Gornélie dans la même tragédie, Viriate dans Sertoriua
184 BRITÂNNICUS.
» levoH veteris poetœ, et qui venait briguer des voix » contre lui jusqu'aux heures où l'on représentait ses » comédies :
s Occepta res agi :
» Exclamât... »
Semblable en effet à ce vieil auteur, Corneille, nous lavons vu, assistait à la première représentation de Britannicus. Un passage de la première préface nous j* apprend qu'il s'était récrié contre deux anachronisme^ relatifs à Britannicus et à Narcisse : a Britannicus n'en- » trait que dans sa quinzième année lorsqu'il mourut; » on le fait vivre, lui et Narcisse, deux ans plus qu'ils » n'ont vécu. Je n'aurais point parlé de cette objection, » si elle n'avait pas été faite avec chaleur par un homme » qui s'est donné la liberté de faire régner vingt ans » un empereur qui n'en a régné que huit, quoique ce » changement soit bien plus considérable dans la chro- » nologie, où l'on suppute les temps par les années » des empereurs. » Racine désigne ici bien clairement Corneille, et la tragédie à laquelle il fait allusion est celle d'Héraclim, où le règne de Phocas est prolongé de douze ans*. Nous avons condamné et nous condamnons encore ces représailles : les objections du vieux poète colportées par ses amis, les appréciations superficielles et injustes des critiques du temps n'auraient pas dû pousser jusque-là le jeune auteur de Britannicus.
1. Dans SertoriuSy Sylla vit six ans de plus que ne le veut Thistoire. Cet anachronisme brouille toutes nos idées sur cette époque ; Voltaire fait observer aussi (préface du Triumvirat) que Ptolémée, au moment de la mort de Pompée, était un enfant de douze à treize ans, incapable de diriger une délibération, Gomélie, une femme de dix-huit ans, qui ne vit jamais César, n*aborda point en Egypte et ne joua aucun rôle dans les guerres civiles. — Ici Corneille a suivi Lucain
BRITâNNIGUS. i8S
Mais n'avoiis-nous pas le droit de réclamer pour lui quelque indulgence et de plaider au moins les circonstances atténuantes? Quand on a lu les comptes rendus de Robinet et de Boursault, peut-on se défendre de partager la douleur et l'irritation de Racine?
Robinet, dans sa lettre du 21 décembre 1669, annonce qu'il a vu Britannicm. Il daigne trouver que l'auteur est en progrès, au moins pour la pureté du langage, et il fait l'éloge de ces vers
D*un style magnifique, Et tous remplis de politique.
Après ces encouragements accordés à Racine qui a su profiter des leçons de ses maîtres, Robinet se récuse; car, lui aussi, il est poète tragique, et il a composé un Britannicus. Il ne peut donc honnêtement juger pour le fond l'œuvre de son concurrent. Mais cette réserve, qu'on pourrait croire inspirée par un sentiment de modestie, n'est qu'un prétexte pour amener l'éloge de sa pièce et pour en comparer les mérites avec les défauts choquants de celle de Racine :
Et je suis quasi près de croire
(Mais peut-être m'en fais-je accroire)
Que je l'ai tout au moins traité
Avec moins d'uniformité,
Que, plus libre dans ma carrière,
J*ai p)us varié ma matière;
Qu'avecque plus de passion,
De véhémence et d'action,
J*ai su pousser le caractère
Et de Néron et de sa mère ;
Qu'en chaque acte, comme on a fait,
Je ne finis pas le sujet
Faute de quelques vers d'attente
Pour joindre la scène suivante;
186 BRITÂNNIGUS;
Que j*ai tout de mônic, à mon gré.
Chaque incident mieux préparé.
Et qu'étant, dans la catastrophe, Un tant soit peu plus philosophe, Je ne la précipite point.
Ainsi cet homme, qui se refusait délicatement à juger l'œuvre de son rival, a trouvé moyen de critiquer et la monotonie du sujet, et la froideur des caractères prin- 1 cipaux, et la conduite inhabile de Taction, où les actes i ne sont pas liés, où les incidents sont mal préparés, où ' la catastrophe se précipite contre toutes les règles de Tart. Au reste, si Robinet est Jranc, s'il déclare, sans fausse honte, qu'il a laissé loin derrière lui l'auteur populaire à'Andromaque, il n'est point cependant présomptueux : il a eu soin de reconnaître au début qixHl pouvait s'en faire accroire. Il renouvelle, en terminant, cette modeste concession :
Mais, comme j*ai dit, sur ce point| Il peut être que je me flatte.
