‹ Les ennemis de Racine au XVII. siècleChapitre 129 sur 151 · Lettre de M"» de Simiane (173G · texte numérisé non relu

Lettre de M"» de Simiane (173G

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origine de sa tragédie. Mais ce qui est certain, c^est que, trois ans plus tôt, en 1692, un an après Athalie, on joua à Saint-Cyr une Jephté du /nême auteur. Boyer, dans son épltre dédicatoire au père La Chaise, se vante des suffrages du puissant jésuite et c d'un grand nombre » de personnes dont le jugement fait le bon et le mau- » vais destin des ouvrages d'esprit ». Disons que ces représentations, celle de Jonathas, pièce de Duché, faite aussi pour Saint-Cyr, et de quelques autres tragédies sacrées, furent des exercices intérieurs, qui n'eurent probablement de spectateurs étrangers que M"** de Maintenon, le roi, Tauteur et peut-être quelques-uns de ses amis *. Il reste toujours que Boyer et Duché furent chargés, après Racine, et (ils purent le croire) avec plus de succès que Racine, de travailler aux plaisirs et à rinstruction des jeunes filles de Saint-Cyr. Sans doute, leurs pièces n'eurent pas le danger d'exalter, c^mme Andromaque, ni même comme Esther ou Athalie, l'imagination des pensionnaires, et de développer dangereusement leur sensibilité et leurs talents. C'était un divertissement aussi inoffensif que les pièceâ de M*"* de Brinon, première surintendante de Saint-Cyr; mais, à coup sûr, ce n'était pas un exercice plus utile ni plus propre à former l'esprit et le goût des élèves qui en chargeaient leur mémoire.

Si l'on veut se convaincre de la pauvreté des tragédies saintes de Boyer, et apprécier en même temps par un nouvel exemple les prodigieuses bévues du goût public en matière d'œuvres dramatiques, il faut s'arrêter un instant à la Judith, La pièce, d'abord divisée en trois

1 . Une phrase de la préface de Jephté le prouve : « On me faisait 9 espérer, dit Boyer, que cette tragédie aurait tous les agréments de » la représentation, sans laquelle cette sorte d'ouvrage perd son prin* » cipal ornement. »

actes, comme Jephté, fut remaniée, étendue, de manière à former cinq actes, et représentée le 4 mars 1695. Mais, quoi qu'en dise M"*' de Caylus, mal servie en cette occasion par ses souvenirs, le succès ne fut pas d'abord «celui marqué dans Tépigramme de Racine». Sans compter la préface où Boyer épanche si naïvement la joie de son triomphe et sa complaisante admiration pour lui-même, deux auteurs contemporains témoignent de la vogue extraordinaire qu'eut, à son apparition, cette triste tragédie. « Elle occupa la scène pendant un 1 carême, dit Lesage *. La cour et la ville y couraient

> en foule; et principalement les femmes, qui la trou- » vaient, je ne sais pas pourquoi, fort intéressante, y

> mirent la presse. » On sait qu'à cette époque la scène était encombrée de spectateurs qui laissaient à peine aux acteurs l'espace suffisant pour se mouvoir. Ces places étaient occupées habituellement par les gens, du bel air, par tous les jeunes seigneurs qui se piquaient de donner le ton ; on y allait moins pour voir que pour être vu, et pour étaler les grâces de sa personne et

* l'élégante distinction d'une mise à la mode. Or, aux représentations de Judith, les dames ne craigniœnt pas d'occuper ces banquettes de la scène, que les hommes leur cédèrent galamment pour se tenir debout dans les coulisses; elles ne craignirent pas de donner la comédie au parterre en étalant à tous les regards l'ardeur de leur enthousiasme et la vivacité de leur émotion. « Imaginez-

> vous, dit Lesage, deux cents femmes assises sur des

> banquettes, où l'on ne voit ordinairement que des :» hommes, et tenant des mouchoirs étalés sur les

i. Valérie, lettre 20. — Les frjre» Parfaict remarquent que cela se borne à huit représenlatioa'i du i mars au 19, et à neuf autres depuis le 11 avril.

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t genoux, pour essuyer leurs yeux dans les endroits

> touchants. » En eiïet, à une certaine scène, qu'on appela pour cette raison la scène des pleurs, il fut de règle parmi le bel et sensible auditoire de fondre en larmes et de saisir, pour arrêter les torrents de cette émotion, ou peut-être pour la simuler plus facilement, les mouchoirs prudemment préparés. Mais ces larmes, loin de toucher le parterre, le mettaient en joyeuse humeur; aux sanglots de la scène répondaient les éclats de rire d'un public irrévérencieux. Ce nouveau spectacle^ plus curieux que celui qu'annonçait Taffiche, contribua beaucoup à grossir l'auditoire de Boyer, peu habitué à une telle affluence. Il faut ajouter que la publication de la pièce changea bien la disposition des esprits, môme dans le beau monde, a Le dégoût, dit un contempo-

> rain, auteur d'une critique anonyme de Judith *, a » succédé à l'empressement, et les plus zélés de ses » approbateurs ont eu honte du premier jugement qu'ils

> en avaient porté. » Les représentations avaient été interrompues par les fêtes de Pâques : repris à la Quasimodo, le chef-d'œuvre qui inspirait tant d'orgueil à * Boyer fut outrageusement sifflé, malgré le talent de M"* de Champmeslé ', et la Judith disparut pour toujours du théâtre.

La préface de Boyer est antérieure à cette disgrâce inattendue, et l'auteur y célèbre son œuvre sur le ton de sa réponse à ceux qui le félicitaient : « Je leur en » donnerai bien d'autres ; je tiens le public à présent

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