‹ Les ennemis de Racine au XVII. siècleChapitre 74 sur 151 · décembre · texte numérisé non relu

décembre

4. Monsieur, frère du roi» et Madame (Henriette d'Angleterre;.

Représenter enfln l'ouvrage sans égal

D*iine des plumes sans égales.

Alexandre a parlé devant nos conquérants...

Un des foudres de notre Prince, L'intrépide Gondé, qui lui doit faire un jour

De cent pays une seule province,

Dont il verra grossir sa cour,

Dans cette valeur ancienne,

A vu le crayon de la sienne.

D'Anguien y remarqua des exemples pour luL

Cent jeunes guerriers d'aujourd'hui

Y prirent de nobles idées...

Cent beautés furent voir cette pièce divine,

Et si mes yeux ne me trompèrent pas, J'y vis une âme et délicate et fine

Sous les majestueux appas

De la princesse Palatine.

Le gazetier ne se borne pas à ces éloges. Lui qui plus tard traitera Racine de doucereux, de Céladon, il le représente, d'après sa pièce, C/Omme le modèle des héros .:

11 faut que son auteur soit homme de courage : On le voyait dépeint dans chaque personnage;

Ses sentiments y sont hardis ;

Et surtout l'on y fut surpris De voir le roi Porus, à qui tout autre cède, Y pousser la fierté de l'air d'un Nicomède.

Ces applaudissements, ces éloges, la joie arrogante de Racine, excitèrent encore les ennemis du vieux poète ; ils en devinrent plus aigres dans leur ressentiment, plus décidés à contester à l'auteur d'Alexandre les qualités du poète tragique, à encourager les brigues formées contre la pièce, enfin à accueillir avec enthou» siasme et à répandre les critiques écrites contre elle.

Un autre incident contribua encore à susciter des ennemis à la tragédie nouvelle. V Alexandre Tut joué d abord par la troupe de Molière. D'après le Registre

du comédien La Grange {Archives de la Comédie française)^ la première représentation en fut donnée le 4 décembre 1665. « Mais, dit Louis Racine, Fauteur, » mécontent dés acteurs, leur retira sa pièce, et la donna » aux comédiens de l'hôtel de Bourgogne ; il fut cause » en même temps que la meilleure actrice du théâtre » de Molière *■ le quitta pour passer sur le théâtre de » Bourgogne, ce qui mortifia Molière et causa entre eux » un refroidissement qui dura toujours. » La date précise de cette grave affaire nous est donnée encore par le Registre de La Grange. U Alexandre parut sur cette nouvelle scène le 18 décembre; et ce témoignage, que les auteurs de V Histoire du Théâtre français n'ont pas connu, confirme le récit de Louis Racine. II n*est pas vrai que la tragédie, comme les frères Parfaict Font soutenu d'après la Gazette de Robinet, ait été produite le môme jour sur les deux théâtres. Les lettres du gazetier prouvent seulement que les représentations du Palais-Royal ne furent pas immédiatement arrêtées. On ne peut tirer d'autre conclusion de la lettre du 27 décembre, sur laquelle s'appuient les frères Parraict * :

Le fameux Alexandre Paraît, comme on sait, à la fois,

1. Mi^* Du Parc. Au reste, elle ne quilla la troupe de Molière qu*eh 16G7, à Pâques, pour remplir à Thôtel de Bourgogne le rôle d'Andromaque.

2. M. L.-Aimé Martin (Œuvres complètes de Racine, 1814, t. 1, p. xu, note) a reproduit l'erreur des frères Parfaict :

Dimanche en son Palai«-Royal, Je l'allai voir d'un cœur (é»\.

Après l'éloge des acteurs et des actrices, Robinet ajoute

Et ccrte, il est bien difficile I>e pouvoir rien trouver de tel, Si ee n'est peut-être à l'hôtel.

Sur nos deux théâtres français.

De Fauteur admirez Fadrcsse !

G:ir pour ce vainqueur de la Grèce»

Ce n*est pas trop de ces deux lieux.

