaient détestables les choix de Chapelain, et le rendaient principalement responsable de leur infortune littéraire. Tous les refusés , beaux esprits de tout mérite et de tout rang, depuis La Mesnaixlière et Ménage jusqu'à Boileau, s'unissaient dans la môme rancune , étaient animés de la môme haine et du môme désir de vengeance. En 1669 , tout à la fin de sa carrière, il peste encore contre les épigrammes , libelles , satires que lui vaut la confiance de Colbert; et, à son ordinaire, il se console de ces divers assauts par la pensée, on définitive, que < les grandes choses sont sujettes aux vents des oppositions. » Voilà ce qu'il ne cesse de répéter aux autres, et de se répéter à lui-môme.
Au Cid persécuté, Cinna doit sa naissance,
crierait-il à ses détracteurs, s'il daignait citer le plus abhorré des poètes. Et quel plaisir aussi, de confondre
(1) Lettre à Ferrari , à Padoue, du 12 novembre 1668; II ,
« le fripon de Despréaux » par ses propres paroles, de lui jeter à la figure ses vers sur l'iniquité humaine et le sort éternellement réservé à tout « génie inspiré ! •
En cent lieux contre lui les cabales s'amassent ; Ses rivaux obscurcis autour de lui croassent ; Et son trop <ie lumière importunant les yeux, De ses propres amis lui fait des envieux (1).
Dès 1659, écrivant à Huygens, il s'excitait au mépris envers ses critiques et ses jaloux. « J'apprens avec une extrême joie par vous et par M. Heinsius, lui disait^il , que votre Saturne est sous la presse (2). Quelque contradiction qu'il puisse rencontrer, il ne faut pas se rebuter. Les grandes choses sont sujettes à Tenvie et à l'injustice. C'est leur destin , et une marque de leur véritable grandeur (3). »
L'aveuglement de Chapelain est donc incurable, et Boileau a raison, rien ne serait capable de lui « dessiller les yeux. » Son poème est admirable ; il porte le sceau de « la véritable grandeur, » celle qui vient de l'injustice et de la méchanceté des hommes. En 1669, le poète méconnu écrit à Graevius, professeur d'éloquence à Utrecht. 11 le remercie de son édition de Justin, et des compliments que renferme sa lettre. « Celle à laquelle je répons , lui dit-il , est si remplie
(1) Epitre VII, à Racine. L'épitre est de 1667, date des plus grands ennuis de Chapelain.
(2) Sur la célèbre découverte qu'il venait de faire, en 1659, de Tanneau de Saturne.
(3) Lettre du 15 mai 1659 , « à M. Christianus Huggens, » à La Haye; II, 40.
de bonté et de tendresse, qii*elle m'a sensiblement touché, et je n*y ai rien trouvé à redire que les louanges dont vous m'accablez. Je les interprète néanmoins favorablement, et, encore que je ne les croie pas justes, je ne les crois pas moins sincères, principalement l'article de la candeur et celui de l'amour que j*ai pour les sa vans hommes.
» Et que diriez-vous, Monsieur, que cet amour, qui m'a attiré le vôtre, si noble et si désintéressé, m'a attiré la haine de certains petits poétastres qui me déchirent par des satires publiques, parce que je ne les ai pu faire comprendre dans la liste des.gratifiés? Mais je n'ai pas besoin de consolation là-dessus, et, pourvu que vous et les gens qui vous ressemblent, ne soient pas de leur sentiment, j'irai mon train, je garderai ma tranquillité ordinaire, et, pour toute vengeance, je n'emploierai contre eux que le mépris (1).»
Le malheureux ! il alla son train, en effet ; il continua de forger ses • durs vers , » il acheva son poème, mais n'osa le publier de son vivant; et ses amis, Conrart et Montausier, osèrent moins encore le publier après sa mort. Quant au dédain qu'il prétend opposer à ses ennemis, c'est là une pure action poétique. Le langage dont il use envers ses adversaires, n'annonce pas précisément une grande tranquillité d'âme, cet empire qu'un homme exerce sur lui-même, et qui l'élève au-dessus des attaques, des critiques et des injures de ses détracteurs. Et ses actes répondent pleinement à ses parolesr Pour les insolents
(1) Lettre à Grœvius, à Utrecht, du 24 mars 1669 ; II, 629.
qui osent nier la beauté de son génie, les coups de bâton ne seraient pas de trop ; et il ne serait pas mauvais de leur donner du fouet « à bonnes escourgées. » De plus, s'il peut leur ménager quelque sérieux ennui, ou leur causer un bon dommage, les faire chasser des grandes maisons , de chez M«* de Sablé, comme il fit pour Costar , ou de chez Lamoignon , comme il Teût désiré pour Boileau , il n*y manque pas , et se donne le plaisir de la vengeance.
