Lettre à Tabbé Le Vasseur. à Trosne, décembre
un tempérament et une règle ; par une crainte salutaire de la sévérité de Boileau, le poète qui, toute sa vie, comme il lavouait à ses enfants, s'irrita de la moindre critique, devint sévère pour lui-même ; « il fit difficilement des vers faciles » ; il sacrifia les faux brillants ; comme le voulait Boileau, « il aima la raison ï>f c'est-à-dire la vérité et la nature, et se convainquit avec lui que la poésie ne peut s'inspirer que de la sincérité du sentiment, qu'il faut la chercher dans le cœur et non dans la tête. Sans nul doute, à Boileau revient pourune bonne part le mérite des rapides progrès de Racine vers la perfection^ comme c'est grâce à lui que l'auteur de Britannicm et de Phèdre ne s'est pas arrêlé plus tôt dans sa carrière. Boileau, qui avait défendu son ami contre l'exubérance d'un talent trop riche et les illusions d'un goût trop facile, le défendit ensuit^ contre le découragement et le doute de lui-même. Que de fois il le ranima par l'accent convaincu de ses éloges, où l'on ne sentit jamais les réserves d'un homme qui, lui aussi, était poète ; par cette émotion dont il ne pouvait se défendre à la représentation des pièces de son ami, et qui, au rapport d'un contemporain, se manifestait dans ses yeux, sa physionomie, sa personne entière * ! Telle fut cette amitié qu'aucun intérêt, aucune pensée d'amour-propre ne refroidit jamais, que ne rebutèrent pas l'humeur inégale et la vivacité quelquefois amère de Racine, et qui, par sa franchise courageuse, rendit l'homme meilleur, comme elle fit le poète plus pur et plus parfait.
Boileau, devenu l'ami de Racine, était entré en relations avec Molière et la Fontaine, et ces quatre poètes,
1. Boursault. Récit de la première représentation de Britannicus. Voy. 2* partie, chap. m.
qui étaient déjà ou qui allaient devenir les premiers de leur âge, rapprochés par la sympathie du talent et du caractère, et par le besoin de s'entendre et de s'armer contre les écrivains à la mode, prirent l'habitude de ces réunions, qui ne durèrent que peu d'années, mais qui exercèrent pourtant une grande influence sur eux-mêmes et sur leur époque. C'est de là, en réalité, que sort, avec ses principes et son drapeau, la nouvelle école poétique. La Fontaine, longtemps le trop fidèle émule des écrivains qu'il rencontrait chez Fouquet, et que l'inspiration d'une courageuse amitié venait à peine de révéler grand poète dans VÉlégie aux nymphes de YavoD, rompt décidément avec les madrigaux et les sonnets ; et l'admiration de l'antiquité, que ses amis, plus savants, lui ont Tait comprendre, développe son génie si original et si profond. Kacine donne sa tragédie d'Alexandrey encore bien éloignée de la perfection, mais supérieure par le style et par la beauté du caractère de Porus, et prélude ainsi au chef-d'œuvre d'Andromaqtte. Molière, déjà si remarquable dans les Précieuses et dans YÉcole des femmes, devient l'incomparable poète du Misanthrope et du Tartufe. Enfin Boileau, par ses premières satires, qu'il lit dans d'illustres salons, et qu'une publication frauduleuse et incorrecte le décide à faire imprimer, engage directement la guerre contre la littérature en crédit. Sa raison acérée, soutenue par un style net et précis, vigoureux et plein, corrige le goût public, déjà en partie ramené par les scènes malicieuses de Molière. L'arme puissante du ridicule combat l'influence de ces écrivains, forts de leur nombre, de leurs illustres amitiés, de l'habitude même qui avait consacré leur empire ; le bel esprit, produit de l'imitation étrangère et des salons, est vaincu par ce bon sens bourgeois auquel en avait déjà appelé Malherbe, et la supériorité
