‹ Les ennemis de Racine au XVII. siècleChapitre 104 sur 151 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

IPUIGÉNIE.

Représentation d'Iphigénie à Versailles (18 août 1674); à riidtel de Bourgogne (janvier i&lb).— Entretien sur les tragédies de ceiemp^. par Tabbé de Yilliers. — Remarques sur VIphigénie par un anonyme. — VIphigénie de Le Clerc (24 mai 1675). — Apollon vendeur de Mithridale, par Barbier d*Âucour.

On connaît les beaux vers de Boileau *

Que tu sais bien, Racine, à l'aide d*un acteur, Émouvoir, étonner, ravir un spectateur!

Jamais Iphigénie, en Âulide immolée, N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée. Que dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé En a fait, sous son nom, couler la Gliampmeslé.

L'amitié de Boileau qui, deux ans plus tard, consolait par ce doux souvenir le poète accablé de l'échec de Phèdre, n'exagérait pas le succès de la tragédie d'/pAtgénie, et son témoignage est confirmé par tous les con-, temporains. L'éclat de l'apparition à*lphigénie se mêla à celui des événements publics. Louis XIV venait de s'emparer pour la seconde fois de la Franche-Comté, qui désormais devait rester unie à la France. Pour célébrer celte importante conquête, il donna à Versailles de brillantes fêtes ; et parmi les plaisirs qu'il offrit à sa cour, figure la tragédie nouvelle. L'auteur d'une Relation des

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divetiissements de Versailles dit que Ylphigénie fut représentée le 18 août 1674 par la troupe des comédiens du roiy et que c ce dernier ouvrage de M. Racine reçut » de toute la cour l'estime qu'on a toujours eue pour » ses pièces. » Robinet est bien plus explicite et plus complet. Il s'étend avec une complaisance qui, de sâ part, a lieu de surprendre, sur les transports et l'émotion de la cour; et ce passage de sa lettre du 1*' septembre est d autant plus important, qu'il contredit complètement Topinion des frères Parfaict*, et prouve jusqu'à l'évidence que Ylphigénie n'avait pas encore été jouée à Paris :

La très-touchante Iphigénie,

Ce chef-d'œuvre du beau génie

De Racine, ravit la cour,

Quand elle la vit Vautre jour

Si fidèlement récitée

Et dignement représentée

Par les grands acteurs de Thôtcl.

Alors mortelle ni mortel,

Alors et ni dieu ni déesse.

De tous ceux qui se trouvaient là,

A ce rare spectacle-là,

Ne put onc retenir ses larmes.

L'auteur fut beaucoup applaudi.

Aussi vrai que je vous le di ; Et même notre auguste sire L'en louangea fort, c'est tout dire.

1. Les frères Parfaict {Histoire du Théktre'Français. t. XI) concluent du témoignage de Fauteur de la Relation que VIphigénie avait déjà été jouée à rhôtel de Bourgogne. Ils s'en appuient pour avancer répoque des premières représentations, placées jusque-là au commencement de 1675, et les fixent au mois de février 1674. Ils n'ont pas connu le passage de la Ga%eUe de Robinet que nous citons ici, ni bs autres témoignages qui confirment celui-là.

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Ce passage permettait déjà d'affirmer qu'il s'agissail d'une œuvre tout à fait nouvelle. Cet effet prodigieux, ces applaudissements dont Tauteur a été Couvert, ces félicitations du roi se concilieraient mal avec la supposition d'une tragédie déjà représentée, déjà connue. Mais les derniers vers de Robinet suppriment toute espèce de doute :

Ce divertissement de roy Sera donné, comme je croy, Aux chers habitants de Lutèce, Qui le verront avec liesse Pendant le quartier hyvernal ; Et moi d*un si charmant régal D^avoir ma part j*ai grande envie, Si jusqu*alors je suis en vie.

Ainsi la cour avait bien eu la primeur de cette tragédie; c'était bien c un divertissement de roi » que lui avaient donné Racine et Louis XIV, en lui ménageant la sur- . prise et la première émotion de ce chef-d'œuvre. Quelles fêtes que celles dont le programme comprenait un pareil événement littéraire I quel temps que celui où, pour célébrer les conquêtes de la France, on pouvait offrir à la noblesse des plaisirs si rares et si exquis !

