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tl8 CARACTÈRE IRRITABLE DE RACINE.
Il en faut dire autant des préfaces dont on lui a souvent, et non sans raison, reproché Tamertume : plus encore que les épigrammes, elles sont nées du feu de la guerre et du choc de la mêlée. Après la bataille et dans le calme d'une victoire reconnue et incontestée, Racine ne les aurait pas composées. Il Ta prouvé, puisqu'il les modifia complètement dans la seconde édition de ses tragédies, et qu*il en supprima tous les passages trop vifs, toutes les allusions trop directes. Sans la curiosité littéraire qui les a recherchées avec soin dans la première édition, elles seraient aujourd'hui presque universellement ignorées. Elles ont, du reste, une grande importance pour l'histoire que nous racontons, car il est certain qu'elles ont contribué à entretenir l'opposition des adversaires de Racine. Le ton arrogant et présomptueux que prenait dans quelques-unes le jeune poète, les attaques directes qu'il adressait sans ménagement, dans une autre, au vieux Corneille, donnaient prise contre lui, irritaient les préventions et semblaient légitimer les cabales. Nous n'aurons garde de négliger dans notre examen des pièces critiques publiées contre Racine ces morceaux curieux à plus d'un titre; car le poète y réfute les principaux jugements de ses adversaires; et, sans compter le charme d'un style constamment précis et net, plein de vivacité, de grâce et d'esprit, on y trouve les vues les plus profondes sur l'art dramatique. Ils éclairent du jour le plus vif le système particulier du poète, ridéal vers lequel il a tendu toujours depuis Alexandre^ et dont il s'est rapproché à chacune de ses tragédies, pour l'atteindre enfin avec Athalie,
Est-ce à dire que ce poète, si prompt et si terrible dans ses vengeances littéraires, et dont M"* de Sévigné n'aurait pas dit : « Il n'est cruel qu'en vers, » ne fût pas au fond, comme Boileau, le plus dévoué des amis, le
plus bienveillant et le plus généreux des hommes, le plus prompt à reconnaître ses torts et, à l'occasion, à les réparer? Un auteur se peint toujours dans ses écrits ; et les tragédies de Racine suffiraient pour attester la délicatesse et l'élévation de ses sentiments, la bonté et la douce chaleur de son âme. Bien insensible est celui qui lirait Andromaque ou Iphigénie ssinsa\xaer Racine ! Mais sa vie est pleine de traits qui confirment cette impression et la rendent à la fois plus vive et plus réfléchie. Comment lire sans émotion, dans les Mémoires de son fils, la scène de réconciliation avec Arnauld*? Le moyen d'être plus sévère que le vieillard et de garder rancune à Racine d une faute si profondément sentie et si noblement réparée? En efl'el, pendant toute sa vie il resta courageusement dévoué à Arnauld et à Port-Royal ; il témoigna toujours hautement, même à Louis XIV, son attachement et sa reconnaissance pour cette maison persécutée. 11 ne cessa pas de la fréquenter et de se charger des affaires et des intérêts des religieuses ; tous les ans, à la Fête-Dieu, il y conduisit sa famille, il sollicita et obtint la permission d'y mettre pour quelque temps deux de ses filles. Les religieuses ayant eu à présenter un mémoire à l'archevêque de Paris, ce fut Racine qui le rédigea. L'archevêque, charmé du style de cet écrit, témoigna à l'auteur le désir de lire un mémoire historique
1. c Boilcau, charmé d'avoir si bien conduit sa négociation (au sujet de Phèdre)^ demanda à M. Arnauld la permission de lui amener Fauteur de la tragédie. Ils vinrent chez lui le lendemain; et quoiqu'il fût encore en nombreuse compagnie, le coupable, entrant avec rhumilité et la confusion peintes sur le visagj, se jeta à ses pieds; M. Arnauld se jeta aux siens; tous deux s'embrassèrent. M. Arnauld lui promit d'oublier le passé et d*être toujours son ami : promesse fidèlement exécutée. » {Mémoires sur la vie de Jean Ra^ ciney 2* partie; Racine, édition des Grands écrivains de la France^ i l, p. 2 4.
