I. liolitatm
ment, et, comme La Bruyère, il remet le verdict à la postérité, mieux placée pour juger la question; « car, » ajoute-t-il, je suis persuadé que les écrits de l'un et » de l'autre passeront aux siècles suivants. » On sait qu'il en avait déjà appelé à cette postérité pour AthalU', et cette tragédie était une de celles dont il s'appuyait pour combattre les Perrault et les Fontenelle, et pour prouver que le galant et tendre Racine savait aussi s'élever à la sublimité de Corneille'.
Peu de temps après l'époque oii Boileau écrivait ces lignes, Racine mourait. Cette mort dut être, dans les gazettes comme à l'Académie, l'occasion de nouveaux jugements sur ses œuvres. Le Mercure galant fit bien les choses; il s'étendit sur l'éloge du poèlo qu'il avait autrefois si amèrement critiqué, et il sembla, dans le morceau que nous allons citer, avoir oublié ses vieux ressentiments-: « Nous avons perdu un des plus excel- I) lents hommes de ce siècle et qui méritait de vivre aussi » longtemps que son nom, qu'il a rendu immortel par » ses beaux ouvrages. Je parle de xM. Racine, secrétaire » du roi, gentilhomme ordinaire de la maison de S. M.,
1. 12° Réflexion sur Longin. Il cite comme modèle de sublime les vers d'Atlialic :
Goliii qui met un frein, de.
Il ajoute : « Tout ce qu'il peut y avoir de sublime paraît rassemble » dans ces quatre vers, la grandeur de la pensée, la noiilessc du sen- » timent, la magnificence des paroles et l'iiarmonie de l'expression, » si heureusement terminée par ce dernier vers :
» Je cniins Dieu, cher Aluier, et n'ai point d'autre crainte.
» D'où je conclus que c'est avec très-peu de fondement que les admi- « rateurs outrés de M. Gorneillc veulent insinuer qu;; M. Racine lui » est de beaucoup inférieur pour le sublime. »
i. Mercure galant, avril lO'JO,
JL'CiKMEMS (;f;Nf;RAlX. 371
)) ol l'un des (juaranle de l'Académie française, mort le » :2I de ce mois, îlgé de cinquante-neuf ans. Ses pre- » mièrcs ])iècps de théâtre, (jui lurent les Frères cn- » ncmis i)[ Alcxirndrc, lircnl connaître la boaulé de son » génie et attendre les chefs-d'œuvre qui les ont suivies. » Aiidroninque et Iphigénii' ont tiré des larmes d'un i) nombre inlini de sj)ectateurs par le caractère noble cl » tendre qui s'y trouve et qu'il est pres((ue impossible » de pousser plus loin, M. Hacine a fini sa carrière par » lalragéJie de Phèdre, dont il a dépeint la honteuse » passion avec des couleurs si vives, que, toute cri- » minelle qu'elle se dit elle-même, il la fait paraître » digne de pitié, tant il a su mêler d'art à la force de » ses vers, qui sont d'une grande netteté dans tous ses » ouvrages. Il n'a pas moins bien réussi dans deux » pièces saintes qu'il nous a données avec des chœurs, » sous les noms à'Esthcr et (.VAiIkiIÛ'. ^y Le Mercun-, en ne parlant ni de Uajazi'lm de Milhridute, qu'il ne pouvait louer sans se contredire lui-même, faisait au moins preuve de goût et de convenance. Britaunicits avait peu réussi, et, malgré l'estime des connaisseurs, Visé, dans cette appréciation rapide, avait le droit de n'en point parler. Nommer Bérénice, c'était réveiller des souvenirs (jue des amis, des parents de (-orneille devaient écartei' en face d'un tombeau. Enlin, si l'éloge û'Atlialie, qui termine le morceau, n'a pas une intention ironi(|ue , il faut avouer que, dans celte circonstance, les rédacteurs du Mercure ont élé irréprochables. Ils poussèrent la galanterie jusqu'à insérer dans le volume du mois suivant une pièce de vers adressée à Boileau à l'occasion de la mort de son ami.
