‹ Les ennemis de la maison comedie en trois actes, en versChapitre 24 sur 57 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

MAURICE, MADAME DE BEAUPRÉ

MADAME DE BEAUPRÉ

Enfin, nous voilà seuls... Vous m’avez devinée... J’ai bien souffert pendant cette longue journée !

Pour serrer votre main , mon bon , mon noble ami . Ma main à tout moment se tendait à demi ;

El malgré moi, toujours une trop juste crainte D’un silence cruel m’imposait la contrainte.

Mais enfin , sans qu’on ait les yeux fixés sur moi , Nous pouvons nous parler à cœur ouvert.

MAURICE

De quoi ?

ACTH 11.

MADAME DE BEAUPRÉ

De ces jours d’autrefois dont notre âme est remplie, Qu’on regrette longtemps, que jamais on n’ouhlie.

Du passé.

MAURICE

Le passé. Madame, à l'avenir Avait promis beaucoup, et n’a rien su tenir ;

N’en parlons plus. Mon Dieu! cpie voulez-vous. Madame? La femme que j’aimais de Reynal est la femme...

Tout est là!... Contenons des regrets superflus...

Le passé .. le passé mentait... n'en parlons plus!

Je pourrais, comme un autre, à la rigueur me plaindre; Mais madame Reynal de moi n’a rien à craindre.

C’est moi qui , seul , eus tort; c’est moi qui follement Pris trop au sérieux un frivole serment ;

C’est moi qui , sur les flots poursuivant un doux songe , Crus que c’était l’espoir, quand c’était le mensonge ; C’est moi qui, malheureux de sitôt m’éveiller.

Pleure encore mon rêve, au lieu de l’oublier.

MADAME DE BEAUPRÉ

Personne n’est coupable , et vous moins que personne ; La raison seule eut tort... que l’amour lui pardonne !

MAURICE

Madame !...

MADAME DE BEAUPRÉ

On ne fait pas toujours ce que l’on veut; La vie est un devoir qu’on remplit comme on peut.

S'il est des cœurs constants, il en est d’infidèles... Vous ne le savez pas... mais les femmes !... Pour elles. Attendre un peu, souvent c’est attendre toujours ;

Jouer à ce jeu-là, c’est perdre ses beaux jours.

Aussi, j’ai cru pouvoir mettre sans injustice Le bonheur de ma fille au-dessus d’un caprice.

Vous juriez en partant d’étre dans dix-huit mois...

Et vous avez tenu parole , je le vois...

Riche en position, en fortune, en mérite ;

Mais j’ai trouvé quelqu’un qui l’était tout de suite.

MAURICE

Ainsi, c’est vous. Madame?...

MADAME DE BEAUPRÉ

Oui, c’est moi. Plaignez- vous;’ Vous avez, j’en conviens, des armes contre nous... Punissez-moi, Monsieur, d’un instant de faiblesse;

Mon amitié pour vous égara ma sagesse...

A l’heure du départ, oubliant mon devoir.

J’allais vous dire adieu ; je vous dis : au revoir !

Il faut plaindre parfois les mères de famille ;

Je ne vous trompai pas ; je vis pleurer ma fille.

Dix mois plus tard... Si cher que soit un sfiuvenir.

Dix mois, c’est quelque chose, il faut en convenir... Par mille empêchements, je le sais, retenues.

Vos lettres jusqu’à nous n’étaient point parvenues ;

Je devais en souffrir plus tard cruellement.

Mais enfin, niettez-vous à ma place un moment :

Vous étiez loin de nous, bien loin, monsieur Maurice; Votre cause en mon cœur n’avait plus do complice.

Le temps d’Adèle même avait séché les yeux...

Je plaidai contre vous, souvent et de mon mieux ;

Je fis faire à ma fille une instructive étude Au livre de l’amour et de l’ingratitude ;

Je lui persuadai, tout en vous défendant,

Que trop compter sur vous no serait pas prudent , Que le meilleur amant, choisi dans un grand nombr Pour la réalité quitte volontiers l’ombre.

Qu’en dix-huit mois on est aisémeut oublié;

Que vous reviendriez peut-être marié!

Que pour nous la fortune avait été cruelle,

Que mon bonheur enfin pouvait dépendre d’elle!... Au bout de quinze jours, qu’elle me demanda,

Je lui dis qu’il fallait céder... elle céda !

De nos torts envers vous voilà i’histoire vraie... J’ajoute qu’aujourd’hui votre retour m’effraie...

De son côté, ma fille... et vous l’épargnerez...

Craint le reproche amer que vous lui préparez...

MAURICE

Moi!...

MADAME DE BEAUPRÉ

Vous déroberez, n’cst-ce pas, à sa vue,

Un amant qui la juge, un témoin qui la tue?... Reynal est ^otre ami, votre parent... songez Combien , par cela seul, déjà vous vous vengez!

