I. Maximes mr la comédie
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ancieniu', ce n'(^st pas, conim(> le veut Timanle, parce ((ue Sophocle et Kuripide « ont iiéglif^é le goût des dames » athéniennes et ont voulu donner des leçons à la jeu- » nesse d'Athènes », c'est que, dans la condition d'infériorité et d'isolement où la femme était pla(;ée chez les anciens, d'après les nKFurs qui reléguaient la jeune lille dans l'intérieur du gynécée, et faisaient du mariage une affaire où la volonté et le coeur des jeunes gens n'étaient pas consultés, les sentiments tant de fois exploités par les poètes modernes ne pouvaient même prendre naissance. Non, sans doute, on ne trouverait pas dans le drame antique l'amour élevé et chevaleresque d'une Chimèneet d'un Rodrigue, d'un vSévère et d'une Pauline, d'un Xipharès et d'une Monime, ni la pure et délicate tendresse d'une Bérénice, d'une Atalide ou d'une Iphigénie ; mais on ne peut en tirer cette conclusion que les mœurs d'Athènes ou de Rome étaient supérieures à celles de nos sociétés modernes. L'amour paraît aussi sur le théâtre comme dans la vie des anciens ; mais tantôt c'est une passion furieuse où le corps a plus de part (jue l'àme, une maladie attribuée à la colère du ciel, connue le délire dont est fatalement frappée la Phèdre d'Euripide: tantôt ce sont des attachements de jeunesse qui excluent par leur objet et leur but toute délicatesse et toute pureté, et où le mariage ne parait guère que comme réparation d'une faute déjà commise. Les tableaux qu'ils fournissent à la comédie n'auraient pas été admis sur notre théâtre. On avouera donc qu'au point de vue moral l'avantage est pour les modernes, et que les éloges de l'abbé de Villiers portent à faux.
Les admirateurs de la tragédie greajue sont plus forts quand, pour proclamer sa prééminence, ils s'appuient sur l'art : c'est là une question tout autre, et l'abbé de Villiers n'aurait manqué, pour la développer, ni d'argu-
Tïients sérieux ni d'exemples concluants. Mais le théùlrc grec était alors trop mal coiniu et de la société et peutêtre de l'auteur lui-même, pour que le critique ait profilé des ressources que sa cause y aurait trouvées. Le contradicteur de limante l'invite à changer de terrain, en déclarant « qu'il est trop ignorant pour comprendre la » beauté des tragédies grecques », et en avouant « qu'il » n'a pu jamais en lire une tout entière ». limante passe donc bien vite aux modernes, et il soutient ■< qu'à l'ex- » ception de quelques pièces qui sont toutes d'amour, » les plus belles tragédies qu'on ait vues depuis trente » ans se sont soutenues par d'autres beautés que celles- » là. » Et il cite Androma(|ue et Cornélie, qu'il confond assez peu justement dans une même appréciation, et « qui, dit-il, ne respirent que la vengeance; » il cite Cléopàtre, « qui n'écoule que son ambition et qui, cepen- » dant, se fait admirer comme Andromaaue et Cornélie. » Il fait ressortir la terrible perplexité de Phocas, « cher- » chant un fils entre deux princes qui ne veulent point » le reconnaître pour père », et le beau caractère dr Nicomède, plein de mépris pour les menaces de ses ennemis. Il se fonde encore sur les délibérations d'Auguste et de Cinna, de Sertorius et de l'ompée, sur celle de Milhridate. 11 affirme que ces belles scènes font le véritable intérêt des tragédies où elles se rencontrent, de même qu'il voit tout le charme de la tragédie dlphlgénie dans la tendresse et les embarras d'Agamemnon, dans les larmes et la douloureuse résignation d'Iphigénie, dans le désespoir furieux de Clytemnestre.
Certes les opinions de limante, exprimées aujourd hui, ne rencontreraient guère de contradicteurs. Il nous est facile d'admettre avec lui que l'amour n'est pas le ressort essentiel et nécessaire de la tragédie, et que la peinture exclusive de cette passion donne à notre théâtre
Jl'Hl GÉNIE. iti;;
«Ile stulc clunilonuilé qui niiil à rinlérêl. iNous ne ferons <le réserve que pour l'amour emporté, source de terribles <léchir(ïmenls et (l«^ funestes (•;itastroi)lies, pour l'amour Hrilennione et de Koxane, pour C(;lui de Phèdre, que i'auteur aurait sans doute juslilié dans Racine, comme il le juslilié dans Euripide. Enfin, nous ne serions pas éloignés d'accepter, au moins en principe, l'exclusion de l'amour dans Iphigênie. Sans approuver l'Achille que 'limante nous propose et qui serait, quoi qu'il en dise, bien mesquin et bien peu conforme à l'histoire', nous pourrions nous en tenir à celui d'Euripide.
