‹ Les ennemis de notre santéChapitre 36 sur 37 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

I l devient assez courant, à notre époque qui se pique — du moins en principe — de mettre de l’hygiène dans ses faits et gestes, de lire de savantes études où l’on se préoccupe de l’influence que peuvent exercer sur notre santé les bruits trop intenses ou les lumières trop éclatantes. Le surmenage sensoriel, en effet, n’est pas un vain mot et nous en sommes trop souvent les victimes. Il faut donc se louer de cette sollicitude. Par contre, l’odorat est généralement laissé de côté et il reste à savoir si ce n’est pas un tort.

, Quoique l’odorat soit, à n’en pas douter, chez l’homme, une fonction sinon dégradée, comme le veulent quelques-uns, du moins fort inférieure à ce qu’elle est chez les. animaux, il n’en garde pas moins une certaine acuité, à tel point qu’il est, en certaines circonstances, un réactif d’une extrême sensibilité. En dehors même de quelques privilégiés qui sont, à cet égard, doués de particulière façon, sait-on qu’un odorat normal peut, d’après Bérillon, reconnaître dans l’atmosphère la présence de l’hydrogène sulfuré lorsqu’il ne s’y trouve que dans la proportion de deux millionièmes? Peu

de réactifs chimiques permettraient ce dépistage.

Cette sensibilité, si relative soit-elle, fait que les odeurs agissént sur nous, par l’intermédiaire -de ce sens, tantôt en bien, tantôt en mal, suivant leur nature, leiir dose et notre plus ou moins grande aptitude à les recueillir. *

Je ne veux parler ici, d’ailleurs, que des bonnes odeurs ou, si l’on veut, des parfums. On s’entend assez généralement sur celles qui méritent ce qualificatif. Les mauvaises odeurs, nous les fuyons communément; les agréables, nous les recherchons volontiers et cela depuis que le monde est monde. S’il est vrai que la cassette à parfums qu’Alexandre trouva dans les bagages de Darius soit, au témoignage de Pline, la première dont il soit fait mention dans l’histoire, il est non moins certain que bien avant le vaincu d’Arbelles les hommes aimèrent à s’entourer de suaves senteurs et que, tout au moins depuis cette lointaine époque, les parfums, avec des fortunes diverses, ont constitué une de ces jouissances artificielles dont l’homme s’est composé une symphonie et qui sont autant de conquêtes sur un monde hostile ou, pour être plus juste, indifférent. Or ces acquisitions, qui n’ont été réalisées que pour nous procurer des plaisirs, peuvent aussi, dans d’autres cas, avoir leur mauvais côté. Il en est ainsi des parfums et il n’est pas aussi superflu qu’on le pourrait croire au premier abord de délimiter en ce chapitre le domaine du bien et du mal.

A cette tâche se sont employés quelques auteurs médicaux qui ont cru sans doute que leurs dires seraient davantage pris au sérieux s’ils les enveloppaient de termes hermétiques au vulgaire. C’est ainsi qu’un médecin qui vivait au début du xix e siècle, Hippolyte Cloquet, signa, sur l’odorat

et ses troubles, un gros livre auquel il donna le titre à'Osphrésiologie. Un de ses contemporains, soutenant sa thèse de doctorat, crut devoir, de son côté, forger le mot de Thymiatechnie. L’intention était, à n’en pas douter, meilleure que les néologismes.

Qu’il s’agisse de ces anciens ou de ceux, très nombreux, qui effleurèrent le sujet en rapportant des histoires plus ou moins extraordinaires, tous sont d’accord pour admettre d’abord que les parfums en très petite quantité sont sans action ou à peu près ; qu’en forte proportion, au contraire, ils ne sont plus indifférents et enfin que l’influence qu’ils exercent peut être fort dissemblable suivant les personnes et les circonstances. Ce n’est qu’un cas particulier de cette loi thérapeutique qu’une même dose d’un médicament peut déterminer des phénomènes différents chez deux sujets et que, chez la même personne, le même médicament, & doses inégales, est susceptible de provoquer des effets exactement contraires.

