M. Saint-Marc Giiardin. Cours de litlfialinr ilrama'Aque
:}8i. CONCLUSIONS.
(le toutes les curiosités historiques. D'ailleurs Racine a su réunir ce mérite secondaire à tous les autres dans le chef-d'œuvre à'Athalie ; il a su en exclure cette passion dans laquelle on se plaisait à circonscrire son génie. Si jusque-là il a fait autrement, ce n'était donc pas chez lui impuissance; ce n'était pas non plus, on peut l'affirmer de l'élève et de l'admirateur des Grecs, ignorance de l'art ou irréflexion.
Le style de" Racine a été plus épargné que les autres parties de son théâtre. Toutefois Fontenelle, Saint- Evremond, Perrault, le Mercure, en célébrant la force et la sublimité des vers de Corneille, ont affecté de réduire à la netteté le mérite de son successeur. C'est pourtant au nom de la netteté que Subligny a critiqué de nombreux passages (ÏAiidromaque, et que Tabbé d'Olivet, au siècle suivant, a signalé dans ses Remarques de grammaire sur Racine, des milliers de fautes échappées au poète. Mais souvent Subligny s'attaque à des tours rapides et poétiques, si heureusement créés qu'il sont restés dans la langue. On peut en dire autant, en général, de ceux que l'abbé d'Olivet a relevés avec la plus sévère minutie, sans comprendre que le langage de la poésie ne peut être rigoureusement asservi à toutes les règles de la grammaire, ni soumis à cette sévère discipline de Yaugelas, que les prosateurs mêmes n'ont pas toujours subie sans réserve. Racine ne se serait pas rendu à ces critiques qu'un contemporain de l'abbé d'Olivet, Desfonlaines, a réfutées le plus souvent avec justesse et avec goût. Quant aux remarques de Subligny, le poète a su profiter de celles qui étaient fondées. Il a corrigé, suivant ces indications, plusieurs passages de sa tragédie ; surtout il s'est appliqué à donner dès lors à son style une précision sévère et pure qui ne laisse aucune prise à la critique la plus malveillante. Désormais, sauf quelques
Tcrs de Phèdre, allaqués ainèremenl par le iii^'hic 8ubligny, les critiques, loin de se plaindre des hardiesses poétiques du style de Uaciue, y hlàiueront pliiliU ee qu'ils appellent des i'auiiliantés indiques de la poésie, des expressions bourgeoises, c'est-à-dire quelques phrases dont la simplicité, relevée d'ailleurs par le sentiment, convient mieux à la tragédie (ju'un ton continuellement noble et tendu. Au reste, ces critiques ne tombent que sur (juel(|ues détails : mais il était curieux de les signaler. Kn elVel, là encore, cet écrivain qu'on a déclaré si timide, et qui a pourtant si hardiment innové dans la langue, a enrichi la poésie. Tous ces mots qui faisaient frémir Suhligny, (ju'il trouvait « bas et rampants», et qu'il voulait « renvoyer à rhôpital »,ont conquis leur droit de cité. Il en est d'eux comme de la force de Hacine. L'auteur en a fait un emploi si discret et si heureux, qu'ils se fondent dans la justesse et l'harmonie de l'ensemble; il faut un elVort d'attention pour les remarquer.