Accusez-Ie maintenant de s'estimer trop et de ne savoir pas se tenir en garde contre la vanité et les illusions du poète I
La critique de Boursault n'est guère supérieure aux
vers de Robinet; mais son compte rendu a du moins
le mérite de nous faire connaître diverses circonstances
de la première représentation de Britannicus. Ce récit
forme l'introduction assez étrange d'un petit roman
intitulé Artémise et Poliante. L'auteur, homme enjoué
et de belle humeur, commence sur ce ton badin : c II
. » était sept heures sonnées à tout ce qu'il y a d'hor-
\ > loges depuis la porte Saint-Honoré jusqu'à la porte
«^ » Saint-Antoine, et depuis la porte Saint-Martin jus*
BRITÂNNIGUS. 187
» qu'à la porte Saint-Jacques, c'esl-à-dire qu'il était }> sept heures sonnées par tout Paris, quand je sortis D de rbôtel de Bourgogne où Ton venait de représenter
> pour la première fois le Britannicus de M. Racine,
> qui ne menaçait pas moins que de mort violente tous » ceux qui se mêlent d'écrire pour le théâtre. » L'auteur qui s'en est autrefois mêlé, lui aussi, mais a si peu » que par bonheur il n'est personne qui s'en souvienne », était comme les autres en grande appréhension; et € dans le dessein de mourir d'une plus honnête mort » que ceuK qui seraient obligés de s'aller pendre, il » s'était mis dans le parterre pour avoir l'honneur de se » faire étouffer ». Mais, contre son attente, il s'est trouvé fort à son aise; car les marchands de la rue Saint-Denis, habitués de l'hôtel de Bourgogne, selon Boursault, s'étaient rendus c au spectacle du marquis de Cour- » boyer^ qui ce jour-là justifiait publiquement qu'il était
> noble*».
Après la fine ironie de ce début, Boursault nous rend compte de la présence de Corneille c qu'il aperçut tout seul dans une loge », et de celle c d'un admirateur des nobles vers de Racine > qu'il désigne par l'initiale D*** et qui est certainement Despréaux. Il croit railler bien spirituellement son ennemi le satirique, en décrivant les vives émotions que Boileau manifestait pendant la représentation, c Son visage, qui au besoin passerait » pour un répertoire du camctère des passions, épou- » sait toutes celles de la pièce Tune après l'autre, et se » transformait comme un caméléon, à mesure que les
> acteurs débitaient leurs rôles. » Certes, on ne pouvait
1. n 8*agit d'une exécution capitale. Le marquis de Courboyer, genlilhomme huguenot, condamné à mort pour une dénonciation ca. lorauieuse de lèse-majesté contre le sieur d*Âunoy, eut la tète tranchée en Grève, le vendredi 13 décembre 1669.
188 BRITANNIGUS.
faire mieux l'éloge et du spectateur, jiige si sensible des beautés littéraires, et du poète, pour qui cette émotion était le plus bel hommage. Ni l'un ni l'autre ne durent être bien offensés de cette remarque, prétendue maligne, et de la phrase qui la concluait : c Je ne sais rien de » plus obligeant que d'avoir à point nommé un fond de » joie et un fond de tristesse au très-humble service de » M. Racine. >
Boursault nous apprend ensuite un autre détail important : c'est l'existence, à l'hôtel de Bourgogne, d'un banc formidable où les auteurs se réunissaient « pour % décider souverainement des pièces de théâtre >, autrement dit pour les soutenir de leurs applaudissements ou les faire tomber. Mais, cette fois, ils n'ont pas osé rester en groupe. De peur de se faire reconnaître, ils se <r sont dispersés » ; ils contemplent la pièce incognitOy c désavouant d'abord, par crainte de la mort, leur glo- » rieuse qualité, puis rassurés par le troisième acte, et » enfin complètement ranimés par le cinquième, le plus » méchant de tous, qui eut pourtant la bonté de leur » rendre tout à fait la vie ».
