Préface de Phèdre
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tables. Dans les idées des anciens, où Phèdre n'est qu'une victime de la colère de Vénus et un instrument de sa vengeance contre Hippolyte, cette conduite s'explique; c'est une dernière conséquence du délire dont la déesse a frappé la reine. Mais, chez les modernes, une telle conception eût-elle été supportable? et n'est-ce pas alors que Subligny eût pu traiter l'héroïne de Racine d'odieuse criminelle?
Subligny juge le Thésée de Pradon c un peu meil- > leur », et sa crédulité « un peu mieux fondée ». Cependant, à son avis, tous les incidents imaginés par l'auteur sont c grossiers et très-faibles, et traînent dans » les farces les plus triviales ». Enfin, oublie-t-il que le Thésée de Pradon n'est que le fiancé de Phèdre? En appelant sur son fils, par un simple motif de jalousie, une mort infaillible, n'est-il pas le plus cruel et le plus odieux des pères?
Arrivé au caractère de la Phèdre de Racine, Subligny se borne à reproduire, avec plus de violence, sa première condamnation. « C'est, dit-il, une forcenée. » M. Racine lui donne trop d'amour, trop de fureur et » trop d'efironterie. » — Et ce critique sévère admire sans réserve la Phèdre de Sénèque, misérable dévergondée qui se complaît dans ses crimes, qui va, devant le cadavre d'Hippolyte tué par sa calomnie, accabler Thésée d'invectives, et lui demander compte du sang qu'elle-même a fait répandre I II admire beaucoup la retenue de la Phèdre d'Euripide « qui meurt de dépit et » de honte parce que sa nourrice a révélé sa passion à )) Hippolyte » ; et il ne songe pas que cette femme si réservée imagine, exécute la calomnie la plus abominable, car elle est sans retour, sans rétractation possible, et la mort lui donne la plus forte des sanctions. Au reste, Subligny, injuste pour la Phèdre de Racine, traite
aussi durement que nous le pourrions faire celle de Pradon : « On ne sait ce qu'elle est, ni ce qu'elle dit ; D çlle n'a point de caractère arrêté ; sa politique est sans » fondement, et toutes ses actions, aussi bien que ses » discours, ne signifient aucune chose. »
Le critique n*est pas mécontent de TAricie de Racine. Quant à celle de Pradon, il ne Tépargne pas plus que sa Phèdre. « M. Pradon, dit-il, ne lui a pas donné un » caractère assez judicieux; c'est elle qui fait Tamour à » Hippolyte, qui lui dit tout ce qu'il devait dire de plus » tendre, et elle découvre comme une étourdie sa » passion devant Phèdre, par un mot que la personne la ]> moins raisonnable n'aurait pas prononcé. "» Il faut avouer qu'Aricie n'a guère de retenue, et qu'elle répond avec un empressement bien peu déguisé à la déclaration d'Hippolyte. 11 faut avouer aussi qu'elle trahit bien ridiculement devant Phèdre l'amour qu'elle a dissimulé jusque-là ; et l'on ne pouvait imiter avec plus d'ineptie la terrible situation d'Atalide. Phèdre, abusée par sa confidente et par Hippolyte lui-même, se. croit aimée du jeune homme. Elle raconte qu'elle a vu le père en présence du fils, et que celui-ci, fort habile apparemment à feindre un amour qu'il ne sent pas, n'a pu se contenir même devant Thésée :
Son désordre a fait voir un feu qu'il voulait taire.
Thésée est pénétrant, il a paru surpris
De trouver de Tamour dans les yeux de son fils.
Un grand danger menace donc Hippolyte. Mais Aricie sait fort bien que les soupçons de Thésée sont imaginaires. Elle sait qu'un mot de son amant ou d'ellemême dissipera les doutes du roi, et même assurera leur union : car, dans la pièce de Pradon, la princesse
n*est pas le dernier rejeton d'une famille proscrite, et Thésée tout le premier, sans connaître Tamour des deux jeunes gens, a formé le projet de les unir. Cependant, malgré tant de raisons pour être tranquille, elle ne peut contenir son épouvante et son désespoir ; elle éclate, comme Âtalide à la nouvelle subite de la mort résolue, commandée de Bajazet Elle s'écrie :
Que deviendrai s-je, hélas ! si cet amant si tendre Périssait
Phèdre, brusquement tirée de sa confiance, ne ménage pas la rivale qui s'est si makdroitement déclarée :
Dieu ! qu'est-ce que je vois !
Vous feriez juger, à vos sens interdits, Que le père vous touche ici moins que le filsK
Et elle interroge Aricie sur ce ton délicat :
Est-ce vous, est-ce moi qui le fait soupirer?
'^Aricie veut réparer le mal causé par son inconcevable sottise :
Ah ! sans doute, madame, S*il soupire, vos yeux ont fait naître la flamme.
Phèdre répond encore par un mot dérobé à Racine :
Souhaitez-le *, du moins !