Plusieurs autres passages de cette lettre et de la suivante viennent à Tappui du même fait^. Sans doute Alolière ne se trouva pas aussitôt en mesure de remplacer la pièce qu'on lui retirait, mais il ne la maintint pas longtemps dans son répertoire ; car il est certain qu'elle ne fut jouée que trois fois, c'est-à-dire une semaine, au théâtre du Palais-Royal. On s'explique sans peine le mécontentement de Molière. Il eut le droit d'être blessé de la conduite de Racine, de se rappeler qu'il avait acrieilli, encouragé, servi le jeune homme encore ignoré; il putTaccuser de sacrifier Tamitiéet la reconnaissance à une impatiente ardeur de succès et de renommée ; et, sïl se plaignit avec quelque vivacité, s'il a exercé plus tard quelques représailles, on ne saurait l'en blâmer. Louons-le plutôt d'avoir su conserver de l'estime pour le talent d'un homme qu'il avait cessé d'aimer, et d'avoir défendu la comédie des Plaideurs contre ceux qui pensaient lui plaire en la décriant. On sait au reste que Racine, à une époque antérieure à celle des PlaideùrSy n'avait pas jugé le Misanthrope avec une sincérité moins impartiale. Â la nouvelle de l'échec de ce chef-d'œuvre, il s'écria : € Il est impossible que Molière ait fait une mauvaise comédie. &

Quelle qu'ait été l'influence de cet incident fâcheux sur les inimitiés soulevées par la .tragédie d'Alexandre, il est certain qu'elles furent nombreuses et passionnées. Le poète, dans la première préface d'Alexandre, les

1. Dans la lettre du 3 janvier 1666, il donne à ses lecteurs le compta rendu de sa visite à l'hôtel de Bourgogne.

signale avec cette vicacitéamère qu'il portera longtemps dans ses protestations contre la critique. Déjà la dédicace y fait hardiment allusion ; Fauteur ne craint pas d'engager directement le roi dans sa cause, et de lui faire épouser sa querelle : « Quelques efforts, dit-il, que » Ton eût faits pour défigurer à Votre Majesté mon » héros, il n'a pas plutôt paru devant elle qu'elle l'a » reconnu pour Alexandre. » Mais la préface est bien plus explicite. Racine commence par se féliciter du succès de son ÀlexandrCf et « des illustres approbations » des premières personnes de la iette et des Alexandres n du siècle, qui se sont hautement déclarés pour lui. » Mais il affecte surtout de s'enorgueillir des manœuvres de ses censeurs; mieux que des éloges qui pourraient passer pour des encouragements, elles donnent au poète de l'estime pour son œuvre : « J'avoue, dit-il, que, » quelque défiance que j'eusse de moi-même, je n'ai pu

> m'empécher de concevoir quelque opinion de ma tra- » gédie, quand j'ai vu la peine que se sont donnée cer- » taines gens pour la décrier; on ne fait point tant de » brigues contre un ouvrage qu'on n'estime pas ; on se » contente de ne plus le voir quand on l'a vu une fois, et » on le laisse tomber de lui-même^ sans daigner seule- » ment contribuer à sa chute. Cependant j'ai eu le » plaisir de voir plus de six fois de suite à ma pièce le » visage de ces censeurs ; ils n'ont pas craint de s'ex- » poser SI souvent à entendre une chose qui leur déplai- » sait; ils ont prodigué libéralement leur temps et leurs

> peines pour la venir critiquer, sans compter les cha- » grins que leur ont peut-être coûtés les applaudisse- » ments que leur présence n'a pas empêché le public » de me donner. »

Ainsi, à en croire Racine, les adversaires de sa pièco avaient tout fait pour en combattre le succès. Afin d'en

mieux saisir les côtés faibles, ils avaient affronté Tennui de plusieurs représentations consécutives, et la douleur encore plus sensible d*entendre applaudir une œuvre si méprisée. On ne les accusera pas du moins d'avoir prononcé à la' légère; si leurs attaques sont dures, elles ne sont pas irréfléchies. Racine relève ces objections avec une arrogance qui dépasse le début de sa préface : « Je ne représente pas à ces critiques le goût de Tanti- » quité : je vois bien qu'ils la connaissent médiocre- » ment. >» Cette réponse directe et blessante, où Ton sent la confiance présomptueuse d'un jeune homme trop content de lui-même, donnait d'autant mieux prise aux ennemis de Racine qu'au fond elle était faible et peu concluante. L'auteur lui-même a paru le sentir, car il glisse sur ce point important, et il se hâte de déplacer la question et de faire valoir les autres mérites de sa pièce, l'utilité de toutes les scènes, leur liaison logique et nécessaire, l'intérêt soutenu d'une action chargée de peu d'incidents et de matière. Mais son triomphe est dans la contradiction des critiques, et il ne manque pas d'y insister : c Ce qui me console, c'est de voir mes D censeurs s'accorder si mal ensemble : les uns disent D que Taxile n'est point assez honnête homme, les » autres qu'il ne mérite point sa perte; les uns soutien- » nent qu'Alexandre n'est point assez amoureux, les » autres qu'il ne vient sur le théâtre que pour parler » d'amour. » Il a le droit de conclure qu'il n'a pas besoin de ses amis pour le justifier et de terminer sa préface par ce dernier trait : « Je n'ai qu'à renvoyer mes » ennemis à mes ennemis; je me repose sur eux de la » défense d'une pièce qu'ils attaquent de si mauvaise » intelligence et avec des sentiments si opposés. »

