RÉFORME DE LA COMPTABILITÉ AGRICOLE
(/ Dans l'étude qui précède, j'ai exposé les principaux systèmes de comptabilité agricole, et j'en ai montré l'inutilité, les inconvénients et les dangers.
Je me suis attaché surtout à démontrer ce point : que les opérations si complexes de l'agriculture ne sont pas isolées, mais solidaires entre elles et dépendantes les unes des autres ; que ce n'est qu'arbitrairement et en employant toute sorte de fictions qu'on les envisage séparément, sous le prétexte de constater les résultats partiels qu'elles donnent ; que ces résultats sont imaginaires et non réels, la recette ou la dépense, la perle ou le gain étant le produit des artifices de la comptabilité, et non l'effet des opérations de la culture ; qu'on peut faire varier, à son gré, tous les résuUats des comptes, par conséquent justifier toutes les fautes, etc.
Cette démonstration, basée sur le raisonnement, • c'est-à-dire sur l'analyse et la discussion de la méthode, a été fortifiée par de nombreux faits eraprun-
lés à rexpérience. Soit par l'examen des comptes de Roville et de Grignon, soit par les aveux des directeurs de ces écoles, j'ai montre que la complabilité agricole, non seulement n'a pas fait découvrir une vérité nouvelle, mais qu'elle n'a même jamais donné la moindre indication utile ; qu'elle n'a eu pour effet que des dépenses et des pertes de temps, et que si elle n'a pas entraîné directement plus de ruines, c'est qu'on a refusé sagement d'accorder créance aux prétendus enseignements qui en découlent.
La conclusion à tirer de cette double démonstration, c'est que la complabilité commerciale en partie double ne peut pas fournir le modèle d'une forme de comptabilité qui soit applicable à l'agriculture. 11 faut chercher ailleurs.
Quand j'ai entrepris la publication de ces études critiques sur la comptabilité agricole, je n'avais pour but que de combattre une méthode irrationnelle, antiscientifique, plus propre à égarer les esprits qu'à leur faciliter la découverte de la vérité. Dès le premier jour, mon enseignement de Grignon avait été très-net sur ce point, et je n'avais rien caché à mes élèves de ce que je pensais sur les comptes de culture et de bétail que l'on propose de tenir dans la forme des parties doubles. J'y voyais la source des confusions au milieu desquelles se débattent la plupart des questions d'économie rurale, et la cause directe des catastrophes où ont sombré tant d'entreprises mal dirigées. J'avais à prémunir nos jeunes
gens contre les dangers que font naître les erreurs et les illusions en pareille matière. Mon devoir professionnel était de chercher la vérité et d'avoir le courage de la dire. Il n'y avait point à hésiter.
L'enseignement est, à coup sûr, le meilleur véhicule pour l'homme qui a des idées à faire prévaloir ; mais il peut servir autant à la diffusion de l'erreur qu'à la propagation de la vérité. On ne l'améliore que par des modifications successives qui étendent le domaine de la vérité et restreignent le champ de
l'erreur.
L'occasion semblait favorable, et je prévoyais aisément que j'aurais pour moi le public. La comptabilité agricole, telle qu'on l'enseignait, était tacitement condamnée. Parmi les meilleurs esprits, les uns refusaient obstinément de l'essayer; d'autres, qui s'étaient astreints à suivre la méthode classique, n'avaient pas lardé à s'en dégoûter. Malgré tous les conseils, malgré tous les encouragements, malgré toutes les contraintes, une résistance active s'observait partout contre l'emploi de la comptabilité en
agriculture.
Voilà pourquoi je n'ai pas hésité plus longtemps à faire connaître les vices d'une méthode dont tout le monde sentait les imperfections et la stérilité. Voilà pourquoi j'ai répété dans le journal ce que je disais chaque année dans ma chaire. Mais je me préoccupais alors principalement de venir en aide à l'enseignement dont je suis chargé. Je pensais qu'il me suf-
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firait de faire justice d'un système aussi défectueux, laissant à d'autres, plus compétents ou moins occupés, le soin de trouver une méthode plus rationnelle, plus simple et surtout plus utile.
