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CHAPITRE IV

BÉRÉNIGB (2i nov. 4670).

La Bérénice de Racine et le Tite et Bérénice de Corneille. — Comptes rendus de Robinet. — Critique de Bérénice par Villars et réfutation de cette critique par Subligny. — Critique de Tite et Bérénice par Villars. — Jugement de Saint-Évremond sur les deux pièces. — Comédie critique de Tite et Titus ou les Bérénices. — Parodie da Bérénice à la comédie italienne.

Nous n'avons pas à revenir sur Torigine de celte tragédie ni sur les circonstances qui en firent Foccasion d'une rivalité directe entre les deux plus grands poètes tragiques de la France. La princesse qui, attirée, dit-on, à ce sujet par des sentiments personnels et par un retour sur sa propre situation, lavait suggérée à la fois à Corneille et à Racine, et qui avait voulu ménager à la cour comme à elle-même le plaisir de cette lutte involontaire, avait cessé de vivre quand les deux pièces furent représentées. Il n'est pas douteux que son suffrage n'eût été de tout point favorable au plus jeune des deux concurrents, et que Tœuvre élégante et délicate de Racine n'eût complètement satisfait son désir et ses espérances. En effet, si cette tragédie nous paraît aujourd'hui inférieure aux autres ouvrages du poète, il faut avouer qu'elle réunissait alors toutes les conditions du succès. L'amour y remplit toute l'action, et cet amour, plein de grâce et d'effusion, sinon d'énergie et de véhémence, n'en était que plus conforme au goût

d'une cour toute occupée, elle aussi, d'intrigues galantes, de passions délicates et ingénieuses*. Le naturel et l'harmonie d'un style enchanteur ajoutaient encore au charme de ces peintures où Ton aimait à se reconnaître; et, pour achever Teffet de ces beaux vers, on pouvait souvent les appliquer au souverain, alors entouré de tous les prestiges de la jeunesse et de la beauté, de la gloire et de la puissance. On songeait à lui quand Bérénice décrivait avec tant d'émotion l'éclat de son amant^ :

Cette pourpre, cet or qui rehaussait sa gloire, Et ces lauriers encur témoins de sa victoire ;

quand elle montrait ces yeux

Qu*on voyait venir de toutes parts Confondre sur lui seul leurs avides regards;

quand elle peignait

Ce port majestueux, cette douce présence.

Et c'était encore vers le roi que se portaient toutes les pensées, lorsque Bérénice, après ce tableau où s'était complu son amour, s'écriait avec une douce ivresse :

Ciel ! avec quel respect et quelle complaisance Tous les cœurs en secret l'assuraient de leur foi ! Parle ! peut-on le voir sans penser, comme moi, Qu'en quelque obscurité que le sort l'eût fait nnîlrc, Le monde en le voyant eût reconnu son maître?

i. M. Cousin, dans sa passionnée et piquante Histoire de la jeunesse de M^ de. LonguevUlêf rapproche avec raison la Bérénice des charmants ouvrages de M"^ de La Fayette, Za'ide et la Princesse de Clèves,

S. Act. I, se. 5.

902 BÉRËNIGE.

Il ne faut donc pas s'étonner que la fortune de Bérénice ait été brillante, que le roi, comme Racine le rappelle dans son épître dédicatoire à Colbert, y ait trouvé du plaisir, <i qu'elle ait été honorée de tant de larmes, e » que la trentième représentation en ait été aussi suivie » que la première *. » Ceux même qui se firent les censeurs de la pièce, lui rendirent hommage en avouant qu'elle les avait touchés. Si Tabbé de Yillars, « par la » faute des règles que Corneille lui a trop bien apprises, » a été privé, à la première fois qu'il a vu la Bérénice ^ T^ du plaisir qu'y prenaient des gens moins instruits, le » second jour il s'est ravisé, il a laissé mesdemoiselles » les règles à la porte, et il a pleuré comme un iguo- » rant. ^ Racine aura le droit de répondre dans sa préface qu'une pièce a qui touche les spectateurs et qui ]> leur donne du plaisir, ne peut être absolument contre » les règles ; que la principale règle est de plaire et de » toucher, et que toutes les autres ne sont faites que » pour parvenir à cette première. »

Il s'en fallut bien que Tite et Bérénice de Corneille excitât d'aussi vives émotions, et attirât aussi longtemps la cour et la ville. C'est en vain que Robinet l'annonce avec grand fracas, six jours à l'avance, au début de sa lettre du 22 novembre :

La première (nouvelle) en forme d*avi3,

Dont maints et maints seront ravis,

Est que ce poème de Corneille,

Sa Bérénice sans pareille,

Se donnera, pour le certain,

Le jour de vendredy prochain

Sur le théâtre de Molière.

