Liste pour les gratifications
2. Né en 1622, mort en 1691. Il était d'Albi, comme Boyer. On donne comme leur œuvre commune le comte d'Essex (1678) et Oresle (1681). Coras, autre collaborateur de Le Clerc, était aussi méridional : il était né à Toulouse; il vécut de 1G30 à 1677
dol)ut(', (l(\s raiiiiéc H».'),'), par une Irafïédio irilituléc Ut Virginie romaine. Scion d'Olivet, elle était peu régulière; mais, grâce à la jeunesse de l'auteur, «elle ne » laissa pas d'éln; applaudie et de faire augurer que, » s'il voulait continuer dans ce genre d'écrire il raéri- » terait une place honorable dans le second rang des > poètes, qui travaillaient en ce temps-là pour lo théâ- » tre. » Cependant il s'écoula vingt ans avant qu'il donnât une sœur à sa Virginie; et, pendant cette période, il ne si» fit connaître dans les lettres que par une faible traduction du Tasse (KHiT). Il semble que ce soit seulement dans une pensée de lutte contre Racine qu'il ait de nouveau composé pour le théâtre ; car, en 1('»75, peu de mois après la tragédie ([ui avait fait couler tant de larmes à l'hôtel de Bourgogne, il osa faire paraître au théâtre de l'hôtel Guénégaud, une seconde Iphigénie. Nous aurons à examiner plus tard si, comme Le Clerc l'affirme dans sa prélace, cette rencontre fut le simple effet du hasard, ou si plutôt l'auteur, aidé de son ami Coras, n'a pas cherché cette concurrence et ne s'est pas flatté de faire pâlir la gloire de Racine. Mais le succès de la pièce n'inquiéta pas beaucoup le grand poète, qui se vengea par l'épigramme bien connue :
Entre Le Clerc et son ami Coras,
Deux grands auteurs, rimant de compagnie,
N'a pas longtemps sourdireiit grands débats
Sur le ])ropos de leur Iphujénie.
Coras lui dit : « La pièce est de mon cru. »
Le Clerc répond : « Elle est mienne et non vôtre. »
Mais aussitôt que rouvratje a paru,
Plus n'ont voulu Tavoir fait l'un ni l'autre.
Le danger pour la réputation de Racine n'était ni dans les ell'orts de ces poètes, ni même dans ceux de
22 LES POÈTES TUAGIUHES.
Thomas Corneille, fécond écrivain qui a produit d'innombrables pièces dramatiques, comédies, tragédies, opéras, médiocre dans la plupart de ses œuvres. Les seules qu'on se rappelle aujourd'hui sont le Comte (l'Essex et surtout Ariane, où l'on trouve l'accent d'une passion vraie et touchante. Les exemples de Racine ont profité à Thomas Corneille, de même que ceux de l'auteur du Cid et de Cinna avaient réformé Rotrou et contribué à la création de son chef-d'œuvre, Venceslas.
Racine n'eut jamais à voir un concurrent sérieux dans un autre écrivain, Boursault, auteur heureux, peut-être un peu trop vanté, de trois comédies, intéressantes comme peinture de mœurs *, mais aussi de beaucoup d'autres complètement inconnues, et même de deux tragédies détestables. Boursault avait commencé, un peu avant les débuts de Racine, par des comédies au-dessous du médiocre. Sa réputation littéraire dut beaucoup à ses querelles avec Molière et Boileau. Sa pièce intitulée le Portrait du Peintre ou la Critique de F École des Femmes (1G63), et la Satyre dès satyres (1G09), dirigée tout entière contre Boileau, l'enrôlèrent décidément parmi les adversaires les plus violents des nouveaux poètes. D'ailleurs les liens de la plus vive amitié l'attachaient an grand Corneille, qui l'appelait son lils, et à Thomas, qui voulut le faire entrer à l'Académie. Sans doute sa reconnaissante afl'ection pour les deux frères, autant que ses démêlés avec Boileau, le rendirent ennemi de Racine et le poussèrent d'abord à écrire une bien faible critique de Britannicus, puis à composer, comme pour entrer en
l. Elles sont postérieures à la retraite <le Racine : le Mercure (jtilant est de 1()79, VËsope à la ville de 1G90, et l'Ésope à la cour di
lutte avec Vanleur Ac Bnjazet et d'Ipliif/ihiip, son Gormanicus et sa Marie Stnart. Oiumt à un autre aut<'ur dramatique, bien plus jeune (jue les Hoyer, les Le Clerc, les lîoursault, et deveiui plus tristement immortel, Pradon, il ne serait pas just(ï de faire retomber sur lui seul tout le blâme de son insolente rivalité avec Racine : il lut surtout un instrument docile entre les mains d'ennemis acharn«''s du poète, et sa misérable pièce de Phèdre et Aricic fut inspirée par une coterie qui en a l'ait la scandaleuse mais éphémère fortune.
