A propos (le satyre, quoy
Sous ce nom, l'on yoit, bonne foy,
164 ANDROHAQUE.
VsLMXeuTi'Andtomaque, ce fut Taccueil empressé fait par Molière â cette pièce. Quoiqu'il eût donné à son ancien ami de justes motifs de ressentiment, il ne s'attendait pas sans doute à cette petite vengeance. Si Ton en croit Subligny, il alla jusqu'à attribuer la comédie à Molière lui-même. C'était assurément faire beaucoup d'bonneur à cette œuvre, qui n'a rien de commun avec le talent et le style du grand poète comique, et Subligny a raison de triompher dans sa préface de cette prétendue méprise : « Cette comédie, dit-il, a diverti assez de 9 monde dans le grand nombre de ses représentations, 9 et elle a même assez plu à ses ennemis pour borner » la vengeance qu'ils en ont tirée à publier que le plus » habile homme que la France ait encore eu en ce » genre d'écrire en était l'auteur, je veux dire M. de » Molière. »
Quel est le caractère de cette pièce? On a dit que c'était la première des parodies : ainsi Subligny aurait eu l'honneur d'inventer ce genre aujourd'hui si répandu et si populaire. Cependant on se rappelle que la tragédie du Cid fut parodiée par Boisrobert, et que cette misérable bouffonnerie, provoquée par Richelieu, fut jouée au Palais-Cardinal par les marmitons de Son Éminencc. La priorité appartientdonc à Boisrobert. En outre, le mot de parodie ne donne pas une idée très-juste de Tœuvre de Subligny. Quelques situations de sa comédie sont bien calquées sur celles d^Andromaqtie, quelques scènes sont bien calculées de manière à reproduire certains passages de la tragédie, en les chargeant ; mais le plus
Icy des écrits qui sont pires Dix mille fois que des satyres, Et qui font au moins plu$ de peur, A maint et maint savant autheur.
(Lettre du iS septembre i608.)
souvent c'est une simple critique, comme le Portrait du peintre ou la Satyre des Satyres de Boursault. L*auteur, au lieu d'exprimer directement ses opinions, les met dans la bouche de ses personnages, et rend ses railleries plus vives et plus piquantes en les présentant quelquefois comme les éloges maladroits de sots admirateurs. Rien de plus commode que cette tactique, renouvelée de Boursault. On donne à l'auteur qu'on décrie des prôneurs maladroits, ignorants, emportés, ou même malhonnêtes; on fait de ses adversaires des personnes pleines d'esprit, de délicatesse et d'honneur : entre des parties si inégales, la lutté n'est pas un instant douteuse. Les admirateurs de la pièce attaquée, placés dans des situations défavorables, affublés de tous les ridicules, sont facilement vaincus. Mais les rires qu'ils provoquent atteignent-ils l'ouvrage censuré, et le critique a-t-il le droit de se targuer d'un pareil triomphe?
Telle est la première impression que fait la comédie de Subligny : on trouve que les partisans de Racine sont trop sacrifiés, que les ennemis de la nouvelle pièce ont la part trop belle. L'auteur nous transporte dans une riche famille bourgeoise, au moment de la grande vogue d*Andromaque, Nous avons vu quelle perturbation la tragédie jette dans cette famille : elle y occupe tous les esprits, y trouble toutes les têtes, et vient même traverser un mariage qui se prépare, celui d'Hortense avec Eraste, gentilhomme dont la poursuite est agréée par la mère de la jeune fille. Mais Émste a un grand défaut aux yeux d'Hortense : il est admirateur passionné d'^ndromaquey tandis que sa fiancée trouve la nouvelle pièce pleine de défauts, et aussi faiblement conçue pour les caractères et pour l'intrigue qu'elle est mauvaise pour le style. Il a un autre tort plus grave, quoique Subligny n'y insiste pas, afin de rejeter sur la tragédie tout le
TGH ÂNDROMÂQUE.