Il a soin de ne rien dire de la tragédie de Racine, oui

1 Préface de Racine.

avait été représentée la veille à Thôtel de Bourgogne. Il est bien forcé cependant de la mentionner dans sa lettre du 29 novembre ; mais il a trouvé un excellent moyen de se dispenser d'en faire Téloge, c'est de déclarer qu'il ne Ta point entendue :

Au grand théâtre de rHdtél, Ce m*a dit un sage mortel, Une autre Bérénice on Joue, Que de grande tendresse on loue. Mais n'ayant été Tauditeur Ni peu, ni prou le spectateur De ce poème dramatique.

Point d*en parler je ne me pique.

Cependant il n'est pas quitte encore avec cette tragédie pour laquelle il affecte une si dédaigneuse indifférence. Le 20 décembre, il rend compte du mariage de M"" de Thianges, nièce de M"» de Montespan, avec ce duc de Nevers qui fut depuis l'ennemi de Racine. Or, dans les fêtes brillantes de ce mariage, on joua la pièce qui avait alors le plus d'éclat, c'est-à-dire Bérénice, Il faut que Robinet en prenne son parti et raconte cette représentation :

L'excellente troupe royale Joua miraculeusement, C'est-à-dire admirablement, Son amoureuse Bérénice :

Et chacun en rendant justice Tan^ aux actrices qu'aux acteurs.

Les traita de vrais enchanteurs.

Mais l'auteur, qu'en a-t-on dit? Robinet se garde bien de nous l'apprendre ; et l'affectation de ce silence est encore plus sensible par l'éloge enthousiaste qu'il fait

!204 BÉRËNIGE.

ensuite, immédiatement après les vers que nous venons de citer, de la tragédie de Corneille :

La Bérénice de GorneiUe

Qu*on peut, sans qu*on s*en émerveille,

Dire un vrai chef-d'œuvre de Tart,

Sans aucun maiSf ni si, ni car,

Est fort suivie et fort louée.

Mais quoi que raconte Robinet des louanges qu'obtient Tite et Bérénice et du nombreux public qui la suit, nous le savons par les registres mêmes du théâtre de Molière : sur les vingt et une représentations qu'eut la tragédie, les deux premières seulement attirèrent une foule considérable; les quinze suivantes ne firent que des recettes moyennes; quant aux quatre dernières, elles furent presque nulles, et, au renouvellement de Tannée dramatique, après les fêtes de Pâques, la pièce de Tite et Bérénice disparut sans retour de Taffiche. Sans doute, les amis du poète eurent la ressource d'accuser l'insuffisance de la troupe, dont cependant Robinet se déclare fort content ; sans doute, Fonlenelle expliquera plus tard l'avantage de Racine par le talent ' des acteurs « qu'on a eu le bonheur ou l'art d'enlever I à Corneille >. Mais cette insinuation que nous avons réduite à sa juste valeur ne suffit pas à expliquer la fortune différente des deux œuvres; et, pour en juger, il nous suffira d'interroger les censeurs mêmes de Racine. S'ils se montrent sévères pour Bérénice, ils sont impitoyables pour sa rivale, et leur condamnation de Tite et Bérénice est exprimée avec une franchise sans ménagement et sans réserve, disons mieux, avec la plus blessante rudesse.

Au premier rang de ces critiques, par l'étendue des appréciations, par l'époque où elles parurent, par le re-

lenlissement qu^elles eurent à la ville et à la cour, se place labbé de Villars. Il commença par s'attaquer à Racine^ et son livre, à qui cette raison suffisait bien pour assurer les suffrages de tous les amis de Corneille, leur fut encore plus cher par le respect et l'admiration que l'auteur témoignait au grand poète. Dès le début, Villars se donnait pour son élève; c'était par les œuvres de Corneille et par les leçons qu'il en avait recueillies qu'il justiHait la condamnation de la tragédie de Racine ; c'était de ce nom et de cette autorité imposante qu'il couvrait et protégeait sa critique. Comment les amis de Corneille auraient-ils deviné que ce même Villars deviendrait, quelques mois plus tard, le juge rigoureux de Tite et Bérénice, et que, dans son élrange et rare impartialité de franchise, il compenserait les coups portés à Racine par des coups plus violents infligés à son rival? Si M^'^de Sévigné avait prévu cette contrepartie, sans doute elle eût été moins charmée de l'auteur et de son livre; la critique lui aurait paru dans son ensemble moins a plaisante et ingénieuse » ; elle eût moins facilement pardonné ces « cinq ou six petits mots qui ne » valent rien du tout et même qui sont d'un homme » qui ne sait pas le monde ».

