Réflexions critiques sur la poésie et la peinture
ans après l'ayénement de Néron, que la transition de cc-« lui-ci pour amver de la vertu au crime ait été un peu plus ou un peu moins longue? Quant à Tâge de Britannicus, Racine répond d'abord en s appuyant d'Aristote : " « Le héros de la tragédie doit avoir quelque impçrfec- » tion; » puis, avec beaucoup plus de raison et de force: « Un jeune prince de dix-sept ans qui a beaucoup de » cœur, beaucoup d'amour, beaucoup de franchise et » beaucoup de crédulité, qualités ordinaires d'un jeune » homme, m'a semblé très-capable d'exciter la compas- » sion. » Il aurait pu ajouter que la véritable héroïne du drame est Agrippine, et il s'en explique dans la seconde préface, quand il dit de ce personnage si admirablement tracé : « C'est elle que je me suis surtout efforcé de bien V exprimer, et ma tragédie n'est pas moins la disgrâce > d'Agrippine que la mort de Britannicus. »
Reste Junie qu'on accusait aussi au nom de l'histoire; et cette critique a été reproduite avec beaucoup de vivacité et d'étendue par l'abbé Dubos*. Junia Calvina, dit cet écrivain, n'était pas à Rome dans le temps de la mort de Britannicus. Elle avait été exilée sous Claude, comme coupable d'inceste avec son frère. Elle ne fut rappelée que plus tard par Néron. En outre, le caractère que lui donne Néron est démenti par Tacite, qui la traite de véritable effrontée. Nous répondrons ici, comme pour Narcisse et Britannicus : qu'importe? Junia, que Tacite mentionne dans une phrase de ses Annales ^ est-elle vraiment un personnage historique? Comme le dit Racine dans sa première préface : « Qu'auraient à répondre mes censeurs, si je leur disais » que cette Junia est un personnage inventé, comme » l'Emilie de Cinna^ comme la Sabine d'Horace? »
i. Réflexions critiques sur la poésie et la peinture.
Il est une autre critique dont Racine ne parle pas et > dont l'initiative appartient sans doute à Fonlenelle; elle L,^ a rapport à la bassesse de Néron qui se cache pour con- ' traindre les sentiments et le langage de Junie, et la force à désespérer celui qu'elle aime. C*est là, selon Fonlenelle, c un ressort ridicule, digne de la comédie ». Selon nous, celte situation n'excite pas le rire, elle fait naître la pitié et l'indignation ; elle nous intéresse plus vivement au sort des deux jeunes gens; elle nous fait trembler pour eux. Néron n'en devient pas ridicule, mais plus haïssable : la scène est donc belle et tragique. Nous retrouverons cette question à propos de Mithridate, et nous reconnaîtrons que le caractère comique ou tragique d'une situation dépend moins du ressort employé que de la nature des passions soulevées, que des conséquences prévues de l'incident.
En dépit des cabales et des critiques, la tragédie de Britannicm ne tarda pas être placée au rang qu'elle méritait. « Les critiques se sont évanouies, dit l'auteur, la pièce est demeurée. » Le roi fut, comme toujours, un de ceux qui se déclarèrent le plus hautement, et dont le suffrage contribua le plus à consoler le poète. On sait d'ailleurs que la tragédie eut l'honneur d'exercer une influence directe sur la conduite de Louis XIV. Frappé des vers du quatrième acte :
Pour toute ambition, pour vertu singulière,
H exccUe à conduire un char dans lu carrière, etc.;
il renonça dès lors à paraître dans les ballets. Ce fait, raconté par Louis Racine, et confirmé par une lettre de BoileauS semble démenti par la comédie-ballet des