‹ Les ennemis de Racine au XVIIe siècleChapitre 23 sur 156 · Bérénice, act II, se. II · texte numérisé non relu

Bérénice, act II, se. II

La tragédie de Bajazet continua entre les deux poètes ces hostilités si regrettables. Corneille assistait à une des premières représentations de cette pièce, en compagnie d'un de ses plus ardents admirateurs, d'un des adversaires les plus décidés de Racine et de Boileau, du poète Segrais. « Je me garderais bien, dit-il à Segrais, » de le dire à d'autres qu'à vous, parce qu'on dirait que » j'en parlerais par jalousie; mais, prenez-y garde, il )> n'y a pas un seul personnage dans Bajazet qui ait les » sentiments qu'il doit avoir, et que l'on a à Constan- » tinople ; ils ont tous, sous un habit turc, les senti- » ments qu'on a au milieu de la France. » Nous examinerons plus tard jusqu'à quel point est fondée cette critique adoptée par tous les ennemis de Racine, et adressée par eux à cette tragédie et à toutes les autres. Mais cette confidence, que nous trouvons dans le Segraisiana, c'est-à-dire dans le recueil des jugements et des mots célèbres de cet écrivain, fut certainement répétée par lui ; elle courut les cercles où Segrais se rencontrait avec tous les ennemis des nouveaux poètes, et elle ne manqua pas d'arriver jusqu'aux oreilles de l'auteur de Bajazet.

Mais un autre mot, prononcé par Corneille en pleine Académie, dut surtout exaspérer Racine, et soulever son bon sens et son goût, autant que son amour-propre en était blessé. Boursault, le protégé et l'ami de Corneille, après avoir si rudement corrigé l'auteur de Britannicus^ voulut lui donner une leçon dans son art, et il fit représenter, en 1673, cinq mois après Mithridate, au théâtre de l'hôtel Guénégaud, une tragédie de GermanîcusK Boursault accusait la pièce de Britan-

1. Les frères Parfaîct (tiistoire du Théâtre français, t. XII, p. 146) placent cette tragédie en 1679; ils sont évidemment daas Terreur. Outre Chappuzeau et les registres du théâtre Guénégaud, qui don-

nicm de n'être que Thistoire romaine mise en vers, (^rtes sa tragédie n'encourra pas le même reproche^ car il est impossible d'abuser plus étrangement des noms et des événements historiques, de transformer plus ridiculement les caractères consacrés par les fortes peintures de Tacite, et de mieux renchérir sur le romanesque absurde de Quinault et de son école. On voit dans cette pièce le fameux Germanicus^ Âgrippine, Drusus, Livie, Pison, Tibère; mais, pour comprendre la situation où Fauteur les place, le rôle qu'il leur assigne, il faut commencer par oublier, s'il se peut, l'histoire et Tacite. Il faut surtout perdre tout souvenir du caractère énergique et hautain, violent et passionné de celte Agrippine, qui a transmis à sa fille la fierté et l'ardeur de son àme, sinon ses vertus, et qui ofirait, comme la mère de Néron, tant de ressources à un poète dramatique. Âgrippine, dans la pièce française, est une jeune fille timide et soumise : destinée et promise par son père à Germanicus, elle est pleine d'affection pour le héros, mais en même temps du respect le plus docile pour la volonté de Tibère ; elle est prête à épouser Drusus, fils de l'empereur, à oublier Germanicus, à le haïr même, parce qu'elle l'a trop aimé^ Pison, le surveillant

nent pour cette pièce la date de 1673, nous avons trouvé, dans la Giuetie en vers de Robinet, un témoignage décisif. A la date du 3 juin 1673, Robinet écrit les vers suivants :

J*ai vu dimanche les Amours

De Germanicui qai dans Rome

Fut -regarda comme qd grand homme;

Et, dans ces amours bien traites,

Il m*a paru force beautés,

D'acte en acte, et de scène en scène,

Qui partent d'une t>onne veine.

Ainsi qu'est celle de BoursauU.

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