Une connaissance imparfaite de l'antiquité, une conception fausse du caractère de Taxile et surtout de celui

d'Alexandre, trop froid au gré de ceux-ci, trop amoureux selon ceux-là, telles sont, de Taveu de Racine, les principales critiques adressées à sa pièce. Elles sont importantes, et toutefois il aurait pu encore en indiquer d'autres. Quelques yei*s de Robinet le témoignent. Dans son premier compte rendu, le gazetier commence par railler en passant la galanterie peu antique du nouvel Alexandre; puis il insinue une autre critique, sur laquelle ont appuyé tous les adversaires de Racine :

Là Porrhus fait aussi son rôle, Et généreusement contrôle ^ Le grand vainqueur de l'univers,

Lors même qu'il le tient aux fers.

Sans nul doute, cette fierté du caractère de Porus, tracé sur le modèle des héros et des héroïnes de Corneille, cette audace de langage d'un vaincu qui brave son vainqueur, avaient été remarquées avant Robinet. C'était un défaut essentiel de la tragédie ; elle méritait moins le titre d* Alexandre que celui de Portts, sous lequel la désignait M. de Pompone^, qui en avait entendu lire les premiers actes chez M"* de Plessis-Guénégaud. Racine, dans sa seconde préface, dont le ton modéré fait un contraste frappant avec celui de la première, a réparé par une longue apologie cette importante omission de sa première défense. 11 faut dire que sa nouvelle

1. Lettre à Arnauld d'Andilly, 4 février 1665. Il énumère les personnes présentes : M. de la Rochefoucauld, M™* de la Fayette, M"* et M"** de Sévigné; et « sur le tout, ajoute-t-il, Despréaux que vous » connaissez, qui y était venu réciter de ses satires, qui me pa- » Furent admirables, et Racine, qui y récita aussi trois actes et demi » d'une comédie de Porus, si célèbre contre Alexandre, qui est assuk rément d'une fort grande beauté. •

réponse s'adressait surtout, dans son' intention, à une pièce critique postérieure à la première publication d*Alexandre^ et qui, en reproduisant avec étendue et avec force toutes les objections déjà faites, insistait particulièrement sur celle-là. On devine qu'il s'agit de Saint -Évremond et de sa célèbre Dissertation sur Alexandre.

Dès que la tragédie avait été publiée, on l'avait fait parvenir au spirituel exilé, si curieux de littérature. Cette lecture devait avoir pour lui un intérêt d'autant plus vif, qu'il était instruit déjà du grand succès (VAlexandrey et qu'en sa qualité d'admirateur passionné de Corneille, il devait être importuné de tout ce bruit, et impatient de juger par lui-même cette œuvre tant applaudie. Il lut la pièce : il en remarqua facilement les nombreux défauts, plus sensibles encore à la lecture qu'à la représentation ; il fut, avec raison, rassuré sur la supériorité de Corneille, et, tout en rendant hommage au talent distingué du nouveau poète, il ne crut pas que le Grand Alexandre pût inquiéter l'auteur A' Horace, de Ctnnaet de tant de chefsd'œuvre. Il explique lui-même, dans une lettre à son ami, M. de Lionne, comment il fut amené à mettre par écrit ses sentiments sur la tragédie nouvelle, et à envoyer à Paris cette nouvelle critique. Une dame Rourneau^, « qu'il a fort vue, dit-il, en Angleterre, et qui a l'esprit » très-bien fait, » lui avait envoyé YAlexandre, avec prière de donner son jugement. Pour satisfaire sa correspondante, Saint-Évremond, « sans s'être donné, prétend- » il, le loisir de bien lire la tragédie, écrivit à la hâte ce > qu'il en pensait. » Mais il avait entendu que cette lettre

1. Elle était femme d'un président de la sénéchaussée de Saumur. Elle avait accompagné M"" de Gomminges en Angleterre, quand M. de Gomminges y alla en 1665, comme ambassadeur.