C’est une chose bien connue que respirer l’odeur d’une grande quantité de fleurs pendant un temps un peu long et en espace clos n’est pas sans péril. « La chose du monde la plus malsaine, dit Mme de Sévigné, est de dormir parmi les odeurs. » De là est venue la sage précaution de retirer les fleurs des chambres avant de se mettre au lit. Les vieux auteurs ne manquent pas d’exemples qui légitiment cette opinion. Cloquet parle d’une femme qui mourut à Londres après avoir passé la nuit au milieu des lis qu’elle avait disposés à profusion dans sa chambre. Une autre histoire concerne un officier à qui le même mauvais sort survint parce qu’il avait décoré son lit de branches de laurier-rose.

Le lis, les tubéreuses, les narcisses jouent un grand rôle dans toutes ces aventures, ainsi que le datura et les magnoliacées. Nous savons tous par expérience que si les choses vont rarement aussi loin et si l’odeur de ces fleurs, même concentrée, n’a pas souvent des effets aubsi funestes, elle procure à qui s’y soumet des migraines et même des vertiges. Ce vertige floral a été bien étudié par le docteur Joal qui en a cité de nombreux cas observés par lui, dont l’un chez une fleuriste qui ne put faire autrement que de changer de profession.

Il est des plantes dont l’action est particulièrement à craindre. Du nombre est la jusquiame, dont, fort heureusement, nous ne nous entourons guère. On a conté comment des hommes qui dormaient dans un grenier, où l’on avait disséminé des racines de jusquiame afin d’écarter les rats, se réveillèrent dans un état de stupeur profonde et comment l’un d’eux en éprouva une abondante hémorragie nasale. L’illustre Boerhaave, pour avoir préparé un onguent dans la formule duquel figurait la jusquiame, fut en proie à une ivresse intense. Chez un apothicaire de Dresde, la fumée de graines de jusquiame que l’on faisait brûler causa des troubles mentaux à deux aides qui la respirèrent. Pour l’un d’eux, cette sorte de folie dura plusieurs semaines.

Joal, dont j’ai déjà parlé, a constaté — et d’autres avant lui — que les fortes odeurs pouvaient occasionner des syncopes, des vomissements, des con vulsions et déclencher des crises épileptiques chez ceux qui y sont sujets. Ce sont parfois des odeurs banales qui agissent de la sorte, puisqu’il a cité (Hannemann a rapporté un fait analogue) un étudiant qui vomissait sitôt qu’il sentait celle des pommes.

Le même auteur a vu se produire, sous l’influence d’odeurs plus ou moins vives, des spasmes et des paralysies, notamment des muscles glottiques. Or, d’après une enquête déjà ancienne faite auprès de chanteurs et de cantatrices, ceux-ci estiment assez généralement que l’odeur des fleurs est funeste à la voix.

Aussi bien, n’en finirait-on pas si l’on voulait énumérer toutes les sensibilités du même ordre qui ont donné naissance à des accidents, au demeurant de gravité variable. C’est le musc causant l’aphonie chez un individu; l’odeur, cependant si vague, de la pivoine déterminant chez un militaire des syncopes, celle du citron (souvent citée) provoquant des coliques. N’a-t-on pas conté le fait, un peu extraordinaire, de sujets violemment purgés pour avoir seulement séjourné dans l’officine d’un, apothicaire, et ne faut-il pas rappeler l’exemple de Voltaire chez qui le parfum de l’anis produisait. les mêmes effets (on les nomme carminatifs) que son absorption ?

Comme, tout bilan acceptable, celui des odeurs comporte un actif à côté du passif. Leurs bons effets ne paraissent pas plus négligeables que les mauvais. Si les parfums nuisent à quelques-uns, il en est qui en tirent profit.