Mais Timante aurait-il eu aussi facilenicjii raison auprès de ses contemporains? étai«'nt-ce bien les beautés sévères qu'il a signalées (ju'on admirait dans le théâtre de Racine et même dans celui de Corneille? Cléarque, le défenseur de l'amour, n'est-il pas beaucoup plus de -son temps? Hr, non-seulement il prétend (|ue la pièce nase soutiendrait pas sans l'amour d'Achille et d'iphi- ^éme, sans la jalousie d'Eriphile; mais il nous apprend 4|u'on a trouvé queUiue puérilité dans la tendresse d'iphigénie pour son père. Chose étrange ! de nos jours on est tenté de reprocher à l'héroïne de Racine trop de dignité, irop de réserve, trop de courage ; d'énnnents criti((ueslui ont préféré la jeune lille d'Euripide avec son naïf
1 . Il voudrait qu'Achille agit par jalousie pour Agameinnon et par <'sprit d'indépendance. Il regrette aussi le personnage de Ménélas, <|ui, ce nous semble, n'eût pas été supporté sur notre scène. Il aurait voulu encore que Racin** « ciU tiré Oreste du hcrccau pour le » faire paraître sur le théâtre en âge d'agir. « Qu'auraient dit les partisans de l'histoire et ceux qui trouvaient déjà dans la pièce des scènes trop familières?
•2. M. Villemuin, Cours d'histoire de la litléraliirc au xvin" siècle. — M. Saint-Marc Oirardin, Cours de lilléralure drinuiliiiiŒ. — M. Patin. hJtudes sur les tragiques grecs.
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abandon ; avec son horreur de la mort et son ardent amour pour la vie. On a regretté que Racine n'ait pu rester plus près de son modèle, et nous voyons que des contemporains lui reprochent de ne s'en être pas assez écarté ! et l'abbé de Villiers fait dire à Cléarque ces paroles singulières : « Les empressements que témoigne )^ Iphigénie pour être caressée de son père ne sont pas )■< les plus beaux endroits de la pièce, et j'ai vu bien des » gens qui n'approuvaient pas qu'une fille de l'âge y> d'Iphigénie courût après les caresses de son père. » Qu'eût-on dit si le poète avait conservé les images (amilières de l'original, si, dans sa pièce, Iphigénie eût rappelé le temps heureux où, assise sur les genoux de son père et caressant son visag<', elle faisait avec lui des projets d'avenir? On voit comment ilacine, si bien fait pour sentir la grâce naïve de ces détails, a été conduit à modifier Euripide, comment il a dû rapprocher ses personnages du ton et des mœurs modernes, et quelle peine il a eue, malgi'é ces changements, à faire accepter d'jine société jalouse de l'étiquette et digne jusqu'à la roideur le pathétique simple et doux de la famille.
