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porte ce nom ne se paie pas : l'un délaisse la terre dans l'état ordinaire de fertilité que comporte le système de culture; l'autre la prend dans l'état où il devra la laisser.
Toutefois, la cession entre fermiers, en cours de bail, se fait habituellement moyennant une redevance analogue qui est subordonnée tout à la fois et au bon état de culture des terres cédées, et à la durée du bail restant à courir. Mais cette cession ne s'applique pas au cheptel de pailles, de fourrages et d'engrais qui sont attachés au domaine : c'est un simple droit au baily dont le prix se règle sur les bénéfices probables de l'entreprise. Les droits du propriétaire sur son immeuble, principal et accessoires, demeurent intacts.
Il y a cependant des cas où le propriétaire concède au cultivateur, moyennant compensation par l'importation d'engrais ou un simple accroissement de rente, la faculté de distraire pour la vente une partie (les pailles et même des fourrages du domaine. Mais ces dérogations aux usages ordinaires de la culture ne font que confirmer le droit du propriétaire sur les cheptels de pailles, de fourrages et d'engrais, car elles sont toujours spécifiées dans l'acte de bail à ferme et limitées d'une façon rigoureuse. La clause de la culture en bon père de famille, qui se trouve exprimée dans tous les contrats de ce genre, équivaut d'ailleurs à l'obligation d'employer intégralement les pailles, les fourrages et les fumiers à l'entretien de la fertilité du sol, quand aucune exception n'est formulée.
Les cheptels de pailles, de fourrages et d'engrais sont plus ou moins apparents, suivant l'époque de rentrée en ferme, sans jamais cesser d'exister.
Quand l'entrée en ferme a lieu en automne ou en hiver, le fermier entrant trouve toujours en bottes ou en meules, dans les granges ou dans les cours, les pailles et les fourrages non consommés de la dernière récolte : c'est avec ces cheptels qu'il fera passer l'hiver à son bétail. Les engrais pourront être en terre, si, comme dans le Midi et le Centre, les travaux de semailles ont été faits avant la Saint-Martin par les soins du fermier sortant. Mais, qu'ils soient employés en terre ou disponibles en tas, les engrais provenant de la consommation des pailles et des fourrages par le bétail du fermier sortant n'en constituent pas moins un cheptel dont le fermier entrant est responsable, qu'il est chargé d'entretenir et de renouveler, et qu'il doit restitner intégralement dans les mêmes conditions, à la fm de sa jouissance.
Quand l'entrée en ferme a lieu au printemps, avant les semailles de mars, il y a dans les granges, dans les étables, dans la fosse ou sur la plate-forme, des cheptels apparents, dont dispose le nouveau fermier. Les pailles et les fourrages disponibles ont été réduits par les consommations de l'hiver ; mais ces consommations ont accru la masse du fumier, que le cultivateur sortant laisse pour le service du domaine.
Si l'entrée en ferme a lieu plus tard, comme à la
jmn
Saint-Georges (23 avril), les cheptels sont encore moins apparents, parce que les foins, les pailles et fumiers sont employés en grande partie; mais leur caractère immobilier n'en est que moins contestable, puisque le cultivateur les rend à la terre, avant de quitter sa ferme. Ils vont d'ailleurs se reconstituer successivement entre les mains du fermier entrant. Le foin dont la coupe ne se fera pas attendre, les pailles qui proviendront de la prochaine récolte des céréales, sont évidemment attachés au sol, puisque le cultivateur les recueillera sans avoir ni semé la prairie, ni cultivé la sole de céréales; le fourrage artificiel que le nouveau fermier a le droit de semer dans les céréales de mars du fermier sortant est luimême immeuble par destination, quand même le fermier entrant aurait avancé les semences, car il n'a pas le droit d'en disposer autrement que pour la consommation de son bétail, à moins que son acte de bail ne lui en réserve expressément la faculté.
