Act. IV, se
Va, père indigne d'elle, et digne fils d'Atrdo, Par qui la loi du sang fut si peu révérée.
Et qui crut comme toi faire un exploit fameux Au repas qu'il dressa du corps de ses neveux ; Soûle -toi du plaisir de voir les mains sanglantes. Du vermeil animé de cet roses vivantes.
Mais garde de m'en faire une leçon pour toi I Cette main peut pécher contre la même loi ; Et par ton propre exemple à toi-même funosto. Venger sur toi mon sang et celui de Thycslc I
Dans le cœur d*ua héroâ de sa gloire jaloux ; Portez le coup mortel sans crainte qu*il m'étonne.
Et quand sa mère demande que la fille d^Hélëne soit punie du crime de sa mère, Iphigénie proteste; elle ne veut pas qu'Hermione lui ravisse sa gloire. Et cependant elle aime Achille ! elle a fait à sa confidente Clvtie un long aveu de sa passion ! Malgré un vœu qui la consacrait au service de Diane, elle n'a pas résisté « aux regards languissants, aux timides soupirs > du héros ; le respect pour les droits de la déesse, la crainte de sa colère n'ont point combattu ce sentiment profane, et aujourd'hui la voilà empressée de mourir!
L'Achille de Le Clerc c qui, suivant le critique » anonyme, fait un peu plus le héros que celui de » Racine, d'autant qu'il n'est pas si amoureux, » est sans doute, en dépit de ces éloges, le personnage le plus faible de la tragédie. En apprenant l'arrivée prochaine dlphigénie, il avoue à Ulysse les sentiments que la jeune fille lui inspire :
Ah ! je brûle déjà du désh de la voir !
Cette jeune princesse a des charmes si doux !
Dlysse, pour refroidir cette ardeur, déclare à Achille qu'Iphigénie est consacrée au culte de Diane, et
Que Taveugle tyran des hommes et des dieux
Ne peut rien sur son cœur, pouvant tout par ses yeux.
Cette confidence, loin de décourager Achille, l'excite encore par Tattrait de la difficulté :
Que sa conquête, Ulysse, honorerait Achille f Elle est dig;ne de lui, plus elle est difficile.
Il y a quelque différence entre ce langage et celui de l'Achille de Racine. II n'y en a pas moins dans la scène où il promet son appui à Clytemnestre, et dans celle où il presse Iphigénie d'autoriser ses efforts. Dans Tune, sa colère s'exprime bien faiblement; dans l'autre, la déclaration de son amour, l'aveu d'Iphigénie, viennent bien mal à propos refroidir la situation et y mêler l'expression d'une tendresse de comédie. Enfin, nous l'avons déjà dit, il n'est pas plus impétueux dans sa querelle avec Âgamemnon. Si le critique anonyme le trouve plus héros que TÂchille de Racine, qu'est-ce donc pour lui que l'héroïsme?
La longue préface de Le Clerc se termine par quelques lignes à l'adresse de Coras et de ceux qui lui attribuaient une grande part dans la tragédie. Le Clerc, quoi qu'en dise l'épigramme, est trop content de la pièce, même après l'épreuve de la représentation,- pour ne pas combattre vivement cette erreur. Il tient surtout à détromper le critique, si bienveillant pour la seconde Iphigéniey mais si mal instruit de son véritable auteur, puisqu'il l'attribue à Coras. A quoi se réduisent toutes ces suppositions? Le Clerc va nous le dire : a Comme j> je ne suis pas d'humeur à m'enrichir du bien d'autrui, » je dirai au lecteur qu'il y a dans tout le cours de cette 9 tragédie environ une centaine de vers épars çà et là > que je dois à M. Coras et que j'ai choisis parmi quel- » ques autres qu'il avait faits en quelques scènes dont » je lui avais communiqué le dessein. C'est ce qui a fait » croire à celui qui nous a donné des remarques sur les » deux Iphigénie et à quelques autres qu'il était l'auteur » de l'ouvrage. Je lui céderais volontiers toute la gloire I qu'on pourrait en espérer, si je ne croyais la devoir » au changement que j'y ai apporté par l'avis de per- 9 sonnes éclairées et pour qui j'ai toute sorte de défé-
IPHIGÊNIB. 285
» rence. » Ainsi, qu'on ne s'y trompe pas, Le Clerc ne doit rien à cette collaboration ; ce n'est pas pour avoir emprunté les vers de Coras, mais pour les avoir changés qu'il a réussi ; Coras n'a rien à réclamer dans une gloire qu'il a failli compromettre. Voilà l'homme dont l'abbé d'Olivet dit o qu'il poussait la modestie jusqu'à l'humilité »; voilà l'aveu que l'historien de l'Académie regarde comme une preuve éclatante de cette vertu. Il admire que Le Clerc se soit cru forcé de déclarer a qu'un misé- » rable poète, connu seulement par la satire, lui a fourni » une centaine de vers ». Quelle sévérité de conscience I quel miracle de probité ! En vérité, les frères Parfaict ont bien raison de répondre à d'Olivet : « Cette déclara- > tion pourrait être regardée plutôt comme une marque » de la mauvaise foi de M. Le Clerc envers M. Coras, » que l'on savait dans le monde avoir part à Vlphigénie » en question, et que M. Le Clerc cherche ici à réduire j> à peu de chose. > En outre, l'homme qui, en cent passages, a copié textuellement ou suivi de près les vers de Rotrou sans en dire un mot dans sa préface, qui évidemment s'est inspiré plus d'une fois de Racine, tout en prétendant que les deux œuvres n'ont de commun que le titre et les scènes puisées dans Euripide, est fort suspect, lorsqu'il conteste un fait aussi accrédité que la collaboration de Coras.
