Et je le haïrai de l'avoir trop aimd
(Acte :v, se. m.)
32 LES POÈTES THAGIQUES.
et peut-être le bourreau de Germanicus, devient un rival généreux et ma^anime qui se dévoue pour le jeune prince. Tibère lui-même se montre, à la fin de la pièce, le plus débonnaire des princes ; tout finit par une touchante réconciliation et par un mariage. Voilà quel roman puéril Tauteur a osé substituer aux récits de l'histoire ; voilà par quelles misérables inventions il a corrigé Tacite. En lisant celte pièce, on serait tenté de croire à la réalité d'une anecdote citée par les frères Parfaict, d'après une lettre de Boursaull^. L'auteur aurait donné d'abord sa tragédie sous ce litre : la Princesse de Clèves; et elle n'aurait pu avoir plus de deux représentations ; Tannée suivante, il l'aurait reproduite sous le nom de GermaniimSy et le succès de la pièce, ainsi transportée dans le monde ancien, l'aurait vengé du public. C'est là sans doute avoir un sentiment profond de l'importance et de la dignité de son art ; c'est témoigner un grand respect pour ses auditeurs et pour soi-même, et un auteur aussi fidèle à la vérité historique a le droit de critiquer les personnages de Racine et d'écrire à l'intention du peintre d'Âgrippine et de Néron cette phrase épigrammatique : « Les Grecs et les Romains sont tout défigurés, depuis que Corneille ne les fait plus parler '. »
Au reste, le style de Germanicus est à la hauteur de la conception, de l'intrigue et des caractères : c'est un mélange de platitude et de subtilité, de banalité et de prétention ; on passe de la prose la plus pâle et la plus effacée à de mauvais jeux de mots, à des antithèses
i. Histoire du Théâtre français, t. XII, p. 146. La Princesse de Clèves fut représentée deux fois au théâtre Guénégaud, le mardi 20 et ie vendredi 23 décembre 1678; elle n*a pas été imprimée.
t. Lettre â une dame sur la Princesse de Clèves.
dignes de Mascai*îlle et de Trissotin^ Malgré Molière et^ Boileau, malgré les exemples de Racine, Boursault en est resté, pour le goût et pour le style, à l'âge de la Stratonice et de VOstorius. Et pourtant, dans sa préface, il parle bien complaisamment de son œuvre, il est bien fier de son succès ! N'en a-t-il pas le droit, quand il peut s'appuyer du suffrage du grand Corneille, quand il peut raconter qu'en pleine Académie il est échappé à l'illustre poète de dire, à propos de GermanicuSy qu' « il ne manquait à cette pièce que le nom dé M. Racine pour être achevée" ». Certes nous ne serons pas étonnés, comme Boursault, qu'un tel jugement ait achevé la rupture entre Corneille et Racine. Nous l'excuserons seulement en disant que ces paroles étaient inspirées par un sentiment d'amer découragement. A cette époque, la tragédie de Pulchérie, malgré les efforts des partisans de Corneille, avait échoué au milieu des applaudisse-
i. Jo me rais voulu mal de vous Touloir du bien.
L'Amour, que je le plains!
Étant ne de vos yeux yb mourir par vos mains.
Et, à côté de ces traits de mauvaise goût, que de platitudes!
Mon amour qui vous plut à présent vous déplaît.
Plus un hymen est proche, et plus les désirs croissent ; On asj^re sans cesse à ce jour glorieux.
Et le demiM' moment est le plus ennvqreux.
2. ■ Cette tragédie mit mal ensemble les deux premiers hommes » de notre temps pour la poésie : je parle du célèbre M. de Cor- » neille et de Tillustre M. Racine. M. de Corneille parla si avanta- » geusement de cet ouvrage à TÀcadémie, qu'il lui échappa de dire • qu*il ne lui manquait que le nom de M. Racine pour être achevé, » dont M. Racine s*étant offensé, ils en vinrent à des paroles piquantes, » et, depuis ce momenl-là, ils ont toujours vécu, non pas sans » estime Tun pour Tautre (cela était impossible), mais sans ami- « tié. »
ments prodigués à Mithridate. Suréna, Tannée suivante, ne tint pas davantage contre VIphigénie; et, bien que Corneille ait. toujours protesté contre les arrêts du public, bien que, deux ans après l'échec de Suréna, il ait écrit, en parlant de ces travaux si mal accueillis :
Les derniers n'ont rien qui dégénère,
Othon et Suréna
Ne sont pas des cadets indignes de Cinna.
Le peuple, je Tavoue, et la cour les dégradeat; Je faiblis, ou du moins ils se le persuadent * ;
il mit enfin un terme à sa trop longue carrière dramatique, et il se décida à un silence que son jeune rival allait bientôt imiter. En effet, les inimitiés qui s'autorisaient du nom de Corneille ne se calmèrent pas après la retraite du poète, et tous ceux qui, pour venger leur aul leur de prédilection ou pour satisfaire leurs propres chat grins, leurs propres rancunes, cabalaient contre Racine, triomphèrent bientôt du succès de leurs intrigues. La tragédie avait perdu ses deux plus grands interprètes ; Boileau pouvait dire :
Et la scène française est en proie à Pradon.
Tous les admirateurs de Corneille ne sont pas complices de ce triste dénoûment, et il est juste de les partager en plusieurs classes. Dans la première, nous placerons ceux que la parenté, des liens d'amitié ou d'intérêt, la collaboration littéraire, engagent naturellement dans la cause de Corneille. La seconde comprendra tous
i. Épitre au roi, qui avait fait représenter à Versailles Cinna, Pom.' pée, Horace (1676).
ceux que des sentiments plus désintéressés attachent au vieux poète, jusqu'à les rendre injustes pour le nouvel auteur, ceux qui restent fidèles à leurs premières admirations, qui aiment, dans le peintre de Chimène et de Comélie, leur jeunesse et les nobles plaisirs qu'elle a dus à ces chefs-d'œuvre; ceux, en même temps, que leur éducation littéraire éloigne des nouveaux poètes, et dont Corneille satisfait bien plus Tesprit et le goût. Cette classe d'adversaires de Racine nous mènera directement à ceux qui le combattent comme un des principaux champions de la nouvelle école littéraire, comme ami et complice du satirique, aux auteurs attaqués par Boileau, et aux personnages, aux salons qui ont épousé leurs causes. La fameuse querelle des anciens et des modernes, où Racine fut un des principaux auxiliaires de Boiieau, contribua encore à entretenir ces inimitiés. Pour certains critiques obscurs, elles ne s'expliquent que par l'orgueil de se mesurer avec des œuvres fameuses, par le désir de se faire connaîti'e et de faire rejaillir sur eux-mêmes l'éclat d'un grand nom. Enfin, nous trouverons encore, cachés sous le titre de partisans de Corneille, des ennemis particuliers de Racine, ceux que lui attira la vivacité de son caractère, ceux qu'animèrent contre lui sa faveur à la cour, ses pensions, ses places, et encore plus, dans la seconde partie de sa vie, la sévérité de sa conduite et l'ardeur de sa piété. Toutes ces causes, en effet, se sont réunies pour combattre sa réputation, pour susciter contre ses tragédies, à leur naissance, les intrigues dont nous ferons l'histoire, les critiques dont nous apprécierons la valeur et discuterons les principales idées.