ÉDUCATION DB RACINE, SES DÉBUTS JUSQU*A LA TRAGÉDIE
Racine, né à la Ferté-Milon le 21 décembre 1639 ^ allait achever sa vingtième année quand il entra dans le monde, vers la fin de 1659. Ce n'était pas le temps des éducations précipitées et hâtives, et, bien que Racine fût depuis Tenfance orphelin de père et de mère, bien qu*il eût perdu à Tàge de onze ans son aïeul maternel, M. Sconin S qui Tavait recueilli ainsi que sa sœur, on n'avait pas tenu pour suffisantes les cinq ou six années d'études qu'il fit au collège de Reauvais. Son aïeule paternelle, sa tante Agnès Racine, deux autres parentes, faisaient partie de la communauté des religieuses de Port- Royal-des-Champs ; sa tante, sous le nom de la mère Agnès de Sainte-Thècle, en fut longtemps la supérieure. Elles confièrent le jeune homme, déjà parvenu à sa seizième année, à la direction des fameux solitaires de Port-Royal, et ce fut là que Racine, pendant trois années de fortes études, acquit cette connaissance profonde des
1. Procureur du roi des eaux et forêts à Villers-Cotterets. Le père de Racine était contrôleur du grenier à sel de la Fcrlé-Milon.
langues anciennes, cette habitude d'un commerce assidu avec les écrivains de Rome et surtout de la Grèce, ce goût passionné pour Homère, pour Platon, pour Ëuri« pide, pour Virgile, qui décidèrent de son avenir. Une année de logique au collège d'Harcourt, à Paris, compléta ses études, et il quitta avec joie la sécheresse et la subtilité du syllogisme, objet presque unique à cette époque de l'enseignement philosophique*, pour entrer dans une société où peut-être, sans se Tavouer encore à lui-même, sans alarmer surtout, par un aveu prématuré, Taustère piété de ses parentes, il avait déjà choisi son rôle.
1. Louis Racine a cité dans ses Mémoires sur la vie de son père un couplet d'une lettre en vers adressée par celui-ci à son cousin Antoine Vitart. Le futur auteur d*Andromaque y exprime son aversion pour des études peu poétiques. Mais Thabile éditeur du Racine de la Collection des grands écrivains de la France, M. Paul Mesnard, prouve (Racine, tome I, Notice biographique, p. 19) que la lettre a été inexactement rapportée. Le jeune philosophe était alors Vitart , et non Racine, qui suivit le même cours un an ou deux ans plus tard. Voici le texte véritable, tel que Ta publié M. Mesnard :
Je ciains même que cette leltre Ne soit trop longue pour paraître Devant des gens tant occupés, En d'autres soins enveloppés ; Car quel temps peut être de reste Dans une philosophe tête Qui ne respire qu'arguments, Qui voit passer toutes les heures Aux majeures et aux mineures, Par où les subtils logiciens Sont craints comme des magiciens.
Par une singulière inadvertance, Louis Racine dit que son père n'avait que quatorze ans quand il fut envoyé à Paris au mois d'octobre, 1658, pour faire sa philosophie au collège d'Harcourt. Or il en avait près de dix-neuf, puisqu'il était né le 21 décembre 1639. Cette erreur de la première édition des Mémoires (1747) a été eifacée dans celle de 1750
INTRODUCTîaN. 3
Racine, en effets sous les ombrages des Granges, ' ne s'était pas borné à lire, à déclamer et à fixer dans sa mémoire les tragédies de Sophocle et d'Euripide, et ce petit roman grec de Théagène et Chariclée, que le bon Lancelot brûla vainement à deux reprises. Il ne lui avait pas suffi de cultiver, dans des vers pleins d'élégance et d'harmonie, les Muses latines. Sur les pas des auteurs du temps, dont il avait sans doute en secret dévoré les ouvrages, il s'était aventuré dans la poésie française, et il avait célébré en strophes pompeuses les bois, les étangs, les prairies et les jardins de Port-Royal. Quelques mois après sa sortie du collège, il adressa un sonnet au cardinal Mazarin à l'occasion de la paix des Pyrénées. Mais sa famille et ses maîtres s'inquiétaient de l'avenir de ce jeune homme sans fortune ; ils rêvaient pour lui, comme dit Louis Racine, « quelqu'un de ces emplois qui, sans donner la fortune, procurent une aisance de la vie capable de consoler de l'ennui de cette espèce de travail, et de la dépendance, plus ennuyeuse encore que le travail ». L'apparition de cette pièce devers excita donc des transports d'indignation; Racine reçut, dit-il lui-même, « excommunications sur excommunications^ », et il dut cacher à l'active surveillance de ses amis et de ses parentes la composition de sa première œuvre étendue, la Nymphe de la Seine, ode en l'honneur de la jeune reine, a épithalame très fin et très ingénieux » écrira plus tard Charles Perrault ', qui lui valut les suiïrages alors imposants de Chapelain et les premières libéralités de la cour. Colbert récompensait le jeune poète par une gratification décent louis et par une pension de six cents livres.