Act. I, se
Il ne faut donc pas s'étonner que la fortune de Bérénice ait été brillante, que le roi, comme Racine le rappelle dans son épître dédicatoire à Colbert, y ait trouvé du plaisir, « qu'elle ait été honorée de tant de larmes, e » que la trentième représentation en ait été aussi suivie » que la première *. » Ceux même qui se firent les censeurs de la pièce, lui rendirent hommage en avouant qu'elle les avait touchés. Si l'abbé de Villars, « par la » faute des règles que Corneille lui a trop bien apprises, » a été privé, à la première fois qu'il a vu la Bérénice, » du plaisir qu'y prenaient des gens moins instruits, le » second jour il s'est ravisé, il a laissé mesdemoiselles » les règles à la porte, et il a pleuré comme un igno- » rant. » Racine aura le droit de répondre dans sa pré'face qu'une pièce « qui touche les spectateurs et qui » leur donne du plaisir, ne peut être absolument contre i> les règles; que la principale règle est de plaire et de » toucher, et que toutes les autres ne sont faites que » pour parvenir à cette première. »
Il s'en fallut bien (jue Tite et Bérénice de Conieille excitât d'aussi vives émotions, et attirât aussi longtemps la cour et la ville. C'est en vain que Robinet l'annonce avec grand fracas, six jours à l'avance, au début de sa lettre du 22 novembre :
La première (nouvelle) en forme d'avis,
Dont maints et maints seront ravis,
Est que ce poème de Corneille,
Sa Bérénice sans pareille,
Se donnera, pour le certain,
Le jour de vcndredy prochain
Sur le théâtre de Molière.
Il a soin de ne rien dire de la tragédie de Racine, qui
I Préface de Racine.
BÉRÉNICE. -non
avait été roprésentée la \c'\\\e h l'hotol de Hoiirgogne. Il est bien forcé oependaul de la mentionner dans sa lettre du 29 novembre; mais il a trouvé un excellent moyen de se dispenser d'(;n faire l'éloge, c'est de déclarer qu'il ne l'a point (Mjtendue :
Au graïul tlioàlre de l'Hôtel, Ce m'a dit un sage mortel, Une aiitrtî néiénicc- ou joue, Que de grande tendresse on loue.
Mais n'ayant été l'auditeur Ni peu, ni prou le spectateur De ce poème dramatique, Point d'en parler je ne me pique.
Cependant il n'est pas quille encore avec cette tragédie pour laquelle il airecte une si dédaigneuse indifférence. Le 20 décembre, il rond compte du mariage de M"" de Thianges, nièce de M"" de Montes[)an, avec ce duc de Nevers qui fut depuis l'ennemi de Racine. Or, dans les fêtes brillantes de ce mariage, on joua la pièce qui avait alors le plus d'éclat, c'est-à-dire Bérénice. 11 faut que Robinet en prenne son parti et raconte cette repré- .sentation :
L'excellente troupe royalij Joua miratulousement, C'est-à-dire admirablement, Son amoureuse Bérénice :
Et chacun en rendant justice Tant aux actrices qu'aux acteurs.
Les traita de vrais enchanteurs.
Mais l'auteur, qu'en a-t-on dit? Robinet se garde bien ile nous l'apprendre; et l'affectation de ce silence est encore pins sensible par l'éloge enthousiaste qu'il fait
"lui BÉRÉNICE.
ensuite, immédiatement après les vers que nous venons de citer, de la tragédie de Corneille :
La Bérénice de Corneille
Qu'on peut, sans qu'on s'en émerveille,
Dire un vrai chef-d'œuvre de l'art.
Sans aucun mais, ni si, ni car,
Est fort suivie et fort louée.
Mais quoi que raconte Robinet des louanges qu'ohlient Tite et Bérénice ei du nombreux, public qui la suit, nous le savons piar les registres mêmes du théâtre de Molière : sur les vingt et une représentations qu'eut la tragédie, les deux premières seulement attirèrent une foule considérable; les quinze suivantes ne firent que des recettes moyennes; quant aux quatre dernières, elles furent presque nulles, et, au renouvellement de l'année dramatique, après les fêtes de Pâques, la pièce de Tite et Bérénice disparut sans retour de l'affiche. Sans doute, les amis du poète eurent la ressource d'accuser l'insuffisance de la troupe, dont cependant Robinet se déclare fort content ; sans doute, Fontenelle expliquera plus tard l'avantage de Racine par le talent des acteurs « qu'on a eu le bonheur ou l'art d'enlever à Corneille ». Mais cette insiimation que nous avons réduite à sa juste valeur ne suffit pas à expliquer la fortune différente des deux œuvres; et, pour en juger, il nous suffira d'interroger les censeurs mêmes de Racine. S'ils se montrent sévères pour Bérénice, ils sont impitoyables pour sa rivale, et leur condamnation de Tite et Bérénice est exprimée avec une franchise sans ménagement et sans réserve, disons mieux, avec la plus blessante rudesse.
