‹ Les ennemis de Racine au XVII. siècleChapitre 118 sur 151 · La mort est le seul dieu que j^osais implorer · texte numérisé non relu

La mort est le seul dieu que j^osais implorer

c La mort, dit-il, n'est pas un dieu; il fallait au moins dire déesse. »

Les dieux mômes, les dieux de l'Olympe habitants.

» Quelle cheville! s'écrie Subligny. Quoi! cette expression, qui ne se » souffrirait pas dans la poussière des classes, est exposée impudem- » ment sur le théâtre ! »

Plus haut, il a critiqué avec raison, mais toujours sur. un ton acerbe, la phrase d'Œnone :

Les ombres par trois fois eut obscurci les cicux, Depuis que le sommeil n'est entré dans vos yeux.

« Ces vers sentent plus le Phœbus de collège que l'Apollon de cour.» 11 condamne avec autant de rigueur quelques licences poétiques, quelques hardiesses légitimes ou au moins fort excusables au milieu des difficultés de notre poésie; il s'indigne de quelques taches dont la rareté seule est étonnante. Mais il attaque surtout des expressions familières qui lui semblent bourgeoises^ et que Racine, si souvent accusé de notre temps pour sa noblesse, a fort heureusement introduites dam la poésie.

tu PHËDRC.

fique apostroptie de Phèdre, les imprécations dont elle accable Œnone, sont des réflexions froides et déplacées? Quoi I la passion ne respire pas dans chacun de ces vers ? et cette condamnation des flatteurs que Subligny traite de a judicieuses sentences » n'est pas animée par l'accent du plus amer désespoir? L'émotion, la flamme est partout, et Subligny se plaint de rester froid! Assurément, c'est que rien ne saurait fondre la glace de son cœur.

Subligny ne manque pas de s'étendre complaisamment sur la critique du fameux récit attaqué dès le XYU* siècle par Fénelon et par La Motte. 11 est assez inutile aujourd'hui de reconnaître que, dans ce morceau célèbre, Racine, ordinairement si discret, a abusé de la poésie. Entraîné par le désir de lutter avec Euripide et Sénèque, il a trop prodigué la richesse et l'harmonie ; ce langage pompeux n'est pas celui d'une douleur récente et vive : Fénelon et La Motte ont raison contre Boileau. Mais cette crilique, pour être juste, doit être restreinte à quelques vers : que l'on supprime la description du monstre et de l'effet produit par son apparition, tout le reste, malgré l'éclat des vers, est convenable et naturel ; il n'y a plus rien que Théramène n'ait pu dire.

L'appréciation de la dernière scène couronne dignement 1 examen de Subligny. « Enfin, dit-il, Phèdre T> vient faire sa confession générale. Je crois que si » M. Racine n'avait eu une forte envie de faire paraître » Phèdre aussi belle empoisonnée que charmante empoi-

> sonneuse, il aurait supprimé cette scène; car enfin elle

> est inutile, mal inventée , désagréable, et M. Pradon » a mieux fait de ne faire qu'un récit de la mort de » cette criminelle, joint à celui d'Hippolyte. » Inutile, une scène sans laquelle la justification d'Hippolyte res-

terait incomplète, sans laquelle la vertu « gémirait soupçonnée » y. sans laquelle il manquerait quelque chose au châtiment de la coupable, puisqu'elle n'aurait pas la honte d'un aveu I mal inventé, un tableau si frappant et si dramatique ! désagréable, un dénoûment qui achève d atténuer l'odieux du personnage de Phèdre, et qui, en nous la montrant juge si inflexible d*elle-méme, désarme en partie notre sévérité I Et à cette émouvante apparition de Phèdre pâle, confuse, mourante, Subligny eût préféré un récit 1 II ose, en présence de cette belle scène, évoquer le souvenir des misérables vers de Pradon I II est vrai qu'il n'est pas satisfait de tous ceux de Racine, et qu'il critique « les grandes épithètes » du discours de Phèdre. Pour nous, loin d'en être choqué comme Subligny, nous avons toujours trouvé qu'elles convenaient admirablement à la situation. La coupe, l'harmonie du vers, tout est en rapport avec le ton d'une femme accablée et près de mourir. Loin d'y voir une négligence de Racine, nous y verrions volontiers un calcul de son art. La lecture de la dissertation de Subligny. ne prépare guère aux conclusions de l'auteur : « M. Racine n'a pas > fait de tragédie où il y ait tant de beautés et tant de » défauts qu'en celle-là. » Le critique nous avait bien montré les défauts ou ce qu'il jugeait tel ; mais il n'avait guère signalé ces beautés si nombreuses. Au reste, il n'y a pas moins de contradiction entre sa critique de la pièce de Pradon et le jugement général auquel il s'arrête. Il a énuméré les invraisemblances absurdes de l'action, « la sottise de Phèdre, qui se laisse prendre aux soupirs » d'Hippolyte, le ridicule du récit de Thésée, la pauvreté » insupportable du récit de la mort de Phèdre et d'Hip- » polyte ». L'acte IV et l'acte V lui ont paru « si confus, que n'ayant pu les entendre qu'avec dégoût, il n'a pu les retenir avec exactitude ». Et après cette condamnation

si complète et si peu ménagée, il conclut que a la tra- V gédie est mieux intriguée que celle de M. Racine, B qu'elle surprend davantage les esprits et excite un > peu plus la' curiosité, n Et cette conclusion monstrueuse, inconcevable, sans cesse démentie par Subligny lui-même, a été acceptée de confiance par les auteurs du Dictionnaire historique ', des Anecdotes dramatiques, des Annales poétiques, et d'autres compilations copiées sur celles-là I Elle a survécu longtemps h la critique de Subligny et fi la tragédie de Pradon! Certes, des faits si révoltants étaient utiles à constater; ils aclièvent d'expliquer les dégoûts de Racine, et nous pouvons l'affirmer en finissant : autant que Pradon, M"* Deshou- Hères et la cabale de . l'hdtel de Bouillon, Subligny est coupable de celte résolution qui a rendu stériles pour les lettres douze années de la maturité du grand poète, et fait de son retour à l'art dramatique un heureux et court accident.

1. Bayie appelle lisàeuyi PliÈdre dsuntragédieilrès-achevèes.'Viijex VoUaire (Préfiice de Mariamne) ; il semble réduire au stjle toute la dilTérencB entre Pradon et Racine.

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