Ce fut un écrivain, lié intimement avec Hacine, cl déjà désigné parle roi pour lui succéder dans la charge
372 JUGEMENTS GÉNÉIIAUX.
d'historiographe, qui vint aussi remplir à l'Académie française la place du poète. Reçu dans la séance du 27 juin 1699, M. de Valincour apprécia le génie et les œuvres de son prédécesseur, et aborda à son tour le parallèle. Il le fit en partisan sensible et convaincu de Racine, mais en homme qui savait admirer aussi la grandeur de Corneille ; et il expliqua avec délicatesse les sentiments respectables qui nuisirent d'ahord à la fortune de Racine, et contribuèrent à entourer sa marche de difficultés. Après ces lignes, que nous avons déjà citées, il signala les routes nouvelles où le poète, « conduit par son seul génie, et sans s'amuser à » suivre ni même à imiter un homme que tout le monde » regardait comme inimitable », s'était engagé depuis Andromaque. Puis il marqua très-nettement la nature de l'effet dramatique chez le premier et chez le second, et distingua de l'admiration qu'inspire Corneille, l'émotion qu'excite Racine, «cette terreur, cette pitié qui, » selon Aristote, sont les véritables passions que doit 0 produire la tragédie, ces larmes qui font le plaisir de » ceux qui les répandent ))., Selon lui, «et Corneille et » Racine ont peint la nature ; mais si la nature de Racine » est moins superbe et moins magnifique, elle est plus » vraie et plus sensible ». C'est le jugement de La Bruyère ; c'est, nous le croyons, celui du goût comme de la postérité.
Sans examiner les arrêts de cette postérité, qui commence pour Racine avec le xviii" siècle, nous devons comprendre aussi dans notre recherche celui d'un contemporain, peu disposé à l'exagération de l'éloge, du fameux Perrault. En 1701, deux ans après la mort de Racine, le chef du parti des modernes acheva la publication de ses Hommes illustres du xvii" siècle. II restait dans cet ouvrage ce qu'il s'était montré dans le Siècle
de Louis le Grand cl ÙAns les Parallèles, l'admirateur passionné de Corneille, le prôneur de ses dernières tragédies. Mais, du moins, en racontant la vie de llacine, il a su se garder de toute insinuation malveillante: il rend justice à son caractère, il parle de l'aireetion du roi qui « envoya très-souvent savoir de ses nouvelles » pendant sa maladie, et témoigna du déplaisir de sa » mort, qui fut regrettée de toute la cour et de toute la » ville». 11 a rapproché, nous l'avons vu, le succès d'Androniatjue ûc celui du Cid ; et, bien qu'il y ail, ce semble, une intention de blâme dans cette phrase: «On » a mis Racine en parallèle avec Corneille, cet homme » incomparable, » bien qu'il ne reconnaisse à Ratint^ d'autre avantage (|ue « les mouvenjents de la tendresse » et la pureté du langage », et que ces mérites soient bien faibles à coté « des sentiments héroï- » ques et de la grandeur des personnages de Corneille», il avoué du moins que t Racine a ses partisans, et » que la contestation est demeurée en quelque sorte » indécise ».
Tel était, en somme, au commencement du xvni» siècle, l'état de la question. Nul ne contestait à Racine le premier rang après Corneille ; mais, tandis que, pour les uns, il balançait son rival; ou le surpassait même par les mérites de la passion, du goût et du style; pour les autres, il restait encore beaucoup au-dessous, et n'était toujours que le poète de la tendresse, l'homm»: qui avait altéré, abaissé, alTadi les héros de l'antiquité, l'écrivain élégant dont la pureté soutenue ne valait pas la mâle énergie de Corneille. C'est ce (jui résulte des jugements de Fontenelle, de Saint-Évremond, de Perrault ; c'est ce que nous devons conclure aussi du petit écrit qu'un très-obscur critique, M. Talignon, publia en 1705, sous ce litre : Dissertation sur les caractère*
374 JUGIiMENTS GÉNÉRAUX.
(le Corneille el de Racine, contre le sentiment de M. de La Bruyère.
