‹ Les ennemis de Racine au XVII. siècleChapitre 40 sur 151 · Lettre du 21 mars · texte numérisé non relu

Lettre du 21 mars

cause ; et elle n'a qu'estime et affection pour celui dont elle a dit : a II n'est cruel qu'en vers. »

Segrais, que M"* de Sévigné voyait intimement chez sa parente, madame de la Fayette, était, nous l'avons dit, bien plus violent dans ses haines, et elles le menaient beaucoup plus loin. Âmi particulier de Chapelain, il défend dans ses Mémoires la Pucelle, où il trouve < des endroits inimitables ». Il s'indigne des critiques de Boileau contre M**« de Scudéri « dont les vers si naturels, si » tendres, plaisent à tout le monde, et ne sont pas du « goût du satirique, sans doute parce qu'il ne saurait y » mordre ». Il plaint fort cle pauvre M. Boyer, qui n'a > jamais offensé personne, dont les pièces ont été jouées » de leur temps, et qui est assez bon académicien ». Sans cesse il revient à la charge et saisit l'occasion de lancer un trait ou de porter un jugement malveillant contre Boileau et contre Racine. Tantôt c'est à propos de Perrault et de la querelle des anciens et des modernes : « Racine et Despréaux, dit-il, n'estiment que leurs vers; » ils ne louent personne ; ils critiquent les poésies de » tous les autres, et il ne parait pas un madrigal qu'ils » ne le censurent. Cependant, ôtez-les de la poésie, ils » sont muets, ils ne savent plus où ils en sont; car que » savent-ils autre chose que rimer? M. Perrault, qu'ils 9 méprisent fort, et qui ne laisse pas d'être un bon poète, » quoi qu'ils en disent, sait beaucoup plus qu'eux. » Tantôt il reproche à Boileau « de se copier toujours lui-même et de rebattre la même chose », et, selon lui, « c'est à l'occasion de Despréaux et de Racine que M. de la Rochefoucauld a établi la maxime par laquelle il dit que « c'est une grande pauvreté de n'avoir qu'une sorte d'esprit. » Remarquons en passant l'injustice de ce reproche adressé à un esprit aussi varié et aussi flexible que Racine, à l'auteur étincelant, passionné, des Lettres imaginaires,

à l'aimable et délicat hrstorien de Port- Royal, au critique généreux qui a si éloquemment apprécié Corneille, au poète qui ne parlait jamais de ses œuvres et a laissé ignorer à sa femme jusqu'au nom de ses tragédies, à rhomme enfin qui a réussi à la coiir, c'est-à-dire dans un pays où il faut s'effacer, et où Ton plait moins en brillant soi-même qu'en ménageant aux autres l'occasion de briller.

Mais c'est surtout la pensée de Corneille qui attire à Racine les foudres de Segrais, et il fait, lui aussi, non moins malheureusement que M°'*' de Sévigné, de la critique prophétique : « L'on verra, dit-il, dans trente ou quarante » ans, si l'on lira les ouvrages de Racine, comme on lit » présentement ceux de Coraeille, qui ne vieillissent » pas. » Il ne manque pas de dire, comme Fontenelle et Visé, que € c'est Corneille qui a fait Racine ». Il ne manque » pas non plus de déclarer «les premières et les dernières )> pièces de son poète préférables aux meilleures des » autres ». Après avoir rapporté le mot de Conieille sur Bajazet, il a bien soin d'ajouter : « Il avait raison, et l'on » ne voit pas cela dans son théâtre : le Romain y parle » comme un Romain, le Grec comme un Grec, l'Indien j> comme un Indien, et l'Espagnol comme un Espagnol. * Une autre de ses critiques contre Racine c'est que « la » matière lui manque » et qu'il « dit des choses très-com- > munes pour donner à ses scènes la longueur qu'elles » doivent avoir. » Il y a plus de matière, ajoute-t-il, dans » une seule scène de Corneille que dans toute une pièce de » Racine. » Segrais touche ici au système dramatique de Racine ; nous retrouverons cette objection plus complètement formulée par d'autres adversaires du poète, et notamment par un écrivain formé à la môme école que Segrais, fidèle, comme lui, à ses premiers principes, à ses premières amitiés, comme lui, champion de Corneille, et,

avec moins d'aigreur, adversaire de Racine, je veux parler de Saint-Évremond.

On connaît la singulière destinée de ce seigneur belesprit. Né dans les premières années du règne de Louis XIII (1613), d'une famille ancienne de Normandie, il se distingua de bonne heure dans les armées et dans les salons. Il servit sous Condé et sous Turenne, dont il a comparé dans un de ses écrits les caractères et les talents. En même temps il fit admirer dans les cercles sa verve enjouée et railleuse, et les allures fort libres de son esprit. Mais cette indépendance d'opinions, cette légèreté de ton et d'habitudes, finirent par le perdre. Il avait écrit confidentiellement une longue lettre satirique contre le traité des Pyrénées. Le roi en eut connaissance, et Saint-Évremond n'échappa à la Bastille qu'en gagnant précipitamment la Hollande ^ Ce fut dans ce pays, et surtout en Angleterre, que s'écoula la seconde partie de sa longue existence. En 1689, après vingt-huit ans d'exil, la permission de rentrer en France lui fut accordée ; mais il n'en profita pas, et il mourut à Londres en 1703, âgé de plus de quatre-vingt-dix ans. Esprit hardi et sceptique, ami de la volupté élégante et spirituelle, Saint-Évremond a pu, non sans raison, être considéré comme un précurseur de Voltaire. En France, il eût sans doute fait partie de cette société du Temple, hostile, elle aussi, à Racine, et qui préparait déjà, dans le dernier quart du xvii* siècle, le règne de la Régence. En Angleterre, il fut un des ornements de la cour frivole et licencieuse de Charles 11 ; et, grâce à lui, le salon d'une belle et trop célèbre réfugiée, dont il fut jusqu'à la mort l'admirateur, le secrétaire et le conseiller, M°*de Mazarin, devint le rendez- vous de toute la jeunesse galante, de tous les poètes de Londres.

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