des nouveaux poètes est bientôt reconnue et populaire. Nul n'aida plus à cette révolution que le jeune roi Louis XIV, et c'est un de ses titres de gloire d'avoir devancé sur ce point l'opinion publique, d'avoir contribué à la faire en se déclarant hardiment et de bonne heure, et d'avoir porté du côté d'écrivains obscurs, sans fortune et sans naissance, tout le poids de ses suffrages et de sa faveur. Il avait donné le signal d'applaudir à la gaieté de Molière, dont les allures franches et vives avaient choqué les habitués des ruelles. Depuis les Précieuses, il ne cessait d'encourager les hardiesses du poète-comédien ; il était le premier à comprendre les beautés supérieures du Misanthrope^ et il faisait jouer le Tartufe. Il avait donné à Molière le théâtre du Palais-Royal, et à sa troupe le titre de Comédiens du Roi ; il l'approchait de sa personne, et devenait parrain d'un de ses enfants. Racine, pensionné dès 1662, admis auprès du roi après l'ode de la Renommée au^c Muses, osait dédier son Alexandre au souverain. A la même époque, Boileau faisait précéder ses Satires du Discours au Roi. Louis XIV acceptait ces hommages, qui l'engageaient de plus en plus dans la cause des nouveaux poètes : son esprit droit et net, élevé et en même temps pratique, avait reconnu dans ces écrivains des qualités qui étaient les siennes ; le même bon sens qui lui faisait choisir pour ministres des roturiers, hommes supérieurs, plutôt que des grands seigneurs orgueilleux et incapables, le mit du côté de la raison et de lanature, contre la fausse grandeur et la fausse délicatesse. Sans doute aussi sa haine pour la Fronde et pour tous les personnages qui y avaient joué un rôle, contribuait à l'éloigner des auteurs qui avaient été et qui étaient encore les protégés et les amis des fameuses héroïnes des troubles civils. Cette littérature représentait par excel-
lence le règne des précieuses, contemporain de la Fronde, ce goût précieux que Louis XIV eut toujours en horreur, et qui l'éloigna d'abord de M"» de Maintenon, parce qu'il la soupçonna d'en être atteinte. Ces jeunes poètes devinrent donc les poètes de son règne. Avec un nouvel âge politique commence un nouvel âge littéraire. La jeune cour subit sans peine l'influence du roi et de la duchesse d'Orléans, Henriette, admiratrice décidée et enthousiaste de Molière et de Racine ; et bientôt les chefs-d'œuvre de ces deux écrivains devinrent le plus bel ornement des fêtes brillantes d'une époque de plaisirs et de magnificence.
C'est à la fin de 1665, après le succès d* Alexandre, que commence pour Racine cette période de réputation et de succès. Celte tragédie, malgré ses graves imperfections, eSiaçait déjà les plus vantées de Quinault et de son école ; elle révélait aux admirateurs de Corneille un rival bien plus inquiétant pour sa vieillesse que l'auteur d'A^f rate; les plus prévenus en faveur du grand poète ne pouvaient s'empêcher de reconnaître le talent du jeune homme, et Saint-Évremond, un des censeurs les plus sévères de Racine, déclara pourtant, après avoir lu Alexandre, que « la vieillesse de Corneille ne l'alarmait plus* ». En même temps, YÉpitre dédicatoire de Racine faisait voir l'auteur de la nouvelle tragédie appuyé des sufl'rages et de la protection de Louis XIV. On sut bientôt que la jeune duchesse d'Orléans recevait la confidence de ses vers encore sur le métier, qu'elle se faisait lire par lui les scènes d'une nouvelle tragédie à mesure qu'il les composait, et qu'elle encourageait le travail par son émotion et par ses larmes. Racine sans doute y gagna des partisans,
i. Dissertation sur Alexandre»
empressés de régler leur goût sur celui des puissances; mais dès lors anssi s'engagea contre lui cette guerre qui, depuis Alea^andra, n'épargna aucune de ses tragédies et empoisonna la joie de ses plus beaux succès. Ici nous entrons véritablement daus notre sujet; ici commence rétude dont tout ce qui précède n*a été que la rapide et nécessaire introduction*