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juste, et l'on peut y ajouter que, dès ce premier acte, l'inquiétude commence pour le spectateur. Titus n'a point encore parlé; Antiochus nourrit en secret un reste d'espérance; Phénice, suivante de la reine, est pleine de craintes qu'elle avoue à sa maîtresse. Bérénice seule est confiante : son amour est trop ardent, elle a trop besoin de croire à son bonheur pour ne pas se faire longtemps illusion. Même quand Titus aura paru devant elle, triste, embarrassé, s'accusant d'ingratitude, laissant échapper dans ses discours interrompus les noms de Home et de l'empire, môme lorsque Antiochus aura rempli son triste message, elle refusera de se rendre, ou du moins elle luttera avec une ardeur fiévreuse contre le doute qui s'empare de son cœur. Elle s'attachera énergiquement à cet espoir qu'on veut lui ravir, elle essayera longtemps de se tromper elle-même. Mais cette sublime déraison, que Villars a osé blâmer, fait tout le pathétique de ce personnage et l'intérêt croissant de la tragédie. Dès l'exposition, nous craignons une catastrophe que la douce efl'usion de Bérénice nous rendra plus cruelle; au second acte, nous voyons se préparer le coup fatal contre lequel se débat longtemps la victime : l'émotion est admirablement soutenue et graduée.
Selon Villars, l'auteur ne s'est pas moins écarté des règles dans la conception et le développement des caractères. « Corneille, dil-il, m'avait dépravé le goût dans » ses pièces, et m'avait accoutumé à chercher des ca- » ractères vertueux, ce que je n'avais garde de trouver » ici. » Titus, en effet, aux yeux de Villars, est doublement coupable : «Ce n'est pas un héros romain, c'est un » amant fidèle qui file le parfait amour à la Céladon; il » fait tout pour l'amour et rien pour son honneur. » D'autre part, « c'est un traître, un parjure, un malhon-
BÉRÉNICE. i<r.t
w luHc homme; il est retenu par la crainte du sénat, en » un temps où les empereurs étaient hors de page; il n'a » donc point de hoimes raisons à dire à Bérénice. Un » honntUe homme, dit en concluant le critique, emporte » ce fruit de cette pièce, qu'il doit quitter ce qu'il aime, *) quand il ne peut le conserver sans dommage. » Comment concilier des reproches si contradictoires? Villars ne s'en est guère mis en peine. Quant à Sub!igny, il s'attache surtout à réfuter la première partie de la critique. (( Les petits esprits, dit-il à Villars, s'imaginent que, » quand Titus se sépare de Bérénice, quand il est insen- » sible à SCS larmes, quand il a des duretés pour elle, » qui lui font dire à lui-même qu'il est un barbare, ils » croient que c'est pour son honneur; mais vous êtes t) trop (in pour vous laisser tromper à cela. » Mais Titus pleure en quittant Bérénice? — « M. Uacine vous aurait » bien plu davantage, répond Subligny, s'il avait fait » comme M. Corneille, et qu'au lieu de faire pleurer Ti- •> lus il nous l'eût représenté comme l'elfroi du genre ') Immain, comme un mangeur de petits enfants. » Kt il défend avec chaleur ce vers touchant qui fait )-in\ selon Villars :
Vous êtes puipereur, seigneur, iH vous pleurez !