Cloquet, que je nommais au début, admet que les fleurs de sauge et de romarin, entre autres, sont excitatrices de l’énergie vitale, et la vanille passe pour avoir des vertus du même genre, mais plus spécialisées. Kirwan, qui vivaitau temps de Cloquet, professe, dans sa thèse, que « les odeurs exercent sur l’entendement et sur les opérations du génie une influence remarquable. La pensée acquiert par

elles un nouveau degré d’énergie et c’est par elles que plusieurs philosophes de l’antiquité s’élevaient à des considérations sublimes, épuraient leurs idées et s’excitaient à la contemplation ».

Ces affirmations, seraient-elles multipliées, peuvent paraître à bon droit moins convaincantes que la moindre expérience de laboratoire. Celle-ci nous est offerte par Féré, qui compta, à la fin du xix e siècle, parmi les neurologistes et les aliénistes en renom. Ce chercheur étudiait les effets sur l’organisme de l’excitation de nos divers sens. Il se servait pour cela d’un petit instrument classique, l’ergographe de Mosso, qui permet de chiffrer et d’enregistrer le travail mécanique réalisé par une contraction musculaire, en l’espèce celle d’un doigt qui se plie et s’étend alternativement. Dans une première série d’essais, il constata que le doigt du sujet en expérience pouvait soulever à plusieurs reprises un poids de quelques grammes. Si le travail continuait, le poids devenait, naturellement, du fait de la fatigue, de plus en plus petit. Si, au moment où cette fatigue était au maximum, on faisait respirer à ce sujet de la vapeur de musc, immédiatement la vigueur lui revenait et il atteignait de nouveau, et très vite, le total primitif de grammes soulevés.

Voici donc des faits ou du moins quelques faits dans un ensemble extrêmement abondant où il serait facile de puiser pour égayer ce chapitre de nombreuse^ anecdotes. Mais qu’il s’agisse des inconvénients ou des usages des parfums, il ne suffit pas de conter, il faut tènter d’expliquer. La chose est aisée, à la condition de se souvenir de quelques données élémentaires sur le sens de l’odorat.

Les fosses nasales sont tapissées par une mem-

brane muqueuse dans laquelle sont logés les vaisseaux sanguins et des terminaisons nerveuses en grand nombre. Ces dernières proviennent de deux nerfs, l’olfactif et le trijumeau. Celles qui appartiennent au premier nommé jouent seules un rôle dans l’olfaction. Ces nerfs olfactifs se rendent dans les centres cérébraux après avoir passé par un relais que l’un nomme le bulbe olfactif. Ainsi sont transmises à notre conscience les sensations dues à l’excitation des terminaisons nerveuses par des particules infiniment ténues, gazeuses ou solides émanées des corps odorants.

Ceci posé, il faut admettre que les influences, favorables ou non, que peuvent provoquer les parfums sont sous la dépendance de deux mécanismes.

Les unes dérivent d’une simple congestion, plus ou moins intense, de la muqueuse nasale. Cette congestion est déclenchée par la mise en jeu des nerfs vaso-moteurs qui, ici comme partout, président à la dilatation ou à la constriction des vaisseaux sanguins. C’est de cette façon que se produisent notamment les saignements de nez souvent rapportés par les auteurs qui ont écrit sur ce sujet. Ils ne peuvent être mis en doute puisque Joal les a vus ' se produire deux fois devant lui chez un sujet particulièrement sensible à certains parfums. Chardin raconte, d’autre part, dans ses Voyages, que les chasseurs des Indes et de la Perse, quand ils enlèvent sur le chevrotin la poche qui renferme le musc, doivent avoir le nez et la bouche protégés par un linge plié en plusieurs doubles, faute de quoi ils éprouvent de violentes hémorragies nasales.