Vous regretteriez trop de troubler {iavantage ,

Le bonheur , ou du moins la paix de son ménage.

Nos vœux , nos souvenirs, vous suivront loin d’ici... Vous partirez bientôt... demain... ce soir?... Merci !

MAURICE

Je comprends qu’un retour imprévu, regrettable. Pour madame Reynal soit un coup qui l’accable.

Elle aurait pu, peut-être, en songeant au jiassé, Trouver que son secret n'était pas mal placé ;

IJ;S li.NM'MlS Dli LA MAISON.

Mais, je le vois, son cœur en celte circonstance,

S’il eut peu de mémoire, a beaucoup de prudence.

Je ne la blâme pas ..je ne puis qu’accepter L’arrêt que vous venez vous-même de dicter ;

Et, si je m’en croyais, bientôt, je le proteste,

J'aurais comblé vos vœux en partant... Mais je reste.

MADAME DE BEAUPRÉ

Vous restez !

MAURICE

Jusqu’au bout permettez , s’il vous plait, Que je parle à mon tour, comme vous l’avez fait.

Certes, je ne veux pas... en vain on le redoute , Troubler par ma présence un bonheur... dont je doute; Encor moins demander à celle que j’aimais,

Compte d’un fol amour importun dê.'Ormais.

Quand la fatalité dans ces lieux nous rapproche.

Le respect sur ma lèvre enchaîne le reproche...

Je reste cependant, malgrez vous, malgré moi ;

Et, si vous l’ordonnez, je vous dirai pourquoi.

Reynal... je suis fâché d’avoir à le défendre ;

Mais il fut mon ami dès l’âge le plus tendic,

11 est le seul parent qui me reste aujourd’hui :

Si j’étais malheureux, je compterais sur lui.

Quand Reynal , en revanche , a besoin d’un service , Quand il est malheureux, il compte sur Maurice !

MADAME DE BEAUPRÉ

Mais...

MAURl CE.

C’est le premier mot qu’il m’ait dit ce matin. Son esprit est troublé, son cœur est incertain...

actr: II.

Bref, il est malheureux !... A tort ou non, Madame,

Il croit avoir, il a des soupçons...

MADAME DE BEAUPRÉ

Sur sa femme ?

MAURICE

Je ne dis pas cela... Mais monsieur Saint-Remy,

Qui ne vous quitte pas...

MADAME DE BEAUPRÉ

Est son meilleur ami ;

C’est pour lui... pour lui seul qu’il vient...

MAURICE

Il le regrette.

MADAME DE BEAUPRÉ

E]t sa présence ici...

MAURICE

Lui paraît indiscrète.

MADAME DE BEAUPRÉ

Monsieur!...

MAURICE

Ce n’est pas moi qui parle; c’est Reynal.

MADAME DE BEAUPRÉ

Reynal , jusqu’à ce jour, n’a rien vu là de mal :

Et s’il se plaint, il n’a qu’à se plaindre lui-même;

On ne recevra plus chez lui les gens qu’il aime ;

Ma fille n’y tient pas, ni moi... dites-Ie-lui,

Puisque vous nous servez d’interprète aujourd’hui. Ajoutez, de ma part, qu’insulter une femme ,

N’est pas d’un galant homme. Adieu, Monsieur 1

MAURICE

Madame ,

U:S ENM'MIS DE LA MAISON

C’esl moi que l’on insulte, en me traitant ainsi !

Au nom de Reynal seul j’ai parlé jusqu’ici ;

Mais l’indignation , dont je ne suis pas maître,

Veut que la vérité se fasse enfin connaître i...

Vous croyez... Et c’est moi qu’on ose soupçonner, Lorsque je ne savais que plaindre et pardonner! .. Vous croyez qu’à Reynal, exploitant sa souffrance.

J’ai misérablement inspiré ma vengeance?

D’autres se trouveraient vengés suffisamment En voyant le mari trompé comme l’amant ;

Mais je rougirais, moi, de ce calcul infâme !...

Je ne me venge pas... je suis jîiloux, madame !...

Qu’on oublie un amant pour un mari, c’est bien... L’amour y perd un peu, mais l’honneur n’y perd rien. J’ai bravement subi les premières épreuves ;

Mais maintenant... '

MADAME DE BEAUPRÉ

Reynal se trompe.

MAURICE

Il a des preuves !

MADAME DE BEAUPRÉ

Vous avez VU?...

MAURICE

Lui-mème a, ce matin, trouvé Une lettre, des vers, qui n’ont que trop prouvé...

MADAME DE BEAUPRÉ

Ma fille est sous ma garde !

MAURICE

Eh 1 madame, à Trouville Vous la gardiez de même, et c’était inutile !

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