On peut opposer à l'abbé de Villiers d'autres exemples. Nous avons entendu limante vanter la fameuse délibération d'Auguste et de Cinna, et placer dans les scènes de ce genre la véritable beauté de cette tragédie et de plusieurs autres. Quelle est, cependant, à cet égard, l'opinion du prince de Conti? Selon lui, « en voyant » jouer Cinna, on se récrie beaucoup plus sur toutes les » choses tendres et passionnées qu'il dit à Emilie, et sur » toutes celles qu'elle lui répond, que sur la clémence » d'Auguste, à laquelle on songe peu, et dont aucun des » spectateurs n'a jamais songé à laire l'éloge en sortant )i de la comédie ». Timante aborde quelque part dans son entretien avec Cléarque la (|uestion des tragédies
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chréliennes ; il soutient « qu'elles peuvent plaire à la > cour et aux gens du monde, pourvu qu'elles soient » conduites par d'excellents auteurs qui aient assez de » génie pour en soutenir la majest»'. » A l'appui de sa thèse, il pourrait, ce semble, citer Polyencte, et s'il a négligé de s'en prévaloir, c'est sans doute parce que l'amour y a une place. Mais (jue pense le prince de Conti de la partie chrétienne de cette belle tragédie? « Il n'y a » rien, dit-il, de plus sec et de moins agréable que ce » (jui est saint dans cet ouvrage, et rien (l«^ plus délicat » et de plus passionné que ce qui est profane... Y a-t-il » personne qui ne soit mille fois plus touché de l'afflic- » lion de Sévère, lorsqu'il trouve Pauline mariée, que » du martyre de Polyeucte? » Singulier jugement ([ui nous confond! En vérité, il fallait que le prince de Conti et ses contemporains allassent au théâtre le cœur bien préoccu|)é des idées d'amour, et (ju'ils y portassent cette disjmsition mauvaise dont s'accuse saint Augustin et (jui faisait pour lui le danger du spectacle. On sait que l'hôtel de Rambouillet condamna Polyeucte, et les sentiments de Saint-Evremond sont de tout point conformes à ceux du prince de Conti : « Ce qui eût fait, dit-il, un beau y> sermon faisait une misérable tragédie, si les entre- » tiens de Pauline et de Sévère, animés d'autres senti- » ments et d'autres passions, n'eussent consei-vé à l'au- » teur la réputation que les vertus (chrétiennes de nos » martyrs lui eussent ôtée. » Il prend donc le contre-pied de l'opinion de l'abbé de Villiers : il conclut en condamnant la représentation des choses saintes, « qui fait » perdre au théâtre tout son agrément», et il déclare l'esprit de notre religion « directement opposé à celui » de la tragédie i^. Quelle passion la remplira donc? Nous l'avons déjà dit, l'amour; et Saint-Evremond « nen » voit pas (jui nous excite mieux à quelque chose de
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» noble el de généreux, quand il s'agit d'un honnèk' » amour. »
Ainsi, ces témoignages le prouvent, la théorie de l'abbé de Villiers était trop contraire à l'esprit du temps pour être appliquée, et l'expérience est venue donner un démenti formel à ses affirmations. Une tragédie^ conforme en tout aux idées de limante, fut proposée au jugement du xvd'^ siècle. L'amour n'y avait aucune place. La religion faisait le fond du sujet. Celui qui la mettait en œuvre, ce n'était pas un de ces poètes médiocres à qui l'abbé de Villiers ne veut pas confier l'application du nouveau système : c'était Racine lui-même, <( si digne de tenter l'entreprise ». 'Cependant l'entreprise ne réussit pas, et cette cour dont le critique vante le goût et les lumières ne sut pas discerner les beautés supérieures d'Athalie. Quoi qu'il en soit, il faut savoir gré à l'abbé de Villiers d'avoir voulu étendre le cercle de la tragédie, sans pourtant lui demander une intrigue compliquée. Car c'est encore \k un de ses mérites; il a compris cette simplicité d'action si chère à Racine, et il en fait ressortir le prix. « R n'est pas nécessaire, fail-il » dire à un de ses «personnages, (jue les histoires soient » merveilleuses ; la plus simple aventure peut servir » de fond à une belle tragédie , pourvu qu'elle soit » traitée avec art. Et j'approuve fort le sentiment d'un » de nos plus excellents poètes, qui dit que l'action » d'une tragédie ne saurait être trop simple. »
h'/phigénie donna naissance à une autre pièce critique, bien plus agressive que celle-ci, et d'une valeur beaucoup moindre. L'auteur a gardé l'anonyme. Nous voyons seulement par la dernière page de sa dissertation <iu'elle fut achevée au moment où apparaissait Vlphi- (jënie de Le Clerc et Coras ; et le jugement de l'œuvre <le Racine est suivi d'une courte appréciation de cette
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inigéilic rivale, poui- hujucll»' !<• <iiti(jue, malgré ses prclenlions à riinparlialilé, ne peut s'empêcher de témoigner (lucUiue tendresse.
Les Remarques sur llphigénie commencent par des «'lof^es pour le style de la pièce. C'est un hommage qu'on II»' refusait plus au talent supt-rieur de llacinc comme écrivain : « Mien de j)lus pur ni de plus proprement » écrit ([ue son Ipliigénie... Je regarde M. Racine » comme une des plus délicates plumes de notre « siècle. » Mais c'est à |)eu près le seul mérite que l'auteur reconnaisse à la tragédie; et à part le style, ren ne trouve grâce à ses yeux, ni la conception du sujet, )ii le développement de l'action, ni les caractères.