Quant au mérite relatif des deux auteurs, les frères Parfaict paraissent aussi d'un avis fort opposé à celui de l'abbé d'Olivet : a En supposant, disent-ils, que les cent » vers les plus passables appartiennent à M. Coras, il » faudra convenir que le surplus est du dernier détes- » table. » Cette conclusion est bien justifiée par les nombreux plagiats de Le Clerc. Que lui reste-t-il donc dans la tragédie? Tout ce qui est emphatique et banal, plat et incorrect, tout ce qui rend la pièce insipide dans son
SSa IPDIGËNIE.
ensemble, et encore moins soutenable à la lecture qu'elle ne Tétait à la scène.
Dans Tannée qui suivit celle où parurent les deux Iphigénie, Racine réunit pour la première fois ses œuvres publiées jusque-là séparément, et donna ainsi à ses contemporains Toccasion d'étudier et de suivre le merveilleux progrès de son talent depuis la Théhdide jusqu'à Iphigénie. Mais, en même temps, un de ses ennemis profitait de cette publication pour reprendre dans une critique générale les principales objections des Saint- Évremond, des Boursault, des Subligny, des Villars, des Robinet, des Visé, contre les neuf pièces du poète. En eiïet, Tallégorie satirique de Barbier d'Âucour, Apollon vendeur de Mithridate, ou Apollon charlatan n'est pas autre chose qu'une reproduction en vers badins de ce qui avait été dit de plus violent et de plus injuste contre le génie et les ouvrages de Racine, avec des attaques à sa personne et à son caractère. Il ne faut chercher dans cette satire aucune vue nouvelle; il ne faut pas s'attendre non plus à ce que l'auteur fasse grâce à Racine sur quelques points, même sur le style. Il décrie tout, condamne tout, sans aucun souci d'impartialité et de justice. Le ton est partout celui de la haine; on y sent partout cette amertume et ce fiel, caractère des luttes religieuses comme des rancunes politiques.
Barbier d'Aucour ne s'est pas mis en frais d'imagination pour son allégorie : il lui a suffi de jouer spirituellement sur le nom de Racine et sur quelques autres, comme ceux de Port-Royal, de Le Maître de Sacy, de Champmesié, de Molière. Sur ce thème ingénieux, il a écrit plusieurs centaines de vers libres, racontant dans tous ses détails Thistoire de cette misérable plante pour laquelle Apollon a conçu une si folle tendresse, et analysant en homme habile et expert tous les sucs extraits
de cette racine doucereuse. Voici le début de la pièce :
Un jour, dans le sacré vallon Qu*arrosent les eaux du Permesse, Le capricieux Apollon Conçut pour une plante une folle tendresse, Et pour lui donner un renom, Ce grand pi peur en médecine Vendit au son du violon Cette misérable Racine.
Il remonte à l'humble origine de cette racine :
D*abord sous un vieux mur de mousse revêtu, On la vit s'élever de terre, ►
Et passer, en rampant comme le faible lierre, Pour une plante sans vertu.
Mais Port-Royal et Le Maître de Sacy Tout cultivée; grâce à eux, elle a porté une fleur hérissée d'épines, dont l'ingrate devait déchirer la main qui la forma :
Mais par la vertu sans égale
D*un Maître de nom et de fait Qui répandit sur elle une liqueur Royalôf Elle sortit enfm de son être imparfait.
Et poussa hors du sein de Therbe
Certaine fleur fière et superbe.
Qui vint en pointe de buisson
Déchirer la main délicate
A qui cette petite ingrate
Devait son art et sa façon.
Il est vrai que la racine se corrigea bien de cette rudesse piquante réservée à ses seuls bienfaiteurs : elle se polit par Yétude de plm d'un jardinier français; elle s'adoucit jusqu a faire l'office
De la racine de réglisse.
fi(8 IPfilGÉNIB.
C'est ainsi que Barbier arrive au développement de la critique tant de fois reproduite contre Racine, dt qu'il flétrit pareillement du titre de Céladons tous les personnages de. son théâtre :
Son suc eat dangereux à prendre.
Voyez comme il endort dans un honteux repos
Les princes, les rois, les héros,
Sur les bords du fleuve de Tendre.
Au lieu d'inspirer aux grands cœurs
De tunt de célèbres vainqueurs L*amour de la vertu, le désir de la gloire,
Il déshonore leur victoire Par dfe faibles soupirs et par d'indignes pleurs.
Comment donc s'expliquer la vogue de cette insipide racine? Ce n'est pas d'elle-même que lui venaient ses vertus :
Mais elle avait, dit-on, des vertus sans pareilles. Depuis que dans un Champ orné de mille fieun ' Elle empruntait Téclat d'une assez belle Rose ',
Qui, la comblant de ses faveurs, La fit passer souvent pour une bonne chose.
Barbier d'Âucour reproduit ici une critique souvent adressée à Racine par ses envieux. C'est aux acteurs, et surtout à la fameuse Champmeslé, qu'il doit ses succès et sa gloire. Ainsi le déclare Fontenelle et beaucoup d'autres. M*"* de Sévigné, rendant compte à sa fille de la tragédie de Bajazet, voudrait envoyer à M*"* de Grignan la Champmeslé pour lui réchauffer la pièce.
Après ces généralités, le critique passe en revue les