ne serait pas moiilrée; il se dit très-mécontent de là publicité donnée à sa dissertation : « M""* Boumeau m'a » fait un très-méchant tour d'avoir montré un sentiment » confus que je lui avais envoyé sur Y Alexandre,.. Moins » religieuse que vous à se gouverner selon les senti- » ments de ses amis, il se trouve qu'elle a montré ma » lettre à tout le monde. » Saint-Évremond a deux motifs de contrariété. D'abord il n'aime pas cette popularité qu'on lui fait sans son aveu : « Je hais extrêmement de » voir mon nom courir par tout le monde presque en » toutes choses, particulièrement en celles de cette na- » ture. » Puis il est fâché d'avoir causé de la peine à Racine : « M*"* Boumeau m'attire aujourd'hui l'embarras » que vous me demandez. Je ne connais point M. Racine; » c'est un fort bel esprit que je voudrais servir, et ses » plus grands ennemis ne pourraient pas faire^ autre Dchose que ce que j'ai fait sans y penser. » Quel est cet embarras dont parle Saint-Évremond? Est-ce une allusion au parti qu'on tira contre Racine de la dissertation, avidement accueillie et répandue? Faut-il l'entendre du mécontentement de quelques hauts personnages protecteurs du jeune poète? Peut-être ces deux motifs entrentils dans les regrets de l'auteur; peut-être même la dissertation, telle que nous la lisons aujourd'hui dans ses œuvres, n'est-elle qu'une seconde édition, destinée à adoucir les torts de la première. On peut le croire, puisque Saint-Évremond exprime le vœu que ces petites pièces, données jusque-là « dans le désordre où elles » passent de main en main jusqu'à celles d'un impri » meur», soient publiées correctement par ses amis puisqu'il envoie lui-même à M. de Lionne cette disser tation, que sans doute son ami connaissait déjà par les copies delalettreàM'^*Bourneau. Ainsi s'expliqueraient ces longs développements, qui ne vont guère avec la

conrusion et la hâte dont s'est accusé Saint-Évremond; ainsi s'expliqueraient aussi les éloges complaisants qui sont comme Texorde et l'atténuation oratoire de la critique.

Ces éloges, si encourageants pour Racine, prouvent que Saint-Évremond ne partageait pas l'opinion de Corneille sur la nature du talent du jeune homme, et qu'il le croyait propre à la poésie dramatique. Après ce gracieux début commencent les critiques, mais enveloppées encore de louanges, et pleines de bienveillance etde mesure : € Je voudrais, dit-il, que Corneille foimât avec la 9 tendresse d'un père son vrai successeur. Je voudrais » qu'il lui donnât le bon goût de cette antiquité qu'il » possède si avantageusement, qu'il le fit entrer dans le » génie de ces nations mortes, et connaître sainement le » caractère des héros qui ne sont plus. C'est, à mon avis, » la seule chose qui manque à un si bel esprit. 11 a des » pensées fortes et hardies, des expressions qui égalent » la force de ses pensées; maisvousmepermettrezdevous » dire après cela qu'il n'a connu ni Alexandre ni Porus.» » Ainsi, Saint-Évremond se rencontre tout d'abord avec les censeurs auxquels Racine avait répondu si faiblement dans sa première préface, et toute sa dissertation est comme le développement de cette critique générale, appliquée surtout aux deux personnages principaux de la tragédie, Alexandre et Porus. Alexandre pâlit devant Porus : a II parait que l'auteur a voulu donner une plus » grande idée de Porus que d'Alexandre; en quoi il n'était 9 pas possible de réussir, cai* l'histoire d'Alexandre, toute » vraie qu'elle est, a bien l'air d'un roman, et faire un » plus grand héros, c'est donner dans le fabuleux, c'est » ôterà son ouvrage non-seulement le crédit de la vérité, » mais l'agrément de la vraisemblance. »