En réalité, les cheptels de fourrages, de pailles et d'engrais se retrouvent dans toutes les situations de culture, sous une forme quelconque, en meules, en grange, en tas ou en terre. Le cultivateur n'en a jamais que l'usufruit; mais ils demeurent légalement attachés au sol, dont ils sont l'un des éléments constituants, et ils appartiennent au propriétaire. Il ne peut y avoir de dérogation à cette règle que par la volonté expresse de ce dernier, et dans les limites fixées par l'acte de bail.
PAILLES, FOURRAGES ET ENGÇlAIS.
Le régime légal des pailles, des fourrages et du fumier étant ainsi défini, rien ne sera plus facile que de déterminer la place que ces cheptels doivent occuper dans la comptabilité agricole.
Deux cas sont à considérer : celui où le cultivateur est simplement fermier du domaine, et celui où il est en même temps propriétaire du sol. Nous allons passer ces deux cas en revue, en tenant compte de toutes les circonstances qui peuvent se présenter.
Comptabilité du cultivateur fermier. — L'organe le plus important de toute comptabilité, celui qui est destiné à fournir la notion essentielle du résultat final, bénéfice ou perte, durant une période déterminée, c'est l'inventaire. Dressé chaque année à époque régulière, il a pour but d'établir la situation du cultivateur et de déterminer la perte ou le bénéfice de chaque exercice par les diminutions ou les augmentations du capital. Nous avons pensé qu'on pouvait demander à l'inventaire une autre notion non moins utile, celle de la forme prise par les bénéfices ou de la catégorie qui supporte les perles, et nous avons établi une classification méthodique des capitaux consacrés à l'exploitation du sol, afin de pouvoir comparer non seulement les variations du capital général, mais
238 NOUVELLE CO\fPTABILITÉ.
encore celles des diverses catégories qui le composent.
Cela posé, il est évident que les pailles, fourrages et engrais, qui appartiennent au propriétaire, ne doivent jamais avoir aucune place dans l'inventaire du cultivateur. Si cet organe de comptabilité doit comprendre tout ce que le fermier affecte à l'exploitation du sol, il est clair qu'il ne doit comprendre que cela, sous peine de fournir des indications sans valeur et qui, de plus, sont dangereuses. Je dis que les indications de ce genre sont sans valeur, parce que le fermier aura beau porter à son inventaire les pailles, les fourrages et le fumier ; cela ne peut grossir son avoir ou enfler ses bénéfices que sur le papier, mais sans tirer à conséquence vis-à-vis des tiers, et surtout vis-à-vis du propriétaire, dont les droits restent intacts. La caisse du fermier n'en perçoit ni n'en percevra un centime de plus. J'ajoute que ces indications sont dangereuses, surtout pour le cultivateur de bonne foi. En confondant ainsi avec son avoir une partie de celui de son propriétaire, il pourra aisément se figurer qu'il a fait une brillante campagne, quand il n'aura fait que des opérations désastreuses : il se lancera alors dans des dépenses croissantes de culture et de ménage, et le voilà sur le cbemin de la rume, jusqu'au moment où la dure nécessité le forcera de reconnaître que le vide d'une caisse ne se comble point avec des illusions, et que la fortune d'un fermier ne saurait consister dans la valeur des
cheptels dont il n'a que la jouissance et non la propriété. Ce n'est jamais impunément qu'on fait de pareilles confusions, et la plupart des catastrophes agricoles n'ont point eu d'autre cause. L'enseignement agricole dans le passé a eu sous ce rapport des conséquences déplorables. Il était nécessaire de rétablir la vérité des faits, afin de préserver les jeunes cultivateurs du danger de ces erreurs et de les tenir en garde contre les mécomptes qui en sont la suite.
Ce qui semblait autoriser ces confusions dont on a tant abusé dans l'ancienne comptabilité agricole, c'est que les baux à ferme, surtout dans les pays où le renouvellement se fait au printemps, au commencement de mars ou à la fin d'avril, contiennent habituellement la mention d'un minimum de fourrages et de pailles à laisser par le cultivateur sortant à la disposition du fermier entrant. On en concluait que tout ce qui excède ce minimum mentionné dans l'acte de bail appartient au cultivateur, et que, pour établir sa situation dans l'inventaire, il suffisait de porter au passif la valeur du minimum pris en charge au moment de l'entrée en ferme, en portant à Vactif la valeur de toutes les quantités en magasin, au moment où l'inventaire est dressé.
