CHAPITRE X
JUGEMENTS GÉNÉRAUX ; PAKALLÉLES.
Jugements portés sur Corneille et sur Racine par.Bayle (1685), et par Baillct (1686). — Parallèle de Longepierre (1686), de La Bruyère (1688). — Portrait de Racine par le même (1693). — Parallèle de Fontenelle, de Saint-Évremond. — Jugement de Boileau. Jugement du Mercure galant après la mort de Racine (1699); de M. de Valincour; de Perrault (1701).
Les jugements généraux sur le théâtre de Racine commencent dès l'année de la mort de Corneille, c'est-à-dire avant la composition d'Esther et à'Athalie. A cette époque, les contemporains du poète devaient le croire perdu sans retour pour le théâtre : son œuvre était ou du moins semblait achevée ; on pouvait donc l'apprécier d'ensemble, comme celle de Corneille. Remarquons d'abord que ces jugements affectent presque constamment la forme d'un parallèle. On peut le regretter, car cette forme, piquante et vive, conforme d'ailleurs aux habitudes de l'esprit humain, qui aime à définir par les différences, donne presque nécessairement à l'appréciation un caractère trop tranché et trop absolu ; elle force à effacer les ressemblances, à grossir les contrastes, à substituer l'inflexible régularité des antithèses aux mille nuances, à la souplesse infinie de la vérité. Mais si le parallèle entre Corneille et Racine est presque inévitable, même de nos jours, avouons que les contemporains de
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ces deux grands hommes ne pouvaient y échapper. Même avanl le silence de l'un et de l'autre, tout le monde avait lait ce j)arallèle. M"" de Sévigné le faisait, lorsqu'elle envoyait à sa lille son jugement sur Uajazet; le parallèle était au fond de toutes les critiques de Saint- Elvremond, de Segrais, de Boursault, même de Subligny, de Villars ou de IJarbier. Le (llerc et l*radon n'y avaient pas manqué, et ils cherchaient, en célébrant Corneille, à rabaisser Racine jusqu'à leur niveau, et h justifier ainsi l'audace de leur rivalité. De leur côté, les partisans exclusifs de Racine avaient aussi comparé les deux poètes, et poussé l'injustice de leurs préférences jusqu'à oublier que l'auteur de Pulchcrie ou de Suréna était aussi celui d' Horace el de Cinna, du Cid et de Polyeucte. Mais après la retraite des deux rivaux, et surtout après la mort de Corneille, les parallèles furent plus généraux et plus complets; sans viser davantage à l'impartialité, les critiques cherchèrent davantage à motiver leurs prédilections. Peut-être, après tout, dans des questions de cette nature, où les sympathies ont plus de poids que les raisonnements, où la contradiction ne fait qu'accroître le penchafit naturel, est-il impossible que la passion soit complètement absente.
Dans l'année même qui vit finir la longue vieillesse de Corneille, Bayle fondait, sous le titre de Nouvelles de la république des lettres, un journal qu'il a rédigé jusqu'en avril 108U '. Il no manqua pas d'occuper ses lecteurs du grand homme que la France venait de perdre, et en janvier 108"), il donna une histoire de la vie et des œuvres de Corneille. Il prévient ses lecleurs que ce morceau n'est pas de lui : le mémoire qu'il insère lui a
I . Après une iiiterruption de ilix ans, celle revue reparail en 1699, sous la direclion d'un aulre auteur, Jacques Bernard.
été envoyé de Paris ; mais il en approuve complètement l'esprit, et en accepte toutes les conclusions : « Loin » d'avoir jugé excessives les louanges qu'on a données » au grand poète, j'ai trouvé qu'on aurait pu lui en » donner davantage. » Or, l'auteur ne manque pas de célébrer Attila, Bérénice, Pulchérie, Suréna, à l'égal des merveilles qui entourèrent le Ci<l, et de rejeter sur Racine les torts du public envers ces ouvrages « pleins B de choses inimitables ». De là une appréciation du talent de « cet homme, (jui prélendit être le rival de » Corneille ». On juge bien qu'elle n'est pas favorable; le nouveau poète « s'était fait un parti considérable à la » cour et parmi les femmes; il étudiait avec soin et » avec beaucoup de succès le goût que l'on avait pour » la tendresse, au lieu que M. Corneille dédaignait d'avoir » cette condescendance pour le public, et ne voulait » point sortir de sa noblesse ordinaire ni de la grandeur » romaine. » C'est, nous le voyons, l'explication adoptée partons les partisans exclusifs de Corneille; c'est la même prétention de ne trouver dans ses dernières œuvres aucun sacrifice au goût du temps; c'est la même injustice qui réduit à la tendresse le talent de Racine. L'auteur a eu soin de rapporter le mot de Bcuserade à propos des funérailles de Corneille. Mais que pense-t-il du beau discours prononcé à la réception de Thomas Corneille? 11 se borne à deux lignes sèches et péniblement arrachées : « On admira principalement M. Racine » dans l'éloge de feu M. Corneille, qui fut court et bien » tourné, ;) Certes, il était difficile de mesurer plus avarement la louange, et le Mercure lui-même fut bien plus généreux. « Je tâcherais inutilement, dit-iP, de » vous exprimer combien cette réponse fut éloquente,