Sans nous arrêter à une foule dobjedious mesquines el puériles, nous repousserons seulement les atlaijues les plus graves, et d'abord nous juslilierons le caractère d'Agamenmon.
Selon l'auteur anonyme, Agamenmon est un roi impie, un père barbare, un ambitieux sans excuse. Impie! parce que, dans les premiers transports du désespoir, il s'est révolté contre l'ordre de Diane, parce que la chair et le sang se sont troublés en lui et lui ont arraché des blasphèmes, courte inspiration de la douleur! Père barbare, ambitieux calme et résolu! lui dont les déchirements se révèlent à nous dès la première scène par ce cri sublime :
Nom, lu tic moiinas pas, je n'y |iuis coiiscnlii' !
et dont le cœur est jusqu'au bout le théâtre d'une lutte si pathétique ! N'a-t-il pas envoyé Arcas pour prévenir l'arrivée d'Iphigénie, pour ordonner à la Mlle et à la mère de retourner sur leurs pas? Sans doute, quand olles arrivent, frappé par ce coup « qui rompt tous les
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» ressorts de sa vaine prudence », ébloui par l'éloquence d'Ulysse, lié par le nouvel engagement qu'il vient de prendre, il semble se résigner. Sa résolution est arrêtée : elle résiste à l'effusion de la tendresse d'Ipbigénie ; plus lard, quand le fatal secret est dévoilé, la douleur contenue, les prières muettes, la noble résignation de la jeune fille, le désespoir déchirant de Clytemnestre ne l'ont pas vaincue. Les emportements d'Achille viennent (du moins le malheureux père le dit et le croit) la raffermir et la rendre immuable. Cependant les actes d'Agamemnon démentent aussitôt ces paroles cruelles. Il a beau s'écrier :
Achille menaçant détermine mon cœur; Ma pitié semblerait nn effet de ma peur !
11 a beau appeler ses gardes. Aussitôt, à la pensée d'un ordre cette fois in-évocable, il s'arrête épouvanté, et cet ambitieux féroce, ce père sans entrailles, ne demande sa tille et sa femme que pour les presser de fuir. Il les a sauvées! l'abominable trahison d'Ériphile arrête seule le succès de ce dernier effort ! Ainsi, jusqu'au dénoûment, Âgamemnon est père ; jusqu'au dénoûment la nature l'emporte en lui, non sans des luttes qui rendent le triomphe plus émouvant, sur la religion et sur l'amour du pouvoir. Jamais reproche ne fut plus injuste et plus absurde que celui du critique anonyme, et le rapprochement qu'il fait d'Agamemnon et de Félix n'est pas moins révoltant. Il comprend très-bien, dit-il, que Félix sacrilie son gendre; mais il ne comprend pas la conduite d'Agamemnon. Or, Félix, pour l'intérêt de sa place, dans l'espoir d'une alliance illustre et utile, malgi-é les supplications de sa fille, malgré les instances généreuses de Sévère, dont il ne sait pas comprendre le
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iKible caniclèic, sacrilie lAchenienl ol muljiilioilcinrul son gendre. Aganieiniion, malgré l'ordre d»>s dieux, malgré l'inlérél des Grecs, malgré celui de son rang el i\o sa gloire, malgré les orgueilleuses menaces d'Achille, v«Mil sauver sa lillc Voilà 1(* père (jue l(^ crili([U(' jug<' l>ien plus méprisable el plus dénaturé que Félix !
