‹ Les ennemis de Racine au 17è siècleChapitre 113 sur 146 · I. Mercure gahmt, octobre · texte numérisé non relu

I. Mercure gahmt, octobre

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les deux pièces, et d'avoir au moins indiqué la monstrueuse ineptie de la conception de Pradon. « Je ne con- » çois pas, dit-il, qu'on veuille juger de ces deux pièces » par comparaison, puisqu'elles n'ont rien de commun » que le nom des personnages qu'on y fait entrer. »

Pradon, en effet, par un effort de génie, avait réussi à détruire tout l'intérêt, tout le sombre pathétique d'un sujet consacré par la Fable et par la poésie: il avait réussi à rendre puérilement impossible et absurde un drame terrible, si beau déjà et si vrai dans Euripide. Phèdre, dans sa pièce, n'est que la fiancée de Thésée ! On peut juger des conséquences de cette belle invention, et l'on trouvera bien modeste le blâme de Visé, quand il dit : « La situation, telle que l'a faite M. Pradon, est facile à » traiter, car il est naturel de préférer un jeune prince » à unroi'qui en est le père.» Les réflexions qu'il ajoute font ressortir, il est vrai, assez fortement 1 énormité de cette faute : « Quand il faut représenter une femme qui, » n'envisageant son amour qu'avec horreur, oppose » sans cesse le nom de belle-mère à celui d'amante, qui » déteste sa passion, et ne laisse pas de s'y abandonner » par la force de sa destinée, qui voudrait se cacher à « elle-même ce qu'elle sent, et ne souffre qu'on lui en » arrache le secret que dans le temps où elle se voit » prête d'expirer, c'est ce qui demande l'adresse d'un n grand maître ; et ces choses sont tellement essentielles )) au sujet d'ilippolyle, que c'est ne pas l'avoir traité que » d'avoir éloigné l'image de l'amour incestueux qu'il » fallait nécessairement faire paraître. » Que l'on j'approche de la tragédie de Racine cette analyse du caractère de Phèdre, on reconnaîtra « cette adresse d'un grand maître » nécessaire au succès d'une si difficile entreprise. Visé, en même temps qu'il rendait ainsi plus sensible l'ineptie de l'œuvre dePradon, démontrait, sans

lo vouloir apparemment, la sublimité de l;i pinc imi\haltuc et raillée par ses amis.

Il ne faut pas s'attendre à tiouvcM' sur ec^ point dans \isé un aveu formel. Il fait l'éloge du style de Hacine; mais il évite de s'expliquer sur le mérite général de son ouvrage. Un hommage complet aurait trop déplu à son parti et lui aurait trop coûté à lui-même; une censure K^ùt été en contradiction llagrante avec la critique de ia pièce de Pradon. A défaut de la tragédie, il attacfue du moins le sujet, dont il voudrait « qu'on eût épargné » l'horreur aux spectateurs français » ; puis il revient aussitôt à Pradon, qui a évité cette horreur : « Mais, » observe Visé, puisqu'il s'est permis de changer ce qu'il » y avait de plus essentiel au sujet, il est d'autant plus » responsable de tout ce qui a pu blesser les délicats. »

IJans le Mercure d'avril. Visé consacre encore quel- «|ues pages aux deux Phèdre. A celte époque, les deux Iriigédies étaient imprimées : Pradon avait écrit celte impudente préliice dont nous avons cité déjà quelques traits, et qui, au témoignage de \ht', fut du goût de •< beaucoup de gens ». Le journaliste donne à ses abonnés son jugement après lecture. Toujours très-économe de louanges pour Hacine, il attéimr autant (jue possible ses critiques contre Pradon : <k M. Hacine est toujours » M. Racine, et ses vers sont trop beaux pour lie pas » donner à la lecture le même plaisir qu'ils donnent à » les entendre réciter au théâtre. Pour M. Pradon, il » avoue qu'ayant été obligé de faire sa pièce en trois > mois, il n'a pas eu le temps d'en polir les vers avec » tout le soin (juil y aurait apporté sans cela. C'est » une négligence forcée qu'apparemment il n'aura pas » dans le premier ouvrage qu'il fera paraître. » Visé accepte-t-il comme excellente cette singulière excuse <|ue Pradon donne en effet dans sa préface, et n y a-t-il