Parmi tous les poètes qu'alarmèrent l'apparition d'.4lexandre et surtout le succès poj)ulaire (VAndrniiKique, un seul était redoutable pour Racine et par l'éclat de tant de sublimes ouvrages et par une célébrité déjà établie et consacrée : c'est le grand Corneille. « La France, » a dit un contemporain ', transportée pour ses ouvrages » d'une admiration qui allait jusqu'à l'idolâtrie, semblait » s'être engagée à n'en jamais admirer d'autres que ceux «qu'il produirait à l'avenir. Ainsi, on regarda dabord » avec quelque sorte de chagrin l'audace d'un jeune » homme qui entrait dans la même carrière. » Il Hiut pourtant apporter quelques restrictions à ce jugement; car, nous l'avons vu, les premières disgrâces de Cornelle sont antérieures aux débuts de Racine. Quand le grand poète, bien oublié après l'échec de Pertharite, reparut au théâtre, il trouva toute-puissante l'inlluence <les tragédies de Quinaull, et il put se plaindre avec une ironie un peu amère de la transformation du goût public-. Ainsi, celte audace d'entrer dans la même carrière que Corneille, et même de lui enlever les succès,
I. M. lie Valincourt. Discours de réception à rAcadêmie française ti'i il rcni|ila<;ait Racine, sou ami (1099). i. Prrlace de Sophonisbe.
24 • LES POÈTES TIlAGIQUliS.
il est juste d'en accuser Quinault plutôt que Racine, dont les premières œuvres sont postérieures aux dix années brillantes de l'auteur d'Astrate; ainsi, ce changement du goût public, que bientôt Corneille et tous ses admirateurs exclusifs jusqu'à nos jours imputeront à Racine, il est juste de le faire remonter jusqu'à Quinault. Corneille, tout en le déplorant, s'y est soumis lui-même; il n'a pas, quoi qu'en dise Fontenelle, « dédaigné fièrement d'avoir de la complaisance pour ce mauvais goût' ». Quant à l'auteur d'Andromaque, si l'amour, qu'il trouvait en possession du théâtre, est resté le ressort principal de ses tragédies, on avouera du moins qu'il l'a rendu bien plus naturel et plus vrai, bien plus touchant et plus dramatique : après les fureurs d'Hermione, Corneille n'aurait pu, sans quelque injustice, écrire ce vers, antérieur de peu de mois à la représentation d'Andiomaque :
Et la seule tendresse est toujours à la mode-.
Mais on ne peut en vouloir à Corneille du chagrin que lui causèrent les succès du nouvel auteur. Si, à l'époque où Racine obtint les premiers suffrages du public, le poète qui avait sur lui l'avantage de la priorité, de l'âge et de tant de chefs-d'œuvre admirables, eût cessé de composer pour le théâtre, sans doute l'amour-propre toujours susceptible de l'écrivain eût été moins excité : Corneille, sûr de sa renommée, voyant déjà la postérité commencer pour lui, n'aurait eu que bienveillance et encouragements pour le jeune homme qui entrait dans la carrière. Il n'eût vu en lui qu'un disciple, un héritier :