Au premier rang de ces critiques, par l'étendue des appréciations, par l'époque où elles parurent, par le re-
BlÏRÉNlCfc:. 2()r,
Irnlissemenl qu'elles eurent ù la ville et à la cour, se place labbé de Viilars. Il commença par s'attaquer à lUicine, et son livre, à qui cette raison sullisait bien pour assurer les suttrages de tous les amis de Corneille, leur fut encore plus cher par le respect et l'admiration (jue l'auteur témoijinait au grand poète. Dès le début, Viilars se donnait pour son élève; c'était par les œuvres de Corneille «4 par les leçons qu'il en avait recueillies qu'il jusliliait la condamnation de la tragédie de Maclne; c'était de ce nom et de cette autorité imposante qu'il couvrait et protégeait sa critique. Conmienl les amis de Corneille auraienl-ils deviné que ce même Viilars deviendrait, quelques mois plus tard, h; juge rigoureux de 37/f' et Bérénice, et que, dans son étrange «'t rare impartialité de Iranchise, il compenserait les coups portés à Hacine par des coups plus violents infligés à son rival? Si M"" de Sévigné avait prévu cette contrepartie, sans doute elle eût été moins charmée de l'auteur et de son livre; la critique lui aurait paru dans son ensemble moins « plaisante et ingénieuse » ; elle eût moins facilement pardonné ces « cinq ou six petits mots qui ne « valent rien du tout et même qui sont d'un homme « (|ui ne sait pas le monde ».
Nous avons déjà cité un de ces mots ridicules, qui « font quehiue peine » à M'"* de Sévigné. Uacine, dans sa préface, les relève avec moins d'indulgence. Après s'être glorilié des sullVages (|u'il a obtenus, il parle avec un dédain plus aiïecté que réel « du libelle qu'on a fait » contre lui «. 11 demande ce qu'il peut répondre « à un ;> homme qui ne pense rien, et (jui ne sait pas même » construire ce qu'il pense ». Il raille fort vivement la prét(!ndue science de Viilars, et il achève sa vengeance par ces traits mordants qu'il a réservés comme un derjiier et plus sensible châtiment : « .le lui pardonne de ne
» pas savoir les règles du théâtre, puisque heureuse- » ment pour le public il ne s'applique pas k ce genre » d'écrire. Ce que je ne lui pardonne pas, c'est de say voir si peu les règles de la bonne plaisanterie, lui qui » ne veut pas dire un mot sans plaisanter. Croit-il ré- » jouir beaucoup les honnêtes gens par ces hélas de ^^ poche, ces mesdemoiselles mes règles , et quantité )' d'autres basses allectations qu'il trouvera condamnées » dans tous les bons auteurs, s'il se mêle jamais de les » lire? »
On voit assez à l'étendue et au ton de ce passage que la critique de Villars n'a pas laissé Racine aussi inditïerent qu'il veut bien le dire. On ne s'acharne pas ainsi contre un ennemi qu'on juge méprisable, et la riposte est trop vive pour que l'attaque n'ait pas rencontré quelque point sensible. En effet, si le persifflage de Villars n'est pas des plus fins, si sa gaieté n'est pas des plus communicatives, il faut avouer que ses observations ne sont pas toujours sans valeur, et qu'il a mis le doigt sur la plupart des défauts ou des faiblesses de la tragédie. D'ailleurs Bérénice prêtait bien plus que ses devancières à la malignité de la censure, et le succès de Villars tient moins à la supériorité de son goût qu'à la matière sur laquelle il l'a exercé.
Cependant, sa critique, prùnée par le parti nombreux des admirateurs exclusifs de Corneille, ne manqua pas non plus de contradicteurs. Par un singulier changement de rôle, un des premiers adversaires de Racine, l'auteur de la. Folle Querelle, se fit tout à coup le champion de son ancien ennemi, et cette vivacité qu'il avait mise à censurer Andromaqne, il la tourna tout entière contre le censeur de Bérénice. Est-ce de sa part un généreux effort d'impartialité? Est-ce le désir de réparer ses torts d'autrefois? A-t-il voulu flatter les sentiments
do (|uelque grand personnage, et complaire au roi, qui, dit-il lui-même, « a été content de Bérénice »? Il est prcdiable que ce motif entra plus ou moins dans un si Innisque revirement. Mais sans doute il y vit surtout un nouveau moyen d'attirer sur lui l'attention du public. Villars avait enlevé à Subligny le rôle d'adversaire de la tragédie : Subligny prit résolument le rôle opposé, plus piquant encore par le contraste avec sa conduite passée: voilà sans doute le fond de sa tacti(|ue. Un véritable admirateur de Racine aurait-il, comme Subligny le lit plus tard, infligé à ce poète l'outrage d'un rapprochement avec Pradon? Aurait-il réparti avec une si révoltante égalité l'éloge et le blâme entre un chef-d'œuvre «'I une pièce ridicule? On se rappelle d'ailleurs que Subligny avait débuté comme criti(jue par un pompeux éloge de la tragédie d'Alexandre, publié dans la Muse de la courK
Le premier grief de Villars contre Bérénice, c'est que les règles y sont mal observées. Et d'abord « la scène ne » s'ouvre pîxs assez près de la catastrophe. Antiochus » nous apprend (jue Titus épouse Bérénice ce joui' » même; il vaudrait mieux qu'il nous dit que Titus » veut renvoyer Bérénice et (|u'il préparât la reine à » cette inconstance. De cette façon, le premier acte ne " serait pas un h ors-d' oeuvre. » Subligny n'accepte pas cette critique. Selon lui, « une des plus grandes beautés ) de la fable tragique, c'est de faire que l'aventure qui ' doit finir Iragiciuement aille bien avant dans la joie, " avant d'être troublée par les accidents funestes qui » composent la catastrophe. » Ainsi, le premier {wtte, en nous peignant la sécurilé et la joie de Bérénice, nous rendra plus sensibles à son désespoir. La réponse est