On pense bien qu il n'entend pas raison sur le changement de la catastrophe, et sur l'invention du personnage d'Kriphile. « Ce sont là, dit-il, des événements » trop connus, (ju'on ne peut changer. » En vain Racine, dans sa préface, allègue la diversité des traditions. Le eriti(jue n'en [)rèch(^ pas moins un respect religieux pour la tradition d'Kuripide, à hujuelle il accorde le privilège d'être historique, al il déclare que « les autorités de M. Racine ne justilient rien ». Après cette condamnation péremptoire, il entre dans l'examen du personnage d'Kriphile. Il y relève d'abord de prétendues invraisemblances, qui importent peu au fond de la tragédie ; puis il condamne son rôle dans la pièce et le caractère que lui a donné le poète. Il s'étonne de son amour pour Achille (jui l'a réduite en esclavage, et de sa haine pour Iphigénie. 11 ignore sans doute que l'amour est un sentiment impérieux qui étouiïe souvent tous les autres. Il oublie ([ue rhéro'isme d'Achille, la compassion respectueuse qu'il a témoignée à sa captive, ont pu hâter l'elïet de cette sympathie soudaine el irrésistible. Il ne sait pas que la jalousie a pour consé(juences fatales la haine et l'ingratitude, que les bienluils d'une rivale ne font ([u'irriter cette passion dont Jlacine a peint si élocjnemment toutes les fureurs. Il n'a pas vu que la jalousie donne à la douce Iphigénie ellemême quelques torts envers sa protégée : cette femme violente el lière, encore aigrie par le malheur, ne pardonnera pas l'affront qu'elle a subi. Knfin, il ne com-
prend pas que les mauvais sentiments et rindigue trahison d'Eriphile servent le dessein du poète, en augmentant notre intérêt pour Iphigénie de la haine que nous vouons à sa rivale, en redoublant notre anxiété et nos alarmes, en nous faisant souhaiter le châtiment de la dénonciatrice, en nous rendant plus complète et plus pure la joie du dénoûment.
Mais ce dénoûment n'est pas du goût du critique. H raille l'empressement d'Eriphile à s'avouer, sur la foi de Calchas, fille de parents qu'elle n'a jamais connus, à s'élancer au-devant du coup, à se frapper elle-même. — Si elle devait refuser de croire aux paroles de Calchas, pourquoi est-elle venue le consulter? Si elle comprend que le bonheur d'Iphigénie est assuré, qu'elle-même s'est rendue odieuse aux Grecs et à iVchille, que la vie ne lui réserve plus que misère et que honte, doit-elle tenir à vivre? En saisissant le fer de Calchas, n'est-elle pas fidèle à son caractère et à ses résolutions ^? Sans doute, on peut atta(|uer, au nom de la simplicité et de l'efTet général de l'action, l'introduction de ce personnage ; on peut trouver que le danger d'Iphigénie suffisait bien, sans des intérêts d'amour et de jalousie, à remplir le drame. Mais si l'on prend en lui-même ce caractère si habilement rattaché à l'intrigue, si nécessaire au dénoûment, on reconnaîtra que Racine l'a supérieurement développé, et qu'il ne pouvait être peint avec plus de vérité, plus de force et plus de conséquence.
Après d'autres futiles objections, l'auteur critique l'amour d'Achille et la résignation trop courageuse
I Act. II, se. I :
. . . Leur liymen me servira ilc loi ; S'il s'achèvo, il suffit, tout est fini pour moi ; Je périrai. Ooris...
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(l'I|)iugéiiit'. « Achille osl plus héros dans Kuiipicio (|ur «dans M. Uacinc ; il agit par pilié, par senlinicnt de » linjuro que lui a faite Agameninon, taudis que » l'Achille de Al. Uacine agit par un sentiment qui est « celui de tous les hommes. » Nous avons déjà e\pli(|ué ce changement par le goût du siècle. Nul n'y a échappé, ni Hotrou, qui écrivait une Iphigénie en IGiO, ni Le Clerc. Nous verrons quel est le caraclère de l'amour dans la tragédie du noble rival de Uacine. Quant à Uotrou, rien de plus ridicule, il faut l'avouer; que cette passion qui naît brus(iuement, au quatrième acte, lors- (|ue déjà Achille s'est fait le défenseur d'Iphigénie, et dont la déclaration est si étrange et si intempestive (|n'Iphigénie reproche au héros
h'.iiiiiitrr la risui' à sou inalliciir cxtrèiiK".
Mais, dans Uacine, l'amour d'Achille est ijitimement lie à toute l'action; nulle part il nest entaché de ces traits de froide et subtile galanterie qu'on trouve encore dans Pyrrhus; il ne nuit en rien à la grandeur et à ICnergie du personnage. Quoi (jn'on ait dit, Achille amoureux est encore Achille : en face d'Iphigénie, il ne |)arle pas en soupirant docile ; il exhale sans ménageinent sa colère contre Agamemnon ; il jure de sauver sa liancée malgré les Grecs et malgré elle-même; il résiste aux supplications dlphigénie, et l'accuse de trop aimer un père barbare. Partout c'est l'honnne bouillant, emporté, violent, opiniâtre ', qu'Horace peint d'après Homère. C'est le héros de V Iliade, reproduit, nou> oserions le dire, avec plus de vérité et d'éclat par Uacine (jue par Euripid<>.