Les circonstances devaient me conduire plus loin, car on m'a presque fait un crime d'avoir touché à la comptabilité agricole, en détruisant un système sans l'avoir remplacé, en détournant les cultivateurs de Tusage des livres pour se rendre compte de leurs opérations. Je ne manquais pas d'arguments à opposer à ces griefs. Mais comme au fond il s'agissait de rendre un nouveau service à l'agriculture en démontrant qu'il est possible d'imaginer, en dehors des sentiers battus, des méthodes plus simples, plus concluantes et moins coûteuses de comptabilité agricole, j'ai délaissé momentanément d'autres travaux pour m'occuper, avec le concours d'un collaborateur spécial, d'édifier un nouveau système.
Ce système est exposé dans l'un des petits volumes de la Bibliothèque du Cultivateur que publie la Librairie agricole (1). La méthode est accompagnée de tableaux à l'usage des personnes qui veulent en faire l'application.
Je vais dire en quelques mots sur quelles bases il repose.
Avant tout, je liens à déclarer de nouveau que nous n'avons pas considéré l'exploitation d'une ferme
(l) Comptabilité de la ferme, par MM. Dubost et Pacout.
comme une série d'opérations distinctes et de spéculations isolées, mais comme une entreprise unique dont les éléments s'enchevêtrent les uns dans les autres, pour concourir au but commun, qui est le profit par la production. Pour nous, le cultivateur n'est pas un spéculateur qui se vend son fumier, ses pailles, ses fourrages, pour la vaine satisfaction de se constituer des affaires imaginaires et des profits illusoires; c'est un industriel qui fait subir des transformations plus ou moins nombreuses à ses matières premières, de façon à réaliser le plus possible de valeurs aux moindres frais, et à faire produire ainsi à ses capitaux l'ifltérét le plus élevé. Mais il n'y a pas dix spéculateurs dans le môme homme ; il n'y en a qu'un. Il n'y a pas des comptes particuliers de bétail, de cultures, sans comprendre les comptes d'ordre et ceux de répartition ; il n'y a qu'un compte général de l'exploitation.
De l'inventaire. — Le but de la culture étant le profit par la production, le but principal de toute comptabilité doit être d'établir avec précision le montant des bénéfices.
C'est là l'objet propre de Yinventaire, ou livre de comptabilité destiné à établir la situation de fortune du cultivateur à deux époques distinctes, afin d'en déduire les pertes subies ou les bénéfices réalisés durant la période comprise entre ces deux époques.
Nous avons posé comme règle générale que l'in-
ventaire doit toujours être établi à l'époque correspondante de rentrée en ferme, ni avant, ni après, de façon à partager la durée de jouissance en exercices réguliers.
Mais ce qui distingue notre système des précédents, c'est que nous" avons introduit dans l'inventaire une classification nouvelle, et que nous avons établi des règles spéciales pour révaluaiion des objets qui constituent les formes diverses du capital de culture.
Cette classification comprend les neuf catégories
suivantes :
jo Mobilier de ménage;
2° Matériel de culture ; •
3® Matériel d'usine ;
k^ Animaux de travail ;
50 Animaux de rente ;
6° Denrées de consommation pour le personnel ;
70 Denrées de vente en magasin ;
8° Argent en caisse et créances à recouvrer.
Les valeurs de ces buit catégories forment \adi( de la culture.
Le ipassi^ est représenté par une neuvième catégorie, qui comprend toutes les sommes dues par le cultivateur au moment de l'inventaire.
C'est en déduisant le passif de l'actif qu'on obtient la situation exacte du cultivateur.
Mais il ne suffit pas d'avoir le montant des bénéfices d'un exercice par la comparaison de deux inventaires, l'un fait à l'ouverture, l'autre à la clôture
de l'exercice : il faut savoir encore quelle forme ont prise les bénéfices, c'est-à-dire dans quelle catégorie de valeurs ils se sont placés. C'est la raison de notre
classification.
Il n'est pas indifférent, en effet, soit pour les succès futurs de l'entreprise, soit pour la réalisation facile du capital au moment de la liquidation, il n'est pas indifférent que les bénéfices ou les pertes affectent telle ou telle catégorie de valeurs.
Le mobilier de ménage, par exemple, n'exerce aucune action sur la culture : c'est un élément de bienêtre, et non de production ; il se consomme ou plutôt se détruit par le simple effet du temps. Transporter ses bénéfices dans cette catégorie du capital de culture, ce serait accroître siàrement ses conditions de bien-être ; mais ce ne serait ni réaliser ses profits et les rendre disponibles, ni se ménager dans l'avenir, par l'augmentation des ressources, un accroissement de production.