Ce qui a le plus vivement choqué M. Tatignon dans le parallèle, c'est la fameuse phrase dont nous avons déjà signalé le danger : « Corneille peint les hommes >) comme ils devraient être, Racine les peint tels qu'ils » sont. » Ce jugement «que favorise, dit-il, la mollesse » des esprits du siècle, Tinquièle pour le goût public, et » il croit urgent de le combattre». Nous n'avons pas l'intention d'entrer dans le détail de celte longue et diffuse dissertation. Sans doute, Tafignon l'aurait épargnée à ses lecteurs et à lui-même, s'il avait cherché le véritable sens de l'antithèse de La Bruyère . Le moraliste n'a-t-il pas voulu dire que les personnages de Corneille ont plus d'élévation morale, et que ceux de liacine ressemblent plus à ce que nous voyons tous les jours? Chez les premiers, le devoir triomphe de la passion :
Leur àinc dans leur sang prend des impressions Qui sons leur volonté range leurs passions.
Il y a bien lutte entre la passion et le devoir, mais on prévoit facilement que celui-ci sera vainqueur ; et ces vers, que le poète met dans la bouche de Chimène, sont la devise de la plupart des personnages de son théâtre, hommes ou femmes :
... Dans ce dur combat de devoir et de llanime, Il déchire mon cœur sans partager mon âme.
Cela est plus moral, plus conforme à cet idéal qu'il faut proposera l'homme; c'est une école meilleure et plus salutaire à l'âme; mais on ne peut nier que la faiblesse des personnages de Racine, dans le cœur des-
«juels la liillc est lonj^ue et terrible, où le plus souvent la vicloiro est pour la passion, est plus conforme à la réalité des faits, plus véridée par l'expj'rience. Les hommes, sans doute, «devraient être autrement», mais io plus souvent, hélas! c'est ainsi «((u'ils sont », Si Ion entend de cette manière la penséedcLa Bruyère, si, en outre, on a soin de ne pas l'appliquer rigoureusement h tous les personnages des deux poètes, on ne songera guère à la contester : on reconnaîtra que les héros de Corneille sont plus grands, plus dignes de notre imitation et de nos respects, plus imposants dans leur vertu énergique et souvent superbe ; mais les personnages de Racine, avec leurs déchirements, leurs défaillances, leurs chutes, sont plus émouvants et plus réels. 11 semble qu'il n'y a rien là qui doive blesser les sentiments de Talignon. Au lieu de soutenir, comme il le fait, que laudaco hautaine, lenergie virile, le fier langage de Cornélie, de Rodogune, d'Kmilie, de Cléopàtre, de Pulchérie, sont tout naturels et tout simples, il pourrait, sans faire tort à la gloire de Corneille, avouer que toutes les femmes ne pensent pas, n'agissent pas, ne parlent pas connue celles-là.
L'âge nouveau, (pii avait déjà commencé quand Taiignon écrivait ces lignes, vit la renommée de Racine grandir par le triomphe et la popularité tardive A'Atlialie, et plus encore par radniiraliou passionnée du plus éminent écrivain et du plus délicat critique de l'époque. La supériorité de Racine semble généralement admise au xviii* siècle, et sans doute l'influence de Voltaire fut pour beaucoup dans ces préférences, combattues à peine par quelques criti(|ucs secondaires. On connaît le parallèle de Vauvenargues : Voltaire en releva la sévérité souvent injuste pour Corneille ; ses conseils en adoucirent quelques pages; cependant il retrouvait, au
fond, dans les jugements du jeune critique, ses propres impressions. En lisant son Commentaire sur Corneille et les nombreuses appréciations qu'il a données dans ses autres ouvrages sur les deux tragiques, on voit sans peine qu'il aboutit aux mêmes conclusions que Yauvenargues. Le Cours de littérature de La Harpe, où l'inspiration de Voltaire est partout sensible, n'a pas moins fait pour arrêter longtemps sur Racine la faveur du goût public. Il y a trente ans, nous avons vu se produire une réaction violente contre cet arrêt du siècle précédent. La faiblesse insipide des nombreux imitateurs de Racine avait compromis sa cause : on le rendait responsable de la régularité froide et vide, de l'élégance pompeuse et banale, sans précision et sans justesse , de tant de mauvais écrivains, qui n'avaient su lui emprunter que des recettes. On faisait retomber sur lui l'ennui des confidents, des amours langoureux, des songes, des récits traditionnels. L'étude et l'imitalion des littératures étrangères avaient donné le goût des intrigues compliquées, des émotions violentes, des coups de théâtre, de tout ce qui frappe les yeux et remue les sens. Enfin l'école nouvelle, dont le but avoué était de renverser celle du xvii" et du xviii^ siècle, devait réunir, dans ses attaques, Boileau, le législateur de l'école classique, et Racine, qui, par la régularité sévère et simple de son théâtre, avait réalisé les théories dramatiques de Boileau. Corneille, par ses imperfections, au moins autant que par ses beautés, satisfaisait bien plus les novateurs. On célébrait justement la vigueur et l'élévation de ses caractères, la variété de ses sujets, la complication souvent heureuse de ses intrigues, la mâle énergie de son style. Mais on l'aimait aussi tendrement pour ses inégalités et ses incorrections, pour son emphase et sa subtilité, pour les exagérations de
toutes sortes qu'il tient de ses modèles favoris et do i'imperrec'.iou de son ^oùt.
