‹ Les ennemis de Racine au XVIIe siècleChapitre 77 sur 156 · Subligny critique ces vers de Tacte II, se · texte numérisé non relu

Subligny critique ces vers de Tacte II, se

Et ces peuples barbares De mon sang prodigue sont devenus avares.

On n'est avare, dit-il, que d'une chose qui nous est chère ; prodigué n'est pas juste ; car puisqu'Oreste est vivant, son sang n*a pas été prodigué. Ne peut-on prodiguer sa vie sans mourir? Et le mot avare détourné de son sens le plus rigoureux ne donne- t-il pas à Tidée plus de force? Ces peuples sont avides de sang :

Ils n'apaisent leurs dieux que du aaag des mortels.

Or celui d'Oreste est en leur pouvoir; lui-même, il le leur aban-

m ânduomàque.

Racine plus sévère pour lui-même. Quoique le style i'Andromaque eût déjà, dans bien des passages, une facilité et un naturel pleins de douceur et de grâce, et quelquefois une élévation et une énergie saisissantes, on y sentait encore la jeunesse par quelques faiblesses, par quelques expressions plus brillantes que justes. Sans rien perdre de sa richesse et de sa couleur poétique, il joindra bientôt à ces qualités une précision et une rigueur qui défient l'examen le plus attentif.

Quelle est la valeur des autres critiques de Subligny? Nous avons pu déjà, soit à propos de la préface de Raine, soit en examinant le jugement de Saint-Évremond, pprécier et réfuter les plus générales, le rôle de Tamour ans la nouvelle trap[édiey et la violation de la vente istorique^ubligny ne pardonne pas à Racine d'avoir

donne, et ils refusent de le verser! Ne peut-on dire qu'ils en sont avares?

Au I"' acte, se. i, Oreste dit à Pylade :

Je pensai que la guerre et la gloire De soins plas importants rempliraient ma mémoire.

Subligny chicane le mot mémoiref qu'il est facile de justifier. M'est-cc pas en occupant sa mémoire de pensées plus graves qu*Oreste en chasssra Hermione? Peut-on, sans une sévérité injuste, demander à un écrivain en vers plus d'exactitude?

Subligny est encore plus rigoureux quand il condamne ces deux

vers :

Mais admire avec moi le sort dont la poursuite Me fait courir moi-même au picgc que j'dvite.

n y voit trois fautes graves : persécution serait le mot propre, moimême est une belle cheville; éviter est absurde; il faudrait dire que je voudrais éviter. — Poursuite est très-clair; moi-même appuie heureusement sur ridée; f évite est un latinisme qui n'embarrasse personne, et qui donne à la phrase plus de concision. Quel poète, chez les nncicns et chez les modernes, résisterait à une analyse si minutieuse?

fait vivre Astyanax. Cependant « ce déguisement de > l'histoire » se rencontrait déjà dans la Franciade de Ronsard. Mais là, suivant le critique, a il sert à quelque » chose de grand et d'ingénieux, puisque le poète tire » d'Astyanax Torigine de plusieurs grands rois ; dans » Andromaque^ au contraire, on le sauve sans dire » pourquoi, ni ce qu'il devient. » Apparemment Andromaque n'a pas de raisons pour sauver son fils ; apparemment la vie de cet enfant est inutile à la tragédie, où elle forme le nœud de Taclion, où elle donne lieu à la douce effusion, aux perplexités, aux alarmes et à la résolution désespérée d'Andromaque! Rien ne rachète cette faute d'histoire ! Que Racine ne songeait-il à nous montrer dans Astyanax l'auteur de la monarchie française? Bien plus que l'amour et les larmes de sa mère, cette belle invention nous eût intéressés à sa personne, et lui eût fait pardonner de vivre malgré la Fable !

Subligny insiste longuement dans sa préface sur beaucoup d'autres objections sans importance; il se récrie, par exemple, sur la grosse imprudence de Pyrrhus qui emploie sa garde à veiller sur Astyanax, et se livre sans défense aux coups d'Oreste et de ses Grecs. C'est là, suivant Subligny, une bévue impertinente. Pyrrhus aurait pu du moins partager avec l'enfant. Que n'a-t-il été plus frappé des paroles menaçantes d'Hormione?

Porte au pied des nutels ce cœur qui m'abandonne! Va, cours ! Mais crains encor d'y trouver Hcrmiono !

Que n'a-t-il écouté les sages conseils de Phénix?

Seigneur, vous Tentendez. Gardez de négliger Une amante en fureur qui cherche à se venger, etc.

Il est vrai, pourrait-on dire, que Pyrrhus, « impatient

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» de revoir sa Troyenne » qui « lui parle du cœur, la » cherche des yeux », n*a pas Tesprit assez libre pour s'occuper d'un péril si vaguement annoncé par une femme; dans son ardeur amoureuse, il ne prête guère l'oreille aux discours de son gouverneur. C'est en vain que Phénix insiste; Pyrrhus l'interrompt :

Andromaque m'attend ; Phénix, garde mon fils.

