I. Acte II, se
i. Une montagne d'eau, s'élançant vers lo sable,
Roule, s'ouvre, et vomit un inoiislre tf|M)iiv.-iiilabli^. Sa formo osl d'iiii taureau ; ses youx el ses naseaux nôpamicnt un ilctu^re et de flamuies cl d'eaux ; De SCS longs beuglements les rochers retentissent. Jusqu'au foiul des furets les cavernes gi'misscnt. Dans la vague ôcumanle il nage en bondissant. Et le flot irrité le suit en mugissant.
Mais ses chevaux fougueux qiio le monstre intimide Se reconnaissent plus de maUre ni de guide.
l'eut-on lire ces vers sans se dcinaiuli-r si prailmi n'.iv.in n ( les veux le récit de Racine?
dèle de beaucoup plus près que Sénèque et Euripide.
Mais comment put-il connaître la tragédie? Sans doute, ses amis et lui trouvèrent moyen d'assister aux lectures que Racine en fit dans les derniers mois de l'année 1676. Chacun des membres de la cabale nota dans sa mémoire les principales situations, s'appliqua à saisir au vol (juelques traits saillants, à retenir quelques vers, et ce |)récieux butin porté au trésor commun ne fut pas perdu pour le poète. Qui sait même si l'on n'acheta pas les communications de quehjue comédien, si l'on ne trouva pas des arguments assez forts pour obtenir la copie complète ou partielle de la tragédie? Le témoignage de M"*^ Deshoulières fortifie ces soupçons, puisqu'elle avoue que Pradon « doublait la tragédie de Racine sur le récit qu'il en avait ouï faire », puisqu'elle parle de la « cabale (|ui favorisait ce poète contre M. Racine ». Quant à Pradon, le plagiat était dans ses habitudes; trop souvent, dans ses deux premières pièces, il avait copié Racine pour s'être fait scrupule de profiter des ressources dues à l'activité et aux persuasives sollicitations de ses protecteurs.
La rivalité de Pradon, les manœuvres de ses amis, l'insolence de sa préface, ne furent pas les seuls dégoûts de Racine. Il eut encore à subir la critique prétentieuse et pauvre de Subligny, l'ineptie de ses reproches et de ses éloges, son absurde et solennelle affectation d'impartialité. Subligny commence sa Dissertation sur les tragédies de Phèdre et Hippolyte par des allusions au.v intrigues et aux querelles dont nous avons fait l'histoire ; c'est tout ce bruit qui l'a décidé à dire son mot sur les deux pièces. D'ailleurs, il daigne reconnaître que la lutte entre les deux champions n'est pas égale. Cependant l'audace de Pradon n'en est que plus noble : il aura l'honneur d'avoir délié un si fameux adversaire.
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Mais que pensr Suhligiiy du promit' Mi»'ine do l'iadoii? Dans une longue période aussi lourde qu'elle est prétentieuse, il donne à entendre (juc HaciiK' a bien pu s'attirer par quelques torts cette rivalité; et sa phrase, sous forme de prétérition, renfenne plus d'une insinuation contre le grand poète. Il n'ose prononcer entre les deux adversaires; il n'ose décider si la pauvre et plate tragédie de Pyrame et Thisbè a pu réellement alarmer lauteur de tant de chefs-d'œuvre; si la chute de Tamerlan ne s"expli(|ne pas facilement par l'ineptie de la conception et la faiblesse pitoyable des vers, sans que Hacine ait cabale contre l'ouvrage. Il lui faut de la complaisance pour admettre ([ue les deux princi[)ales actrices aient décliné la redoutable concurrence de la l.hampmeslé. Il ne comprend jjas qu'une femme de talent ait refusé le rôle ridicule et fau\ de la Phèdre de Pradon, et qu'avec un tel désavantage elle ait craint d'aiïronter la comparaison d'une grande comédienne, dont une création sublime allait soutenir et élever encore le talent !