Depuis longlemps, ces débals orageux ont cessé de nous agiter : llacine a été vengé de bien des attaques injustes et grossières ; il semble même que le débordement de tant d'œuvres bizarres, forcées, gigantesques, ait ramené plus vivement notre goût à la simplicité et au naturel, relevés pour nous par l'attrait piquant de la nouveauté. Aujourd'hui du moins, il est permis d'uniidans son admiration Corneille et Racine, de les associer il litre de grands poêles, de maîtres de l'art drainali(iue. Quant à la (jueslion tant débattue de la prééminence, elle est stérile et vaine : laissons à chacun la liberté de ses préférences; pourquoi raisonner ce qui doit se sentir? Celui-ci est j)lus frappé de la hardiesse originale, des lières beautés, des éclairs soudains de Corneille ; la perfection souteime, la lumière douce et pleine de Hacine satisfont plus la raison et le cœur de celui-là. Ces divergences sont légitimes et dignes de respect. Ce qui serait insensé, déplorable, ce serait de porter la passion pour l'un de ces grands maîtres jusqu'à nier le génie de l'autre, et de se priver, par la ridicule affectation de ce dédain, d'un enseignement fécond et fort, d'une source abondante de plaisir et de profil.
'Revue des principales critiques adressées à Racine : Système dramatique.— Action. — Rôle de l'amour. — Altération de l'histoire. — Caractères. — Stylo . — Remarques de grammaire de l'abbé d'Olivet. ■ — Influence de ces attaques sur le développement du génie de Racine.
Les parallèles étudiés plus haut, expression dernière des luttes qui ont rempli la vie de Racine, mènent à une seule et même conclusion : c'est presque toujours au nom de Corneille que l'auteur dAndromaque et de Phèdre a été attaqué ; ce qu'on a critiqué surtout chez lui, dans le système dramatique, dans l'action, dans les caractères, dans le style, c'est l'opposition de sa manière avec celle de Corneille.
Saint-Evremond et Segrais pensaient à Corneille en reprochant à Racine la simplicité habituelle de ses plans, le petit nombre de faits compris dans ses intrigues, et ce que Segrais appelle « le manque de matière ». Mais cette simplicité était chez le poète volontaire et réfléchie : dès l'époque d'Alexandre, il la recherchait comme l'idéal du poème dramatique. Il y insistait avec étendue dans sa réponse aux détracteurs de Britannicus, et la préface de Bérénice développait avec force cette idée, appuyée sur les exemples des anciens : « L'invention consiste à faire quelque chose avec » rien. » Si l'on songe à tant de drames chargés de faits, et au fond si vides, que notre siècle a vus se pro-
COINCLUSIONS. 37»
(liiiro, peut-on so défendre de donner raison au système (le Hacinc? Pinil-on nier {|U(^ la complication de l'inlii;:>;ue, la multiplicité et rinatlondu des incidents ne soient un danger pour le poète, qu'ils placent sur une pente {ïlissanle? Trop souvent, en elTel, ces ressources extérieures le dispensent de chercher en lui-même la véritable matière de l'intérêt dramatique, et d'entrer dans cette analyse profonde des caractères et des passions, qui est le fond et la vérité de l'art.