Il faut le dire, parce qu'il est dangereux de dissimuler la vérité sur ce point, ce n'était là qu'un des nombreux procédés employés par l'ancienne comptabilité agricole pour grossir artificiellement la fortune
du cultivateur et les bénéfices de sa culture. La mention du minimum de pailles et de fourrages dans Tacle de bail n'a pour but que d'empêcher le fermier sortant de faire consommer entièrement les pailles et fourrages du domaine, et d'assurer ainsi le service de l'exploitation au moment même où s'opère le changement du cultivateur. Mais elle ne confère au fermier aucun droit de propriété sur les quantités qui excèdent ce minimum, puisqu'il ne saurait ni les hypothéquer, ni les aliéner, ni les détruire, en un mot les détourner du sol sous un prétexte quelconque. Ce qui le démontre surabondamment, c'est que les baux à ferme où celte mention est faite contiennent aussi les clauses de la culture en bon père de famille et de l'emploi des pailles, des fourrages et des fumiers dans le domaine, ou du remplacement des pailles et fourrages vendus par des engrais achetés.
Pour se créer, à l'aide de cette confusion, un bilan chimérique, on reportait la date de l'inventaire à quelques mois au-delà de celle de l'entrée en ferme. Les quantités de pailles, de fourrages et de fumiers mentionnées dans l'acte de bail étaient d'autant plus faibles que la date de l'entrée en ferme se rapprochait davantage de la prochaine coupe des foins. On n'avait ainsi au passif qu'une valeur minime. Après la récolte des foins et des céréales, les granges sont toujours pleines, et le tas de fumier élevé. En choisissant ce moment pour établir son inventaire, on faisait figurer à l'actif des valeurs énormes de pailles, de
fourrages et d'engrais, et l'on se constituait ainsi, avant toute opération de culture proprement dite, un bilan des plus favorables. Pour montrer ce qu'une pareille manière de procéder a d'illusoire, il suffira d'ajouter que, sans même déplacer la date de l'inventaire, on arriverait aux mêmes résultats en accumulant dans les magasins les pailles, les fourrages et le fumier, au lieu de les employer à la consommation du bétail et à la fertilisation du sol.
On insiste cependant, et l'on dit « qu'une culture améliorante a pour effet d'accroître la quantité de pailles, de fourrages et de fumier du domaine, et qu'il serait injuste de ne pas tenir compte au cultivateur de cet excédant qui est le fruit de son industrie. »
A cette objection, je réponds que c'est l'acte de bail à ferme qui fait la loi des parties. Le cultivateur aura beau accroître, par son industrie, la masse des pailles, fourrages et engrais du domaine ; cela ne change pas la nature de son droit, qui consiste strictement à employer la paille et les fourrages à l'entretien de la fertilité des terres, mais qui ne va jamais au-delà, sauf les exceptions nettement spécifiées dans l'acte de bail à ferme. Si les termes du contrat attribuent au cultivateur un droit de propriété sur une part quelconque des éléments de fertilité du sol, le cultivateur est fondé à porter dans son inventaire la valeur de ces éléments qui lui sont acquis, et qu'il peut réaliser comme bon lui semble. Mais s'il n'est qu'usufruitier des pailles, des fourrages et des en-
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242 NOUVELLE COMPTACILITI^:.
grais d'une domaine, il n'a véritablement aucune raison plausible de comprendre dans son actif des valeurs qui ne lui appartiennent pas, à moins qu'il ne veuille faire illusion aux commissions chargées de décerner les primes d'honneur, en se constituant une situation et des bénéfices chimériques.
Tout porte à croire d'ailleurs que s'il y a dans un domaine plus de pailles, plus de fourrages et plus de fumier, il y aura aussi plus de produits animaux et végétaux de toute sorte. Ces produits prendront place à l'inventaire du cultivateur, quand ils auront été réalisés ou quand ils se présenteront sous forme réalisable. Mais s'en attribuer la valeur avant même qu'ils ne soient créés, c'est supprimer à la fois et le temps et les frais qu'il entraîne; c'est enlever aussi à l'inventaire toute sa valeur comme organe destiné à constater les résultats d'un exercice, en y confondant les espérances avec les réalités.