Nous avons déjà cité un de ces mots ridicules, qui « font quelque peine » à M°" de Sévigné. Racine, dans sa préface, les relève avec moins d'indulgence. Après s'être glorifié des suffrages qu'il a obtenus, il parle avec un dédain plus affecté que réel « du libelle qu'on a fait » contre lui ». Il demande ce qu'il peut répondre « à un » homme qui ne pense rien, et qui ne sait pas même » construire ce qu'il pense «. Il raille fort vivement la prétendue science de Villars, et il achève sa vengeance par ces traits mordants qu'il a réservés comme un dernier et plus sensible châtiment : « Je lui pardonne de ne

j> pas savoir les règles du théâtre, puisque heureusey> ment pour le public il ne s'applique pas à ce genre » d'écrire. Ce que je ne lui pardonne pas, c'est de sa- » voir si peu les règles de la bonne plaisanterie, lui qui > ne veut pas dire un mot sans plaisanter. Croit-il réy> jouir beaucoup les honnêtes gens par ces hélas de y> poche j ces mesdemoiselles mes règles y et quantité » d'autres basses affectations qu'il trouvera condamnées » dans tous les bons auteurs, s'il se mêle jamais de les » lire? »

On voit assez à l'étendue et au ton de ce passage que la critique de Yillars n'a pas laissé Racine aussi indifférent qu'il veut bien le dire. On ne s'acharne pas ainsi contre un ennemi qu'on juge méprisable, et la riposte est trop vive pour que l'attaque n'ait pas rencontré quelque point sensible. En effet, si le persifîQage de Yillars n'est pas des plus fins, si sa gaieté n'est pas des plus communicatives, il faut avouer que ses observations ne sont pas toujours sans valeur, et qu'il a mis le doigt sur la plupart des défauts ou des faiblesses de la tragédie. D'ailleurs Bérénice prêtait bien plus que ses devancières à la malignité de la censure, et le succès de Villars tient moins à la supériorité de son goût qu'à la matière sur laquelle il l'a exercé.

Cependant, sa critique, prônée par le parti nombreux des admirateurs exclusifs de Corneille, ne manqua pas non plus de contradicteurs. Par un singulier changement de rôle, un des premiers adversaires de Racine, l'auteur de lafo/te Querelle, se fit tout à coup le champion de son ancien ennemi, et cette vivacité qu'il avait mise à censurer Andromaqtie, il la tourna tout entière contre le censeur de Bérénice, Est-ce de sa part un généreux effort d'impartialité? Est-ce le désir de réparer ses torts d'autrefois? A-t-il voulu flatter les sentiments

de quelque grand personnage, et complaire au roi, qui, dit-il lui-même, « a été content de Bérénice »? Il est probable que ce motif entra plus ou moins dans un si brusque revirement. Mais sans doute il y vit surtout un nouveau moyen d'attirer sur lui Tattention du public. Yillars avait enlevé à Subligny le rôle d'adversaire de la tragédie : Subligny prit résolument le rôle opposé, plus piquant encore par le contraste avec sa conduite passée; voilà sans doute le fond de sa tactique. Un véritable admirateur de Racine aurait-il, comme Subligny le fit plus tard, infligé à ce poète Toutrage d'un rapprochement avec Pradon? Aurait-il réparti avec une si révoltante égalité réloge et le blâme entre un chef-d'œuvre et une pièce ridicule? On se rappelle d'ailleurs que Subligny avait débuté comme critique par un pompeux éloge de la tragédie d*Alexandrey publié dans la Mtise de la cour ^.