Jadis t Chapelain réussit à fermer la bouche à Liniëre qui s'était permis de le critiquer (1). Malgré ses beaux principes de modération , de patience ou de mépris , il essaya d'en faire autant pour Boileau. Ije fait est curieux : une fois de plus, il prouve combien l'homme est un être éternellement étrange, et i*empli des plus étonnantes contradictions. En 1659, Chapelain s'indigne contre Costar qui, par sentence du lieutenant civil, a fait supprimer la réplique de Girac. « Cela en a aiguisé la curiosité, écrit-il tout scandalisé à Spanheim, et le général du monde blâme ce procédé inouï entre gens de lettres, plusieurs s'imaginant que la suppression a été procurée , non pas à cause des injures , mais a cause des raisons (2). »
Et ce même t procédé inouï, » il va l'employer luimême, et du plus beau sang-froid du monde. Devenu vieux, il ne se souvient plus de son indignation passée. Il suit l'exemple de Costar , et ce qu'il blâmait si bien en 1659 , il le fait sans le moindre scrupule en
(1) Voy. plus haut, Chap. V.
(2) Voy. plus haut, Chap. IX.
1671. A cette date , il remercie Colbert d*avoir retiré à Boileau le privilège nécessaire pour l'impression de ses œuvres. Et il faut voir en quels termes il remercie ! Rien ne fait mieux comprendre que cette lettre, l'espèce d'épouvante que Chapelain éprouvait à la vue des Satires,
Plus que personne, il est bien ce lecteur, dont parle son bourreau, « toujours tremblant d'effroi, • toujours en éveil, et qui toujours a peur de voir tomber sur lui une nouvelle .grêle de coups. Il est même si ému du péril auquel vient de Tarracher Colbert, qu'il semble en perdre la tête, jusqu'à l'usage de la pai-ole et à la respiration. Je ne sais si, dans toute cette volumineuse correspondance, se titouve phrase plus embrouillée et plus mal venue ; en tout cas , je crois n'avoir encore rien rencontré de pareil. On a pu en juger par les nombreuses citations déjà faites : d'ordinaire, la prose de Chapelain a une tout autre allure et marche avec un peu moins de pesanteur. Enfin, pour couronner Tœuvre, il soutient qu'on ne peut le décrier, sans décrier le roi et son ministre ; et que le tourner en dérision , c'est vraiment se rendre coupable de lèse-majesté. C'était la prétention de Cotin, et celle aussi de l'auteur de la Pucelle, qui dit eu mauvaise prose ce que Boileau avait dit excellemment en vers :
Qui mépriso Kautain n'estime point son roi, Et n'a selon Kautain, ni Dieu, ni foi , ni loi (1)
Et ce n'est pas là, comme on pourrait le croire, une
(l) Satire IX,J667.
plaisante exagération du satirique. Gotin avait réellement formulé en prose Taccusation dont Despi'éaux se moquait en vers. C'était dans un pamphlet intitulé : La critique désintéressée sur les Satyres du temps (i). A entendre Cotin , le Sieur des Vipéreaux, comme il l'appelle avec assez de malice , était une espèce d'ennemi privé et public , qui menaçait la sécurité du trône et l'honneur des particuliers. « Et quel peutêtre, disait-il , TefiFet de la satire d'un jeune Jiomme, que d'ériger partout des autels à la débauche , par le déci'i de la raison et de la justice , par la profanation du trône (2)? »
La lettre de Chapelain à Colbert est mêlée des plus violentes invectives. L'original s'en trouve à la Bibliothèque nationale, et porte la date du 4 avril 1671. Elle est « beaucoup plus explicite que le manuscrit de M. Sainte-Beuve; » et a été publiée par M. Clément dans les Mémoires de Colbert (3). M. Tamizey de Larroque suit le manuscrit Sainte-Beuve ; mais il indique avec soin les nombreuses variantes de l'original (4). Nous choisirons celui des deux textes qui est <c beaucoup plus explicite. » Ces éclats jde colère sont bons à
(1) 1 vol. m-12, sans lieu ni date d'impression, et sans nom d'auteur. Bibl. nat. Réserve.
(2) Critique désintéressée^ p. 31 ; — Charles Cptin, né à Paris vers 1604, mort en décembre 1681; de l'Académie française en 1655.
(3) Vor. V, p. 644.