J'ajoute que tel n'a pas été le seul procédé employé par l'ancienne comptabilité agricole pour grossir l'inventaire de valeurs imaginaires, et pour amener ainsi le cultivateur A la ruine par les plus dangereuses illusions. Les accumulations fictives d'engrais en terre, les prétendues valeurs d'avances aux cultures ou d'améliorations foncières, ont h eau occuper dans l'inventaire une place étendue : ce n'estpoint avec cette monnaie que le cultivateur acquittera la rente de sa ferme et les salaires de ses ouvriers, si sa caisse reste vide et si ses greniers ne sont pleins qu'en perspective.
Rien de tout cela n'est sérieux. Pour prouver quelque chose et fournir des indications utiles sur les faits d'un exercice, il faut se borner à constater les résultats acquis. Involontaires ou non, les erreurs ne peuvent entraîner que des mécomptes : dans le double intérêt de l'agriculture et de l'enseignement agricole, il faut répudier hautement ces erreurs, pour éviter soi-même ces mécomptes ou les épargner à autrui.
L'intervention des valeurs de pailles, de fourrages et d'engrais dans les comptes spéciaux, qui sont l'essence de l'ancienne comptabilité agricole, n'est pas mieux justifiée que dans l'inventaire. L'expérience de cinquante ans a suffisamment démontré qu'il n'y a là ni une méthode rigoureuse de contrôle pour les opérations de culture, ni le moindre résultat sérieux. C'est ce qu'ont reconnu, d'ailleurs, les seuls comptables qui, au lieu de se borner à poser des règles, chose toujours facile, n'aient pas craint de discuter devant le public les résultats de leurs comptes, et d'établir ainsi la complète inanité de la méthode par leur impuissance à l'améliorer.
Comptabilité du cultivateur propriétaire. — La solution à donner à la question des pailles, fourrages et fumier dans l'inventaire et dans les comptes du propriétaire qui exploite lui-même son domaine, est identiquement la même que dans le cas du cultivateur fermier. 11 ne doit y avoir aucune place, dans l'inven-
taire et dans les comptes chiffrés en argent, pour les valeurs de ce genre.
La raison en est bien simple. Les éléments de fertilité du sol n'empruntent pas à la loi seule le caractère immobilier dont ils sont revêtus, mais encore à la nature des choses, ou, si Ton veut, à leur rôle économique, à leur destination agricole. La loi n'est même intervenue que pour consacrer ce caractère, ce rôle et cette destination. Ce qui le prouve avec évidence, c'est que la paille, les fourrages et le fumier suivent toujours la condition du sol dans les actes de vente et de fermage: soit qu'on vende un domaine, soit qu'on le donne à ferme, soit qu'on l'affecte, en vertu d'une inscription hypothécaire, à la garantie d'une dette, les pailles, fourrages et fumier ne se séparent point du sol, dont ils constituent l'élément essentiel sous le nom de fertilité. C'est un fonds qui subit des transformations incessantes, mais qui doit toujours se reconstituer à mesure qu'il se détruit. La paille, les fourrages et le fumier sont véritablement une partie intégrante du sol et un élément du capital foncier. Or, l'inventaire est un organe de comptabilité à l'usage exclusif des entreprises de culture; le capital foncier ne doit pas y trouver place autrement que pour mémoire. La valeur du sol est trop incertaine et sa détermination trop arbitraire pour qu'un propriétaire puisse en constater, sinon rigoureusement, du moins d'une façon utile, les variations annuelles. Ces variations auraient d'ailleurs pour effet d'agir sur
le bilan de la culture, et d'enlever ainsi à l'inventaire tout caractère d'utilité comme moyen de contrôle pour les opérations agricoles proprement dites. Si l'on voulait néanmoins se livrer à ce genre d'estimation, c'est en dehors de la comptabilité, c'est-à-dire dans ce que nous avons nommé compte moral, qu'il faudrait le faire. Mais la condition essentielle pour que l'mven- . taire donne des indications sérieuses et utiles sur les résultats d'une entreprise de culture, c'est qu'on en élague avec soin tout élément foncier.