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pas dans la dernière phrase du critique quelque peu d'ironie? La suite nous le fait croire : « 11 n'est pas » assuré, dit-il, que cet ouvrage, quelque achevé qu'il » nous le donne, ait un succès aussi avantageux cyie » l'a eu son Hippolîjte. Il y a des occurrences qui, selon » qu'elles sont plus ou moins favorables, augmentent » ou diminuent le prix des choses; et je tiens que le » secret de faire réussir celles de cette nature, c'est d'en » faire parler beaucoup, (|uand même on n'en ferait » dire que du mal. » Ces réllexions si justes ne semblent pas le fait d'un homme enthousiaste de la tragédie. Il est vrai qu'il se défend, sur le ton du célèbre « Je ne du pas cela » , de les appliquer à Pradon : « Ce que je dis est » une chose générale, et mon dessein n'est pas de parler » de M. Pradon. »

Puis Visé passe à l'examen de cette fameuse préface, qui « paraît, dit-il, à quelques uns bi'illante jusqu'à » éblouir*. » Le gazelier ne dit pas absolument qu'il soit d'avis contraire; mais il a soin de mentionner (I l'opposition de certains criticjues difficiles à satisfaire,^ « qui ne sauraient soulfrir que l'auteur s'excuse sur ce » qu'Euripide n'a point fait le procès à Sénèque, ni » Sénèque à Garnier, pour avoir traité le même sujet. » Pradon, en effet, commençait sa préface par cette justification de son procédé envers Racine. Apparemment let^ critiques chagrins qui ne se rendaient pas à un argument si fort, répondaient qu'il est bien différent d'emprunter à un écrivain d'un autre pays, d'un autre âge,.

1. Pradon, dans ses Nouvelles remarques, se rend aussi témoignage sur ce point. Il parle avec orj,nieil de sa Préface « qui fit assez dt- )) bruit dans le monde, qui, au goùl des plus fins, parut assez pleine » de sel, et qui servit de réponse à la satire que D... avait déjà faite » et lue ù des personnes de premier rang. » (Il veut parler de VËpitre à Racine}

l'UEDKL. :;n:

le biijel t;l iiu'uk' (jii(;l(jues (l(';velo{)p(Miniil> d'uiu' liaj^édio, ou donlrcr dirccUMiieiil en lullc avec un poèUcontemporain, de lui enlever une hIvc qu'il a déjà commencé à inellrc en œuvre, et d'entreprendre, d'achever précipitanniient une pièce, pour la produire au mén«c moment (jue la Irajïédie déjà annoncée et attendue •. l'eut-èlre aussi trouvaient-ils assez impudent l'aveu de Pradon : « Au reste, j'avoue franchement que ce n'a » poiïit été l'effet du hasard i\\n m'a fait renconln'r avec » M. Racine, mais un purcfl'et de mon choix. J'ai trouve » le sujet de Phèdre heau dans les anciens : j'ai tiré mon » épisode d'Aricie des tableaux de Philostrate, et je n'ai » point vu d'arrêt de la cour qui me défendît d'en faire » une pièce de théâtre. » Visé applaudit à cet aveu, d'autant plus méritoire « qu'on avait dit le contraire avant » que la pièce parût » ; il félicite le |)oète « d'avoir cru » que ce déguisement démentait la sincérité dont il fait » profession ». En vérité, la continuation du mensonge eût causé peut-être moins de dégoût (jue cette franchise effrontée. L'hypocrisie sauvait du moins les apparences; on pouvait y voir un sentiment de pudeur cl le désir de colorer aux yeux du puhlic un vilain procédé. Au reste, il est possible que Visé ne pense pas autrement, et (ju'avec ses habitudes d'ironie, il ail voulu s<'ulement faire ressortir la double tacli(jue de Pradon: dabord de> |)rotestations mensongères, (juand le cynisme d'un aven eût compromis le succès de la manœuvre ; puis une fastueuse profession de sincérité, lorsque les faits étaient connus et (ju'on n'avait plus besoin de feindre.