Le premier grief de Villars contre Bérénice, c'est que les règles y sont mal observées. Et d'abord « la scène ne

> s'ouvre pas assez près de la catastrophe. Ântiochus » nous apprend que Titus épouse Bérénice ce jour » même; il vaudrait mieux qu'il nous dît que Titus

> veut renvoyer Bérénice et qu'il préparât la reine à » cette inconstance. De cette façon, le premier acte ne » serait pas un hors-d'œuvre. » Subligny n'accepte pas cette critique. Selon lui, a une des plus grandes beautés D de la fable tragique, c^est de faire que l'aventure qui » doit finir tragiquement aille bien avant dans la joie, 7) avant d'être troublée par les accidents funestes qui » composent la catastrophe. » Ainsi, le premier acte, en nous peignant la sécurité et la joie de Bérénice, nous rendra plus sensibles à son désespoir. La réponse est

i. Vay. page 104.

juste, et Ton peut y ajouter que, dès ce pi'emier acte, l'inquiétude commence pour le spectateur. Titus n'a point encore parlé; Antiochus nourrit en secret un reste d'espérance; Phénice, suivante de la reine, est pleine de craintes qu'elle avoue à sa maîtresse. Bérénice seule est confiante : son amour est trop ardent, elle a trop besoin de croire à son bonheur pour ne pas se faire longtemps illusion. Même quand Titus aura paru devant elle , triste, embarrassé, s'accusant d'ingratitude, laissant échapper dans ses discours interrompus les noms de Rome et de l'empire, même lorsque Antiochus aura rempli son triste message, elle refusera de se rendre, ou du moins elle luttera avec une ardeur fiévreuse contre le doute qui s'empare de son cœur. Elle s'attachera énergiquement à cet espoir qu'on veut lui ravir, elle essayera longtemps de se tromper elle-même. Mais celte sublime déraison, que Villars a osé blâmer, fait tout le pathétique de ce personnage et l'intérêt croissant de la tragédie. Dès l'exposition, nous craignons une catastrophe que la douce effusion de Bérénice nous rendra plus cruelle ; au second acte, nous voyons se préparer le coup fatal contre lequel se débat longtemps la victime : l'émotion est admirablement soutenue et graduée.

Selon Villars, l'auteur ne s'est pas moins écarté des règles dans la conception et le développement des caractères. « Corneille, dit-il, m'avait dépravé le goût dans j^ ses pièces, et m'avait accoutumé à chercher des ca- S ractères vertueux, ce que je n'avais garde de trouver » ici. :^ Titus, en effet, aux yeux de Villars, est doublement coupable : « Ce n'est pas un héros romain, c'est un 1» amant fidèle qui file le parfait amour à la Céladon; il » fait tout pour l'amour et rien pour son honneur. > D'autre part, t c'est un traître, un parjure, un malhon-

BËRËNIGË. 209

Il néte homme; il est retenu par la crainte du sénat, en

> un temps où les empereurs étaient hors de page ; il n'a

> donc point de bonnes raisons à dire à Bérénice. Un » honnête homme, dit en concluant le critique, emporte » ce iruit de cette pièce, qu'il doit quitter ce qu'il aime, » quand il ne peut le conserver sans dommage. » Comment concilier des reproches si contradictoires? Villars ne s'en est guère mis en peine. Quant à Subligny, il s'attache surtout à réfuter la première partie de la critique. « Les petits esprits, dit-il à Villars, s'imaginent que, » quand Titus se sépare de Bérénice, quand il est insen- » sible à ses larmes, quand il a des duretés pour elle, » qui lui font dire à lui-même qu'il est un barbare, ils j* croient que c'est pour son honneur; mais vous êles » trop fin pour vous laisser tromper à cela. > Mais Titus pleure en quittant Bérénice? — « M. Racine vous aurait 2> bien plu davantage, répond Subligny, s'il avait fait ^ comme M. Corneille, et qu'au lieu de faire pleurer Ti- » tus il nous l'eût représenté comme l'effroi du genre » humain, comme un mangeur de petits enfants. » Et il défend avec chaleur ce vers touchant qui fait rire, selon Villars :

Vous ôtes empereur, seigneur, et vous pleurer. 1

Mais Titus veut mourir, et « s'il a quelquefois des rc- » tours assez romains, des commencements de senti- » ments magnanimes, des bouffées héroïques'», tout cela (( n'aboutit qu'à se tuer par maxime d amour ». A cette objection, Subligny ne répond rien de bien satisfaisant. Elle est en effet assez grave. Car qu'un prince qui s'est enfermé huit jours pour délibérer sur ce qu'il doit faire; qui parle avec tant de résolution, en homme

si maître de lui-même, à Paulin, à Antiochus, à Bérénice

210 BËRÉNIGE.

même de son devoir, de sa gloire, de l'exemple des anciens Romains; qui regarderait comme une honte d'abandonner Tempire pour suivre .Bérénice, pour aller

i Soupirer avec elle au bout de l'univers *;

croie tout à coup avoir trouvé dans le suicide c une plus » noble voie » pour s'affranchir de ses tourments, et s'imagine qu'en mourant par désespoir d'amour, il suivra le « chemin enseigné »