Une autre criti(|ue de Saint-Kvremond rentre dans la première. Il reproche à Racine de « subordonner » l'action aux caractères », c'est-à-dire de faire naître les situations des sentiments, au lieu de les leur imposer; en un mot, de donner à la tragédie plus de portée et de conséquence, en montrant que tout s'enchntne dans la vie humaine, et (pie les événements sont, en dernière analyse, le fruit de la direction donnée à notre volonté. Attaquer dans Racine ce système dramatique^ c'est attatjuer du même coup dans Molière la substitution de la comédie de caractère à la comédie d'intrigue, c'est en revenir à l'expression de Segrais. Oui, sans doute, dans la seconde partie de sa carrière. Corneille a recherché avant tout la vivacité et la complication de l'intrigue, l'abondance des incidents et des péripéties. Mais nous n'hésitons pas à y voir, avec le critique éminent dont nous avons déjà invo(|ué l'autorité', la cause principale de la décadence du grand poète : « Cor- » neille tomba au-dessous de lui-même, le jour où il « employa à nouer par l'intrigue des situations sur- » prenantes le même esprit qui avait fait sortir de » caractères bien conçus et admirablement tracés des
1 M. D. N isard. Histoire de la litléralure française, t. Il, Corneille; t, MI, Racine.
» situations fortes, naturelles et prévues. » Et nous adopterions sans réserve les conclusions de M. Nisard : « L'invention consiste moins à imaginer un sujet com- » pliqué qu'à tirer d'un sujet simple et populaire les » vérités de mœurs, de caractères, de situations qui y » sont contenues. »
C'est encore en opposant Corneille à Racine qu'on a tant de fois attaqué dans le théâtre du nouveau poète le développement habituel et prédominant de l'amour. Mais Racine, sur ce point, n'a pas innové ; il n'a fait que se conformer aux traditions de la tragédie en France et au goût de son propre siècle. L'amour, ou pour mieux dire la galanterie, faisait le fond de toutes les pièces de Quinault et de son école ; l'amour avait toujours eu un rôle important dans le théâtre de Hardy et de Rotrou ; le grand Corneille lui-même, malgré ses paroles amères contre « les doucereux, qui ne veulent » que de la tendresse», n'avait jamais, même dans la période la plus brillante de sa vie, conçu de tragédie où l'amour n'eût sa place. Il est vrai que, dans sa vieillesse, et après les premiers succès de Racine, il établit la théorie que celte passion ne doit « servir que d'orne- « ment)). Mais cette théorie est condamnée par l'application même qu'il en a faite : ces amours épisodiques, peu en rapport avec le reste de la pièce, sans vraisemblance et sans intérêt, ne font qu'entraver l'action et l'adadir. Nous croyons, avec J.-B. Rousseau et d'autres critiques, que l'amour doit être le ressort principal de la tragédie, ou n'y point paraître.
Sans parler du sort d'Athalie, l'examen de la dissertation de l'abbé de Villicrs, les opinions de Samt- Evremond et du prince de Conti, ont prouvé que Racine ne pouvait songer à ce dernier parti. Mais si, dans tout son théâtre jusqu'à Phèdre, l'amour forme le
nœud (le l'action, si, môme dans les pièces où d'autres passions dominent celle-là, comme dans nritannirus et Iphigrnic, elle est encore un des ressorts importants de l'intrigue, il faut avouer, malgré le reproche de galanterie tant répété depuis Saint-Kvremond et Corneille, (jue llacine lui a donné une expression éminemment puissante et dramalicpie. Source de pathéti(|ues émotions, de terribles catastrophes dans Andromaqne, dans liajazet, dans Phèdre, l'amour, partout ailleurs, a une délicatesse, une vérité et souvent une élévalion (|ui conviennent à la tragédie. Saufquelques taches, l'amour est naturel et digne même chez ces personnages qu'on a traités de Céladons, chez lîritannicus, chez Hajazet, chez Achille. Enlin l'auteur a presque toujours choisi des sujets où le développement de cette passion était indi(jué par l'histoire ou par la mythologie. Et lors mémo (juil l'a ajouté à son sujet, connne dans lirilaniiicus eiMitliridatc, il a su le rendre vraisemblable et utile au drame. L'amour précipite la marche de l'action, lamour complète le tableau historique, en mettant en lumière un des côtés du caractère des personnages principaux, du violent et soupçonneux despote asiatique, ou du féroce et lâche empereur romain.