Les pailles, fourrages et fumier que le cultivateur destine à des transformations ultérieures constituent des moyens de production, et non des produits. Les évaluer dans l'inventaire, sous le prétexte que ces moyens de production ont une valeur, ce qui ne saurait faire l'objet d'un doute, c'est supprimer le temps et faire abstraction des frais qu'il entraîne, car la paille, les fourrages et le fumier ne donneront des produits, parles consommations dont ces denrées sont l'objet, que dans un délai plus ou moins éloigné, et à charge d'être reconstitués par les opérations de la culture, au fur et à mesure de ces consommations, et d'être ainsi compensés par des frais à venir.
Les semences elles-mêmes, à leur double titre d'immeuble et de moyen de production, ne doivent jamais avoir de place à l'inventaire, autrement que pour mémoire ou pour une valeur invariable. Gomme les autres moyens de production, dont la valeur n'est jamais ni réalisable, ni réalisée, sinon à la ces-
sation des opérations de culture, les semences doivent être considérées comme une quantité constante qu'il est inutile de comprendre dans l'inventaire, surtout dans une catégorie k part. L'estimation annuelle des semences ne peut avoir en effet que des inconvénients. Les variations de prix qu'elles supporteraient auraient nécessairement pour effet d'altérer les enseignements qui découlent delà comparaison des inventaires successifs. J'en vais citer un exemple emprunté à la comptabilité delà Société agronomique de Grignon. Dans le compte-rendu fait par le directeur de cette Société à son conseil d'administration sur l'exercice 1852-1853, je lis la phrase suivante : «L'accroissement de valeur des semences, tant de céréales que de pommes de terre, a contribué pour 3,000 fr. à accroître le compte de nos avances aux cultures. » (27« livraison des Annales de Grignon, page 8.) Il est évident que la hausse signalée dans les prix ne devait pas s'appliquer aux semences qui n'étaient pas vendues et ne pouvaient pas l'être : la plus-value qui allait ainsi s'inscrire à l'actif de l'inventaire était complètement fictive, puisqu'il n'en résultait pas une augmentation d'un centime dans la fortune réelle de la Société. Et comme la fausseté des systèmes s'apprécie bien par l'étrangeté des conséquences je dirai qu'il a suffi d'une dépense imaginaire de 3,000 fr. en semences, pour constituer à la Société un avoir chimérique de même valeur.
Quant aux comptes spéciaux, où l'on fait intervenir
la valeur des pailles, fourrages et fumier, le propriétaire doit s'en abstenir avec le même soin et par les mêmes raisons que le cultivateur fermier. La recherche des prix de revient, toutes les fois qu'on met en œuvre des recettes fictives et des dépenses imaginaires, ne peut être qu'absolument stérile en résultats. Toutefois, si l'on croyait devoir faire des calculs de ce genre, il faudrait le faire en dehors de la comptabihté proprement dite, afin de ne pas altérer, par le mélange des fictions avec les réaUtés, les enseignements que deshvres, tenus avec précision et méthode, peuvent et doivent fournir.
Soit qu'on les considère comme cheptels, dont le cultivateur est simplement dépositaire et usufruitier, soit qu'on les envisage comme matières premières destinées à fournir des produits par des transformations ultérieures, les pailles, les fourrages et les engrais n'ont pas de place dans l'inventaire et dans les comptes de culture sous la forme de valeurs définies. C'est dans la comptabilité-matières que ces denrées doivent s'enregistrer, si l'on veut les administrer avec intelligence, les suivre par conséquent dans les déplacements et les transformations dont elles sont l'objet. Nous sommes donc d'avis qu'il faut à l'agriculture, à côté de la comptabilité-espèces, une comp-
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labilité-matières, ou, pour parler plus simplement, des comptes de magasin à côté du compte de caisse.