Mais Titus veut mourir, et « s'il a (juelquefois des ro- '^ tours assez romains, des commencements de senti- > menls magnanimes, des bouffées héroïques », tout cela « n'aboutit qu'à se tuer par maxime d'amour ). A celte objection, Subligny ne répond rien de bien salis faisant. Elle est en effet assez grave. Car qu'un prince «|ui s'est enfermé huit jours pour délibérer sur ce qu'il doit faire; qui parle avec tant de résolution, en homme si maître de lui-même, à Paulin, à Antiochus, à Bérénice
même de son devoir, de sa gloire, de l'exemple des au ciens Romains; qui regarderait comme une honte d'abandonner l'empire pour suivre Bérénice, pour aller
Soupirer avec elle au bout de l'univers ' ;
croie tout à coup avoii* trouvé dans le suicide « une plus » noble voie » pour s'aiïranchir de ses tourments, et s'imagine qu'en mourant par désespoir d'amour, il suivra le « chemin enseigné »
Et par plus d'un héros et par plus d'un Romain;
voilà, nous l'accordons à Villars, qui est peu héroïque, peu en rapport avec tous les discours de Titus. Ce que l'on pourrait dire, c'est qu'il ne veut par cette menace que vaincre la funeste résolution de Bérénice, forcer la reine à vivre en la rendant, comme il dit, « responsable des jours » de son amant. Mais cet artifice serait-il bieit tragi()ue, et la dignité de l'empereur, qui vient d'alléguer d'un ton si grave l'exemple des anciens Romains, n'en recevrait-elle pas quehjue atteinte? Tel est le malheur de la position où le sujet plaçait le principal personnage de la piè e. Malgré tout l'art du poète, il ne peut échapper complètement à la froideur; il fait quelquefois penser à Enée, si embarrassé en face de Didon. Quelque habilement que Racine ait présenté des situations si difficiles, celte résistance d'un homme aux prières d'une femme, ces raisons calmes opposées à des reproches oassionnés, à des transports et à des larmes, choqueront toujoui's. Quand Titus expose ensuite dans un long discours sa résolution de mourir, quand il prétend concilier
A, Act. V. s (i.
par ce parti extrême son amour et son devoir, et justifier un acte insensé par de sérieux et solides arguments, nous ne sommes pas plus satisfaits : on se tue par eniraîiiemeni, j)ar désespoir; on ne lait pas sagement une folie.
Villars est bien plus faible quand il critique le caractère de Bérénice, « modèle accompli, dit-il, du dé- » règlement d'une passion emportée. » Elle ne se souvient plus de sa religion, elle devient païenne, et « la » juive ne parle plus que des dieux et des immortels : » ayant oublié Dieu, elle en oublie la loi et se résout à » mourir en désespérée. » Il y a dans celte critique une allusion à (|uelques fautes de langage corrigées plus lard par Haciiie. A ces exclamations : dieux, grands dieux! le poète substitua facilement des expressions qui se conciliaient avec la religion de Bérénice. Mais Villars ne prend-il pas bien au sérieux celte qualité de juive? Fera-t-on un crime à un poète, à un romancier, d'avoir poussé jusqu'au suicide, même chez un chrétien, le délire de la passion? D'ailleurs, Bérénice ne se porte pas à cette extrémité. Klle fait un sublime elTort sur son désespoir : elle vivra, elle s'exilera de celte Bome où elle laisse tout ce qu'elle aime. Elle annonce noblement à Titus sa résolution : elle se sépare de son amant avec une simplicité digne et ferme; elle n'est donc pas si déréglée et si perdue.
Cependant, ce dénoùment ne plaît pas à Villars : il le trouve « très-particulier et très-peu attendu ». Pour nous, il nous semble aussi touchant qu'il est simple, et Hacine l'a très-bien justifié : « Je n'ai point poussé Bé- » rénice jusqu'à se tuer comme Didon, parce que Bé- -^ rénice n'ayant pas ici avec Titus les derniers engage- » ments que Didon avait avec Énée, elle n'est pas » obligée, comme elle, de renoncer a la vie. A cela
» près, le dernier adieu qu'elle dit à Titus et l'effort » qu'elle fait pour s'en séparer n'est pas le moins tra- » gique de la pièce. »
Le caractère de Bérénice a donné lieu à une autre critique attribuée quelquefois par erreur au grand Condé. Elle est en effet d'un ami de Racine, du poète Chapelle. Racine lui demandait son avis sur la tragédie; il se fit quelque temps prier, et enfin répondit ;
Marion pleure, Marion crie, Marion veut qu'on la marie.
Le mot ne fut pas perdu pour les adversaires de Racine. Barbier aura soin de l'insérer dans sa pièce satirique. Villars l'a développé en l'exagérant : a Bérénice n'est ni » reine ni honnête femme. Elle fait des efforts pour » porter son amant à se mettre au-dessus des lois ; elle » le prend par tant d'endroits qu'elle le tourne enfin en » ridicule. » Le désintéressement de l'amour de Bérénice, son indifférence pour les grandeurs attachées à cette union, le courageux sacrifice qu'elle accomplit protestent contre cette épigramme injuste dans sa généralité. Il est vrai cependant que la dignité de Bérénice souffre un peu de cette situation fausse où elle se trouve deux fois en face de Titus. Ces objections, ces prières, ces instances, qui vont se briser contre la sagesse de Titus,font d'autant plus ressortir son empressement que Titus, est plus embarrassé. L'exemple de Didon ne saurait ici être invo(jué : Bérénice, qui n'a pas avec son amant « ces derniers engagements » que la reine de (^arthage avait avec Énée, doit être plus réservée et plus fière. Ce défaut, comme celui de la froideur de Titus, tient au sujet : il était impossible au poète d'y échapper entièrement.
