CHAPITRE IX
ESTHBR ET ATHALIB.
Explications de M"»* de Gaylus sur l'origine de la pièce d*Esther, — Représentations de Saint-Cyr (1689). — Comptes rendus de M"^ de Sévigné. — Couplets satiriques. — Affaire d*Athalie (1691). —
— Récit de M"' de Gaylus. — Représentations de Versailles en 1702.
— Les tragédies saintes à Saint-Cyr après Athalie, — La Judith de Boyer (1695).
Rien n'est plus connu que les circonstances qui, après onze années de silence, ramenèrent Racine à la poésie dramatique. Ce n'est pas qu'en cédant aux instances de M"* de Maintenon, il crût revenir à un passé avec lequel il avait rompu, et dont le souvenir ne cessa jamais de troubler son àme. Dans sa pensée comme dans celle de son auguste protectrice, il s'agissait non d'acquérir de la gloire, d'obtenir les applaudissements dangereux d'un nombreux public, mais de travailler pour le plaisir et l'instruction de jeunes filles, de composer une œuvre dont le bruit ne franchirait pas les murs de la maison de Saint-Cyr. M""* de Maintenon s'en expliqua nettement avec Racine dans une lettre dont M*^* de Caylus nous a laissé l'analyse. « Nos petites filles, lui disait-elle, M viennent de jouer votre Andromaque, et l'ont si bien » jouée qu'elles ne la joueront de leur vie ni aucune » autre de vos pièces. » Puis, elle le priait « de lui faire » dans ses moments de loisir quelque poème moral ou
» historique dont Tamour fût entièrement banni, et » dans lequel il ne crût pas que sa réputation fût inté- » ressée, parce que la pièce resterait ensevelie à Saînt- » Cyr. Peu lui importait, ajoutait-elle, que Touvrage fût D contre les règles, pourvu qu'il contribuât aux vues » qu'elle avait de divertir les demoiselles de Saint-Cyr » en les instruisant. »
Au rapport de M"* de Caylus, cette lettre jeta Racine dans une agitation dont elle explique finement la raison principale: « La commission était délicate pour ua » homme qui, comme lui, avait une grande réputation » à soutenir, et qui, s'il avait renoncé à travailler pour » les comédiens, ne voulait pas du moins détruire l'opinion que ses ouvrages avaient donnée de lui. » £n eflet, bien que M*"' de Maintenon demandât à l'auteur une pièce c sans importance, faite dans ses moments de » loisir », l'exécution d'une pareille œuvre devait être pour lui un sacrifice bien plus coûteux que le silence. Cette pièce, pour laquelle on n'exigeait aucun respect des règles, qui devait être dépouillée de la passion indispensable, suivant les idées du temps, à l'intérêt et au succès d'un ouvrage dramatique, qui, pour être à la portée des jeunes actrices, ne devait avoir ni beaucoup d'étendue ni beaucoup de force, échapperait-elle à toute publicité? Les anciens ennemis de Racine n'avaient pas désarmé; et, sans compter la faveur du roi et de M"** de Maintenon, les débats littéraires du temps avaient suscité au poète de nouveaux adversaires qui avaient encore fortifié le parti. C'est au moment où éclatait dans toute sa force la querelle des anciens et des modernes, que M"* de Maintenon demandait â Racine un divertissement pour des petites filles! On comprend qu'il ait hésité, qu'il ait redouté la censure de ses ennemis qui sauraient bien s'emparer de la pièce, la soumettre, en
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dépit de son origine et de son objet, à une sévère analyse, et proclamer partout la décadence de l'auteur 6! Andromaque et d*Iphigénie. Peut-être aussi craignaitil pour lui TefTet de Tâge et du changement d'études et d'existence; peut-être craignait-il de ne pas retrouver à cinquante ans l'ardeur, la sensibilité et l'éclat de sa brillante jeunesse.
Boileau conseilla énergiquement à son ami de s'abstenir. Mais un tel refus était difficile. D'ailleurs Racine n'avait pas perdu toute confiance en lui-même ; sans doute il pensa que, sans s'écarter des vues de M"* de Maintenon, il pourrait faire une œuvre qui ne serait pas indigne de son passé. Ses ennemis lui avaient reproché de n'être que le peintre de l'amour ; peut-être lui-même, en étudiant Sophocle et Euripide, avait-il regretté que le goût du temps le condamnât au continuel développement de cette passion. La beauté de l'Ecriture sainte, devenue, depuis sa conversion, l'objet habituel de ses méditations, avait dû souvent remuer son âme : dans ces cantiques qui l'avaient déjà si bien inspiré, dans ces psaumes et ces prophéties, pleins d'une poésie si variée et si riche, ne pourrait-il trouver de quoi soutenir son imagination et colorer son style ? N'était-ce pas même l'occasion d'exécuter un dessein qui souvent, comme il le dit dans sa préface, « lui avait passé dans l'esprit, » c'est-à-dire d'introduire sur la scène française les » chœurs du théâtre ancien, de lier, comme dans les tra- » gédies grecques, le chœur et le chant avec l'action, et » d'employer à chanter les louanges du vrai Dieu cette » partie du chœur que les païens employaient à chanter » les louanges de leurs fausses divinités ? j» Par là tous les vœux de M*^* de Maintenon seraient exaucés : les jeunes élèves seraient exercées au chant comme à la déclamation; les airs ne seraient plus « composés sur
> des paroles extrêmement molles et efféminées, capables » de faire des impressions dangereuses sur de jeunes » esprits ' », mais sur les pensées les plus instructives, sur les images les plus sublimes de TÉcriture. Quant au fond du poème, sans prétendre se conformer sévèrement à toutes les règles de Tart, et concevoir un plan aussi savant et aussi compliqué que ceux d^Andromaqi^ ou de Bajazet, il trouverait sans doute dans la Bible le sujet de scènes gracieuses, propres à former une action agréable », à servir d'occasion et de lien aux chants, et, comme il le dit, a à rendre la chose plus vive et moins » capable d'ennuyer ». Voilà ce que cherchait Racine, et ce qu'il crut rencontrer dans le sujet d'Esther; voilà le cadre qu'il se traça et d'après lequel il écrivit sa pièce. Boileau lui-même entra dans ces raisons : a II fut enchanté, » nous dit M""* de Caylus ; et il exhorta son ami à tra- » vailler, avec autant de zèle qu'il en avait eu pour l'en » détourner. » Sans doute, comme M"* de Maintenon et la cour, il ne fut pas moins charmé de l'exécution que de l'idée, et il dut porter sur l'œuvre nouvelle le même jugement que M*"* de Caylus : a Si l'on fait attention au » lieu, au temps et aux circonstances, on trouvera que » Racine n'a pas moins marqué d'esprit en cette occa- » sion que dans d'autres ouvrages plus beaux en eux- » mêmes. » Faute de tenir compte de tous ces faits, on a souvent jugé Esther avec une sévérité qui va jusqu'à l'injustice. Il en fut ainsi, nous le verrons, dès le temps de Racine, en dépit ou peut-être à cause du succès inespéré que la pièce valut au poète.
On sait en effet que « ce divertissement d'enfants * » devint, comme dit M™" de la Fayette ^, a l'affaire la plus