malheur d'Eraste : il Q*est pas aimé, et le cœur d'Horlense appartient à un rival, Lysandre, pour qui la jeune fille se montre même assez facile. Enfin, on peut reprocher encore à Éraste de perdre sa cause par sa sottise et sa honteuse ignorance, d'être un personnage grossier et brutal^ et, qui plus est, un fripon : car on apprend à la fin de la pièce a qu'il doit deux fois plus que son bien ne vaut » ; et la mère le congédie par ces mots : « Vous avez voulu me tromper ; le ciel n'a pas » permis que vous ayez réussi. » En vérité, l'auteur donne à Racine un bien triste défenseur; il est bien injuste lorsqu'il veut rendre Andromaqtie coupable de ce mariage manqué, et il n'a pas le droit de conclure par la bouche d'un ami d'Eraste : « Voilà ce que t'a valu » VAndromaque; l'auteur te doit être bien obligé. »
L'intrigue de cette petite pièce est fort peu de chose ;
ce n'est qu'un prétexte à des entretiens dont Androma-
que fait toujours le sujet, à des situations qui permettent
de critiquer et le plan, et les caractères, et le style de la
tragédie. Éraste presse la conclusion de son mariage qui
devait être célébré dès le soir; Hortense repousse ses
prières, en s'armant toujours de quelque trait emprunté
à la pièce nouvelle : « Ah ! s'écrie-t-elle, je serais aussi
» bête qu'Aniromaque, qui épouse Pyrrhus sur parole,
j> avant que d'avoir vu son fils en sûreté. » Éraste, lassé
de ces faux-fuyants, s'emporte et menace : « L'heure de
» notre mariage a été résolue, et puisque vous ne le
» voulez point d'amitié, vous le voudrez de force; songez-
» y bien. » A ce mot, Hortense triomphe : a Ah I ah I
» voilà le songez-y bien de Pyrrhus. Après qu'il a fait le
» doucereux auprès d'Andromaque, il la traite de la
» même façon. » Éraste est poussé à bout, il tutoie sa
maîtresse : « Ah I cruelle, fais, fais-moi mourir, achève. »
Ce tutoiement est son coup de grâce, a Achève? répond
ANDROHAQUË. 167
• Hortense; d*où vient encore ce tutoiement? Est-ce » que le titre d'amant disgracié vous a mis si fort au- » dessus de moi, comme celui d'ambassadeur metOreste » au-dessus de Pyrrhus ?» Et elle se retire avec ces mots : a Adieu, Pyrrhus, adieu ! » Malheureux Éraste 1 que de raisons n'a-t-il pas pour maudire Andrùmaqueî Combien Topiniâtreté de son admiration est généreuse I et qu'il ferait sagement de suivre les conseils de son cousin Alcipe, qui le blâme d'aller rompre en visière avec sa maltresse pour une comédie I « Quand tu aurais » dit, lui représente l'officieux cousin, que r^indromo^t^^ » n'est pas une des meilleures pièces du monde, il y en » a bien d'autres que toi qui le disent, qui n'ont pas de » maltresses à ménager, i» Et comme il est lui-même du nombre de ces juges peu enthousiastes, il profite de l'occasion pour reprendre au long les critiques d'Hortense.
Cependant Éraste trouve à propos un auxiliaire : c'est une certaine vicomtesse, jeune veuve qui partage ses sentiments littéraires, et qui n'a pas non plus d'éloignement pour sa personne. La pauvre vicomtesse n'est pas épargnée dans l'exposition : on la représente comme une sorte de précieuse, entichée de poésie et de romans, et qui, au milieu de ses rêveries, a laissé perdre quarante mille livres de rente. Voilà le nouveau personnage qui vient défendre Andromaque ; mais ses éloges prolixes ne servent pas mieux la cause de la tragédie 'que les réponses brèves et peu motivées d'Éraste. « C'est peut- D être, dit-elle, la tragédie où toutes cûoses sont de » meilleur exemple ; et j'y songeais encore hier en ren- » dant visite à une petite provinciale fort au-dessous de » ma qualité, qui eut Tinsolence dé m'attendre dans sa » chambre et sur son siège, au lieu de venir au-devant » de moi. Hélas 1 dis-je, cela est bien éloigné de l'honné-
168 ANDROHÀQUK.
x> teté de Pyrrhus qui, loin de souflrir qu'on amène x> Oreste à son audience, le va chercher où il est, pour » savoir le sujet de son ambassade. » Elle n'est pas moins touchée « du bon exemple de cette Ândromaque, qui » pleure son époux après plus d'un an, comme le premier D jour», et elle se récrie sur la moralité de ce spectacle. Alcipe ne manque pas de répondre sur le ton de M. d'Olonne : « D*accord, madame, cela est tout à fait rare. » Au milieu de tous ces débats, les intérêts d'Éraste sont de plus en plus compromis. Au deuxième acte, nous faisons connaissance avec Lysandre, plus coupable qu! Andromaque des rigueurs d'Hortense envers Éraste. La fière ennemie de Racine est fort tendre avec cet amant préféré ; elle souscrit très-facilement à un projet d'enlèvement, elle prolonge très-complaisamment ce rendezvous dans lequel la surprend Éraste. Excusons-la : ce n'était peut-être qu'un artifice pour exciter la jalouse colère de son malheureux fiancé, et provoquer des reproches qu'elle repoussera victorieusement par de nouveaux emprunts à Andromaque. Éraste est las de cette pièce, qui lui amène tant de traverses. « Maudite Andromaque f r> s'écrie-t-il ; et cependant un second entretien avec la vicomtesse vient affermir son admiration chancelante et ranimer le feu de son enthousiasme. Loin de tout contradicteur, les deux partisans d* Andromaque peuvent à leur aise épancher leurs sentiments, et Éraste, si réservé en présence d'Hortense ou d*Alcipe, se répand ici en éloges malencontreux dont chacun est une critique. Il n'est pas jusqu'à son ignorance grossière dont le malin Subligny ne fasse une arme contre Racine. Éraste, peu versé dans Thistoire, prend Ulysse pour un gentilhomme français : « C'était, dit-il, le plus fin diable qui fût en France. » La vicomtesse l'interrompt pour corriger cette erreur: «Vous voulez dire en Grèce. — En Grèce, en
ANDROMAQUË. 1C9
France, quHmporte ? » répond Éraste ; ce qui veut dire, dans l'intention de Subligny, que les personnages de Racine sont des Français habillés à la grecque, des héros formés sur le modèle de la Clélie, où, suivant Éraste, Pyrrhus a appris son métier d'amoureux. Nous voilà loin de la préface de Racine et du reproche d'emportement et de grossièreté tant de fois adressé au personnage de Pyrrhus I Mais Subligny n'est pas embarrassé pour si peu de chose : si Pyrrhus est emporté avec Hermione, il est galant et doucereux avec Ândromaque. Cependant Hortensene luia-t-ellepas reproché le « Songez-y bien?» ne s'est-elle pas raillée de sa colère et de ses menaces? son langage alors est-il encore celui d'un Céladon? N'importe, il est convenu que Racine « accommode ses héros à la sauce douce ; » l'amour de Pyrrhus pour Andromaque est donc plein de douceur, de respect et de docilité.