1. tmpiger, irai'uiulu!!, iiicxonibilisi, acor. (Ad l'is, \. \i\.) .
'21-2 IPHIGÉME.
Quant à la résignation trop facile d'Iphigénie, on a pu voir par quelques traits de V Entretien de l'abbé de Villiers que les contemporains n'auraient pas tous été de l'avis de l'auteur anonyme. Racine, pour ne pas choquer trop vivement les convenances de son temps, a dû donner à sa princesse une dignité, un respect de son rang, étrangers à la simple jeune fille d'Euripide. En outre, la résignation d'Iphigénie n'est pas si facile ijue le prétend le critique : elle ne prend pas si vite son parti. Ses sentiments, pour être plus contenus que ceux de riphigénie grecque, n'en ont pas moins une expression vraie et louchante ; ce discours si courageux, n'en est pas moins, comme l'a dit un délicat et ingénieux écrivain \ « plein de prières nmettes » ; ce n'en est pas moins la vie qu'elle demande. On peut, malgré des traits choquants de mauvais goût, préférer l'abandon naïf de i'Iphigénic d'Euripide ; mais qu'on lise sans prévention la scène de Racine, et l'on ne pourra s'empêcher do sentir l'accent du cœur.
Ce juge qui censure avec tant de rigueur des fautes au moins contestables, at-il au moins signalé les mérites supérieurs àlphigênie? Que pense-t-il de l'habile et insinuante éloquence d'Ulysse, de l'admirable scène de la dispute entre Achille et Agamemnon, des douleurs el des pathétiques emportements de Clytemnestre? Il n'a pas vu, il n'a pas voulu voir ces beautés, où Racine surpasse Euripide. Peut-être, après tout, est-ce impuissance plutôt que prévention. Il fallait qu'il y eût chez lui beaucoup de l'un et de l'autre, pour qu'il ait accordé, ji la fin de sa dissertation, de si pompeux éloges à la nouvi'lle Iphigénie, et lui ait en somme décerné la palme.
l. M. Saint-Marc Giraidin, Cours de littéralure (liamatiqne, l. I, •îliap. Il, p. iLi.
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Stiloii lui, si la tragédie de Uaciiie a ravaiilage « des brillants et des grâces », celle qu'il attribue à M. Coras a l'avantage de la « conduite ». « Le sujet en a été digér»' d'une manière plus simple; il est ebargé de moins d'incidents, et les mêmes sentiments n'y sont point rebattus ni déguisés sous des expressions diffé- ' nintes. » Au reste, le plan de la nouvelle Jphig&uie est presque en tout conforme aux vues du savant critique. Ue là sans doute son admiration pour l'art de lautem'. (Juelque méprisables que soient ces suffrages, il n'était pas inutile de les mentionner i(M ; car ils |)rouvenl une fois de plus la malveillance contre laquelle luttait lla- <;ine, l'ineptie d'une partie de ceux qui se constituaient M's juges. Certes, r<'pigranune contre Le Clerc et (]oras liait de sa part une bien bénigne vengeance: et, sans parler de la révoltante injustice du critique anonyme et <lo l'intention mauvaise qui avait ins|)iré la nouvelle IphiUénie, la préface outrecuidante d.^ Le Clerc suffit pour justifier le châtiment que Racine inlligea à la pièce <'l à ses auteurs.
