‹ Les ennemis de Racine au XVII. siècleChapitre 67 sur 151 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les protecteurs de Racine. — Sa faveur et ses charges à la cour. — Piété de ses dernières années attaquée par les chansonniers du temps. — Sa mort.

Si les brillants succès de Racine, l'inévitable comparaison qui s'établit entre lui et le grand Corneille, la lutte des auteurs de Tàge de Mazarin avec Tesprit du nouvel âge, la longue querelle des anciens et des modernes, joints à quelques torts de caractère, ont donné au poète tant d^ennemis, il est certain que son crédit à la cour, la sympathie bien connue du roi pour son talent et pour sa personne, le rang qu'il occupa pendant la dernière partie de sa vie, ont influé sur l'ardeur et la durée de ces hostilités. Nous avons déjà signalé ce parti de la vieille cour que des souvenirs politiques et littéraires rattachaient à une autre époque, et qui conserva dans la seconde moitié du xvn* siècle le goût et l'esprit contemporains de la Fronde. Peut-être une pensée d'opposition timide se mêlait-elle à celte lutte : on n'osait songer à combattre, même indirectement, la politique du grand roi; il fallait se résigner à vivre à récart, à rester spectateur inactif et silencieux d'un règne qui se séparait avec soin du passé et en repoussait tout, les hommes et les choses. Il était moins dangereux et plus facile de fronder les poètes aimés de la jeune

iU LES PROTECTEURS DE RACINE.

cour, et, en contestant la valeur de leurs œuvres, en attaquant la nature de leur talent, d'atteindre indirectement le goût et les sentiments du roi qui les admirait» de la cour dont ils reproduisaient souvent dans leurs écrits le tour d'esprit et le caractère. Mais en négligeant cette arrière-pensée qui a pu influer sur les dispositions malveillantes de Mademoiselle et de quelques grands seigneurs, il est trop clair que Racine n'a pas échappé aux sentiments de dépit et d'envie, suite presque inévitable de toute faveur éclatante. Le roi Tavait toujours soutenu de ses suffrages ; le voyant renoncer au théâtre, il l'attacha à sa personne par le titre d'historiographe de France *. Plus tard, il resserrait encore ces liens par le poste de gentilhomme de la chambre '. Il aimait à l'entretenir, et souvent, dans ses maladies, le prenait pour lecteur ^.

Avec le roi, beaucoup de personnages importants furent de bonne heure les admirateurs et les appuis de Racine. Colbert avait été le premier intermédiaire des libéralités du roi envers le jeune poète, qui, plus tard, lui dédia sa tragédie de Bérénice. Il resta toujours son protecteur et son ami. Il aimait à le réunir avec Boileau dans sa maison de Sceaux, et là il s'enfermait avec eux sans permettre qu'un importun vînt troubler ces doux entretiens^. Son fils, le marquis de Seignelay, n'était pas moins engagé avec eux. Boileau lui a adressé une

3. Le roi avait donné à Racine un appartement au château, pour qu*il fût plus rapproché de lui et toujours prêt à lui faire des lectures.

4. Un jour, dil L. Racine, il s'entretenait avec eux, quand on lui annonça l'arrivée d'un évoque. « Qu'on lui fasse tout voir, s'écriai-il, excepté moi. a

de ses épttres. A sa demande, Racine, en 1685, composait une idylle ^ pour une fête de Sceaux à laquelle le roi devait assister. Un des gendres de Colbert, le duc de Chevreuse, avait été à Port-Royal le condisciple de Racine, qui lui dédia son Britannicus. Il conserva toujours au poète une vive amitié et Tenloura dans sa dernière maladie de soins assidus ^. L'autre gendre de Colbert ne devait pas être moins favorable à Racine : c'était le fils de ce duc de Saint-Aignan qui, le premier, introduisit le jeune poète à la cour et accepta la dédicace de la Tliébaide,

Un homme qui, par les souvenirs de sa jeunesse, semblait appartenir naturellement au parti hostile à Racine, le grand Condé, était au contraire un de ses. plus chauds admirateurs. Il sut, dans Foccasion, défendre énergiquement le poète menacé par le duc de Nevers. Il aimait à le recevoir chez lui ainsi que Boileau, et, dans les allées de Chantilly, il soutenait avec eux des discussions littéraires qui n'étaient pas toujours sans vivacité ^. Son fils hérita de son amitié pour les deux poètes, et il reçut quelquefois la confidence de leurs vers encore inédits ^. Le marquis de Dangeau, le président de Lamoignon, le maréchal de Vivonne, frère de M*"' de Montespan, le maréchal de Tallard, admirateur exalté de Bajazet^ M. de Guilleragues, ambassadeur de France à Constantinople, MM. d'Effiat et de Manicamp, le chevalier de Nantouillel, qui indiqua au poète le sujet de la tragédie de Bajazet, étaient aussi des partisans

Page 1