Mais sans donner dans le fabuleux, sans former « des

imaginations trop vastes et trop relevées »> il y avait un moyen d'élever Porus au-dessus de son vainqueur : c'était de représenter celui-ci tellement petit qu'il devint facile de le dominer. Or, au jugement de Saint-Évremond, c'est la faute qu'a commise Racine : « Il a fait de » son Alexandre un prince si médiocre que cent autres » le pourraient emporter sur lui comme Porus. Ce n'est » pas qu'Ëphestion n'en donne une belle idée; queTaxile, » que Porus même ne parlent avantageusement de sa » grandeur; mais, quand il parait lui-même, il n'a pas » la force de la soutenir... A parler sérieusement, je ne » connais ici d'Alexandre que le seul nom ; son génie, son V humeur, ses qualités ne me paraissent en aucun endroit. » Je cherche dans un héros impétueux des mouvements » extraordinaires qui me passionnent, et je trouve un » prince si peu animé, qu'il me laisse tout le sang-froid » où je puisse être, o Avouons-le, cette critique, reproduite presque textuellement par Fontenelle, dans ses Ré" flexions mr la poétique^ est parfaitement fondée, et Racine, qui la combat dans sa seconde préface, n'a pas réussi à la réfuter. « J'ai tâché, dit-il, de représenter en » Porus un ennemi digne d'Alexandre, et je puis dire que 9 son caractère a plu extrêmement sur notre théâtre, » jusque-là que des personnes m'ont reproché que je » faisais ce prince plus grand qu'Alexandre. Mais cesper- » sonnes ne considèrent pas que, dans la bataille et dans la » victoire, Alexandre est en effet plus grand que Porus, » qu'il n'y a pas un vers dans la tragédie qui ne soit à » la louange d'Alexandre, que les invectives mêmes de » Porus et d'Axiane sont autant d'éloges de ce con- » quérant. » Oui, mais les sentiments et les pensées d'Alexandre parlant sur le théâtre doivent répondre à l'idée que nous nous faisons d'Alexandre combattant; cette grandeur dont nous entretiennent ses amis, qu'avouent

ses ennemis eux-mêmes, il faut qu'elle éclate dans sa personne, dès qu'il parait devant nous; il est fâcheux qu'il se présente « uniquement occupé, comme dit Fon- » tenelle, de Tamour d'une petite Cléophile, que le spec- » tateur n'estime pas beaucoup », et qu'à la nouvelle de l'attaque de son camp par Porus, au lieu de courir au danger, il reste à causer avec deux femmes.

Nous n'acceptons pas aussi complètement Topinion de Saint-Évremond au sujet du caractère de Porus. Il a raison sans doute de vouloir que ceux qui représentent « quelques héros des vieux siècles entrent dans le génie » de la nalion dont il a été, dans celui du temps où il a » vécu, et particulièrement dans le sien propre». Il a raison de distinguer le romancier du poète dramatique, et de vouloir que « ces grands personnages de l'antiquité, » si célèbres dans leur siècle, et plus connus parmi nous » que les vivants mêmes, les Alexandre, les Scipion, les » César, ne perdent jamais leur caractère entre nos » mains. » Mais n'exagère-t-il pas, quand il demande au poète de dépouiller sa propre nature et d'aller jusqu'à tt l'étrange » ; quand il prétend que « le climat change les » hommes comme les animaux et les productions, in- » flue sur- la raison comme sur les usages, et qu'une » morale, une sagesse singulière à la région y semble «régler et conduire d'autres esprits dans un autre » monde »? Il oublie que, malgré ladiiïérence de mœurs, de langage, de costume, l'homme au fond est partout le même ; il oublie surtout que le véritable intérêt de la tragédie, comme en général de la littérature, est dans la peinture des sentiments et des passions qui constituent rhomme de tous les pays et de tous les temps, et que le plus immortel des poètes est celui qui est le moins le peintre d'une certaine époque et d'une certaine nation, et le plus l'interprète de la nature universelle et im-

muable. On a vu de nos jours à quels abus pouvait conduire la couleur locale, et combien cette recherche d'une exactitude pour ainsi dire matérielle, peut faire oublier à Tauteur le fond même de son art, et lui ôter toute inspiration et toute chaleur. Je regretterai donc peu que les discours de Porus n'aient pas c quelque chose de plus étrange et de plus rare », que Racine n'ait pas imité l'exemple de Quinte-Curce dans cette harangue des Scythes tant admirée de Saint-Évremond, (fu'il ne nous ait pas transportés dans le climat des Indes, au milieu de cette nature mer\'eilleuse, de ces fleuves immenses, c de n ces chariots, de ces éléphants, de ces éclairs, de ces

> foudres, de ces tempêtes». Il est facile de se perdre dans ces détails; en recherchant cette sorte d'intérêt, le poète court grand risque de ne pas rencontrer cette autre plus importante que Saint-Évremond a raison de lui demander, c'est-à-dire c d'entrer dans l'intérieur et de tirer

> du fond de ces grandes âmes, comme a fait Corneille, » leurs plus secrets sentiments».