Après ces longs préliminaires, Subligny commence l'examen des deux pièces; et d'abord il en condanme le sujet qu'il trouve peu propre au théâtre français. L'exemple d'Euripide et de Sénèque ne justifie pas Racine et Pradon; car, chez les païens, Phèdre était moins criminelle que chez nous : « c'était un article de foi » qu'elle n'avait ni le pouvoir ni la liberté de résistera » ses impulsions dominantes. « Kn bonne justice, Subligny n'aurait pas dû étendre ce reproche à la pièce de Pradon, dont l'héroïne, malgré les singuliers remords que lui prête l'auteur, n'est ni adultère ni incestueuse. Au reste, Subligny semble bientôt se raviser et démentir son premier reproche; car il n'approuve pas l'auteur d'avoir altéré un sujet si connu : « Il fallait, dit-il, le » traiter dans son affreuse vérité ou ne le |K)int traiter
» du tout. » Il reconnaît que Pradon (( en craignant d'en- » freindre les lois de la modestie ou de la bienséance, a « violé les règles du théâtre et du bon sens. » Nous ne serons pas aussi sévère que le critique sur le respect du à la mythologie. Nous ne croyons pas, comme lui, que changer de telles traditions ce soit choquer le bon sens et manquer aux règles du théâtre; mais nous répéterons qu'en s'écartant du sujet donné par la mythologie, Pradon a ôlé à sa pièce toute raison d'être. Dans la position où il place ses personnages, les combats et les remords de Phèdre, sa terreur à la nouvelle du retour de Thésée, l'accusation calomnieuse qu'elle intente elle-même contre Ilippolyte, les imprécations et la vengeance de Thésée, sont inconcevables, monstrueux, absurdes. L'auteur ne se tire de ces impossibilités (ju'en oubliant à tout moment son sujet, en faisant parler sa Phèdre comme si elle était et se croyait la femme de Thésée.
Revenons à la censure du sujet tel que l'a développé Racine. « L'idée d'inceste, dit le critique, glace nos » cœurs. J'ai vu les dames les moins délicates n'entendre » les mots dont cette pièce est farcie qu'avec le dégoût » que donnent les termes les plus libres, et je trouverais » M. Racine fort dangereux, s'il avait fait cette odieuse » criminelle aussi aimable et autant à plaindre qu'il en » avait envie, puis(|u'il n"y aurait point de vice qu'il ne » pût embellir et insinuer agréablement après ce succès.» Etait-ce donc la première fois que l'inceste était produit sur la scène française, et Subligny avait-il oublié V Œdipe de Corneille? Non, sans doute; car il cite un peu plus loin cette tragédie pour y prendre un argument contre Racine : « Le grand génie qui a mis Œdipe sur notre » théâtre a eu soin de ne plus le faire voir, dès qu'il est fj convaincu de son crime. » Mais la conviction des spec- ^iteurs ne devance-t-elle pas celle d'Œdipe? Dès que
<«'lui-ci paraît sur la scène, ne sait-on pas cft qu'il est et dans quel abîme les destins l'ont précipité? Kt pourtant on supporte sa vue, on supporte celle de rinfortunée .locaslc. Pounjuoi donc frémirait-on en contemplant IMièdre, qui n'a pas assouvi sa passion, mais qui en rougit et la cache, qui veut mourir « pour ne point faire » un aveu si funeste », qui, dans celle conlidence même an'achée par les larmes et les prières d'Œnone, nous peint si vivement ses combats, son horreur d'ellemême? Subligny la traite d'odieuse criminelle, et pourtant ce n'est qu'à la nouvelle de la mort de Thésée qu'elle se permet une espérance, qu'elle hasarde une démarche. Sa déclaration même n'est pas complètement volontaire; ce n'est pas de sang-froid qu'elle marche au-devant du péril où elle succombe. L'auteur a ménagé avec un art admirable cette pente où elle glisse et qui la mène « à franchir les bornes de l'austère pudeur ». Jusqu'ici, quoi qu'en dise Subligny, si elle n'est pas aimable, elle est du moins bien à plaindre, et nous la jugeons plus malheureuse encore que coupable.