Peut-être est-ce encore de cette façon que sont stimulées certaines fonctions. C’est du moins ce que pense Schieds qui, expérimentant à l’Institut John

Hopkins de New-York, a remarqué que les sensations olfactives, par l’intermédiaire du système vaso-moteur, déterminent un afflux de sang non seulement dans la muqueuse des fosses nasales, mais dans le cerveau lui-même. Ce serait là une explication valable pour l’exaltation des fonctions cérébrales que d’aucuns, nous l’avons vu, attribuent aux odeurs.

Mais il est probable que bien des effets des parfums sont dus surtout à une action réflexe sur laquelle je n’ai pas le loisir de m’étendre. On peut seulement la considérer comme analogue à celle qui suit parfois lés émotions très vives. C’est ainsi sans doute que l’on peut comprendre les grands accidents, vomissements, spasmes, syncopes, convulsions et même mort, qui ont été rapportés.

Il résulte de ces notions que les parfums peuvent nous être utiles ou nous nuire suivant la dose que nous en absorbons, suivant leur intensité, suivant notre susceptibilité particulière ou l’état de notre système nerveux. On a montré, en effet, depuis longtemps, que les névropathes sont plus sensibles aux parfums que les sujets dont le système psychique est intact. Bérillon et Laignel-Lavastine ont fait là-dessus des remarques très justes. Nous avons chacun notre parfum préféré, qui ne nous est pas nuisible. On pourrait penser, si l’on était disciple de Pangloss, que c’est la nature elle-même qui guide ainsi notre choix, lequel doit être le moins possible contraire à ses vues supposées bienveillantes. En tout cas, le parfum est un excitant et il n’est pas impossible qu’il nous soit utile pour nous aider à supporter le genre de vie trépidante que nous menons dans les grandes '-villes. Toutefois, il est recommandé de ne pas dépasser une certaine mesure,

sous peine de rompre l’équilibre ainsi réalisé (ne peut-on ajouter aussi sous peine d’être désagréables à nos voisins qui peuvent avoir des goûts contraires aux nôtres?).

De cette action réelle des odeurs sur l’organisme résulte aussi que les parfums peuvent être employés dans un dessein thérapeutique. Au reste, les médecins anciens ne s’en sont pas fait faute. Qui ne sait, d’ailleurs, que des corps très odorants, comme l’ammoniaque et l’éther, sont capables de rendre à cet égard de grands services et agissent énergiquement — dans des sens divers — sur le système nerveux? Les fleurs même pourraient servir de remèdes si l’on en croit Antoine Petit, lequel raconte qu’un homme passionné de jardinage étant tombé dans « une maladie de langueur », son médecin, voyant que, malgré tous ses efforts, le malade allait succomber, eut l’idée de l’étendre sur son lit et de faire remplir la chambre des fleurs les plus odorantes, ce qui détermina la guérison.

Aussi bien, trouve-t-on des recettes du même ordre dès l’antiquité; Criton, médecin grec exerçant à Rome, avait placé les parfums au rang des médicaments. Il en faisait un grand usage pour exciter ou apaiser les facultés nerveuses engourdies ou irritées. Plus tard Wecker et d’autres utilisèrent les odeurs vives et notamment la fumée de l’ambre. Hippocrate lui-même tenait les fumigations odorantes pour très salutaires dans diverses maladies féminines, tandis que Guillemeau pensait que certaines odeurs étaient susceptibles d’accélérer ou de retarder l’accouchement. Le formulaire des grands médecins arabes renfermait un nombre imposant de parfums.

Il est regrettable que cette thérapeutique n’ait

aujourd’hui que peu de partisans. Si l'ammoniaque est encore employé, nous n’en ferons pas pour cela un parfum. L’assa fœtida n’a aucune prétention non plus à faire partie de ce groupe aimable. L’ambre a disparu de nos formulaires, le camphre et le musc ne sont guère utilisés qu’à l’intérieur. Quel médecin nous rendra ce que Brachet appelait l 'Osméthérapiel On peut prédire un beau succès à celui qui, renouvelant cette attrayante pharmacopée, nous adressera au Chef-des-Odeurs-suaves au lieu de nous envoyer chez le pharmacien.

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