KÉUÉMCK, 213
Nous abandonnerons assez volontiers à Yillars le rôle d'Antiochus. Ce personnage, placé en tiers entre Titus ol Bérénice el confident de leurs amours, fait assez triste (i^ure; les niallieiirs et les lamentations de cet amant discret et patient inspirent une pitié qui n'est pas tout à l'ait tragi([ue. Nous ne dirons pas, comme Vilhirs, qu'il a toujours un toutefois cl un hélas de poche pour amuser le théâtre; mais nous regrettons^ tfue son désespoir s'épanche au dénoùment par un hélas! qui finit assez laiblement la pi«'cc.
Après quelcjues autres critiques de peu de valeur, (juoique très-longuement développées, Yillars attaque en général le style de la pièce qui n'est, dit-il, depuis le commencement jusqu'à la fin, « qu'un tissu galant de i> madrigaux et d'élégies, et cela pour la commodité » des dames, de la jeunesse, de la cour et des faiseurs » de recueils do pièces galantes. » « Les scènes, dit-il » ailleurs, ne sont pas liées, le théâtre reste plusieurs » fois vide, la plupart des scènes ne sont pas nécessaires; » mais le moyen d'ajuster tant d'élégies et de madri- » gaux erisemble, avec la même suite que si l'on eût » voulu faire une comédie dans les règles? Qu'importe » aux dames que l'auteur porte le cothurne ou le bro- » dequin, pourvu qu'elles pleurent et que de temps « en temps elles puissent s'écrier : Cela est joli! Si la D majesté du cothurne plaît aux savants, la jeunesse, les » dames et les barbons que les dames corrompent (qui ne » sont pas en petit nombre) s'accommodent mieux de » la galanterie de l'escarpin. » Yillars s arrête complaisanmient sur ces épigrammes tant de fois répétées par les amis de Corneille : il conclut que toute la pièce n'est que la matière dune scèim,
De ces deux critiques, dont l'une porte sur le style, l'autre sur le vide d'une action si peu chargée d'intrigue.
Subligny a heureusement réfuté la première. Il cite de nombreux passages de la tragédie, la réponse d'Antiochus à Bérénice, le discours où Tilus déclare énergiquement à Paulin qu'il sacrifie son bonheur aux lois de son pays ^ ; ce beau monologue où il s'accuse d'avoir déjà perdu tant de journées^, et ce dernier entretien où il déclare à sa maîtresse désespérée et près de mourir qu'il persiste dans sa résolution \ « Quelle douceur, s'écrie y> Subligny, pour une maîtresse à qui l'on conle de telles » fleureltes ! Voilà ce tissu galant de madrigaux et d'élé- » gies! Avouons que cela s'appelle /î^^r le parfait amour » à la Céladon ! Pousse-t-on le tendre chez les sylphes » de celle façon-là? » Cerles, si l'on retranche la scène où ïilus veut mourir, Subligny a raison. Cependant, quoique les sentiments exprimés dans la pièce soient naturels, expressifs, souvent même dignes, énergiques et d'une grandeur sans emphase, l'elTet général n'est pas assez tragique. Il faut pour la tragédie des passions plus violentes, sources d'agitations plus profondes et plus terribles; il faut l'amour désordonné d'Hermione, de Koxane et de Phèdre. Alors les âmes reçoivent une forte secousse; alors l'action la moins chargée de faits est bien remplie, et la théorie de Hacine sur la simplicité trouve son application. Il a raison de soutenir dans sa préface que « l'invention consiste à faire quelque chose avec rien ». Il a prouvé, même dans Bérénice, la vérité de cette théorie et la puissance de son art; car, on peut le dire, de rien ou de presque rien il a fait une pièce aimable, propre à émouvoir doucement la sensibilité. Mais, dans des sujets plus tragiques, il réussira encore