Mais la calonmie dont Hippolyte est victime? Avec ((uelle habileté Racine a rejeté sur (Knone ce qu'elle a de plus odieux! Gomme il a su atténuer le crime de Phèdre, d'abord par le trouble où la jette la vue d'Ilippolyle, puis par la démarche qu'elle tente pour détromper Thésée, puis par la nouvelle de cet amour qui change brusquement le cours de ses idées, arrête l'aveu déjà sur ses lèvres, et l'an'ache un moment à ses remords pour la jeter dans toutes les angoisses, dans toutes les fureurs de la jalousie! Et ensuite quel retour <léchirant sur sa conduite, quelle horreur pour ses crimes! de quelles malédictions elle accable et Œnone et elle-même ! Quelle leçon dans ces douleurs d'une àme si cruellement torturée par sa passion, même avant
(ju'elle s'en punisse par un humiliant aveu et par l;i mort! N'en déplaise à Subligny, nous croyons que Uacine, sans nous donner de sympathie pour le crime de Phèdre, a réussi à nous attendrir sur sa personne, à nous faire plaindre une coupable qui se condamne et se châtie elle-même si sévèrement. Nous croyons de plus que ces peintures n'ont pas pour effet « d'embellir le vice et de » l'insinuer agréablement ». Nous dirons plutôt avec Racine, appuyé de Boileau et même du sévère Arnauld, qu'on en reçoit une impression utile et morale; cai- « les moindres fautes y sont sévèrement punies, la seule ï) pensée du crime y est regardée avec autant d'horreur » que le crime même; les passions n'y sont présentées » aux yeux que pour montrer tout le désordre dont elle^ » sont cause ; et le vice y est peint partout avec des cou- » leurs qui en font connaître et haïr la difformité ^ »
Après la condamnation du sujet, Subligny examine comparativement les caractères dans les deux pièces. Il commence par Thésée, et trouve celui de Racine « tro|> » crédule et trop imprudent II ne songe pas que l'auteur n'a pas voulu présenter Thésée comme un personnage parfaitement sage et maître de lui. Pour le succès de la calomnie, ne fallait-il pas lui donner un caractèr<' violent et emporté? Enfin Thésée pouvait-il refuser créance au crime d'Ilippolyte sans tomber dans le soupçon d'un crime plus monstrueux encore et moins croyable? L'accusation, dit Subligny, est bien mieux motivée et plus forte dans Sénèque et dans Euripide. Sans doute, puisque d'un côté c'est Phèdre elle-même qui vient sans pudeur accuser un innocent, et que dr l'autre, la mort de la reine, les tablettes accusatrice> (ju'elle a laissées, sont des preuves qui semblent irréfu-
i . Préface de Phèdre.
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taUlts. Dans les idées des anciens, où Phèdre trest (|u'uno victime de la col«'re ûv. Vénus et un inslmmenl (le sa vengeance contre Ilippolyte, cette conduite s'explique; c'est une dernière conséquence du délire dont la déesse a frappé la reine. Mais, chez les modernes, une telle conception eùt-elle été supportahie? et n'esl-ce pas alors que Subligny eût pu traiter l'héroïne de Hacine (V odieuse criminelle?
Subligny juge le Thésée de Pradon « un peu meil- » leur », et sa crédulité « un peu mieux fondée ». Cependant, à son avis, tous les incidents imaginés par l'auteur sont « grossiers et très-faihles, et traînent dans » les farces les plus triviales ». Enfin, oublie-t-il que \v Thésée de Pradon n'est que le liancé de Phèdre? En ai>pelant sur son (ils, par un simple motif de jalousie, une mort infaillible, n'est-il pas le plus cruel et le plus odieux des pères?