La séparation de la comptabilité-matières de la comptabilité-espèces est considérée depuis longtemps comme un principe de droit public en matière administrative. Avant cette réforme, l'une des plus importantes qui aient été faites depuis la Révolution française, on pouvait observer dans la comptabilité publique les mêmes confusions, les mêmes erreurs, les mêmes abus qui se rencontrent encore aujourd'hui dans la comptabilité agricole. Ce n'est qu'en séparant les denrées des espèces, la comptabilité-matières de la comptabilité-deniers, qu'on a réussi à voir clair dans la situation du Trésor et dans les dépenses de nos administrations publiques. La plus récente application de ce principe a été probablement faite à la comptabilité des écoles d'agriculture, lorsqu'on a cessé de porter au chapitre des produits de ces établissements la valeur des matières premières de la culture, pailles, fourrages et engrais, annuellement produits et consommés.
En entrant dans cette voie, l'administration ne faisait que suivre les traditions de l'industrie et du commerce. Toutes les usines, toutes les maisons de commerce qui tiennent note de leurs opérations ont en effet des comptes de magasin à côté de leurs comptes d'espèces et de crédit. C'est ce qu'il nous sera facile de démontrer par l'exposé succinct de
l'origine et du développement de la comptabilité usitée dans le commerce et dans l'industrie.
On attribue généralement aux opérations de commerce l'origine de la comptabilité en partie double. C'est à tort: elle nous vient de la banque. Ce sont les banquiers florentins et génois du moyen âge qui l'ont transmise successivement aux banquiers et aux commerçants du reste du monde. Il est même à présumer, bien que nous n'ayons là-dessus que des données assez peu certaines, que les banquiers des sociétés anciennes n'avaient point d'autre manière de tenir leurs écritures. La comptabilité en partie double convient si merveilleusement, en effet, aux opérations de crédit qui sont les affaires ordinaires de la banque, qu'on ne saurait comprendre qu'il ait pu exister jamais une autre méthode pour les écrire. On sait que le caractère essentiel de cette forme de comptabilité consiste en ce que toute opération affecte deux comptes distincts, dont l'un' est débité de ce qu'il reçoit, et dont l'autre est crédité de ce qu'il donne. Or, il est facile de voir que si l'opéralion n'était pas à terme, si le banquier, au lieu d'ouvrir un crédit et de faire une avance remboursable ultérieurement, faisait un simple acte de change et donnait, par exemple, de la monnaie contre des lingots, il lui suffirait de noter l'opération de la façon la plus simple, sans faire intervenir à la fois et son compte personnel débité des lingots reçus et crédité des espèces données, et le compte du client
250 NOUVEIXE COMPTABILITÉ.
crédité des lingots donnés et débité des espèces reçues. Chacun des contractants ayant reçu l'équivalent de ce qu'il a livré, il n'y a aucun solde dû par l'un à l'autre, el cette forme de comptes, dans lesquels l'un des contractants est forcément créancier et l'autre forcément débiteur, serait évidemment sans aucune utilité, puisqu'il n'y aurait ici ni débiteur, ni créancier. Les comptes par débit et par crédit, uniquement destinés à établir des soldes, c'est-à-^ire des créances ou des dettes, impliquent nécessairement des transactions à terme. Voilà pourquoi la comptabilité en partie double est la forme naturelle et obligée des opérations de banque. Il est impossible de les noter autrement.
Le commerce a emprunté sa méthode d'écritures à la banque, mais seulement pour celles des opérarations commerciales qui ont une complète analogie avec les opérations de banque, c'est-à-dire pour les transactions à terme. Le commerçant qui ne fait des affaires qu'au comptant ne tient pas de comptabilité en partie double : il n'a ni débiteurs, ni créanciers, et l'idée ne lui viendra certes pas de compliquer ses écritures sans besoin, par des débits et des crédits chimériques. Un livre de caisse, et parfois un livre de magasin, lui suffiront, avec le journal imposé par la loi à tout commerçant patenté, pour se rendre compte de l'état de ses affaires et de la marche de ses opérations.