Le matériel de culture a de l'importance, parce que le succès des travaux de culture dépend essentiellement du cboix, de la qualité, parfois même de la quantité des instruments et des machines dont on dispose. Mais, une fois assuré le service des travaux au double point de vue de la bonne exécution et de l'économie dans la dépense, il est contraire aux intérêts du cultivateur d'aller plus loin. Les instruments et les machines se détériorent, non seulement par l'usage, mais par la simple action du temps. Il ne
faut les acheter que quand on a éprouvé le besoin et pris le parti de s'en servir.
Je ne dirai rien du matériel d'usine. C'est \h un matériel spécial, toujours trés-coùleux à acquérir, mais dont il est impossible de se passer dans certaines conditions de culture. Presque toujours le cultivateur a intérêt à acheter le matériel le plus perfectionné. Mais il ne faut jamais perdre de vue qu'un matériel de ce genre, s'il n'est pas employé, est onéreux par la perte d'intérêt qui en résulte, et par le dépérissement que le temps lui fait subir.
Le bétail de trait a les mêmes caractères que le matériel de culture, mais à un plus haut degré : c'est une nécessité qui s'impose, mais une nécessité trèscoûteuse par les consommations et par les soins que les bêtes de travail exigent. Le bétail de trait est vraiment un mal nécessaire. L'idéal de la culture serait d'en avoir le moins possible et même de pouvoir s'en passer entièrement.
Il n'en est pas de môme du bétail de rente, qui crée des valeurs par la consommation des fourrages, et qui produit en outre du fumier par ses déjections. Plus il y aura de fourrages consommés par les animaux de ce genre, plus la situation du cultivateur sera avantageuse. Les profits de la culture peuvent donc très-utilement se distribuer dans celte catégorie de l'inventaire.
A la rigueur, on pourrait confondre ensemble les sixième et septième catégories, comprenant, l'une
les denrées de consommation pour le personnel, l'autre les denrées de vente en magasin." Mais nous avons proposé de les distinguer, afin d'habituer le cultivateur à prévoir quel sera, sur la masse des produits en magasin, le montant des ventes, défalcation faite des quantités à consommer dans l'intérieur
de la ferme.
Les denrées de vente destinées à une réalisation prochaine, les espèces en caisse ou les créances à recouvrer, fruit de réalisations antérieures, doivent constituer une partie importante du capital de culture. Toutes les matières que transforme le cultivateur, et qui font l'objet de son industrie, aboutissent finalement à la forme d'espèces, avec lesquelles il pourvoira aux besoins courants de son entreprise, étendra ses moyens d'action, s'il juge qu'il y ait intérêt, se constituera une réserve pour parer aux accidents, ou bien fera un placement avantageux destiné à consolider sa situation, si quelque occasion de placement se présente.
De ce que les diverses catégories de capitaux consacrés à la culture du sol ont ainsi des caractères diilérents, nous avons tiré cette conclusion : que la différence entre le montant de deux inventaires ne sufht pas à donner une idée complète des bénéfices ou des pertes d'une entreprise agricole durant un exercice, si l'on n'y joint l'indication des chiffres destinés à représenter les mouvements des catégories que nous venons de passer en revue. Le but de la
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culture n'est pas d'avoir beaucoup de machines et beaucoup de bétail; ce n'est là qu'un moyen. Mais le but véritable que s'assigne le cultivateur, c'est d'avoir beaucoup de denrées à consommer et à vendre, beaucoup d'espèces en caisse et de créances à recouvrer.
Voilà pourquoi nous avons posé en principe que la marche d'une entreprise agricole doit s'établir par la comparaison de plusieurs inventaires successifs et de leurs subdivisions. Voilà pourquoi nous avons été conduit à établir un livre d'inventaire comprenant la classification dont j'ai parlé et pouvant sulTireàcinq ou six exercices.
On remarquera que nous n'avons pas compris dans l'inventaire les fourrages, pailles et engrais, qu'on y fait figurer habituellement. Pour nous, ces matières premières de l'industrie agricole font partie du capital foncier, et non du capital de culture; elles appartiennent au propriétaire, et non au cultivateur. L'article 524 du Gode civil dit que « sont immeubles par destination tous les objets que le propriétaire d'un fonds y a placés, pour le service et l'exploitation de ce fonds. » Or, il n'est pas douteux que, dans l'immense majorité des cas, les fourrages, pailles et engrais appartiennent au domaine. Le cultivateur les trouve à son entrée en ferme, les fait valoir et les rend en nature à l'expiration du bail; mais il n'a pas lieu de les compter à son avoir, dont ils ne font pas partie.