Arrivé au caractère de la Phèdre de Racine, Sublign\ se borne à reproduire, avec plus de violence, sa première condamnation. « C'est, dit-il, une forcenée. » M. Racine lui donne trop d'amour, trop de fureur et » trop d'enVonterie.» — Et ce critique sévère admire s<ins réserve la Phèdre de Sénèque, misérable dévergondée qui se exjmplaît dans ses crimes, qui va, devant le «•^idavre d'ilippolyte tué par sa calomnie, accabler rhésée d'invectives, et lui demander compte du sang <iu'elle-méme a fait répandre ! Il admire beaucoup la retenue de la Phèdre d'Euripide « qui meurt de dépit et » de honte parce que sa nourrice a révélé sa passion à » Ilippolyte »; et il ne songe pas que celte femme si réservée imagine, exécute la calomnie la plus abominable, car elle est sans retour, sans rétractation possible, H la mort lui donne la plus forte des sanctions. Au reste, Subligny, injuste pour la PluHlre de Racine, traite
;jI8 PHÈDRK.
aussi durement que nous le pourrions faire celle de Pradon : « On ne sait ce qu'elle est, ni ce qu'elle dit : » elle n'a point de caractère arrêté ; sa politique est sans » fondement, et toutes ses actions, aussi bien que ses » discours, ne signifient aucune chose. »
Le critique n'est pas mécontent de l'Aricie de Racine. Quant à celle de Pradon, il ne l'épargne pas plus que sa Phèdre, « M. Pradon, dit-il, ne lui a pas donné un y> caractère assez judicieux; c'est elle qui fait l'amour à » Ilippolyte, qui lui dit tout ce qu'il devait dire de plus » tendre, et elle découvre conniie une étourdie sa » passion devant Phèdre, par un mot que la personne la » moins raisonnable n'aurait pas prononcé. » Il faut avouer qu'Aricie n'a guère de retenue, et qu'elle répond avec un empressement bien peu déguisé à la déclaration d'Hippolyte. Il faut avouer aussi qu'elle trahit bien ridiculement devant Phèdre l'amour qu'elle a dissunulé jusque-là ; et l'on ne pouvait imiter avec plus d'ineptie la terrible situation dAtalide. Phèdre, abusée par sa confidente et par Hippolyte lui-même, se croit aimée du jeune homme. Elle raconte, qu'elle a vu le père en présence du fils, et que celui-ci, fort habile apparemment à feindre un amour qu'il ne sent pas, n'a pu se contenir même devant Thésée :
Son désordre a fait voir un feu qu'il voulait taire.
Thésée est pénétrant, il a paru surpris
De trouver de l'amour dans les yeux de son fils.
Un grand danger menace donc Hippolyte. Mais Aricie sait fort bien que les soupçons de Thésée sont imaginaires. Elle sait qu'un mot de son amant ou d'ellemême dissipera les doutes du roi, et même assurera leur union : car. dans la pièce de Pradon, la princess-
l>liKl)liK. M'.i
!»'esl pas le dernier rejeton dune laniille proscrite, et Thésée tout le premier, sans connaître l'amour des deux jeunes j:;ens, a formé le projet de les unir. Ct^pendant, malgré tant de ra sons pour être tran(|uille, elle ne peut contenir son épouvanle et son désespoir; elle éclate, comme Atalide à la nouvelle subite de la mort résolue, commandée de liajazet. Elle s'écrie :
Que devieiidrais-je, hélas ! si cet amant si tendre Périssait
Phèdre, brusquement tirée de sa confiance, ne ménage pas la rivale (|ui s'est si maladroitement déclarée :
Dieu ! qu'est-ce que je vois !
Vous feriez juger, à vos sens intenlits. Que le père vous touche ici moiiis que le fils'.
Kt elle interroge Aricie sur ce ton délicat :
Est-ce vous, est-ce moi (|ui le fait soupirer?
Aricie veut réparer le mal causé par son inconcevable sottise :
Ah! sans doute, madame. S'il soupire, vos yeux ont fait naître la llamuie.
l'hèdre répond encore par un mot dérobé à Kaciue : Souhaitez-le *, du moins !