Il est probable que llpi^igénie, dont le succès sur la scène'de Thôtei de Bourgogne était préparé par ce premier triomphe, y fut donnée, suivant Topinion conservée par Louis Racine S dans les premiers jours de

1. Après avoir donné la date reçue de 1675, Louis Racine ajoute en note : « Les auteurs du Théâtre français disent en 1674 et se » fondent sur une autorité qui peut être douteuse. C*est ce que je ne » puis décider. » Au témoignage de l'abbé d*OIivet, VIphigénie de Le Clerc fut représentée cinq ou six mois après celle de Racine. Or elle est d«i 24 mai 1675, ce qui fait à peu près cinq mois. Si Ton adopte Topinion des frères Parfaict, la tragédie de Racine serait antérieure

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Tannée 1675. Les représentations furent sans doute retardées par celles de Suréna, Nous trouvons que cette tragédie fut jouée en décembre 1674*. Par une juste déférence pour le glorieux vieillard , les comédiens de THôtel donnèrent à sa tragédie le pas sur celle de Racine. Peut-être aussi pensèrent-ils que cet arrangement serait favorable aux deux pièces : le Surénay pour se soutenir, avait besoin de paraître avant ïlphigénie; celle-ci, loin de craindre la priorité d'une œuvre si imparfaite, devrait au contraste un succès plus vif. Plus tôt sans doute que ne l'auraient voulu les comédiens de THôtel, l'indifférence du public pour Suréna laissa la place à la pièce de Racine; mais cette disgrâce, qui n'était pas imprévue, fut bien compensée pour eux par la longue et fructueuse popularité d'Iphigénie, En effet, la victoire de Racine ne fut pas moins complète à Paris qu*à Versailles. Les auteurs mêmes qui attaquèrent son œuvre ou qui voulurent lui faire concurrence en reconnurent rheureuse fortune : a Ulphigénie de M. Racine, » dit Le Clerc dans sa préface, a eu tout le succès qu'il

de quinze à seize mois à celle de Le Clerc. La date de 1675 est coii" firmée encore par une lettre de Bayle. H écrit le 28 mai 1675 à M. Minutoli : « VIphigénie de M. Coras se joue enfin par la troupe » de Molière, après que celle de M. Racine s'est assez fait admirer B à rtiôtel de Bourgogne. » Il est évident, d*après celte phrase, que les deux tragédies sont de la môme année, et que la seconde n'attendit pour se produire que la fin des représentations de la première .

1. Lettre de Bayle (15 décembre 1674) : o On joue à Thôtel de » Bi)urgogne une nouvelle pièce de M. Corneille l'ainé dont j'ai oublié le nom, qui fait à la vérité du bruit, mais pas eu égard au rc- » nom de l'auteur, d Et il cite uu mot bien cruel de M. Montausier au grand poète : « Monsieur Corneille, j'ai vu le temps que je faisais • d'assez bons vers; mais, ma foi, depuis que je suis vieux, je ne » fais rien qui vaille. Il faut laisser cela pour les jeunes gens. •

» pouvait souhaiter; > et il avoue « qu'elle semblait D avoir épuisé tous les applaudissements. » L*abbé de Villiers, dans son Entretien sur les tragédies de ce temps, ne s'exprime pas moins nettement. À Tépoque où il publia son petit écrit, les adversaires de Racine annonçaient déjà et prônaient d'avance une seconde Iphigénie, qui devait élre, selon eux, a incomparablement plus belle » que la première. L'abbé de Villiers, par la bouche de son principal interlocuteur, conseille sagement aux poètes « que désigne le bruit public » de travailler sur un autre sujet. « J*ai de la peine à croire, » ajoute-t-il, que leur Iphigénie soit jouée durant trois » mois, comme celle que nous avons vue^ »

Ainsi les suffrages du roi, les applaudissements et les larmes de la cour, l'empressement et la faveur prolongée de la ville, rien ne manqua à la nouvelle pièce de Racine. Nous voyons cependant que ce grand succès ne découragea pas les contradicteurs ; et, sans compter les examens critiques, on lui suscita la concurrence d'une seconde Iphigénie. Avant d'apprécier l'œuvre de Le Clerc et de Coras, et de juger le débat que Tépigramme de Racine a rendu célèbre, arrêtons-nous à deux dissertations, dont Tune précéda la nouvelle Iphigénie et dont Tautre ne fut que de deux jours postérieure à son apparition.