C'est en vain qu'un cultivateur se fonderait sur les améliorations faites à son domaine et sur l'augmentalion de son Lénéfice, pour prétendre que l'excédant de pailles, de fourrages et de fumiers, qui est le fruit de son industrie, doit être porté à son actif. Nous repondrions que ce n'est pas là pour le cultivateur un produit, puisqu'il n'a pas le droit d'en disposer ; que les produits qui en proviendront seront sa chose, mais seulement après création de ces produits par la transformation des matières premières; que les escompter serait faire une fiction qui ne doit pas avoir place à l'inventaire ; et qu'enfin les fourrages, pailles et engrais étant attachés au domaine à titre de cheptel, le cultivateur n'a pas le droit de les porter à son actif pour une valeur
quelconque.
Il en serait de même si le cultivateur était en même temps propriétaire du sol: les fourrages, pailles et engrais ne doivent être considérés que comme une annexe du capital foncier, qui ne saurait avoir de place dans l'inventaire de la culture. Il est en effet complètement inutile et même très-dangereux de faire figurer le sol ou sa valeur, autrement que pour mémoire, dans l'inventaire du cultivateur.
11 y a cependant dans le voisinage des grandes villes, surtout dans les environs de Paris, des cultivateurs qui ont la faculté, en vertu d'une clause expresse de leur bail et sous la condition générale du rachat d'une quantité correspondante d'engrais,
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de vendre une partie des fourrages et des pailles du domaine. Il s'agit ici d'un cas exceptionnel, et nous pensons que le cultivateur est fondé à considérer comme produit réalisable la masse des fourraîres et pailles qu'il se propose de vendre : il doit donc, pour se conformer^ à la vérité des faits, porter à son inventaire, dans la catégorie des produits de vente en magasin, les valeurs de cette nature, mais seulement en ce qui concerne celles de ces denrées qui sont réellement destinées à la vente.
Le propriétaire-cultivateur qui fait la même spéculation doit agir de même.
Après avoir ainsi banni de l'inventaire les pailles, fourrages et engrais qui ne font pas partie du capital de culture, nous devons en exclure à plus forte raison les valeurs désignées sous le nom d'engrais en terre, d'améliorations foncières, etc. Même en admettant que ces valeurs ne soient pas simplement hypothétiques, ce sont bien évidemment des valeurs foncières, et non des valeurs de culture ; elles appartiennent au propriétaire, puisque le cultivateur n'en a que la jouissance. Les admettre à l'inventaire serait ménager au cultivateur l'occasion de se faire illusion sur sa fortune réelle, ou le moyen de tromper autrui, s'il avait intérêt à le faire.
Reste la manière d'évaluer à l'inventaire les diverses formes du capital de culture.
Cette évaluation est le point délicat de notre comptabilité. C'est la partie de notre système qui peut
prêter le flanc à des exagérations involontaires ou calculées, par conséqueut à des erreurs ; mais c'est la seule. Pour réduire ces erreurs aux moindres chances, nous avons d'ailleurs établi des règles spéciales pour l'évaluation de chaque catégorie d'objets qui constituent les diverses formes du capital de culture. .
Nous recommandons de se conformer scrupuleusement à ces règles.
D'une manière générale, il n'y a aucun inconvénient à se faire moins riche qu'on n'est ; il y en a beaucoup, au contraire, à exagérer sa situation de fortune ou le chifi're de ses profits. Dès lors la précaution essentielle à observer par tout cultivateur qui ne veut ni se tromper, ni tromper les autres, c'est de faire des estimations de bonne foi, en se tenant plutôt au-dessous qu'au-dessus delà vérité. Pour prouver quelque chose, l'inventaire doit être fait avec sincérité. C'est là véritablement sa qualité essentielle.
Pour obtenir cette sincérité de l'inventaire, nous recommandons au cultivateur de se faire assister, pour l'évaluation de certaines catégories de son capital de culture, d'un ou de deux de ses voisins, sauf à leur rendre, dans le même cas, le même service.
