Tome X, p
e\ des siens qu'il reçoit docilement ses amitiés et ses ha\nes, ses éloges et ces censures ; c'est à leur service qu'est sa critique et le journal qu'il fonda bientôt.
Le Mercure galant commença à paraître en janvier 1672. La publication se poursuivit pendant deux années. Interrompue en 1674, elle fut reprise en 1677, et se continua dès lors régulièrement jusqu'à la mort de Visé, en 1710. Du reste, le journal ne périt pas avec son directeur, et, sous le titre de Mercure de France, il traversa tout le xviir siècle*. Les années 1672 et 1673 forment six volumes; mais à partir de 1677, la publication prit des proportions plus considérables, et chaque mois il parut un volume petit in-12, accompagné souvent d'un second, donné sous le titre d'Extraordinaire, Le rédacteur a adopté la forme épistolaire : il rend compte à une dame de province des nouvelles du mois, et il cherche à la divertir en outre par des jugements sur les écrits et les auteurs. Que si l'on entreprend de parcourir ces petits livres, on donne facilement raison à la Bruyère, et on ne trouve au succès du Mercure d'autre explication que la sienne : « C'est ignorer le goût du peuple que de ne pas hasarder quelquefois de grandes fadaises. » Rien de plus pauvre, de plus ennuyeux, de plus nul au point de vue littéraire que ce recueil. Dê& listes de naissances, de mariages, de morts, en remplissent une partie ; il est question des guerres, mais surtout pour énumérer les corps d'armée et donner la liste des généraux : on chercherait en vain des détails intéressants sur les opérations et sur les batailles. De petits romans très-fades forment comme des feuilletons de ce journal. Souvent ces nouvelles amènent entre les rédacteurs et quelques beaux esprits de
1. De 1714 à 1799. On a essayé de le reprendre en 1814 et en 1823. Il est mort déanitivement en 1825.
d8 Famille de corneille.
province de longues et insupportables controverses. Le Mercure insère aussi avec beaucoup d'empressement et d'éloges de nombreuses pièces de vers, productions prétentieuses et insipides de poètes provinciaux. On reconnaît dans ces faibles essais l'influence encore très-puissante de la première moitié du xvir siècle : ces ballades, ces épigrammes, ces sonnets, ces odes, sont inspirés par l'admiration et par l'étude des Voiture , des Scuderi , des Maynard, des Benserade: ce soni des imitations très- pâles de leur manière et de leurs défauts. 11 ne faut pas s'étonner de l'accueil que Visé fait à ces pauvretés: il est trop admirateur des maîtres pour ne pas aimer les élèves ; entre ces vers de province et ceux qu'il emprunte à des poètes vivant et composant à Paris, il n'y a pas, en général, disparate. Les auteurs dont le panégyrique revient le plus souvent dans le Mercure sont Boyer, Quinault, Cotin , Perrault, M"* de Scudéri , et surtout M"* Dcshoulières. A tout moment, il enrichit ses pages des épîtres, des idylles, des rondeaux, des ballades de cette femme célèbre, que nous retrouverons bientôt parmi les adversaires de Racine ; et il ne manque jamais d'accompagner ces poésies, souvent bien fades, de galants commentaires. Il publie toutes ses pièces, qu'elle neréunit pas en volume avant l'aifhée 1685; il les préconise : elle appartient évidemment à l'intimité des rédacteurs, elle semble faire partie de la maison.
Quant à Fontenelle, il en était tout à fait. La publicité du Mercure était donc naturellement acquise à toutes ses œuvres ; Visé et ses confrères devaient se mettre en frais d'enthousiasme pour les faire valoir. Le volume de juillet 1677 contient déjà des vers du jeune homme, tout frais débarqué de Rouen ; et, le mois suivant, on cite encore une longue pièce sur l'éducation du Dauphin, sujet que l'Académie avait mis au concours. Une élégie
Famille de corneille. 49
de Fonténelle, le Ruisseau arhant^y inspire au Mercure les réflexions suivantes : « M. de Fonténelle a cela de » particulier, que presque dans toutes les choses qu'il » fait, il joint la nouveauté de la matière à Tagré- » ment des vers; et comme personne, avant lui, n'avai » songé à comparer un petit chien à l'Amour, il est le » premier qui ait donné à un ruisseau de la sensibilité » pour une prairie. » En vérité, si l'on ne savait quels liens unissent les rédacteurs à Fonténelle, on affirmerait que ces louanges sont de l'ironie. Mais Visé parle ici très -sérieusement; c'est très - sérieusement que cet homme amoureux, comme il dit ailleurs, de a la majesté des vers et de la force de la pensée », préconise ces badinages prétentieux; et il insère, avec de pompeux éloges, tantôt la Description de VEmpire de la poésie, dont nous avons cité plus haut un passage, tantôt une pièce Sur ce que M. le Prince ne vit plus que de lait, tantôt quelqu'une de ces pastorales a qui pouvaient » plaire, comme l'a dit un panégyriste de Fonténelle, à » ceux qui n'avaient lu ni Théocrile ni Virgile et où les » bergers soupirent avec finesse *. » Et le même critique vantera la netteté admirable du style de Corneille ! et il opposera, par allusion à Racine, a ces sortes d'ex- » pressions simples et naturelles au style pompeux qui » approche fort du galimatias^ »! De telles contradic-