Quant au commerçant qui fait des affaires à terme,
pailt.es, fourra(;es et engrais. 251
il tient presque toujours sa comptabilité dans la forme des parties doubles, parce que c'est la forme naturelle et nécessaire en quelque sorte de ce genre d'affaires. Il a besoin de savoir jour par jour s'il est débiteur ou créancier de chacun de ses correspondants ou clients, et pour quelles sommes. Mais s'il demande cette notion à son grand-livre, où tous les comptes viennent se classer, il ne lui en demande aucune autre, k côté de sa comptabilité en partie double, bornée aux transactions à terme, il a une autre comptabilité destinée à l'éclairer sur l'état de sa caisse et de ses magasins, c'est-à-dire sur les espèces et les marchandises disponibles, sur les assortiments à faire, etc. Mais il se gardera bien de mêler la fantaisie à la réalité dans ses écritures, en ouvrant les comptes de son grand-livre à des clients imaginaires.
Dans l'industrie, il en est absolument de même. Les opérations commerciales de l'industriel donnent lieu à une comptabilité tenue en partie double, parce que, se faisant habituellement à terme, elles impliquent nécessairement des débits et des crédits. De même, quand l'industriel veut se rendre compte de l'état de ses approvisionnements, des mouvements de ses magasins,, ou quand il veut se livrer à des calculs de prix de revient, il consulte les livres de magasin et les livres auxiliaires de sa comptabilité. Mais l'industriel, pas plus que le commerçant, n'introduira le moindre compte de fantaisie dans son
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grand-livre et ne songera à demander à la coraplabililé en partie double ce qu'elle n'est pas faite pour donner.
En agriculture, il en doit être de même, et les seules opérations qui devraient donner lieu à l'ouverture de comptes débiteurs et créditeurs dans le grand-livre sont les affaires qui constituent le cultivateur débiteur ou créancier de tiers, c'est-à-dire les affaires commerciales à terme. Il y a des cultivateurs qui font des affaires de ce genre et qui sont ainsi forcés d'en tenir écriture dans la forme des parties doubles : ce sont ceux qui sont industriels en même temps que cultivateurs, comme les fabricants de sucre. L'achat des betteraves et la revente des pulpes aux cultivateurs eu voisinage, la vente du sucre brut aux négociants et aux raffineurs, ce sont là autant d'affaires qui ne se traitent habituellement qu'à terme, et qui dés lors ne peuvent s'inscrire simplement et clairement que dans les comptes en partie double du grand-livre. Tous les cultivateurs fabricants de sucre ont en effet un service de comptabilité de ce genre, et j'ajoute qu'ils ne pourraient s'en passer. Il est vrai qu'à côté de cette comptabilité commerciale nécessaire^ ces cultivateurs ont aussi parfois une comptabilité agricole en partie double pour leurs opérations de culture. Mais ces deux comptabilités, quoique taillées en apparence sur le même modèle, n'ont en réalité qu'une analogie trèslointaine et une utilité très-différente.
La comptabilité de l'usine est claire: les soldes débiteurs ou créditeurs des comptes du grand-livre établissent avec netteté la position de l'industriel vis-à-vis de ses clients ; il n'y a pas un centime du débit ou du crédit de ces comptes qui puisse faire le sujet d'une contestation ; le teneur de livres n'enregistre que des transactions réelles ; rien absolument n'est laissé à son arbitraire, ou, ce qui revient au même, à son appréciation. Les comptes de culture sont tout différents : le jugement du comptable est ici souverain ; à défaut de transactions réellement effectuées, il enregistre des affaires imaginaires ; à la place de clients, débiteurs ou créanciers, on ne trouve dans le grand-livre que des spéculateurs de fantaisie qui sont censés gagner ou perdre, mais qui, en réalité, ne font que les pertes ou les gains chimériques qu'on leur attribue. En un mot, des opinions au lieu de faits, des évaluations au lieu de prix, des hypothèses au lieu de réalités, voilà ce qui compose les éléments du débit et du crédit des comptes de culture. Dans la comptabilité commerciale, le teneur de livres tient réellement les comptes ; dans la comptabilité agricole, il les arrange. Aussi le cultivateur fabricant de sucre se garde bien de mêler ses comptes de culture à ses comptes de clients, et de confondre la comptabilité agricole avec la comptabilité commerciale. La fantaisie, qui règne en maîtresse dans l'une, n'a pas cours dans l'autre. C'est tout au plus si les comptes de culture
servent à occuper le comptable pendant le chômage de l'usine.