Boursault arrive, on le voit, à la critique de la ti'agédie contre laquelle il a déjà lancé, en passant, quelques traits. Des connaisseurs auprès desquels il était placé et dont il a écouté les sentiments ont trouvé les vers « fort épurés » ; mais « Agrippine leur a paru fière » sans sujet, Burrhus vertueux sans dessein, Britan- » nicus amoureux sans jugement, Narcisse lâche sans » prétexte, Junie constante sans fermeté, et Néron cruel » sans malice. D'autres qui, pour les trente sols qu'ils » avaient donnés à la porte, crurent avoir la permission » de dire ce qu'ils en pensaient, trouvèrent la nouveauté » de la catastrophe si étonnante et furent si touchés de voir Junie, après l'empoisonnement de Britannicus,
BRIÎANNIGIÎS. 189
» s'aller rendre religieuse de l'ordre de Vesta, qu'ils au- » raient nommé cet ouvrage une tragédie chrétienne, si » on ne les eût assurés que Yesta ne Tétait pas. »
Ces jugements ne paraissent pas déplaire à Boursault; mais il va nous donner bientôt sa propre sentence. En effet, après la représentation du chef-d'œuvre de Racine, « ou du moins de ce qu'on croyait qui le dût être », Boursault est allé souper chez une dame de grande qualité et dé grand mérite. Il devait y réciter des fragments d'une nouvelle pièce ; mais à son arrivée, on commença par lui demander des nouvelles de celle qu'il venait de voir, et voici, nous dit-il lui-même, de quelle manière il parla : « Quoique rien ne m'engage à vouloir du bien ^ » à M. Racine et qu'il m'ait désobligé sans lui en avoir | » donné aucun sujet, je vais rendre justice à son ou- - » vrage, sans examiner qui en est l'auteur. » Quels sont i ces torts de Racine envers Boursault? Est-ce d'avoir soutenu contre lui la cause de Molière ou de Boileau? Est-ce d'avoir accueilli le Portrait du peintre par quelque mot piquant? Nous l'ignorons; mais en dépit de cette généreuse et chrétienne théorie du pardon des injures, le ton de Boursault est celui d'un honune prévenu et malveillant, et la sévérité blessante de son langage n'est pas justifiée par la solidité et la profondeur de ses jugements. Il ne conteste pas l'éloge que ses voisins ont fait du style de la tragédie. Dès cette époque, il semble que la supériorité de Racine sur ce point soit réconnue. Robinet lui-même s'est incliné devant la pureté et la magnificence des vers. Boursault fait de même : « Il est » constant que dans le Britannicm il y a d'aussi beaux » vers qu'on en puisse faire, et cela ne me surprend » pas; car il est impossible que M. Racine en fasse de > méchants. » Cependant Boursault ne laisse pas de railler quelques exclamations qui lui semblent indignes
190 BRITÂNNIGUS.
du style de la poésie : a Ce n'est pas qu'il n'ait répété » en bien des endroits : Que fais-je, que dis-je^ et quoi » qu'il en soity qui n'entrent guère dans la belle poésie. » Nous voilà loin du galimatias que Subligny signalait dans les vers d*Andromaque f En tout cas, il serait facile de répondre à Boursault que le style de la poésie dramatique n*est pas celui de Tode ou de Télégie. Dans un genre où le poète doit s'effacer derrière ses personnages, où ceux-ci s'entretiennent sur le ton d'une conversation noble et distinguée, mais le plus souvent familière, ces formes sont naturelles, et moins choquantes qu'une pompe et une élévation soutenues.
Boui*sauIt passe ensuite à l'examen de l'action, et il se borne à répéter à peu près ce qu'il a déjà dit dans le récit de la représentation : c Le premier acte promet » quelque chose de fort beau et le second ne le dément » pas ; mais, au troisième, il semble que l'auteur se soit » lassé de travailler, et le quatrième, qui contient une » partie de l'histoire romaine, et qui, par conséquent, » n'apprend rien qu'on ne puisse voir dans Florus et » dans Coêffeteau, ne laisserait pas de faire oublier qu'on » s'est ennuyé au précédent, si, dans le cinquième, la » façon dont Britannicus est empoisonné et celle dont » Junie se rend vestale ne faisaient pitié. » Comment concilier l'intérêt que Boursault reconnaît au quatrième acte avec l'ennui de ces récits historiques, où le poète a pillé Florus et son traducteur et continuateur alors célèbre, Coêffeteau? Comment expliquer ce jugement sévère sur le troisième acte, où les emportements d'Àgrippine sont rendus avec une énergie si digne de Tacite, où le charme des explications de Britannicus et de Junie repose si doucement des fortes scènes qui précèdent, où, dans la rencontre dramatique des deux frères, des deuxrivaux, Racine a donné, quoi qu'on en
BRITANNIGliS. 191
dise, tant de grandeur au jeune Britannicus, où il a retrouvé la force, la rapidité concise, les traits soudains, les répliques vives et frappantes du dialogue de Corneille? Enfin, si l'entrée de Junie dans le corps des vestales est une invention peu historique, et qui a le tort de faire penser au dénoûment habituel des gi*andes passions et des grandes infortunes au xvii* siècle, qui peut « faire pitié » à Boursault dans la mort de Britannicus? Que trouve-t-il de « si méchant > dans un récit presque entièrement traduit de Tacite? Sans doute, le cinquième acte a moins d'intérêt que les précédents, et, après le récit de la catastrophe, les scènes qui complètent le dénoûment paraissent un peu froides. Cependant il faut au moins excepter de cette condamnation les sublimes imprécations d'Àgrippine; il faut aussi tenir compte des nécessités de l'action qui forçaient Racine à nous instruire du sort des divers personnages. « Pour » moi, dit le poète en repoussant cette critique, j'ai
> toujours compris que la tragédie étant l'imitation » d'une action complète où plusieurs personnes coucou- » rent, cette action n'est point finie que Ton ne sache D en quelle situation elle laisse ces mêmes personnes. » C'est ainsi que Sophocle en use presque partout ; c'est
> ainsi que, dans lAntigoney il emploie autant de vers » à représenter la fureur d'Hémon et la punition de » Créon après la mort de cette princesse, que j'en ai » employé aux imprécations d'Âgrippine, à la retraite de » Junie, à la punition de Narcisse et au désespoir de » Néron, après la mort de Britannicus ^ » La réponse de Racine est juste, sans doute; mais lui-même il a re-
1 . Première préface. Ce morceau n*est pas reproduit dans la seconde ; ce qui semble prouver que Racine, après réflexion, acceptait, au moins en pprtie, la critique.