Et par plus d'uu héros et par plus d*un Romain ;

voilà, nous l'accordons à Villars, qui est peu héroïque, peu en rapport avec tous les discours de Titus. Ce que l'on pourrait dire, c'est qu'il ne veut par celte menace que vaincre la funeste résolution de Bérénice, forcer la reine à vivre en la rendant, comme il dit, « responsable des jours » de son amant. Mais cet artifice serait-il bien tragique, et la dignité de l'empereur, qui vient d'alléguer d'un ton si grave l'exemple des anciens Romains, n*en recevrait-elle pas quelque atteinte? Tel est le malheur de la position où le sujet plaçait le principal personnage de la pièce. Malgré tout l'art du poète, il ne peut échapper complètement à la froideur; il fait quelquefois penser à Énée, si embarrassé en face de Didon. Quelque habilement que Racine ait présenté des situations si difficiles, cette résistance d'un homme aux prières d'une femme, ces raisons calmes opposées à des reproches oassionnés, à des transports et à des larmes, choqueront toujours. Quand Titus expose ensuite dans un long discours sa résolution de mourir, quand il prétend concilier

\. Act. V. s 6,

BËRËNIGE. 2tl

par ce parti extrême son amour et son devoir, et justifier un acte insensé par de sérieux et solides arguments, nous ne sommes pas plus satisfaits : on se tue par entraînement, par désespoir; on ne fait pas sagement une folie.

Villars est bien plus faible quand il critique le caractère de Bérénice, « modèle accompli, dit-il, du dé- » règlement d'une passion emportée. » Elle ne se souvient plus de sa religion, elle devient païenne, et « la » juive ne parle plus que des dieux et des immortels : » ayant oublié Dieu, elle en oublie la loi et se résout à » niourir en désespérée. » Il y a dans cette critique une allusion k quelques fautes de langage corrigées plus tard par Racine. Â ces exclamations : dieux^ grands dieux t le poète substitua facilement des expressions qui se conciliaient avec la religion de Bérénice. Mais Villars ne prend-il pas bien au sérieux cette qualité de juive? Fera-t-on un crime à un poète, à un romancier, d'avoir poussé jusqu'au suicide, même chez un chrétien, le délire de la passion? D'ailleurs, Bérénice ne se porte pas à cette extrémité. Elle fait un sublime effort sur son désespoir : elle vivra, elle s'exilera de cette Rome où elle laisse tout ce qu'elle aime. Elle annonce noblement à Titus sa résolution : elle se sépare de son amant avec une simplicité digne et ferme; elle n'est donc pas si déréglée et si perdue.

Cependant, ce dénoûment ne plaît pas à Villars : il le trouve « très-particulier et très-peu attendu ». Pour nous, il nous semble aussi touchant qu'il est simple, et Racine l'a très-bien justifié : « Je n'ai point poussé Bé- » rénice jusqu'à se tuer comme Didon, parce que Bé- » rénice n'ayant pas ici avec Titus les derniers engage- > ments que Didon avait avec Énée, elle n'est pas » obligée, comme elle, de renoncer à la vie. Â cela

212 BËRÉNIGE.

» près, le dernier adieu qu'elle dit à Titus et TelTort }» qu'elle fait pour s'en séparer n'est pas le moins ira- -» gique de la pièce. »

Le caractère de Bérénice a donné lieu à une autre critique attribuée quelquefois par erreur au grand Condé. Elle est en effet d'un ami de Racine, du poète Chapelle. Racine lui demandait son avis sur la tragédie; il se fit quelque temps prier, et enfin répondit :

Marion pleure, Marion crie, Manon veut qu*on la marie.