Mais quand on est simplement cultivateur dans les conditions ordinaires, c'est-à-dire quand on n'est pas forcé d'avoir un comptable pour les affaires commerciales d'une usine, on se garde bien d'en prendre un pour les opérations de culture. Comme le commerçant et l'industriel qui ne feraient des affaires qu'au comptant, le cultivateur, qui n'a>i créanciers, ni débiteurs, n'a rien à demander à la comptabilité en partie double. N'est-ce pas l'explication de la résistance insurmontable de nos plus intelligents cultivateurs contre une forme de comptabilité qui ne leur rend aucun service?
On se trompe donc quand on croit imiter le commerce et l'industrie en faisant des comptes de spéculation ou de culture. Le commerce et l'industrie n'ont pas de compte de ce genre et n'enregistrent dans leurs écritures en partie double que des opérations commerciales à terme.
On avait cru qu'en débitant et en créditant une spéculation ou une culture, le solde ou différence entre le débit et le crédit indiquerait une perte ou un bénéfice, et servirait ainsi de guide au cultivateur pour l'éclairer sur le choix de ses spéculations. Mais, d'une part, ce solde n'est que ce qu'on le fait, en sorte qu'une spéculation ne gagne qu'autant qu'on la fait gagner et ne perd que quand on la fait perdre ; d'autre part, la solidarité qui existe entre toutes les
opérations de l'agriculture est telle que le solde, fût-il l'expression des faits, au lieu d'être la résultante des procédés do comptabilité, il serait impossible d'en tirer la moindre conclusion pour ou contre une spéculation distincte, puisqu'un changement dans l'une quelconque des spéculations modifierait toutes les autres et remettrait ainsi en cause le système de culture tout entier. Cela est tellement évident que ceux-là même qui ont le plus étudié la méthode ont presque toujours tourné le dos à ses prétendus enseignements.
L'agriculture a des notions plus utiles à demander à la comptabilité. Le cultivateur doit toujours savoir ce qu'il y a au fond de son système de culture, c'està-dire la somme des valeurs annuellement créées, la masse des frais et le montant du profit. S'il n'avait ces notions nécessaires, comment pourrait-il comparer sa situation à deux époques, apprécier le résultat de ses travaux et de ses changements de culture? Qui le guiderait à travers les combinaisons si multiples de son industrie? Qui lui dirait s'il a quelque avantage à joindre la betterave au trèfle et à la luzerne, à étendre ses défrichements ou à faire quelque autre amélioration foncière? C'est vainement qu'il demanderait ces notions essentielles à une comptabilité tenue dans la forme des parties doubles : elle n'a pas été imaginée pour les fournir. De simples livres de magasin pour enregistrer les déplacements, les consommations et les transformations de matières ; un
simple livre de caisse pour les recettes et les dépenses : voilà, avec l'inventaire destiné à établir chaque année la situation du cultivateur, tout ce qui lui est nécessaire, non seulement pour administrer sa ferme avec ordre, mais encore pour diriger son entreprise dans la meilleure voie. Des faits, rien que des faits, mais sans aucun mélange de ces fictions qui les dénaturent : tel'est l'objet propre d'une véritable comptabilité agricole. Si le cultivateur a, par exception, en dehors de sa culture, assez d'opérations commerciales à terme pour justifier une tenue d'écritures en partie double, il fera sagement d'en faire les frais, et d'imiter en cela le commerçant et l'industriel. Mais quant à noter sous cette forme les opérations purement agricoles, quant à faire des comptes de culture ou de bétail, sons le prétexte que le commerçant et l'industriel tiennent des comptes de clients, débiteurs ou créanciers, ce serait folie, après cinquante ans d'une expérience aussi infructueuse.
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