.l'avouerai de bonne foi, dit Le Clerc, que, quand ' j'entrepris de traiter le sujet d'Jpkù/énie en Aidide^ je (MUS que M.ltacine avait choisi celui ôlphigénie dans lu l'auriilc, qui n'est pas moins beau (jue le premier. Ainsi le hasard seul a fait que nous nous sommes rencontrés, comme il arriva à .M. de Corneille et à lui dans les deux liérénke. » IMalheureusement, la préleulion de Le Clerc est absolinnent dépourvue de vraisemblance, et l'exemple dont il s'appuie tourne contre lui. Ce n'était point par l'eiïet du hasard, mais par la volonté de la duchesse d'Orléans, qu(î Corneille et Hacine s'étaient rencontrés, et sans doute leur œuvre était fort avancée quand chacun d'eux apprit qu'il aurait un rival ; les tragédies, commandées en mèm(^ temps, pa •
purent, nous l'avons vu, presque simultanément. Mais la seconde Iphigénie fut donnée neuf mois après la fameuse représentation de Versailles. Si l'œuvre de Le Clerc était déjà commencée, il a mis bien du temps à la finir; il a bien peu songé à prévenir le reproche qu'il repousse dans sa préface, voire même celui de plagiat. D'ailleurs nous savons par l'abbé de \illiers que la pièce était annoncée et prônée d'avance, et qu'on la déclarait incomparablement plus belle que la tragédie de Racine. On peut donc l'affirmer : la concurrence fut préméditée et volontaire, et leis adversaires de Racine eurent recours à cette nouvelle manœuvre pour combattre sa renonnnée. Ceux qui lui donnèrent bientôt Pradon pour émule purent bien s'aveugler jusqu'à croire que Le Clerc, aidé de Coras, soutiendrait la lutte avec le grand poète, et qu'ils pourraient entraîner le public dans la complicité de leurs préférences intéressées et ridicules. Mais leurs espérances furent bien trompées; et^ quoique Le Clerc se félicite dans sa préface de l'accueil t'ait à la pièce « qui a été assez heureuse pour trouver des partisans », après cinq représentations elle disparut sans retour du théâtre de l'hôtel Guénégaud. Apparemment ces partisans étaient ceux qui avaient si bruyamment annoncé la tragédie, et entre autres le critique anonyme.
Le Clerc continue et complète dans sa préface la comparaison de celui-ci entre les deux ïphigéuk', et il fait modestement ressortir les avantages de la sienne : « M. Racine a suivi Euripide où je lai quitté, et il Ta » (juitté où je l'ai suivi : il peut avoir eu ses raisons. » comme j'ai eu les miennes. » Il est clair que ces dernières sont bien préférables, et ce qui suit n'en laisse pas douter : « M. Racine a cru (|ue le sacrifice de la véy> ritable Iphigénie donnerait de l'horreur: il n'a fait
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« ((u'excitei la ((Uiiijassion ol arracher des larmes. >< Apparemment celle compassion ne fui pas lr«is-vive, ni ces larmes très-abondanlcs, puis(pie la ])ièce allira et retint si peu les spectateurs. D'ailleurs, Le (llerc l'oublie, dans la tragédie qu'il s'arroge, Iphigénie n'est pas plus sacrifiée que dans celle de Racine. Ulysse, en effet, vient raconter que Diane elle-même, montée sur son char, est intervenue pour sauver la victime; et la déesse a consolé Achille par l'espoir de posséder un jour son amante. Mais ce dénoùment nous est moins agréable (|U(' celui de Racine, dabord parce que nous croyons peu au miracle, puis surtout parce que l'Iphigénie de Le Clerc est trop insigniliante pour nous faire ardemment souhaiter qu'elle échappe à la mort.
Le Clerc poursuit par la criticiue du |)ersonnag<' d"Kriphile le complaisant parallèle de sou œuvre avec celle de Racine : « Il a trouvé que le sujet était trop nu, s'il » ne donnait une rivale à Iphigénie, et il m'a paru (jue » les irrésolutions d'un père combattu parles sentiments » de la nature et par les devoirs d'un chef d'armée, (jue » le désespoir d'une mère qui apprend ([u'clle l'a con- » duite au suj)plice, lorsqu'elle s'attendait à la voir « l'épouse du plus fameux héros de la Grèce, que la n constance de cette fille (jui s'offre généreusement à » être la victime des Grecs, enlin que la juste colère » d'Achille, dont le nom avait servi pour la conduire à la » mort, j'ai jugé, dis-je, que toutes ces choses suflisaieni V) pour attacher et j)our remplir l'esprit de l'auditeur » pendant cinq actes. » Sans doute, le véritable intérêt du drame est dans la peinture des passions (ju'énumère ici Le Clerc; là aussi sont les beautés supérieures de la tragédie de Racine. Mais Le Clerc a-l-il réussi, comme il semble le croire, à animer ces terribles scènes, à donner à ces agitations et à ces douleurs une expression drama-