Lettre du 21 février 1C
ESTHER ET ÂTHÂLIE. 333
* tout V est sublime et touchant ; cette fidélité de l'his- » toire sainte donne du respect ; tous les chants, conve- » nables aux paroles, qui sont tirés des Psaumes ou de » la Sagesse, et mis dans le sujet, sont d'une beauté qui » ne se soutient pas sans larmes.» Et elle conclut par un trait qui résume heureusement ses impressions et le mérite de Tœuvre : « La mesure de l'approbation qu'on donne à cette pièce est celle du goût et de l'attention. » Ainsi, elle n'est pas de ces courtisans dont M*"' de la JFayette parle avec un peu d'humeur, qui « d'un petit di- » vertissement fort agréable ont voulu faire un chef- » d'œuvre supérieure tout ce qui s'était fait en ce genre- » là ». M*"* de Sévigné réunit dans ses éloges la pièce, la musique, les actrices, la mise en scène. C'est surtout de l'ensemble qu'elle est charmée ; ce qui la touche dans Touvrage, c'est la reproduction fidèle de l'histoire sainte, et non-seulement l'exactitude des faits, mais encore plus sans doute la vérité de la couleur, du ton, du langage. Elle n'y cherche pas une tragédie dans les règles, mais des tableaux gracieux que l'inspiration des livres saints rend quelquefois sublimes. Elle n'avait donc rien à désavouer dans son premier jugement ; et, qudindY Esther aura été publiée, quand c: l'impression^ cette requête » civile contre l'approbatian publique 3>, suivant l'expression de M. de la Feuillade, c aura produit son eiïet ordi* naire», quand surtout les ennemis de Racine auront eu le temps d'opposer leur sévérité à la complaisance des spectateurs de la cour, elle aurait pu maintenir son appréciation et ne pas écrire cette phrase qui ressemble à une rétractation: « Pour moi, je ne réponds que del'agrément » du spectacle qui ne peut être contesté. »
En effet, le grand succès à'Esther et les suffrages augustes qu'elle obtint, ne protégèrent pas Racine contre les critiques. Le mot de M"« de Sévigné : « Il aime Dieu
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» comme il aimait ses maîtresses », ne fui pas du goût de ses adversaires ; ils le retournèrent en disant quH s'entendait mieux à parler d*amour que de Dieu. On voit par le récit de Louis Racine que ces attaques vinrent particulièrement des auteurs, des confrères de Racine à l'Académie française : « Plusieurs de ceux qui avaient > répété si souvent dans leurs épttres dédicatoires, ou » dans leurs discours académiques, que le roi était au- » dessus des autres hommes autant par la justesse de » son goût que par la grandeur de son rang, ne regar- 9 dèrent pas dans cette occasion sa décision comme une » loi pour eux. » Puis il rend compte d*une apologie manuscrite A'Esther, que le hasard a fait tomber entre ses mains, et dont l'auteur avoue que le jugement du public n'a pas été favorable à la pièce, et qu'il est même déjà un peu tard pour en appeler. Cependant l'apologiste entreprendra, dit-il, de montrer qu'elle a été condamnée sans examen, et que tout son mérite n'est pas reconnu. A Tappui du même fait vient une injurieuse épigramme répandue à l'époque A'Athalie^ et attribuée àFontenelle :
Gentilhomme extraordinaire, Poète missionnaire, Transfuge de Lucifer, Comment diable as-tu pu faire Pour renchérir sur Esther ' ;
ainsi que d'autres couplets conservés dans le même recueil :
Quand je vois tous tes vers tomber sans harmoqie, Quand je vois dans Esther dépérir ton génie, Hypocrite rimeur, historien trop payé, Avec tout Tunivers ma langue se délie,