Telles sont, dans leur généralité, les critiques adressées à lîacine par ses contemporains. Après tout, les siècles suivants n'en ont guère imaginé de nouvelles, et l'on trouverait dans les écrits de tout genre que nous avons ajialysés la substance des attaques que notre temps a vues se produire avec une expression si violente. Bien que ces critiques aient souvent blessé le ])oète, bien qu'elles aient contribué pour une grande part, avec les cabales dont nous avons fait l'histoire, à sa retraite prématurée, elles n'ont pas toujours été sans profit pour lui. La Dissertation sur Alexandre peut être placée parmi les iniluences qui ont produit le chef-d'œuvre (ÏAndromaque. La mâle et sévère tragédie de Britaniiicus était une réponse à ceux qui avaient déclaré le pnèle uniquement propre à l'expression des sentiments tendres, lins lard, les portrails si frappants d'.Vcomat,
de Mithridale, d'Ulysse, ne furent-ils pas à l'adresse des critiques qui accusaient Racine de n'entendre rien ni à la politique ni à la guerre? On avait blâmé la longueur du dénoûment de Britannicus : ceux de Bajazet, de Mithridate, de Phèdre sont bien plus rapides et plus dramatiques. L'action languissait un peu dans Bérénice : rien de pi >s plein et de plus vif que celles de Bajazet, de Mithridate, û'Iphigénie et de Phèdre. Le progrès n'est pas moins continu dans le style que dans Faction et les caractères : de plus en plus il unit la force à la souplesse, la couleur à la précision, la richesse au naturel.
Sans doute, les efforts de Racine, ce respect de l'art et du public qui honore les écrivains du xvn" siècle, sont pour beaucoup dans cette perfection croissante, dont Athalie est le dernier terme ; mais on la doit aussi à celte crainte de la critique dont Boileau a fait ressortir l'utilité dans ses beaux vers à l'auteur de Phèdre. On la doit en partie à la pensée de ces envieux, attentifs à tous les défauts, empressés à grossir toutes les fautes. Le poète a voulu leur fermer la bouche; il a voulu vaincre leurs préjugés à force de pureté, de justesse, de proportion, de conséquence. 11 n'y a pas réussi, car l'esprit de parti ne se guérit guère. Il n'a pas dû à ces progrès des succès plus éclatants, car le puhlic ne pénètre pas si profondément dans l'art du poète, et les erreurs du goût, en matière de théâtre, sont aussi communes à celte époque que dans la nôtre. Mais il a satisfait de plus en plus son ami Boileau et quelques autres juges compétents, et il a donné à ses œuvres ce cachet de durée que n'ont pas eu tant de pièces, populaires à leur naissance, oubliées après quelques mois.
Des poètes sont venus après Racine, qui ont compté pour le succès sur la nouveauté et l'intérêt de sujets empruntés à l'histoire moderne, sur une observation
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moins rigoureuse des unités, sur l'altrail d'une action chargée de faits, sur l'éclat de la mise en scène, sur l'elTet théâtral. Avec ces ressources nouvelles, il semble qu'il leur ait été facile d'échapper à cette altération de mœurs, à cet anachronisme de langage et de sentiments tant re|)rochés à Racine, et d'intéresser sans l'amour (jui d'ailleurs, depuis le succès tardif d'Atlialie, n'était plus Wigai'dé comme le nœud nécessaire de toute tragédie. Cej)endant,dansle théâtre du plus habile de ces auteurs, de Voltaire, quelle pièce peut soutenir la comparaison avec Corneille et Racine? Quelle infériorité pour la contexture du drame, pour les caractères, pour le style ! Ces œuvres ont moins d'intérêt que celles des deux tragiques du XVII' siècle; elles semblent plus vieilles et de langue et de couleur. Les tragédies de Racine, seules avec celles du grand Cornoille, ont le privilège de conserver toujours leur jeunesse et K>ur fraîcheur. On ne se lasse pas de les hre et de les étudier; et, quoi qu'on ait pu dire, |)our peu qu'elles rencontrent des interprètes capables de les com|)rondro, elles ne cessent pas de frapper et de ravir les spectateurs les moins lettrés. Elles ont résisté à toutes les attaques du temps, à tous les eflTorts des systèmes. Si elles le doivent en partie à ces nombreux ennemis, qui ont poursuivi l'auteur du CidcldcPolyeuclc couMiie celui iV Andromaque et de Phèdre, il ne faut pas trop accuser ces luttes. La vie des poètes en a été attristée et troublée; leur génie en est devenu plus complet et plus fort, leur gloire en est sortie plus pure et plus inaltérable.
Fin.