Et il s'échappe sans avoir rien entendu. Tel est le délire de la passion, dont Racine a si bien pénétré tous les secrets. C'est la passion qui transporte Pyrrhus; c'est elle qui la rendu coupable envers lui-même et envers Hermione; elle a fait son crime, elle fait son aveuglement et fera son châtiment, et c'est là que se manifestent le sens et la moralité de la tragédie. Tous les personnages qui n'ont pas su rester en possession d'eux-mêmes, qui ont abandonné leur volonté et leur cœur aux aveugles mouvements de la sensibilité, Pyrrhus, Hermione, Oreste, expient cruellement leurs fautes. Andromaque seule, la noble et vertueuse épouse, la dévouée et tendre mère, est sauvée avec son fils ; elle commande, elle règne en Epire, et ce dénoûment, suffisamment justifié par Virgile, est d'accord à la fois avec le plaisir et avec la conscience du spectateur.

Ce que nous venons de dire réfute les critiques faites contre le caractère de Pyrrhus. Si ce personnage manque à sa parole et aux lois de Thonneur, il en est puni ; le poète n'a pas prétendu en faire le modèle d'un héros parfait. Mais il ne faut pas demander à Subligny de pénétrer l'art profond de Racine ; il faut lui pardonner même son inconcevable appréciation du caractère d'Hermione. Il est évident qu'il ne comprend rien à cette passion mêlée d'emportement et de tendresse, de

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faiblesse et d'énergie, de colère et de soumission. N'oset-il pas, ce savant moraliste, critiquer le désespoir d'Hermione et les reproches dont elle accable le trop docile ministre de ses fureurs? N*ose-t-il pas demander ce qu'elle soit quelque temps sensible au plaisir d'être vengée » ? Enfin, ne va-t-il pas jusqu'à condamner le sublime : qui te Va dit? Il eût été, selon lui, préférable que Pyrrhus, « au lieu d'insulter à Hermione, lui témoignât quelque regret d'être infidèle ». Alors « elle aurait pu reprocher à Oreste la mort de son amant avec quelque vraisemblance ». Oui, sans doute; mais que devenait la peinture de cette passion, qui, même chez une femme superbe et violente comme Hermione, survit à tout, aux retards, aux hésitations, aux rebuts, enfin aux plus sensibles outrages? Que devenait cet amour, si pathétique parce qu'il éclate plus que jamais lorsqu'on le croit transformé en haine, parce qu'il trouve dans l'accomplissement de la vengeance commandée, la plus forte manifestation de son ardeur, l'expression la plus déchirante et la plus désespérée de sa puissance^?

Telles sont les principales objections de Subligny : les unes sont mesquines et puériles, les autres inintelligentes et absurdes. Le critique n'a pas aperçu les beautés qui ont fait la popularité durable de la tragédie; il n'en a pas été ému ; il n'a pas l'air de les soupçonner. Selon lui, ce succès est de mauvais aloi, c'est une duperie et une surprise; le public s'est laissé prendre aux manèges d'un charlatan. Ce sont les conclusions expresses de la préface de Subligny. Bien qu'il ait

1. Oreste, selon Subligny, a tort de ne pas prendre au mot Hermione, qui lui ordonne de tuer Pyrrhus. Il hésite à commettre ce crime épouvantable ! Il se fait presser à toute heure ! Peut-on si mal connaître le cœur humain? Combien Subligny en remontrerait à Racine I

quelques vagues éloges pour le beau génie de Tauteur, pour la vigueur de ses penséesy pour la noblesse de ses sentiments; il affirme que les partisans d*Andromaquc ont été éblouiSy « les plus beaux endroits où Ton s'est » récrié sont toutes expressions fausses ou sens tron- » qués, qui signifient tout le contraire ou la moitié de » ce que l'auteur a conçu lui-même. » Â ses yeux, la tragédie y sans être précisément « une très-méchante pièce, est encore bien loin d'être bonne ». Subligny craint qu'on ne gâte le jeune poète à force d'encens; il prétend lui rendre un véritable service, en le sauvant, comme il dit, de la fureur des applaudissements, a eu » l'empêchant de s'endormir sur la foi d'une perfection » imaginaire, et de se figurer qu'il a atteint le grand » Corneille, au-dessous duquel il restera toute sa vie, s'il » ne corrige son style et la conduite de son théâtre. »

Cette protestation en faveur de Corneille ne pouvait manquer de se produire dans la critique de Subligny; comme les autres, il avait besoin de ce grand nom pour soutenir la faiblesse de ses attaques. Placée ainsi sous le patronage du fameux poète, sa comédie de- \ vait trouver un accueil plus empressé et plus comptai- \ sant. C'est là, sans doute, avec la malignité de l'esprit \ humain^ ce qui en a fait le succès. On a ri et applaudi à la XjFolle Querelle pour humilier Racine, pour venger Corneille; on y est venu aussi parce que de tout temps les hommes sont curieux de satires, et se plaisent à voir travestir et ridiculiser les œuvres qui les ont le plus émus et transportés. Quant à Racine, assurément cette petite pièce lui a causé un sensible déplaisir; mais il en a très-certainement tiré profit. Elle Ta excité à donner à son style plus de précision et de rigueur, à créer un drame plus sévère, à concevoir des caractères vertueux comme on lui en demandait. En appréciant les progrès

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du poète dans son Britannictis, nous reconnaîtrons la justesse des vers que Boileau lui adressait plus tard :

Et peut-être ta plume aux censeurs de Pyrrhus Doit les plus nobles traits dont lu peignis Burrhus

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