‹ Les ennemis de Racine au XVIIe siècleChapitre 128 sur 156 · Lettre du 14 janvier · texte numérisé non relu

Lettre du 14 janvier

332 ESTHER ET ÂTHÂLIE.

» dans cette pièce ; tout est beau, tout est grande tout est » traité avec dignité. » Ailleurs elle dit : € Si j'étais dévote, » j'aspirerais à voir cette pièce, n II est certain qu'elle y aspirait, et qu'elle fut heureuse et reconnaissante de l'invitation qu'elle reçut dans le courant de février.

Le récit qu'elle fait de cette représentation est fort piquant *. M"*« de Sévigné n'a eu garde de s'exposer au même affront que M'"'' d'Estrées ; elle a eu soin d'écouter la pièce «: avec une attention qui fut remarquée, et de » laisser de temps en temps échapper de certaines » louanges sourdes etbien placées qui n'étaient peut-être » pas sous lesfontanges de toutes les dames. > Et quand le roi est venu lui demander si elle a été contente, elle lui a fait part « de ses sincères admirations, sans bruit et » sans éclat ». Il était plus habile de répondre comme elle : c Sire, je suis charmée, ce que je sens est au-dessus » des paroles », que de multiplier les exclamations. Aussi M"* de Sévigné a-t-elle les honneurs de la journée : le roi, M"» de Maintenon, M. le Prince, les plus grands personnages de la cour lui ont adressé quelques paroles flatteuses; elle a été « l'objet de l'envie » ; elle est rentrée chez elle charmée de tout le monde et de la pièce, qu'elle loue cependant avec mesure, sans que la joie ôte rien à la délicatesse de son goût : c Je ne puis vous » dire l'excès de l'agrément de cette pièce : c'est une » chose qui n'est pas aisée à représenter et qui ne sera » jamais imitée ; c'est un rapport de la musique, des vers, 1» des chants, des personnes, si parfait et si complet, « qu'on n'y souhaite rien ; les filles qui font des rois et » des personnages sont faites exprès : on est attentif, et on » n'a point d'autre peine que celle de voir finir une $i » aimable pièce ; tout y est simple, tout y est innocent^

i, Lettre du 21 février 1689,

ËàTtaEft Et AtfiALlE. m

» tout y est sublime et touchant ; cette fidélité de This- » toire sainte donne du respect ; tous les chants, conve- 1» nables aux paroles, qui sont tirés des Psaumes ou de » la Sagesse, et mis dans le sujet, sont d'une beauté qui » ne se soutient pas sans larmes.» Et elle conclut par un trait qui résume heureusement ses impressions et le mérite de l'œuvre : o La mesure de l'approbation qu'on donne à cette pièce est celle du goût et de l'attention. > Ainsi, elle n'est pas de ces . courtisans dont M"' de la Fayette parle avec un peu d'humeur, qui « d'un petit di- 9 vertissement fort agréable ont voulu faire un chef- » d'œuvre supérieure tout ce qui s'était fait en ce genre- » là ». M""* de Sévigné réunit dans ses éloges la pièce, la musique, les actrices, la mise en scène. C'est surtout de l'ensemble qu'elle est charmée ; ce qui la touche dans l'ouvrage, c'est la reproduction fidèle de l'histoire sainte, et non-seulement l'exactitude des faits, mais encore plus sans doute la vérité de la couleur, du ton, du langage. Elle n'y cherche pas une tragédie dans les règles, mais des tableaux gracieux que l'inspiration des livres saints rend quelquefois sublimes. Elle n'avait donc rien à désavouer dans son premier jugement ; et, quand VEsther aura été publiée, quand « l'impression, cette requête » civile contre l'approbation publique ]», suivant l'expression de M. de la Feuillade, c aura produit son effet ordinaire», quand surtout lés ennemis de Racine auront eu le temps d'opposer leur sévérité à la complaisance des spectateurs de la cour, elle aurait pu maintenir son appréciation et ne pas écrire cette phrase qui ressemble à une rétractation : « Pour moi, je ne réponds que de l'agrément » du spectacle qui ne peut être contesté. »

En effet, le grand succès d*Esther et les suffrages augustes qu'elle obtint, ne protégèrent pas Racine contre les critiques. Le mot de M*"* de Sévigné : « Il aime Dieu

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» comme il aimait ses maîtresses », ne fut pas du goût de ses adversaires ; ils le retournèrent en disant qu'il s'entendait mieux à parler d'amour que de Dieu. On voit par le récit de Louis Racine que ces attaques vinrent particulièrement des auteurs, des confrères de Racine à l'Académie française : « Plusieurs de ceux qui avaient > répété si souvent dans leurs épttres dédicatoires, ou » dans leurs discours académiques, que le roi était au- » dessus des autres hommes autant par la justesse de » son goût que par la grandeur de son rang, ne regar- » dèrent pas dans cette occasion sa décision comme une » loi pour eux. » Puis il rend compte d'une apologie manuscrite à*Esther^ que le hasard a fait tomber entre ses mains, et dont l'auteur avoue que le jugement du public n'a pas été favorable à la pièce, et qu'il est même déjà un peu tard pour en appeler. Cependant l'apologiste entreprendra, dit-il, de montrer qu'elle a été condamnée sans examen, et que tout son mérite n'est pas reconnu. Â l'appui du même fait vient une injurieuse épigrarame répandue à l'époque d'Athalie, et attribuée àFontenelle :

Gentilhomme extraordinaire, ' Poète missionnaire, Transfuge de Lucifer, Comment diable as-tu pu faire Pour renchérir sur Esther * ;

ainsi que d^autres couplets conservés dans le même rc* cueil :

Quand je vois tous tes vers tomber sans harmonie, Quand je vois dans Esther dépérir ton génie, Hypocrite rimeur, historien trop payé.

Avec tout Tunivers ma langue se délie,

i. Ch, histor,, t. VU, p. 113.

ËSTHER ET ATHÂLIfi. 335

Et je dis : fatale loi !

Quoi! faut-il voir un si grand roi Entre les mains de l'auteur à'Athalie M

Pour attirer à Racine des inimitiés puissantes, on ne manqua pas d'exagérer et d'envenimer les allusions qu'on croyait voir dans la pièce. L'altière Yasthi était M"* de Montespan ; Aman fut Louvois. Ce n'était pas la première fois qu'on cherchait à exciter ce ministre contre les poètes chers à son rival d'influence, Colbert. Pradon avait reproché méchamment à Boileau de n'avoir loué ni Louvois, ni son père, Le Tellier*. On publia que Racine n'avait pas craint d'attaquer directement le fameux ministre, peu aimé de M"^ de Maintenon, en mettant dans la bouche d'Aman cette parole orgueilleuse échappée, disait-on, à Louvois : a II sait qu'il me doit » tout 1 » Louvois et Le Tellier passaient pour les principaux instigateurs de la révocation de l'édit de Nantes, que Colbert, disait-on, aurait bien su empêcher^. Ce fut une raison décisive pour faire de la persécution des juifs l'image de celle des protestants. Des couplets attribués à un jeune seigneur, le baron de Breteuil, depuis introducteur des ambassadeurs, expliquèrent toutes ces

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