(4) Lettres de Chapelain , II , 774. — Dans le manuscrit Sainte-Beuve, la lettre à Colbert porte la date du 4 avril 1672, au lieu du 4 avril 1671.
noter; ils ont leur signification, et nous prouvent que Chapelain, malgré toutes ses déclarations, employait autre chose que le mépris contre ses adversaires. « Je laisse écumer Tenvie et la malignité , sans en être ému, » disait il en 1668. Voici comment il regarde sans émotion les efforts de ses ennemis achai'nés à sa perte.
Le 4 avril 1671, le vieux poète tant bafoué écrit à « Mr Colbert , ministre d'Estat , à Versailles , » et lui exprime sa gratitude pour le service signalé quMl vient d'en recevoir. « J'ai, Monseigneur, lui dit-il, à vous rendre en mon particulier, de nouvelles actions de grâces, pour la rupture que M. Perrault m'a mandé qu'il vous a plu de faire du sceau de ce privilège des Satyres de Despréaux, selon les intentions de notre équitable monaixjue , qu'on avoit obtenu par surprise et contre le respect dû à Sa Majesté, laquelle, à votre persuasion, a honoré de son estime et de ses bienfaits plusieurs personnes que vous n'en aviez pas jugées indignes , et laquelle a sujet d'être offensée de l'insolence de ce satirique eff'réné , qui , par ses libelles , condamne le jugement et le choix que vous aviez fait et fait faire à notre magnanime monarque; étant sans doute injurieux à Sa Majesté et à vous, Monseigneur, de déchirer, par des pasquinades autorisées de son sacré sceau , même des gens de bien et des plumes accréditées , toutes dévouées à son service et obligées, par ses faveurs royales, à mettre leur vie pour la défense de ses moindres intérêts.
• M. Perrault m'a même fait entendre que vous avez daigné répondre à la lettre que je vous avois
écrite là-dessus, pour m'assurer de rexécution de cet ordre de Sa Majesté , dont je vous fais de nouveaux remerciemens , bien que , pour ma grande mortification, on ne m*ait point rendu votre réponse, qui eût accru et redoublé ma consolation. »
Et en effet, en 1671, il n'y eut pas d'édition de Boileau , et il n'en parut plus jusqu'à la mort de Chapelain, arrivée le 22 février 1G74. Sitôt après, et en cette môme année 1 674 , comme s'il était libre désormais, Boileau publie une nouvelle éclition de ses œuvres. Ce sont là de menus détails ; mais ils ont leur importance : ils servent peut-être à expliquer certains faits dont la cause avait échappé jusqu'ici.
A propos de cette édition de 1674, le Bolxana cite une lettre de Boileau à Colbert , dont nous ne voudrions pas garantir l'authenticité. L'épttre est fort piquante, de tournui^e singulièrement vive et spirituelle; mais ce n'est pas ainsi, il nous semble, qu'on parlait alors à un grand personnage. Il faut attendre encore quelques années : Voltaire n'écrira pas autrement à un commis ou à un censeur royal dont il aura à se plaindre.
Si nous en croyons Monchesnai , Colbert leva en 1674 l'opposition qui, depuis 1671, frappait les œuvres de Boileau. Le ministre envoya le billet suivant au poète : « Le roi m'a ordonné, Monsieur , de vous accorder un privilège pour votre An poétique (1), aussitôt que je l'aurai lu. Ne manquez donc pas à me l'ap-
(1) Publié en effet cette année-là ; éd. de 1674, in-4*.
porter au plus tôt. Colbbrt (1). » Berriat Saiut-Prix n'est pas très persuadé, et garde quelque défiance à Tendroit des deux documeuts. « Le billet et la réponse sont dans le Bolœana , dit-il , après un récit tellement rempli d^erreurs sur les premières éditions de Boileau , que s'ils n'étaient pas rapportés avec des guillemets, nous douterions de leur authenticité (2). »
Pour nous, malgré « les guillemets » du Bolœana^ notre doute persiste. 11 nous faudrait une autre autorité que celle de Monchesnai, pour nous faire admettre l'authenticité de la réponse. Voici comment Boileau remercie Colbert : « Monseigneur, je vois bien que c'est à vos bons offices que je suis redevable du privilège que Sa Majesté veut bien avoir la bonté de m' accorder. J'étois tout consolé du refus qu'on en avoit fait à mon libraire (3) ; car c'étoit lui seul qui l'a voit sollicité , étant t]*ès éveillé pour ses intérêts, et sachant fort bien que je n'étois point homme à tirer tribut de mes ouvrages. C'étoit donc à lui de s'affliger d'être déchu d'une petite espérance de gain , quoique assez incertaine à mon avis , dès qu'il la fondoit sur le grand débit d'ouvragos tels que les miens. Pour moi , je me trouvois fort content qu'on m'eût soulagé du fardeau de l'impression et de l'incertitude des jugomons du public, n'ayant garde de murmurer du refus d'un privilège qui me laissoit celui de jouir paisiblement do toute ma paresse. Cependant, Monseigneur,
(1) Bo/a?ana, p. 16.