Nous avons déjà indiqué le caractère du petit ouvrage de l'abbé de Villiers, et averti qu'il ne fallait pas voir en lui un détracteur de Racine ni d*Iphigénie. Les deux personnages de son dialogue, Cléarque et limante,

1. Chauflfepié {Supplément au Dictionnaire historique de Bayle) dit : « Suivant une tradition qui est restée, dit-on, parmi les comédiens » de Paris, jamais pièce, dans sa naissance, ne resta plus long^temp^ t sur le théâtre et ne fit couler tant de pleurs. » Il donne aussi la date de 1675.

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s'accordent à trouver la tragédie fort belle, el à dire a qu'ils y ont pleuré en plus d'un endroit. » C'est sur le mérite même de la pièce et sur l'émotion qu'elle. a causée que le critique se fonde pour arriver à l'objet véritable de son Entretien^ c'est-à-dire à la suppression de l'amour dans la tragédie. limante, qui exprime ses idées et ses sentiments, parie ainsi : « On peut dire que > le grand succès d'Iphigénie a désabusé le public » de Terreur où il était qu'une tragédie ne pouvait se » soutenir sans un violent amour. En effet, tout le » monde a été pour cette tragédie, et il n'y a que deux 1^ ou trois coquettes de profession qui n'en ont pas été » contentes : c'est sans doute parce que l'amour n'y y> règne pas, comme dans le Bajazet ou la Bérénice. » Notons, en passant, cette opposition piquante de detix ou trois coquettes^ et ce singulier reproche adressé à une tragédie où les modernes ont trouvé quelquefois trop de galanterie. Les objections de Cléarque nous donneront bien d'autres renseignements curieux sur le goût de l'époque.

C'est surtout au nom de la morale que l'abbé de Villiers veut bannir l'amour de la tragédie. La peinture de l'amour est, à ses yeux, le principal danger des repré' sentations dramatiques, et cet argument lui est commun avec tous les adversaires anciens et modernes du théâtre. Comme saint Augustin, comme le prince de Conti dans son Traité de la Comédie ^^ comme plus tard Bossuet et Rousseau, limante craint pour les spectateurs Teffet contagieux de cette passion ; il la condamne au théâtre comme dans les romans, (c Ceux qui se plaisent » à ces livres, dit-il, entrent insensiblement dans les 2> sentiments des personnes dont ils lisent les aven-

i. Publié en 1G56

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» tures... L'esprit se nourrit de toutes ces idées deten- » dresse. » Qu'est-ce donc quand Tamour se produit sur la scène, où, comme dit Bossuet, « tout paraît effectif, » où de vraies larmes dans les acteurs en attirent » d'aussi véritables dans ceux qui regardent, où de 1» vrais mouvements mettent en feu tout le parterre et h toutes les loges *■ ! > Sans trouver d'expressions aussi fortes, aussi éloquentes, pour peindre ce danger du théâtre, Tabbé de Villiers redoute, comme le grand théologien, cette participation du spectateur aux choses de la scène. Il touche aussi en passant à la grave question des acteurs, qui a inspiré à Bossuet des pages si émouvantes, et il voudrait que les rôles de femmes pussent être supprimés. Mais s'il est moins absolu dans ses conclusions que Bossuet et le prince de Conti, si, au lieu de demander la suppression du théâtre, il se contente d'une simple réforme, c'est qu'il a cru, contrairement à eux, que la tragédie peut subsister sans l'amour ; c'est qu'il a prétendu combattre, même au point de vue de l'art, le règne exclusif de cette passion sur la scène moderne. Selon lui, le théâtre peut être réconcilié avec la religion; l'art est d'accord avec la morale, et, pour établir sa théorie, il s'appuie sur l'exemple des anciens, sur les plus belles tragédies modernes, et en particulier sur Iphijénie.

Dans un pareil sujet, le contraste entre les poètes du paganisme et la pratique des poètes chrétiens ne pouvait manquer d'être présenté. Mais Tabbé de Yilliers n'a pas bien compris la raison de cette différence, et il a fait honneur à la sagesse des écrivains et à la sévérité des mœurs de leur époque de ce qui tient à l'infériorité de la civilisation. Si l'amour a peu de place dans la tragédie

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