Le mot ne fut pas perdu pour les adversaires de Racine. 1 Barbier aura soin de Tinsérer dans sa pièce satirique. — ¥iUars l'a développé en l'exagérant : « Bérénice n'est ni > reine ni honnête femme. Elle fait des efforts pour » porter son amant à se mettre au-dessus des lois; elle » le prend par tant d'endroits qu'elle le tourne enfin en )> ridicule. » Le désintéressement de l'amour de Bérénice, son indifférence pour les grandeurs attachées à cette union, le courageux sacrifice qu'elle accomplit protestent contre cette épigramme injuste dans sa généralité. Il est vrai cependant que la dignité de Bérénice souffre un peu de cette situation fausse où elle se trouve deux fois en face de Titus. Ces objections, ces prières, ces instances, qui vont se briser contre la sagesse de Titus, font d'autant plus ressortir son empressement que Titus, est plus embarrassé. L'exemple de Didon ne saurait ici être invoqué : Bérénice, qui n'a pas avec son amant « ces derniers engagements » que la reine de Garthage avait avec Énée, doit être plus réservée et plus fière. Ce défaut, comme celui de la froideur de Titus, lient au sujet : il était impossible au poète d'y échapper entièrement.

BÉRËNIGE. 2ir

Nous abandonnerons assez volontiers à Villars le rôle d'Ântiochus. Ce personnage, placé en tiers entre Titus et Bérénice et confident de leurs amours, fait assez triste figure ; les malheurs et les lamentations de cet amant discret et patient inspirent une pitié qui n'est pas tout à fait tragique. Nous ne dirons pas, comme Villars, qu'il a toujours un toutefois et un hélas de poche pour amuser le théâtre; mais nous regrettons que son désespoir s'épanche au dénoûment par un hélas t qui finit assez faiblement la pièce.

Après quelques autres critiques de peu de valeur, quoique très-longuement développées, Villars attaque en général le style de la pièce qui n'est, dit-il, depuis le commencement jusqu'à la fin, « qu'un tissu galant de

> madrigaux et d'élégies, et cela pour la commodité » des dames, de la jeunesse, de la cour et des faiseurs s> de recueils de pièces galantes. » « Les scènes, dit-il

> ailleurs, ne sont pas liées, le théâtre reste plusieurs :> fois vide, la plupart des scènes ne sont pas nécessaires; » mais le moyen d'ajuster tant d'élégies et de madri- » gaux ensemble, avec la même suite que si l'on eût » voulu faire une comédie dans les règles? Qu'importe » aux dames que l'auteur porte le cothurne ou le bro- » dequin, pourvu qu'elles pleurent et que de temps :» en temps elles puissent s'écrier : Cela est joli t Si la

> majesté du cothurne plaît aux savants, la jeunesse, les » dames et ks barbons qm les dames corrompent (qui ne

> sont pas en petit nombre) s'accommodent mieux de » la galanterie de l'escarpin. » Villars s'arrête complaisamment sur ces épigrammes tant de fois répétées par les amis de Corneille : il conclut que toute la pièce n'est que la matière d'une scène.

De ces deux critiques, dont l'une porte sur le style, l'autre sur le vide d'une action si peu chargée d'intrigue,

Subligny a beuveuseraent réfuté la première. Il cite de nombreux passages de la tragédie, la réponse d'Antiochus à Bérénice, le discours où Tiliis déclare énergiquemént à Paulin qu'il sacrifie son bonheur aux lois de son pays*; ce beau monologue où il s'accuse d'avoir déjà perdu (ant de journées^, et ce dernier entretien où il déclare à sa maîtresse désespérée et près de mourir qu'il persiste dans sa résolution ^. « Quelle douceur, s'écrie » Subligny, pour une maîtresse à qui Ton conte de telles > fleurettes ! Voilà ce tissu calant de madritraux et d'élé- » gies ! Avouons que cela s'appelle filer le parfait amour ^ à la Céladon f Pousse-t-on le tendre chez les sylphes » de cette façon-là? » Certes, si Ton retranche la scène où Titus veut mourir, Subligny a raison. Cependant, quoique les sentiments exprimés dans la pièce soient naturels, expressifs, souvent même dignes, énergiques et d'une grandeur sans emphase, l'effet général n'est pas assez tragique. II faut pour la tragédie des passions plus violentes, sources d'agitations plus profondes et plus terribles; il faut l'amour désordonné d'Hermione, de Roxane et de Phèdre. Alors les âmes reçoivent une forte secousse; alors l'action la moins chargée de faits est bien remplie, et la théorie de Racine sur la simplicité trouve son application. Il a raison de soutenir dans sa préface que « l'invention consiste à faire quelque chose avec rien ». Il a prouvé, même dans Bérénice, la vérité de cette théorie et la puissance de son art; car, on peut le dire, de rien ou de presque rien il a fait une pièce aimable, propre à émouvoir doucem i.t la sensibilité. Mais, dans des sujets plus tragiques^ 1 réussira eucoro

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