19^ ftRItANNIGUS.
connu plus tard que Tobjection n'était pas sans valeur; car il a supprimé la scène où Junie reparaissait. II a fait mieux : dans ses tragédies postérieures, et surtout dans Mithridate^ dans Phèdre et dans Athalie, il a rendu ses dénoûments plus rapides et plus frappants, sans qu'ils soient moins complets. Le spectateur quitte le théâtre aussi bien instruit du sort de tous ceux qui l'intéressent; mais, pour lui donner cette satisfaction, le poète n'a pas eu besoin de diminuer l'effet de la catastrophe, de refroidir et d'effacer nos impressions. Il a gardé pour la fin son coup le plus fort, et il nous renvoie tout pleins de la pensée du principal personnage et de rémotion produite par son triomphe ou sa chute, sa récompense ou son châtiment*.
Après ces critiques, Boursault passe à l'éloge des acteurs. Mais que pense-t-il des caractères? Il faut croire qu'il s'en tient au jugement de ses voisins du parterre; car il ne dit mot de cette partie importante de la tragédie. Ainsi, ni la figure énergique et passionnée d'Âgrippine, ni la mâle et simple vertu de Burrhus, ni la cruauté encore timide de Néron et le rapide développement de ses mauvaises passions, ni la scélératesse profonde et terrible de Narcisse, n'ont trouvé grâcedevant Boursault. N'avons-nous pas le droit après cela de reléguer sa critique au rang de celle de Robinet, et de confondre dans un pareil mépris le compte rendu du gazetier et celui du poète nouvelliste? Pour comble de ressemblance, Bour-
1. D'après le BoUBana, Boileau blâmait aussi ce dénoûment, ou du moins la retraite de Junie. Il disait encore que Britannicus est trop petit devant Néron. Nous avouons que cette dernière critique nous parait peu fondée : Britannicus n*est pas si humble et si timide qu'on Ta prétendu, et il brave fièrement Néron au troisième acte. Au reste » le BoUBana^ comme tous les recueils du même genre, ne mérite pas une confiance entière.
sault, comme Robinet, joindra bientôt la pratique à la théorie. Il deviendra, lui aussi, poète tragique, et ses pièces de Germanicus et de Marie Stuart enseigneront à Racine les véritables règles et la véritable perfection de Tart.
Trouverons-nous dans les œuvres de Saint-Évreraond une appréciation plus sérieuse? La lettre où il donne à M. de Lionne son sentiment sur Britannicus n'est pas plus satisfaisante que celle où il jugeait Andromaqu^. On y trouve encore ces restrictions singulières qui ressemblent au désir de ménager tous les partis : « Britan- » nicus, dit-il, passe, à mon sens, Y Alexandre et VAndroy^maque; les vers en sont plus magnifiques, et je ne » serais pas étonné qu'on y trouvât du sublime. » Et lui-même, qu'en pense-t-il? n'a-t-il pas d'opinion formée sur ce point, ou a-t-il peur de se compromettre en l'exprimant? En outre, est-ce bien la magnificence qui caractérise le progrès du style de Racine dans sa tragédie? Les méritei éminents qu'il convenait d'y signaler n'était-ce pas une simplicité nerveuse, une vigueur bien ménagée, une concision digne de Tacite? Du moins le critique ne reproche pas, comme Boursault, à la pièc-e de n'être que de l'histoire romaine mise en vers. Mais il fait à Racine une autre querelle; il accuse vivement l'horreur du sujet et l'aversion qu'inspirent les principaux personnages : <t Je déplore le malheur de cet au- » teur d'avoir si dignement travaillé sur un sujet qui ne » peut souffrir une représentation agréable. En effet, » l'idée de Narcisse, d'Agrippine et de Néron, l'idée, / » dis-je, si noire et si horrible qu'on se fait de leurs! » crimes, ne saurait s'effacer de la mémoire du specta-. » teur, et quelques efforts qu'il fasse pour se défaire de » la pensée de leurs cruautés, j'horreur qu'il s'en forme
» détruit en quelque manière la pièce. » N'y a-t-il donc
194 • BRCTANNICUS.