La sincérité de l'inventaire doit pouvoir, d'ailleurs, être contrôlée, même à distance, au moyen des précautions que nous avons recommandé de suivre.
Ainsi, pour tous les objets du mobilier et du matériel de culture ou d'usine, on devra établir :
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lo L'époque de l'entrée à l'inventaire;,
2o Le prix d'acquisition ou la valeur d'entrée h l'inventaire ;
3° L'estimation au dernier inventaire ;
40 L'estimation actuelle.
Nous n'avons pas donné de règle générale pour déterminer la dépréciation annuelle du mobilier, des instruments, etc., parce que cette dépréciation est essentiellement variable suivant la nature et la qualité des objets, suivant l'usage qu'on en fait, suivant les soins qu'on y consacre, etc. Chaque cultivateur apprendra lui-même à établir la règle qui doit le guider sous ce rapport, en tenant compte des conditions spéciales où il est placé. Les moyennes de ce genre ne peuvent avoir de valeur qu'autant qu'elles résultent des faits et qu'elles les expriment.
Pour les animaux de trait, dont l'estimation doit être faite individuellement, l'espèce, la race, l'âge et le poids sont, ainsi que le prix d'acquisition et la durée des services, nécessaires à établir pour justifier l'évaluation.
Pour les animaux de renie, il faut joindre à l'ensemble de ces circonstances une circonstance nouvelle; c'est la qualité individuelle pour la reproduction ou pour l'abondance des produits : lait, laine, etc. Il est évident qu'entre deux vaches de mêm.e origine, de même âge et de même développement, il peut y avoir une grande différence de valeur justifiée par la différence des qualités laitières.
Les animaux de rente doivent, d'ailleurs, être estimés individuellement, sauf le troupeau qui peut être estimé en bloc s'il est uniforme, ou par catégories s'il y a des différences tranchées d'origine ou de valeur.
Les autres catégories de l'inventaire ne présentent pas, à beaucoup près, les mêmes difficultés d'évaluation. Pour les denrées de vente en magasin, l'estimation doit être faite un peu au-dessous du cours probable au moment de la vente. Nous disons cours probable, parce qu'avec la stabilité des prix que nous devons à l'extension de notre marché par le perfectionnement des voies de communication, il est assez facile de prévoir, dès l'automne ou dès le printemps, la marche des prix pour les principales denrées. On évitera d'ailleurs tous les mécomptes, en se tenant, suivant nos recommandations, plutôt au-dessous qu'au-dessus du prix probable.
Toutes ces circonstances, dont je viens d'indiquer les principales comme les plus propres à justifier les évaluations des diverses formes du capital de culture, sont indiquées dans les tableaux que nous avons cru devoir dresser pour la rédaction de l'inventaire. Ces tableaux sont à colonnes et en nombre suffisant, dans chaque registre, pour cinq exercices.
Rien ne sera plus facile que de se rendre compte, au bout de ce temps, de la marche suivie, dans chaque entreprise^ par le capital d'exploitation, soit dans son ensemble, soit dans chacune des catégories qui le composent.
Comme organe de la complabililé, l'inventaire donne, comme on le voit, deux notions essentielles : celle du montant du capital consacré à la culture du sol, et celle du bénéfice ou de la perte de l'entreprise. Le rapprochement de ces deux notions en donne une troisième, qui est le point culminant .de notre système de comptabilité, le terme auquel se doivent rapporter toutes les autres notions secondaires : c'est le taux du profit. Quel a été le bénéfice de l'exploitation par 100 l'r. de capital consacré à la culture? Voilà un problème dont la solution ne présentera aucune difficulté, une fois déterminés avec rigueur et lechifire total du bénéfice et la quotité du capital d'exploitation.
Ce taux du profit est, suivant nous, le seul critérium d'après lequel on doive apprécier et la valeur d'un système de culture et l'habilelé d'un cultivateur. Plus le taux du profil sera élevé, meilleur sera le système de culture suivi, plus grande aussi sera l'habileté du chef de l'entreprise. Il importe peu que la culture soit intensive ou extensive, que l'exploitation soit moyenne ou étendue, que le cultivateur ait peu de capitaux ou qu'il en ait beaucoup. Ce qui est véritablement important, ce qui domine tout, parce que tout en découle, c'est que les services du cultivateur soient rémunérés avantageusement, et que l'intérêt des capitaux consacrés par lui à la culture ressorte au taux le plus élevé.