Sans doute, il n'y a pas assez de cette analyse profonde dans la tragédie d'Alexandre^ et Saint-Évremond a encore raison sur ce point. Il critique aussi très-justement l'amour qui occupe tous les personnages de la pièce et derrière lequel disparaît « tout ce qu'il y a de plus grand et de plus précieux parmi les hommes ». Sans doute, il est ridicule « qu'on parle à peine du camp des deux rois » qu'on asservit à des princesses purement imaginées; » que la défense d'un pays, la conservation d'un royaume » n'excite point Porus au combat, qu'il y soit animé » seulement par les beaux yeux d'Axiane, et que l'unique » but de sa valeur soit de se rendre recommandable » auprès d'elle». Il ne l'est pas moins qu'Alexandre sorte précipitamment du combat pour aller revoir Cléophile, et que l'intérêt de son amour lui fasse « remettre au

» hasard le succès de la bataille, au moment où elle de- » vient douteuse » . Mais ces défauts si bien relevés ne se réduisent pas â un simple oubli de la couleur locale; ce sont des fautes choquantes contre la vérité des caractères, contre la vraisemblance, contre la raison. Comme le dit Saint-Evremond, les héros de la tragédie ont les mœurs des chevaliers errants; mais il aurait pu ajouter qu'ils ont celles des tragédies de Quinault et de ses contemporains, sans en excepter toujours les dernières pièces de Corneille. Racine subissait encore Finfluence de ce mauvais goût, héritage de M^* de Scudéri et de ses émules. La dissertation dont nous avons présenté les princi* paux traits n'était pas seulement une critique spirituelle et juste de V Alexandre : c'était, on peut le dire, un panégyrique continuel de "Corneille; partout l'auteur y exprimait son admiration pour le génie du grand poète, et il se faisait surtout Tapoïogiste d'une tragédie récente (1663), accueillie très-froidement, la Sophonhbe. Cet hommage fut très-sensible à Corneille, qui aimait beau coup la Sophonisbe, Il remercia vivement Saint-Évremond. Dans cette lettre dont nous avons cité un passage directement applicable à Racine, le poète développait sa théorie sur l'amour : «J'ai cru jusqu'ici que l'amour » était une passion trop chargée de faiblesse pour être » dominante dans une pièce héroïque; j'aime qu'elle y 1 serve d'ornement et non pas de corps, et que les D grandes âmes ne la laissent agir qu'autant qu'elle est j» compatible avec de plus nobles impressions. Nos dou- » cereuxetnos enjoués sont de contraire avis; mais vous » vous déclarez du mien : n'est-ce pas assez pour vous » en être redevable au dernier point? » Nous trouverons ailleurs l'occasion de contester ce rôle secondaire d'une passion, bien froide et bien peu tragique, dès qu'elle n'est pas dominante ; mais quels étaient ces doucereux et ces

enjùtiés? A qui Corneille pensait-il en parlant, dans un autre passage de sa lettre, de « ces opiniâtres entêtements » qu'on a pour les héros refondus à notre mode > ? C'é-» talent encore des traits à l'adresse de Tauteur d'Alexandre^ et ce nouvel incident ne contribua pas à rapprocher les deux poètes.

Si la Dissertation sur Alexandre n'avait pas eu d'autre résultat, il faudrait déplorer qu'elle ait été écrite ; mais, on peut l'affirmer, elle n'a pas été perdue pour Racine. Sans doute, au premier moment, malgré la bienveillance du début, elle blessa son amour-propre susceptible ; mais, comme toujours, la réflexion triompha de ce mouvement d'humeur; il reconnut la justesse de la plupart des observations de Saint-Évremond et il ne les oublia pas en traçant les caractères cTe son Andromaque. On peut afKrmer que le rapide et merveilleux progrès de son talent et de son goût fut en partie l'ouvrage de cette critique. La ThébcCide était une pièce pâle et médiocre; Alexandre, une imitation plutôt qu'une œuvre originale : quelques caractères étaient calqués sur Corneille, d'autres se ressentaient de VAstrate. Avec Andromaque apparut une tragédie nouvelle, moins forte et moins élevée que celle de Corneille, mais pleine de sensibilité et de naturel, d'expression et de vérité. Malgré des imperfections et des taches, malgré quelques défauts de jeunesse, un chef-d'œuvre était donné au théâtre français, et le public du temps ne s'y trompa pas. Voyons quelle attitude prit la critique en face de ces transports d'admiration, et comment elle accueillit une œuvre dont Alexandre ne permettait pas de pressentir les beautés supérieures.

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