.^lais le développement de cette passion n'amèm^t-il pas des anachronismes de mœurs et de langage ? Les héros de llacine sont-ils toujours de leur temps et de leur pays? Que devient, avec ce système, la vérité hi-slorique ?
Nous nous sommes expliqué déjà sur la valeur de ce reproche tant de fois renouvelé contre Racine. .Nous avons distingué la vérité générale des passions el des caractères, ce qui est le fond môme de l'homme, de cette vérité particulière et locale, domaine de la science plutôt (|ue de la poésie. Non, sans doute, les héros de
Racine ne sont pas toujours antiques : l'influence des idées modernes, le sentiment chrétien, est sensible dans quelques parties du rôle d'Andromaque, dans les déchirements et les terreurs de Phèdre; il y a souvent, dans ces héros et ces héroïnes, une pureté et une délicatesse dont la littérature ancienne offre peu d'exemples. Mais quel poète dramatique, soit dans l'antiquité, soit chez les modernes, a jamais échappé à l'influence de son pays et de son siècle? Les tragédies d'Eschyle et de Sophocle ne sont-elles pas remplies d'allusions aux événements contemporains ? Les personnages d'Euripide ne sortent-ils pas souvent de leur rôle pour développer les idées morales et politiques chères à l'élève de Socrate ? De même Corneille n'a-t-il pas donné uniformément à tous ses personnages, hommes ou femmes, cette énergie et cette grandeur hautaine qu'il devait à son propre goût et à l'imitation des Espagnols ? Ses Romains sont ceux de Lucain et de Sénèque, plutôt que ceux de Tite-Live, Ses Romaines n'ont-elles pas de frappants rapports avec les dames qu'il rencontrait à l'hôtel de Rambouillet, et qui furent les héroïnes de la Fronde? La galanterie de Pompée, de Sertorius, de César, d'Othon, est-elle plus antique que celle d'Achille ou de Pyrrhus? Voltaire n'est pas plus fidèle à la vérité historique : pour lui, comme pour Euripide , le théâtre est une chaire du haut de laquelle il prêche ses idées philosophiques. En est-il autrement des auteurs étrangers, de Shakespeare, de Schiller, de Goethe? Si, dans ses tragédies romaines, le grand poète anglais a souvent saisi d'une manière frappante les caractères de quelques héros de l'antiquité et les traits principaux de la vie de Rome, que de fois aussi ses personnages sont anglais de langage, d'esprit et de mœurs I La Jeanne d'Arc et le Don Carlos de Schiller sont-ils con-
formes â l'histoire? L'Iphig^nie de Goethe est-elle plus groo(|uo (|iio VIphigi'nit' do Racine? Niera-t-on que celte roniaiiesque jeune lille ne soit, à beaucoup (i'«'gards, une Allemande? Il faut le reconnaître, le drame, comme tous les genres de littérature, suhil l'induence des temps où il se produit, de la société à hupiclle il est destiné. L'esprit national, les croyances religieuses, les idées philosophiques, s'y retrouvent aussi bien que le caractère personnel du poète. C'est ce qui rend l'élude du théâtre intéressante comme élude de mœurs ; c'est ce (|ui permet de suivre, dans le drame, comme l'ont fait avec tant de linesse et de charme d'éminents critiques ', les nuances cl les modifications des sentiments avec les âges.
Comme tous les autres, Racine est de son temps. A ce titre il a peint de préférence l'amour cl donné à ce sentiment, comme aux autres, la couleur du temps. Mais 11 n'en est pas moins resté fidèle à cette vérité générale, la première de toutes, celle qui fait la vie des ouvrages de l'art, celle qui leur donne éternellement le pouvoir de remuer les âmes. Toujours on sentira dans le langage d'Andromaque, de Clytemneslre, d«' Josabeth, l'accent de l'aujour maternel. Toujours (»n reconnaîtra dans Agrippine, dans Acomat, dans Mithri- (lale, dans Alhalie, ces âmes allières, animées par la passion et le génie du pouvoir. De tout temps la scélératesse profonde et savante de Narcisse épouvantera les hommes comme celle de Tartufe et d'iago, parce qu'on y retrouvera la réalité. De tout temps, les fureurs (l'Ilermione et de Roxane, le délire et les remords de Phèdre, remueront les cœurs, ('es beautés valent mieux que la couleur locale et [qu'une recherche minutieuse