pas aussi des scélérats dans le théâtre de Corneille, à commencer par Rodogune? Saint-Ëvremond, qui défend ce personnage contre M. de Barillon, ne fonde-t-il pas son apologie sur d'excellentes raisons? « Pourquoi, dit- » il, bannir de notre scène Rodogune, et y recevoir avec » applaudissements Electre et Oreste? Pourquoi Atrée y » fera-t-il servir à Thyeste ses propres enfants dans un » festin? Pourquoi Néron y fera-t-il empoisonner Bri- » tannicus? Pourquoi Hérode, roi des Juifs, roi de ce » peuple aimé de Dieu, fera-t-il mourir sa femme? Pour- )) quoi Âmurat fera-t-il étrangler Roxane et Bajazet? » D'accord; mais Saint-Évremond ne songeait pas, en écrivant ces lignes, qu'il avait condamné Britannicus. En s'appuyant sur cet exemple, il nous apprend luimême quelle valeur il faut accorder à des critiques si légèrement faites et si facilement oubliées.
Les attaques dont nous avons rendu compte ne sont pas les seules qu'ait provoquées la tragédie à sa naissance : les deux préfaces de Racine prouvent qu'il y en* avait eu d'autres plus précises. La première porte sur le caractère de Néron, trop cruel selon les uns, trop bon selon les autres. Racine n'a pas de peine à repousser cette accusation contradictoire : « Il ne faut, dit-il aux » premiers, qu'avoir lu Tacite pour savoir que, si Né- » ron a été quelque temps un bon empereur, il a tou- » jours été un très-méchant homme... J'avoue, répond- » il aux secondjs, que je ne m'étais pas formé l'idée » d'un bon homme dans la personne de Néron : je l'ai » toujours regardé comme un monstre. Mais c'est ici un » monstre naissant : il n'a pas encore mis le feu a D Rome, il n'a pas encore tué sa mère, sa femme, ses D gouverneurs : à cela près, il me semble qu'il lui » échappe assez de cniautés pour empêcher que perj> sonne ne le méconnaisse. » La seconde préface com-
BRITÂNNIGUS. 195
plète cette apologie : « Néron a en lui les semences de » tous les crimes ; il commence à vouloir secouer le » joug... Il cache sa haine sous de fausses couleurs... D C'est un monstre naissant, qui n'ose encore se décla- » rer et qui cherche des couleurs à ses méchantes ac- » tions. »
C'est par Tacite que Racine réfute ceux qui l'accusaient d'avoir fait de Narcisse « un très-méchant homme » et le confident de Néron i>. Cet affranchi avait, dit l'historien, une conformité merveilleuse avec les vices encore cachés du prince, cujus abditis adhuc vitiis mire congruébaty et si, à Tavénement de Néron, Agrippine le força à se tuer, ce fut malgré Néron*. Cette sympathie autorisait suffisamment, selon nous, le changement que Racine s'est permis d'apporter ici à l'histoire. Même sans alléguer les anachronismes que s'est permis Corneille, il est facile de répondre aux objections des contemporains, reproduites depuis par l'abbé Dubos' et par bien d'autres. Narcisse n'est pas un de ces personnages que leur importance et leur, célébrité commandent au poète de respecter rigoureusement. Ce serait, de sa part, une faute grave d'abréger ou d'étendre la vie d'Alexandre ou de César; mais, pour une figure secondaire, il a droit de réclamer un peu de la liberté due à l'invention dramatique. Pourvu qu'il ne dénature pas le caractère du personnage, pourvu que les actions qu'il lui prête soient en rapport avec sa vie tout entière, pourvu qu'en prolongeant ses jours il n'altère pas un événement important de l'histoire, sa licence est très-légitime.
On peut en dire autant de la mort de Britannicus. Qu'importe que le jeune prince ait péri deux ou quatre