De même, les changements de culture ne devront
être jugés finalement que par l'inlluence qu'ils exercent sur le taux du profit. Telle spéculation, qui fait hausser le taux du profit dans une condition déterminée, doit être développée ; telle autre, qui le fait baisser, doit être ou proscrite ou ramenée à de plus saoes limites. C'est la hausse ou la baisse du taux du" profit qui servira de guide au cultivateur dans le choix de ses spéculations.
L'ancienne comptabilité cherchait vainement un guide de ce genre, sans pouvoir tirer la moindre conclusion de la perte ou du gain de ses spéculations, parce que perte et gain étaient fictifs, la perte d'un compte ne s'expliquant que par le gain d'un autre, et le bénéfice d'une spéculation ne servant qu'à masquer la perle d'une spéculation corrélative. Nos indications, au contraires, sont réelles et sérieuses ; il n'y a, dans notre système, ni gains illusoires m pertes
dissimulées.
J'ajoute que l'inventaire, rédigé comme nous avons conseillé de le faire, ne prendra pas plus de deux à trois journées par an au cultivateur dans les fermes les plus compliquées.
Si l'on ne voulait demander à la comptabilité que la seule notion du taux du profit, l'inventaire constituerait à lui seul toute la comptabilité agricole. Mais mu< donnons à ce nom un sens beaucoup plus large, et nous voulons demander à la comptabilité toutes les indications qui peuvent être utiles à la marche régulière et à la direction intelligente de l'entreprise.
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Comptabilité froprement dite. — La comptabilité agricole est pour nous le plus puissant élément d'adminislralion, car elle doit fournir les moyens d'élablir Tordre dans tous les services, d'en opérer la surveillance, et de prévenir, par un contrôle incessant, le gaspillage des denrées. II nous semble essentiel, en outre, que le cultivateur sache toujours exactement ce qu'il a dans ses divers magasins, afin de pouvoir diriger à temps les consommations de son bétail ou celles du personnel de la ferme, les achats ou les ventes de denrées.
La caisse est aussi un magasin, mais d'une nature particulière; tous les autres magasins vont finalement y aboutir, et, à son tour, elle doit les alimenter d'une façon plus ou moins directe. La caisse doit faire face à tous les besoins : les dépenses, comme les recettes, doivent donc être prévues et calculées à l'avance. Le même esprit d'ordre qui doit régner dans l'administration des denrées doit se retrouver aussi dans la direction de la caisse, si le cultivateur ne veut se créer des embarras, en se laissant prendre au dépourvu.
Ce n'est pas tout, et la comptabilité doit permettre encore de remonter des effets aux causes et d'apprécier l'influence des principales circonstances de la culture sur le taux des profits, qui est le point capital pour le cultivateur, comme nous l'avons dit. Quelles sont les causes qui font monter ou descendre le taux du profit ? Pourquoi tel cultivateur n'obtient-il, sous
ce rapport, que des résultats inférieurs à ceux qu'obtiennent ses voisins? Quel est le vice de tel ou tel système de culture, et quelle direction faut-il donner aux opérations agricoles pour élever le niveau des profits dans une situation donnée? Voilà autant de questions que la comptabilité bien comprise doit aider à résoudre.
Nous ne pensons pas que la comptabilité en partie double se soit jamais posé un programme plus étendu
que le nôtre.
Je vais dire maintenant de quelle façon simple et précise notre système de comptabilité remplit ce programme.
En principe, la comptabilité ne doit enregistrer que des faits : si elle se lance dans les fictions et dans les hypothèses, elle ne peut aboutir qu'à des résultats de hasard ou de parti pris, c'est-à-dire dépourvus de toute valeur.
Or, il y a deux sortes de faits qui se passent dans une exploitation agricole.
Les lins ont trait au déplacement, à la consommalion ou à la transformation des matières ou des denrées : ce sont des faits intérieurs qui sont du ressort de la comptabilité-matières.
Les autres se rapportent au mouvement des espèces, aux entrées et aux sorties d'argent. Ce sont là, à proprement parler, des faits extérieurs, parce que ces mouvements de numéraire sont toujours subordonnés à des transactions dans lesquelles le cultivateur agit
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avec des tiers. Les faits de celle nature sont du domaine de la complabililé-espéces.
