‹ Les ennemis de Racine au XVII. siècleChapitre 60 sur 151 · Lettre de la mère Agnès de Sainte-Thècle Racine · texte numérisé non relu

Lettre de la mère Agnès de Sainte-Thècle Racine

» salut, qui est la chose du monde que je souhstite V avec le plus d'ardeur. » Elle lui parlait avec une naïve horreur de « son commerce avec des gens dont » le nom est abominable à toutes les personnes qui » ont tant soit peu de piété, à qui on interdit l'entrée j> de rÉglise et la communion des fidèles. » Elle conjurait son cher neveu « d'avoir pitié de son âme, de » rompre des relations qui le déshonoraient devant » Dieu et devant les hommes ». Elle terminait en lui déclarant avec une résolution calme et sévère^ que « tant qu*il serait dans un état si déplorable et si con- » traire au christianisme, il ne devait pas penser à la 1» venir voir ». Mais une dernière phrase atténuait la rigueur de celle défense : « Je ne cesserai point de prier 9 Dieu qu'il vous fasse miséricorde, et à moi en vous j> la faisant, puisque votre salul m'est si cher. » N'en doutons point, cette lettre, les remontrances et les supplications dont la mère Agnès poursuivait Racine à mesure qu'il avançait dans la carrière, la pensée des larmes et de la pénitence par lesquelles la pauvre religieuse expiait la renommée coupable de son neveu, troublèrent plus d'une fois le poète au milieu des enivrements du succès ; plus d'une fois son âme, éprise de la gloire, fut tout-à-coup déchirée comme d'un remords au souvenir et au nom de Port-Royal. En vain il voulut se roidir contre cette pensée importune, et rompre à jamais avec ses anciens maîtres par une attaque directe et publique. La violence même de ce procédé prouve l'agitation de son cœur: la blessure saigne, elle est profonde ; Racine ne la guérira qu'après Phèdre^ en renonçant décidément au théâtre.

La querelle de Port-Royal est de 1666, c'est-à-dire à peu près de l'époque où sa tante lui écrivit la lettre alarmée et pressante que nous avons analysée ; où

l'auteur, qui n'avait fait représenter jusque-là que deux tragédies, n'était pas encore assez engagé dans la carrière pour que les solitaires eussent perdu Tespoir de l'en faire sortir. On sait comment naquit le débat. L'auteur de la comédie des Visionnaires^ que nou*' avons déjà nommé comme un des premiers champions dans la querelle des anciens et des modernes, Desmarels de Saint-Sorlin, longtemps esprit fort, était devenu tout à coup catholique ardent et illuminé. Son Clovis (1657), sa Marie-Magdeleiney second poème plus ignoré que le premier, car Boileau n'en a pas parlé, et tous les autres ouvrages postérieurs à la conversion du poète, étaient inspirés par le zèle religieux. S'il attaquait les anciens, c'était pour élever sur la ruine des auteurs païens la poésie chrétienne, dont il proclamait l'excellence, en même temps qu'il prétendait la prouver par ses poèmes. Puis il s'érigeait en prophète, il expliquait l'Apocalypse. Dans un ouvrage adressé au roi sous le titre d'Avis du Saint-Esprit, il proposait de lever une armée de cent quarante-quatre mille hommes pour exterminer l'hérésie. Enfin, son délire prophétique se répandait en diatribes contre les jansénistes ; il attaquait Amauld et foudroyait Port- Royal.

Nicole se chargea de répondre à cet adversaire, dont il était facile de railler la monstrueuse extravagance : il écrivit contre lui les Hérésies imaginaires, et deux lettres que, par une allusion piquante à la comédie et au caractère de Desmarets, il appela Les Visionnaires. Mais Nicole ne se bornait pas à défendre les opinions de ses amis et à relever les folles inventions du poète théologien. Il s'indignait de ce rôle do docteur pris subitement par un homme connu dans le monde par des romans et des comédies; et, développant à celte

occasion les doctrines sévères de Port-Royal, il lançait contre les poètes de théâtre et les romanciers un terrible anathème. <x Ces qualités, disait-il, ne sont pas » fort honorables, au jugement des honnêtes gens, et » elles sont horribles, considérées suivant les prin- » cipes de la religion chrétienne. Un faiseur de romans » et un poète de théâtre est un empoisonneur public, p non des corps, mais des âmes. Il se doit regarder » comme coupable d'une infinité d'homicides spirituels, » ou qu'il a causés en effet, ou qu'il a pu causer. »

La lecture de ce passage enflamma le jeune Racine. Il n'y vit pas seulement une dure et impitoyable condamnation de la poésie ; il se crut frappé personnellement. Quand le succès d'Alexandre venait d'épouvanter Port-Royal; quand la maison gémissait sur le scandale de cet ennemi de la religion sorti de son sein, et dévouant à l'enfer des talents qu'on avait cultivés pour le ciel ; quand la mère Agnès venait d'interdire à son neveu l'entrée de la 'communauté. Racine crut que Nicole avait voulu lui infliger un nouveau châtiment. Il prit pour lui le mot d'empoisonneur public, et, trop peu mattre de son ressentiment, il répondit avec une éloquence pleine de verve et d'amertume, à un homme dont il devait à tant de titres respecter la sévérité et même l'injustice. Il n'entre pas dans l'objet de notre travail d'analyser cette lettre si vive et si dégagée d'allures, d'un style à la fois si précis et si nerveux, si brillant et si incisif. On regrette pour le caractère de Racine qu'il se soit laissé entraîner à l'écrire; mais on y trouve une occasion nouvelle d'admirer ce talent flexible, habile à manier la prose comme les vers, comparable dans la controverse à l'auteur des Petites Lettres^ qu'il accuse Nicole d'avoir fort mal imité.

L'écrit de Racine suscita deux répliques, la première.

lis CARACTÈRE IRRITABLE DE RACINE.

datée du 22 mars 1666, est de M. Dubois, traducteur de quelques ouvrages de Cicéron et devenu plus tard * membre de rAcadémie française. Selon Louis Racine, elle fut quelque temps attribuée à Leroaistre de Sacy. Elle n*en était pas indigne par le sérieux et la solidité du raisonnement; et, sans avoir aucune des qualités brillantes du style de Racine, elle réfutait sur quelques points avec succès le défenseur intéressé de la comédie. L'autre réponse est bien inférieure ; elle afifecte un ton enjoué et badin ; elle riposte par des plaisanteries bien lourdes, par une bien fade ironie, à Tesprit fin et délicat, aux traits acérés de Tagresseur. Elle était l'œuvre d*un auteur alors peu connu et engagé déjà, quoiqu'il prétende le contraire, dans le parti de Port-Royal. Barbier d'Aucour, venu à Paris jeune et sans ressources, avec l'intention de se livrer à Tétude du droit*, fut accueilli par un libraire du parti de Port-Royal. Grâce aux secours de ce libraire et à quelques répétitions au collège de Lisieux, il parvint à obtenir le titre d'avocat. Ses débuts dans cette carrière ne furent pas heureux, et c'est de lui que Boileau, désireiTx de punir un des adversaires de Racine, a dit dans les derniers vers on Lutrin:

Le nouveau Cicéron, tremblant, décoloré, Cherche en vain son discours sur sa langue égaré.

Il dut à une autre anecdote le surnom d'avocat sacrus^. C'était en plaisantant les Jésuites qu'il s'était rendu coupable de ce barbarisme ; ce furent les Jésuites qui

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