Lettre à Tabbé Le Vasseur, 15 septembre
2. Les hommes illustres qui ont paru en France pendant ce siècU l>ar M. Perrault, de rAcadémie française, t II, p. 81 .
Cependant, malgré ce succès de si favorable augare, Racine ne se mit pas encore en révolte ouverte contre l'autorité de ses parentes. Il était entré dans la maison de Chevreuse pour y exercer, sous la direction de son cousin, M. Vitart, intendant de la famille, quelque emploi subalterne. LlnsufGsance de cette ressource le décida bientôt à un sacrifice plus complet et plus douloureux: il quitta Paris, en 1661, pour aller vivre au fond du Languedocy auprès de son oncle, chanoine de Sainte-Geneviève et grand-vicaire d'Uzès, le P. Sconin, qui lui faisait espérer un bénéfice, et il se prépara, sans beaucoup de vocation, à la vie ecclésiastique. Mais les bienveillantes intentions du bon père échouèrent contre des difficultés imprévues, et, après un an de commerce avec la Somme de saint Thomas, ajoutons aussi avec le Tasse, Arioste, Virgile et tous ces auteurs anciens qu'il aimait tant. Racine revint à Paris, sans bénéfice, mais libre, et résolu, après cette preuve éclatante de bonne volonté et de soumission, à suivre ouvertement un penchant d'autant plus fort qu'il était plus combattu.
A cette époque commence véritablement la carrière de Racine. Son ode la Renommée atix Mmes lui vaut, outre une nouvelle gratification, des protecteurs à la cour et Faccès auprès du roi (1663). Par la Fontaine, avec le- (|uel sa liaison était déjà ancienne, il connaît Molière ; et, soutenu par les conseils du poète déjà illustre, peut-être aussi par sa délicate bienfaisance, il travaille pour le théâtre et compose la tragédie des Frères ennemis. On a répété souvent que Molière lui avait indiqué ce sujet ; mais, suivant une version plus vraisemblable, ce fut à Uzès qu'il eut ridée de cette pièce et qu'il en écrivit la plus grande partie. Ce n'était pas au reste son premier essai dans la tragédie. Il est question dans ses lettres d'une pièce à'Amasie reçue d'abord par les comédiens du Marais, puis
rebutée par Laroque, Toracle de la troupe ^ Un peu plus tard, Racine commence une tragédie des Amours d'Ovide^ pour laquelle il consulte une actrice de l'hôtel de Bourgogne,- mademoiselle de Beauchâteau*; le voyage d*Uzès interrompt ce nouveau travail qui ne fut pas achevé. Il en est de môme d'une pièce de Théagène et Chariclée, romanesque inspiration du livre si cher à Fadolescence de Racine, et que le poète, suivant le récit de son fils^, ébaucha à Uzès aussi bien que les Frères ennemis, sur le temps dérobé à la théologie. Enfin, en 1664^ les Frères ennemis, d'abord destinés aux comédiens de Thôtel de Bourgogne, sont représentés au Palais-Royal par la troupe de Molière , et Racine, par un premier succès dont il fait hommage dans son Épitre dédicatoire à son protecteur, M. le duc de Saint-Aignan, se trouve engagé dans une carrière où il devait rencontrer tant de triomphes, et aussi tant de chagrins et de déceptions.
Mais si le jeune poète en fût resté, pour le développement du poème dramatique, à la manière et au goût de la Thébaîdey il est probable que sa vie n'eût été ni aussi glorieuse, ni troublée par autant d'attaques ; tout au plus aurait-il disputé quelques succès éphémères aux auteurs du temps' dont il s'était montré déjà dans ses premières odes le disciple trop fidèle. On sait, en eiïet, que cette époque était encore celle du règne de Chapelain, « le premier poète du monde pour Théroîque », aujugementd'un contemporain^, l'arbitre des libéralités du roi envers les hommes de lettres ^, et lui-même € le mieux rente de
i. Lettre i Tabbé Le Vasscur, 5 septembre 1660.