Nous avons créé deux espèces de livres ou registres pour l'enregislrement de tous les faits qui se passent dans une exploitation rurale : un livre de magasin pour les faits d'ordre intérieur ou pour la comptabililé-maliéres, et un livre de caisse pour les faits extérieurs proprement dits, c'est-à-dire pour la comptabilité-espèces.
Tout notre système de comptabilité repose donc sur trois registres : celui de ['inventaire, qui se remplit en deux ou trois jours au plus, une fois par année, et ceux de magasin et de caisse, qui reçoivent des inscriptions journalières, comme je le dirai plus loin.
Toutefois, l'administration des divers services, dans une ferme bien organisée, étant toujours partagée entre le cultivateur et sa femme, nous avons posé en principe que la femme du cultivateur doit avoir aussi la comptabilité des services dont elle a la direction. Ces services sont babituellement le ménage, la laiterie et la basse-cour. Il y a là des magasins à admrnistrer, des recettes et des dépenses à faire. La femme du cultivateur doit donc avoir aussi son livre de magasin et son livre de caisse, qui se tiennent de la même façon que ceux de la ferme et sont établis sur le même modèle.
Ce n'est pas uniquement pour simplifier la besogne du cultivateur que nous avons attribué à la femme la comptabilité de quelques services; c'est sur-
tout pour intéresser celle-ci à l'entreprise commune, pour lui créer des occupations utiles, pour lui donner des habitudes d'ordre, qui sont partout la première condition du succès. Quand la femme saura, par expérience, quelle influence elle peut exercer sur la condition de sa famille en administrant son ménage avec sagesse, en tirant bon parti des produits qui sont dans ses attributions : lait, fromage, beurre, etc., nous pensons qu'elle n'aura plus le même dédain pour la profession agricole et qu'elle trouvera la vie rurale pleine d'attraits. C'est l'oisiveté qui dégoûte les femmes du séjour à la campagne : le meilleur moyen de les rattacher à l'agriculture, c'est de leur créer une responsabilité sérieuse en leur conférant des attributions étendues.
Le livre de magasin a pour but de rendre compte de tous les mouvements, entrées ou sorties, qui se produisent dans les magasins. Ces mouvements s'enregistrent par quantités, poids ou volume. L'élémenttype de ce livre est représenté par un tableau à deux colonnes, dans l'une desquelles sont notées toutes les entrées, et dans l'autre toutes les sorties, de sorte que la différence entre les chiffres de ces deux colonnes représente toujours exactement, moins les déchets, les quantités en magasin.
Quand une denrée prend plusieurs formes successives et passe dans plusieurs magasins, comme les céréales, qui, après avoir été emmagasinées à l'état de gerbes^ sont ensuite battues et déposées dans des
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magasins sépares, sous Ja forme de grains et sous celle de pailles, on fait autant de comptes qu'il y a de transformations ou de magasins dilTérents, et tous ces comptes sont placés, dans leur ordre, sous le titre général de la denrée à laquelle ils se rapportent. C'est ainsi que, pour les betteraves, l'on devra faire deux comptes d'entrée et de sortie : l'un pour les betteraves en silos, l'autre pour les pulpes.
II en est de même pour les denrées d'économat, pour les produits de la laiterie et de la basse-couri qui forment l'objet du livre de magasin tenu par h fermière. Les poules qui donnent des œufs, d'oij proviennent, après couvaison, des poussins, qui se transforment en poulets, et finalement en poules, auront cinq comptes différents pour représenter toutes ces transformations : poules, œufs, œufs à couver, poussins, poulets.
Le livre de magasin s'applique à toutes les denrées de la ferme, même à celles qui, appartenant au propriétaire, n'ont pas place dans l'inventaire du cultivateur. Les fourrages, les pailles et les fumiers sont des matières qui doivent être administrées avec autant d'intelligence que les autres denrées, et qui ont, par conséquent, leur place marquée dans le livre de magasin.
Le registre auquel nous donnons ce nom consiste dans une série de tableaux uniformes comprenant, en dehors des colonnes destinées à l'inscription 'des dates et au libellé des articles, quinze cases à deux
colonnes, l'une pour les entrées et l'autre pour les sorties. Dans les fermes les plus compliquées, deux à trois feuilles de ce registre suffiront pour établir les comptes de tous les magasins.
Le livre de magasin de la fermière est de même format et présente identiquement les mêmes dispositions que celui dont je viens de parler.
