DE LA PREMIÈRE ÉDITION. XIX
santSy personne n'a songé à donner une histoire approfondie et complète de la vie et des œuvres de Racine. Sans remplir assurément cette grande tâche, notre étude se propose d'en embrasser une partie. Elle présentera l'ensemble des luttes littéraires soutenues par le poète, des rivalités qu'il a subies, des douleurs par lesquelles son âme sensible a payé la gloire. Si ce tableau jette plus de jour sur l'homme et sur l'écrivain, s'il nous «permet d'apporter notre humble tribut d'admiration à ce génie si pur et si harmonieux, que sa perfection même a livré, de notre temps, aux attaques de nouveaux ennemis, non moins ardents, mais bien plus grossiers, peut-être notre travail aura-t-il quelque utilité et trouvera-t-il grâce auprès de nos juges.
Mars 1859.
éDUGATION DE RACINE, SES DÉBUTS JUSQU^A LA TRAGÉDIE
Racine, né à la Ferié-Milon le 21 décembre 1639 , allait achever sa vingtième année quand il entra dans le monde, vers la fin de 1659. Ce n'était pas le temps des éducations précipitées et hâtives, et, bien que Racine fût depuis Tenfance orphelin de père et de mère, bien qu'il eût perdu à l'âge de onze ans son aïeul maternel, M. Sconin S qui l'avait recueilli ainsi que sa sœur, on n'avait pas tenu pour suffisantes les cinq ou six années d'études qu'il fit au collège de Beauvais. Son aïeule paternelle, sa tante Agnès Racine, deux autres parentes, faisaient partie de la communauté des religieuses de Port- Royal-des-Champs ; sa tante, sous le nom de la mère Agnès de Sainte-Thècle, en fut longtemps la supérieure. Elles confièrent le jeune homme; déjà parvenu à sa seizième année, à la direction des fameux solitaires de Port-Royal, et ce fut là que Racine, pendant trois années de fortes études, acquit cette connaissance profonde des
i. Procureur du roi des eaux et forêts à Villers^^ottercts. Le père de Racine était contrôleur du grenier à sel de la Ferté-Milon.
langues anciennes, cette habitude d'un commerce assidu avec les écrivains de Rome et surtout de la Grèce, ce goût passionné pour Homère, pour Platon, pour Euripide, pour Virgile, qui décidèrent de son avenir. Une année de logique au collège d'Harcourt, à Paris, compléta ses études, et il quitta avec joie la sécheresse et la subtilité du syllogisme, objet presque unique à cette époque de l'enseignement philosophique S pour entrer dans une société où peut-êlre, sans se Tavouer encore à lui-même, sans alarmer surtout, par un aveu prématuré, Taustère piété de ses parentes, il avait déjà choisi son rôle.
1. Louis Racine a cité dans ses Mémoires sur la vie de son père un couplet d'une lettre en vers adressée par celui-ci à son cousin Antoine Vitart. Le futur auteur d^Andromaque y exprime son aversion pour des études peu poétiques. Mais Thabile éditeur du Racine de la Collection des grands écrivains de la France, M. Paul Mesnard, prouve (Racine, tome I, Notice biographique, p. 19) que la lettre a été ine3iactement rapportée. Le jeune philosophe était alors Vitart, et non Racine, qui suivit le même cours un an ou deux ans plus tard. Voici le texte véritable, tel que Ta publié M. Mesnard :
Je ci-ains môme qnc celte lettre Ne soit trop longue pour paraître DoTant des gens tant occupée, Ea d'autres soin» enveloppes ; Car quel temps peut être de reste Dans une philosophe tête Qui ne respire qu'arg^uments, Qui voit passer tontes les heures Aux majeures et aux mineures, Par où les subtils logiciens Sont craints comme des magiciens.
Par une singulière inadvertance, Louis Racine dit que son père n*avait que quatorze ans quand il fut envoyé à Paris au mois d'octobre 1658, pour faire sa philosophie au collège d*Harcourt. Or il en avait près de dix-neuf, puisqu^il était né le 21 décembre 1639. Celte erreur de la première édition des Mémoires (1747) a été effacée dans celle de 1750
Racine, en eflet, sous les ombrages des Granges, ne s'était pas borné à lire, à déclan^r et à fixer dans sa mémoire les tragédies de Sophocle et d'Euripide, et ce petit roman grec de Théagène et Chariclée, que le bon Lancelo^ brûla vainement à deux reprises. Il ne lui avait pas suffi de cultiver, dans des vers pleins d'élégance et d'harmonie, les Muses latines. Sur les pas des auteurs du temps, dont il avait sans doute en secret dévoré les ouvrages, il s'était aventuré dans la poésie française, et il avait célébré en strophes pompeuses les bois, les étangs, les prairies et les jardins de Port-Royal. Quelques mois après sa sortie du collège, il adressa un sonnet au cardinal Mazarin à l'occasion de la paix des Pyrénées. Mais sa famille et ses maîtres s'inquiétaient de l'avenir de ce jeune homme sans fortune; ils rêvaient pour lui, comme dit Louis Racine, « quelqu'un de ces emplois qui, sans donner la fortune, procurent une aisance de la vie capable de consoler de l'ennui de cette espèce de travail, et de la dépendance, plus ennuyeuse encore que le travail ». L'apparition de cette pièce devers excita donc des transports d'indignation; Racine reçut, dit-il lui-même, <K excommunications sur excommunications^ », et il dut cacher à l'active surveillance de ses amis et de ses parentes la composition de sa première œuvre étendue, la Nymphe de la Seine^ ode en l'honneur de la jeune reine, « épithalame très fin et très ingénieux » écrira plus tard Charles Perrault ', qui lui valut les suffrages alors imposants de Chapelain et les premières libéralités de la cour. Colbert récompensait le jeune poète par une gratification de cent louis et par une pension de six cents livres.