Au début du troisième acte, les événements ont marché. Éraste a voulu déjouer les projets de Lysandre et d'Hortense, en faisant enlever sa prétendue; mais par une erreur qui précipite le dénoûment, au lieu d'Hortense, c'est la vicomtesse qu'il a enlevée. Ses ennemis triomphent, et Hortense lui apprend qu'elle va épouser Lysandre. Plus que jamais, au milieu des vives discussions qui s'engagent, Airomaque joue son rôle. C'est par le fameux discours de Pyrrhus à Hermione que la jeune fille accueille son malencontreux amant :
Vous ne m'attendiez pas, monsieur, et je vois bien Que mon abord ici trouble votre entretien.
Et elle continue, toujours en parodiant Pyrrhus : « Oui, » monsieur, j'avoue qu'on mns avait voué la foi que je » lui voue. Une autre que moi vous dirait que sa mère
170 ÀNDROMâQUE.
» aurait fait cela sans consulter son cœur, et que satis » amour elle aurait été engagée à vous ; mais jene veux » pas m'excuser. Si vous voulez, j'épouserai Lysandre, » parce que je veux être traîtresse. Éclatez contre moi :
j» Donnez-moi tous les noms destinés aux parjures; j> Je crains votre silence et non pas vos injures, etc. ■
Le pauvre Éraste n'a pas le droit de se récrier : comment peut-il trouver mauvais un compliment emprunté à la tragédie qu'il admire tant?
Battu sur les caractères et sur la conduite de l'action, réduit à reconnaître qu'il « peut y avoir dans la pièce » des choses contre les règles », il se rejette sur la beauté du style : « Au moins, dit-il, il n'y en eut jamais de » si bien écrite ; Ton ne vit jamais un langage plus net » et plus juste, d Mais, à l'instant, Hortense, Lysandre, le cousin Alcipe, entreprennent de lui prouver le contraire ; et comme ces ennemis d'Andromaque ont fait une profonde étude de la tragédie qu'ils trouvent si mauvaise, comme ils en savent par cœur de nombreux passages, et qu'au besoin, « pour secourir leur mémoire troublée », ils peuvent tirer de leur poche le volume qui ne les quitte pas, nous entrons dans une critique minutieuse des vers de Racine. Les personnages occupés de si chers intérêts oublient leur rivalité et leur amour pour contester des expressions, attaquer des tournures de phrase, et traiter de galimatias des alliances de mots le plus souvent aussi heureuses que hardies.
Telle est la pièce de Subligny ; mais ces trois actes n'ont pas suffi à l'auteur pour épancher sa verve satirique. Dans sa préface, il revient à la charge ; il reprend un à un tous les défauts que sa comédie a déjà signalés. Le style surtout est pour lui l'objet d'un examen nou-
veau et fort étendu ; en effet, « il a omis beaucoup de fautes de diction, dont Ténumération eût refroidi la pièce )) ; mais la matière ne lui manquait pas ; car « il ^ en a, dit-il, compté près de trois cents ». Sans nous |/^ donner, grâce à Dieu, sa liste complète, il communique jf au lecteur une bonne partie de son répertoire. Quelques-unes de ces observations sont justes et Racine en a profité ; car les détails relevés par Subligny ont disparu dans la seconde édition d'Andromaque ; mais beaucoup de tours nouveaux que le critique traitait de fautes ont été maintenus avec intention par le poète. Empruntés le plus souvent au latin, dignes par leur allure dégagée et rapide d'entrer dans une langue que la méthode sévère de Vaugelas avait quelque peu embar^' rassée et affaiblie, concis et brillants sans cesser d'être clairs, ils méritaient le droit de cité que Racine demandait et a conquis pour eux. Grâce à lui, ils ont passé dans les habitudes du style poétique, et, tandis que leur hardiesse scandalise Subligny, tandis qu'il réclame contre eux au nom du bon sens et crie au galimatias,^ à peine songeons-nous aujourd'hui à remarquer leur force et leur originalité *. Cependant cette partie de la critique de Subligny est encore la moins contestable ; elle rendra