Mais que faudrait-il penser de la IVanchisede Pradon,

I. Bayle, dans une letln» du 1 octobre IGTtJ, écril à M. Miniiloii : M. de Itacine travaille à la tragédie d'Hippohjte, dont on attend un j grand succès. »

si, comme nous en avons exprimé le soupçon, l'auleui a connu d'avance l'intrigue et les principales situations de la tragédie de Racine; si, en lisant son œuvre, on est surpris de trouver, malgré l'extrême différence du sujet, de nombreux passages où il a tenté de reproduire les idées, les sentiments de la Phèdre; si ces imitations mal déguisées s'étendent jusqu'au style? Ne parlons pas d'Aricie, bien que l'idée de ce personnage ait sans doute été suggérée cà Pradon moins par Philostrate que par les bruits recueillis sur la Phèdre de Racine, lue déjà en plus d'un salon. D'ailleurs, l'Aricie de Pradon, confidente et rivale de Phèdre, ressemble à l'Atalide de Racine plutôt qu'à son Aricie. Mais que de fois on rencontre dans la pièce, et surtoutdans les rôles de Phèdre et d'Mippolyte, des vers qui ressemblent à des emprunts ! Phèdre, dans l'aveu de cet amour vainement combattu, dit à Œnone :

Même aux pieds des autels que je faisais fumer, J'offrais tout à ce dieu que je n'osais nommer.

L'héroïne de Pradon dit à son tour à sa contidenle Aricie :

Dn sacrifice, hélas ! Phèdre fut ki victime, Et, sans plus respecter la sainteté du Heu, Mon cœur n'y reconnut qu'Hippolyte pour dieu.

Quand la Phèdre de Pradon, à la nouvelle du retour imprévu de Thésée, se trouble et est saisie de remord< bien peu justifiés, puisqu'elle n'est pas la femme de ce prince, elle reproduit dans un langage fort pauvre les sentiments exprimés avec tant do puissance et de sublimité par la Phèdre de Racine :

Quoi! l'âme tout en feu, d'Hippolyte embrasée, Irai-jc recevoir l'infortuné Thésée?

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Irai-je rn'cxposcr à ses chagrins jitloux'.' Thésée est cependant un liéros, mon époux.

(Klle se trompe, elle n'est que sa fiancée, et elle oublie i|uo, dans une scène précédente, elle a justifié par là sou amour pour Hippolytc. Mais on Irouvrrail dans cette pièce bien d'autres inconséquences.)

Que ne puis-jc cliangcr de cœur et de visage ! Je crains que de mon fils il n'y trouve l'image. Mon trouble, ma rougeur, mes regards languissants, Tout parle d'Hippolyte et du feu que je sens. Mon front va me trahir, cl ma langue interdite M'accuser à Thésée et nommer Hippolyte.

Mes yeux en sont remplis, mon cœur en est aUeint, Et dans tous mes transports Hippolyte est dépeint. Il vient avec Thésée! Ah ciel! ils sont ensemble! Je les verrais tons deux ' !

En vérité, on ne peut se défendre de voir dans ces vers une pâle imitation du beau morceau de Uacine :

Juste ciel ! qu'ai-je fait aujourd'hui ? Mon époux va paraître et son fils avec lui '.

et de la fin de la scène :

Ah ! je vois Hippolyte, Dans ses yeux insolents je lis ma perle écrite...

Ailleurs, la Phèdre de Racine, désespérée et furieuse à la nouvelle de l'amour d'Hippolyte, s'écrie :

Hippolyte est sensible et ne sent rien pour moi ' !

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