(2) Œuvres complètes de Doileau, vol. IV, p. 7.
(3) En 1671, sans doute.
puisque vous daignez vous intéresser si obligeamment pour moi , j'aurai Thonneur de vous porter mon Art poétique aussitôt qu*il sera achevé, non point pour obtenir un privilège dont je ne me soucie point, mais pour soumettre mon ouvrage aux lumières d'un aussi grand personnage que vous êtes. »
Boileau , nous dit Sainte-Beuve, parvint à déloger Chapelain de Testime de Colbert (1). Est-ce bien sûr? L'illustre rninistre, averti par le bruit retentissant des Satires^ put bien désormais se méfier du talent poétique de l'auteur de la Pucelle , sans lui retirer pour cela sa confiance. Les faits que nous venons de rapporter, prouvent que Thabile vieillard garda jusqu'à la fin ce que nous appellerions son influence administrative. Sur ce terrain, il semble avoir été inexpugnable. Lui vivant , jamais l'ennemi n'occupa un seul point de la place : ni l'Académie, ni la liste de gratification sur laquelle se ti*ouvent couchés de bonne heure et Corneille, et Racine, et Molière (2). C'est une espèce de disgrâce, dont Boileau est redevable au seul Chapelain. En 1671 , le coup est plus rude : il lui inflige une grosse humiliation, et lui fait retirer par Colbert le privilège de ses œuvres. Pareil tour vaut un bon trait de satire; il atteste, en outre, qu'à
(1) Causeries du lundiy VI, 501,
(2) Corneille et Racine, dès 1664; Molière en 1665. — Pour la première fois, et on 1676, deux ans après la mort de Chapelain, Boileau parait sur la liste de gratification, avec cette mention : » Au sieur Despréaux, en considération de son application aux belles-lettres, 2,0001. » Mémoires de Colbert, V,
défaut d'estime , Chapelain eut toujours auprès de son maître le crédit des premières années.
Gomment expliquer autrement, que par la plus tenace des oppositions, cette tardive fortune du poète dont les malices égayaient les esprits les plus distingués de la ville et de la cour : M"« de Se vigne, Lamoignou , Condé , la duchesse d'Orléans , et jusqu'à Louis XIV? Boileau, Ménage, Marolles, purent diffamer à leur aise la vie ou les œuvres de Chapelain. Mais, quand il le put, il malmena rudement ses ennemis et leur donna du fouet < à bonnes escourgées. » A-t-il affaire à trop forte partie , comme avec Boileau ? il change de tactique. Par une faveur unique, il tenait de Colbert la feuille des bénéfices littéraires : il en profita , pour frapper dans son amour-propre et ses intérêts, et cela avec une impitoyable fermeté, celui qui Tavait indignement bafoué, et rendu la fable de Paris et de la province. Cette lutte énergique, avec un adversaire tel que Boileau, forme un trait bien personnel du caractère de Chapelain. Il sortit du combat, criblé de coups : mais, ni il ne lâcha prise un instant, ni n'abandonna un pouce de terrain ; il répondit à la violence de l'attaque par la résistance la plus obstinée, et, plus d'une fois, il réussit à son tour à faire beaucoup de mal à son ennemi.
Ici se termine le tableau des tristesses, des amertumes qui empoisonnèrent les dernières années do la vie de Chapelain. Jusqu'en 1656, tant qu'il vécut ignoré , il vécut heureux auprès de M"* de Rambouillet , dans le salon de M»« de Sablé ou celui de Sapho. Mais, dès qu'il eut ambitionné Thonnour
d'être Témule do Virgile ou du Tasse ; dès que Colbert Tout élevé au poste dangereux de surintendant des lettres, c'en fut fait à jamais de son repos. Sa vie fut en proie à ces mille fléaux, qu'on ne connaît pas dans une condition privée : Tenvie, la haine, les jalousies, les froissements do toutes sortes, les mécontentemmts provoqués par les faveurs accordées aux uns et refusées aux autres. Le malheureux apprit à ses dépens que la gloire coûte bien cher ; que les hautes fonctions sont périlleuses, et qu'en tout temps et en tout pays 9 à Paris comme à Rome^ le Gapitole n'est pas loin de la roche Tarpéienne.