Cette forme du livre de magasin n'est pas de notre invention. Nous l'avons trouvé en usage à Grignon, et nous croyons qu'elle est due à M. Emile Pion, commis de comptabilité. On ne saurait rien imaginer de plus simple, de plus commode et de plus expéditif pour représenter tous les faits intérieurs qui se passent dans une ferme.
Le libellé des articles qui justifient les entrées et les sorties de chaque compte se fait de la façon la plus simple, en un ou deux mots. Le plus souvent même, et cela a lieu toutes les fois qu'il s'agit de transformations ou de simples déplacements, on devra comprendre sous l'énoncé d'un article aussi bref une sortie d'un compte et une entrée correspondante dans l'un et parfois même dans plusieurs des autres comptes. C'est ainsi que l'article ^a//a^e, par exemple, justifiera tout à la fois la sortie d'un certain nombre de gerbes du compte de ce nom et l'entrée d'une certaine quantité de grains et de pailles dans les comptes de magasin qui s'appliquent aux grains et aux pailles.
Pour économiser le temps et simplifier les écri-
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lures, on pourra n'inscrire que par huitaine, ou même par quinzaine, toutes les sorties qui sont régulières, comme la consommation du bétail, quand celte consommation est unirorme. Les entrées et les sorties irréguliéres ou accidentelles devront seules former l'objet d'articles séparés, sous la date qui leur convient.
Un ou deux articles par jour dans le livre de magasin de la Terme, et deux à trois dans le livre de magasin du ménage, de la laiterie et de la bassecour, suffiront certainement pour rendre compte de tous les faits intérieurs de l'exploitation.
Avec un livre ainsi tenu, les chefs de l'entreprise auront constamment sous les yeux l'état exact de tous les magasins et pourront déterminer, pour chaque catégorie de denrées, la part qui est à consommer et celle (|ui est à vendre, mesurer les consommations sur les ressources, etc.
Les déchels, surtout pour certaines denrées, sont aussi le fait habituel de tous les magasins, tantôt par les changements de poids dus à la température, tantôt par les avaries, tantôt même par le gaspillage. 11 est essentiel que le cultivateur puisse se rendre un compte exact de ces déchets, afin d'en connaître l'importance et d'en rechercher la cause. C'est là un point capital. Or, notre registre permet de noter les déchets, aussitôt qu'on les constate. Quand on épuise les magasins, la différence entre les entrées et les sorties représente, à défaut de constatation antérieure.
BASES DE LA MÉTHODE. *i55
les déchets produits. De là à remonter à la cause, ce n'est ni long ni difficile.
Ce contrôle des mouvements intérieurs de la ferme, pour prévenir les avaries et le coulage, peut se faire, même à distance, par l'intermédiaire de notre livre de magasin. L'origine de toutes les entrées, la destination de toutes les sorties y sont indiquées. Quand il y a sortie d'un compte par la vente, cette sortie doit donner lieu à une entrée de numéraire dans la caisse. Quand il s'agit d'une sortie par changement d'état ou par déplacement, il doit y avoir une entrée correspondante dans un autre compte. En étudiant ainsi chaque article, un propriétaire peut vérifier de loin l'emploi des matières et des denrées d'une exploitation, comme s'il était présent sur les
lieux.
Notre livre de caisse est sur le modèle des livres de caisse ordinaires : le verso est destiné à l'inscription des recettes, le recto à celle des dépenses. Les deux pages du livre de caisse ont trois colonnes essentielles : l'une indiquant la date ; l'autre, le motif de la recette ou de la dépense ; la troisième enfin, la somme reçue ou dépensée. C'est là, comme on le voit, un compte d'entrées et de sorties qui est exactement semblable à tous les comptes de magasin. Mais nous avons ajouté à ces trois colonnes d'autres colonnes destinées à classer méthodiquement les recettes et les dépenses, c'est-à-dire les entrées et les sorties d'argent. Ces colonnes subdivisionnaires ne
sont pas, dans le livre de caisse de la fermière, les mêmes que dans le livre de caisse du cullivaleur.
Dans ce dernier, les receltes se subdivisent en recettes provenant du bélail, recolles provenant des cultures et recettes diverses. Les dépenses comprennent les catégories suivantes :
1o Salaires et main-d'œuvre ;
2o Assurance, entretien des bâtiments, du mobilier et du matériel de culture;
30 Achat de bétail ;