sur Port-Royal, de la main d'un homme qui devait si bien connaitre cette maison si diversement jugée ; Racine se hâta d'écrire son Histoire de Port-Royal, qu'il remit à un ami la veille de sa mort. Ainsj, jamais il n'avait désavoué ni dissimulé les sentiments qui remplissaient son cœur; jamais la persécution de ses amis ne lui avait fait abandonner ni renier leur cause. Il avait donc le droit, en mourant, de demander à être inhumé au pied de la fosse d'un de ses anciens maîtres, M. Hamon; d'implorer de la mère abbesse, sa tante, et des religieuses, cette grâce dont il avouait que « les scandales de sa vie passée le rendaient indigne ^ », et elle était souverainement injuste, l'épigi^amme d'un homme de la cour sur le choix de cette sépulture : « C'est ce qu'il n'eût point fait étant vivant. »
Mille autres détails de la vie de Racine prouvent sa bonté, sa délicatesse, son ardeur à servir ses amis et à épouser leurs joies et leurs chagrins. Il faut lire, dans les Mémoires de son fils, les anecdotes qui marquent d'une manière touchante son amitié pour le marquis de Cavoye, pour la Fontaine, pour son compatriote et parent M. Poignant. Nous avons parlé de quelques vivacités de Racine, même envers Boileau, et des reproches que celui-ci eut quelquefois à lui adresser. Mais combien la promptitude et l'effusion de son repentir eiïaçaient vite l'impression de ces légers torts! Combien il savait les racheter par la chaleur de cette affection mêlée de reconnaissance, docile et confiante autant qu'elle était tendre et profonde I Si Boileau a souvent consolé, raffermi Racine découragé par la critique, celui-ci, en
1. < Quoique je m'en reconnaisse très-indigne par les scandales • de ma vie passée, et par le peu d*usage que j'ai fait de Texcellcnte » éducation que j*ai reçue autrefois dans cette maison. >
i. Mai 1693.
quelques circonstances, n*a pas manqué de lui rendre la pareille. Le poète était désespéré du mauvais succès de la Satire des femmes, contre laquelle on se déchaînait de toutes parts, a Rassurez-vous, lui écrivit Racine, » en homme habile à manier Tépigramme, vous avez » attaqué un corps très-nombreux et qui n*est que lan- » gués : Torage passera. » Pendant longtemps Roileau avait lui-même fait lecture de ses ouvrages à Louis XIV. Mais vers la fin de sa vie, retenu chez lui par la maladie et surtout par une forte surdité, il ne paraissait plus à la cour. Ce fut Racine qui lut au rof les trois dernières Épîtres; c'est encore lui qui, à Tarmée, fit connaître à M. le Prince et au prince de Conti *, la Satire des femmes, encore inédite. Au plus fort de la maladie qui remporta, il n'oublia pas son ami. Dans une lettre qu'il chargea son fils d'écrire au marquis de Gavoye pour obtenir le payement de sa pension, il voulut que Boileau fût aussi nommé. « Faites connaître à Boileau, dit-il, que j'ai été son ami jusqu'à la mort. » Rien n'est plus touchant que les adieux qu'il adressa à ce fidèle confident de tous ses travaux, lorsque, se soulevant sur son lit, et l'embrassant une dernière fois, il lui dit : a Je regarde comme un bonheur pour moi de mourir avant vous. i> Quoi de plus simple, de plus abandonné, de plus aimable, que sa correspondance avec lui?
Mais rien n'inspire plus d'estime, plus de respect, plus de tendre sympathie pour Racine que la lecture des lettres à son fils. C'est le ton affectueux et grave d'un excellent père : sage et discret dans sa sollicitude et dans ses conseils, il sait garder la mesure entre une sévérité rebutante et une indulgence trop facile, et n'impose pas ce qui ne doit être qu'insinué; il tempère ses exhor-